Septembre-1950

1er septembre [1950 le Brusc]

Boschot m'écrit que la Fédération des Sociétés à commerces multiples lui a commandé 800 exemplaires de ma médaille.

Benj[amin], Louise et Monique accompagnés de leur ami M. Guyon, viennent déjeuner. Ils sont en route vers Cannes.

Martine[1] nous arrive d'Islande. Elle nous raconte la vie agréable qu'elle a passée là-bas, malgré le brouillard et la pluie. On danse tous les soirs, on monte à cheval sur les plages, on se baigne par + 10° ou 12°, ce qui, ici, nous parait terrifiant. On flirte et on s'y marie comme partout ailleurs.

2 septembre [1950 le Brusc]

Je viens de lire un livre appelé Bettina qui est l'histoire romancée de Cola di Rienzo [2]. Livre très bien fait, certains partis doivent être des copies de textes, d'archives de l'époque.

2 septembre [1950 le Brusc]

On parle (les journaux) d'un traité de paix séparé entre la Russie et l'Allemagne de l'Est.

Terminé le remarquable livre d'Émile Mâle sur la Fin du paganisme en Gaule. Ce qu'il y a de remarquable chez Mâle, c'est qu'on y sent toujours le travail de première main, c'est rare. Ce dont il parle, c'est lui qui l'a découvert, contrôlé, déduit de ses voyages et de ses lectures de textes inédits. Aussi est-ce plein de détails et de faits probants, venant à l'appui de ma thèse que la sculpture romane n'est pas française, pas même du romain dégénéré, mais d'importation orientale. L'art français, c'est le gothique.

3 sept[embre 1950 le Brusc]

Je fais un dessin pour le monument de l'Infanterie (de l'Armée française). Mais je n'en suis pas très convaincu. En vérité, j'en ai assez de ces soldats.

Quand je rêve au Temple que j'ai cru que j'allais élever! Rares sont ceux qui, comme Wagner, trouvent l'homme qui leur permet de réaliser complètement leurs projets. Pas même Michel-Ange. Peut-être Phidias. Encore mourut-il cruellement. On se bat les flancs pour s'emballer sur un monument de l'Armée française[3] à propos duquel des tas de bonshommes auront leur mot à dire et qu'il faudra ensuite mener au pas de charge.

Formidable bataille en Corée qui semble le moment crucial de "l'opération de répression". C'est une drôle de partie de jeu "au gendarme et au voleur". Coriace le voleur.

5 sept[embre 1950 le Brusc]

Nouvelle lettre de Mme Mantet : le dossier a en effet été encore retourné rue de Valois et qu'il passerait le 12 sept[embre] devant le Conseil supérieur des Bâtiments civils. Invraisemblable mais vrai. Elle me conseille d'écrire au ministre...

Jacqueline-Marcel[4] est de retour du Brésil, après sa campagne de concerts qui, en fin de compte, s'est bien terminée, grâce à son cran. Elle parle avec enthousiasme de l'immensité végétale et animale de ce pays. Il y a une région de l'Amazone où vivent des serpents de 90m de longueur.

Pour elle, elle a eu du mal. Les imprésari(os)(ii), là-bas, sont encore plus douteux que ceux d'ici. Celui, entre autres, qui avait organisé la venue au Brésil, a essayé de rafler tout ce qu'on lui devait pour la première série de concerts. Elle a su se débattre. Et puis, elle a à Rio ses amis Goldschmidt qui y portent maintenant un nom ultra brésilien. Elle a joué à Buenos Aires où une de ses anciennes camarades du Conservatoire a essayé de lui jouer de sales tours. Surtout, elle a pu préparer une tournée pour l'an prochain.

6 sept[embre 1950 le Brusc]

Je n'écris pas au ministre. Si ça traîne encore à mon retour, j'irai le voir, si possible. Écrire? Je me souviens trop du barrage organisé autour de Naegelen, et autour de Depreux. Finalement j'écris à de l'Estaing, en insistant pour qu'il fasse le nécessaire pour le 12 sept[embre].

Somptueux coucher de soleil au Paradou.

7 septembre [1950 le Brusc]

Il y a des gens qui semblent toujours en fuite devant eux-mêmes. Notre chère amie Harlette Gregh est de ceux-là. Elle est ici avec nous depuis 4 jours. Quelle agitation! Elle n'a certes tué aucun Abel. Elle est pourtant comme un Caïn innocent qui fuit quand même l'œil de dieu auquel elle ne croit pas. Quelle maladie ambulatoire! C'est quand même un être des plus sympathiques et des plus attachants. Étonnamment intelligente, mais d'un égocentrisme déconcertant.

8 sept[embre 1950 le Brusc]

Ces jours derniers, on pouvait croire les Américains fichus. Ils semblent sortir d'une situation extrêmement difficile et qui, un moment semblait désespérée.

9 sept[embre 1950 le Brusc]

Lettre de l'architecte Bosworth. Il me demande des noms de sculpteurs pour un concours sur invitation pour un petit monument à élever en Normandie, dans la ville de Vimoutiers, que reconstruisent les Américains. Il s'agit de la fille qui inventa le Camembert, Marie Harel. Cette fille épousa un Américain, partit avec lui pour les U.S.A. où se construisit une usine énorme où se fabriquent tous les Camemberts qu'on mange en Amérique. Cela remonte au milieu du XIXe s.

L'aviation américaine en marmitant Vimoutiers brisa la muse Harel de pierre qui ornait la place centrale. C'est cette statue qu'il s'agit de refaire. Je recommande Lobeau et Sarrabezolles.

10 sept[embre 1950] Marseille

J'ai tenu à voir la fameuse maison dont Le Corbusier et ses adeptes disent tant de bien et la population ainsi que beaucoup de gens qui l'ont vue, tant de mal. Les marseillais l'appellent la "maison du fada [5]".

Première impression : c'est énorme et ça n'a aucune échelle. Même la multiplication des fenêtres plutôt petites, toutes pareilles, n'en donne pas. Cela doit tenir d'abord aux pylônes-pilotis qui supportent cet immense parallélépipède rectangle. Ensuite, aux proportions mêmes du parallélépipède pour lequel, pour les deux façades principales, il aurait fallu appliquer le fameux nombre d'or. La hauteur et la longueur ne sont pas dans l'heureux rapport du nombre d'or. Or, c'est à mon sens, un fait, que l'œil a des besoins physiques de certains rapports géométriques. Dans les belles œuvres, exécutées fort souvent par des artistes ne prenant pas au sérieux les lois de proportions, l'application des trames, quand on les analyse, ces œuvres, de ce point de vue, on les trouve intuitivement respectées. La même critique grave doit être faite aux pylônes. Ce sont principalement des gros cônes renversés et tronqués pour tenir sur la pointe qui enlèvent toute échelle au regard en même temps que toute sécurité à l'esprit. Quand un homme veut se tenir solidement debout, il écarte les jambes et ne se tient pas les talons réunis. Si on schématise un homme voulant servir de point d'appui, le schéma donne un cône dont la base s'appuie au sol. Mais quand on prétend qu'avant soi les hommes n'avaient jamais pensé à rien et que depuis des siècles et des siècles ces pauvres humains attendaient le messie Le Corbusier pour apprendre de lui les secrets du savoir habiter, le sage ne s'étonne pas trop de voir pas mal de choses à l'envers. Quelle est la raison de ces évasements qui semblent s'écraser sous le poids du ciment? Il n'y en a sûrement pas et l'explication qu'on doit en donner, ne peut-être que du bla-bla. Que le pylône tienne ainsi, bien sûr! Je sais bien qu'avec le ciment on peut tout se permettre. Devant pareille erreur, pareil abus des possibilités d'un matériaux, on a le droit d'imaginer ce qu'un roman ou un gothique aurait fait et que de la nécessité de support il aurait tiré un parti heureux, donnant à l'esprit l'impression de pureté, de logique et de satisfaction comme un beau raisonnement.

On grimpe donc par un des ascenseurs (je ne sais plus combien il y en a) au deuxième étage. Il nous arrête au milieu d'un immense couloir bas et peu large, sorte de boyau souterrain, bien que déjà à une quinzaine de mètres au dessus du sol. Il a 2 m 10 de hauteur, ce boyau. C'est de l'architecture de bateau ou de prison. Dans les bateaux, c'est plus amusant et même plus ingénieux. Des fenêtres éclairent les deux extrémités (longueur...). Tout le reste est éclairé à l'électricité. Des portes numérotées donnent comme des cellules pénitentiaires. Il semble que ces logements soient créés comme entraînement à l'incarcération. Mais ça s'appelle l'Unité d'habitation comme Trissotin appelait une chaise l'Utilité de la conversation.

Qu'est-ce que ça veut dire? Entrons dans cette unité. Il n'y a pas de vestibule. On entre directement dans la cuisine qui n'est pas isolée de la pièce commune (je ne sais pas comment la pièce commune s'appelle). La cuisine d'ailleurs n'est pas une cuisine. Il y a juste la place pour une personne. Toute cette partie de "l'Unité" n'est ni éclairée, ni aérée directement. Hygiéniquement, très mal conçue, toute cette masse creuse sera continuellement agitée par le mouvement des ascenseurs, les aspirations de chasses d'eau, des éviers, sans parler des bruits ordinaires de la vie individuelle de chaque ménage, conversations, dispute, radios, etc. Quelle belle vie! Comme dit la chanson.

Mais nous voici en promenade dans l'Unité, du type moyen (il y a diverses unités). La salle commune a 4.20 de hauteur, d'assez bonnes proportions correspondant, et un bon éclairage, coupé transversalement par une sorte d'avancée en ciment. C'est pour supprimer les stores, nous explique le barnum. C'est le pare-soleil. Son inclinaison particulière est calculée de manière à laisser le soleil pénétrer en hiver  et à en abriter en été. On vous dit ça sérieusement. Mais qu'est ce balcon à l'arrière de la salle commune donnant sur une pièce basse à mi hauteur, qui a 2.80 de hauteur. C'est la chambre à coucher des parents. Elle est éclairée par la salle commune. Un rideau peut l'isoler de la salle commune ou bien une fermeture en bois. Dans ce cas les pauvres parents n'ont aucune vue sur le ciel et se trouvent enfermés, en plein jour dans une geôle sans lumière du jour et sans aération. Quittant la salle commune, longeant la cuisine par un couloir de 2 m 20 de haut, vous découvrez en plein centre, ce que nous pourrions appeler le lieu géométrique du logement, c['est]-à-d[ire] un minuscule cabinet tout noir, qui est : les cabinets. C'est rigoureusement ainsi. Pas une fenêtre, et tout, vidange, aération, fonctionne électriquement par aspiration. Pudiquement, le barnum passe rapidement. Ceci nous conduit à deux chambres d'enfant que sépare une porte à coulisse qui peut servir de tableau noir. Le barnum nous fait admirer l'ingéniosité. Elles ont deux mètres vingt de hauteur. Comme on nous l'explique à nous, pauvres idiots qui ne comprennent rien à rien, une chambre à coucher n'est pas faite pour qu'on y reste debout. Tout est combiné avec une géniale astuce, pour que chaque habitant fasse dans chaque pièce exactement ce pour quoi la pièce a été faite.

Lorsque nous sortons le barnum nous montre un des autres fantastiques progrès, c'est une petite boite avec monte charge dans laquelle chaque matin l'habitant trouvera la glace qui lui est nécessaire pour la journée.

Eh bien! le croirait-on! Ce palais des mille et une sottises ne trouve pas d'amateurs! Ah! Cet imbécile de passé, comme il nous tient. Penser qu'il y a des gens assez idiots, après avoir vu ça, pour souhaiter une petite maison, à peu près solitaire, sur le sol plantée dans un petit jardin où l'on fait pousser soi-même ses salades.

Ah! Ah! Ah oui vraiment. Le Corbusier est épatant. Ça peut se chanter sur l'air du père Dupanloup.

Cette histoire peut être envisagée aussi du point de vue social et gouvernemental. Deux points de vue aussi dangereux l'un que l'autre. On comprend, en cas d'un mouvement populaire quelconque avec quelle facilité toutes les issues pourraient être bloquées par une police. On peut imaginer aussi, avec quelle facilité et quel mystère aussi, des mouvements séditieux pourraient s'organiser de porte à porte, qu'aucune police ne pourrait surveiller. Et du point de vue hygiénique. Quelle monumentale éprouvette de culture bactériologique serait chacun de ces couloirs mal aérés. Je crois que près de deux milliards ont été engloutis dans cette histoire.

Et comme il y a toujours à tout un côté comique, Claudius-Petit [6] a fait de Le Corbusier son grand conseiller.

Nous n'en avons pas moins mangé une bouillabaisse excellente chez Basso.

14 sept[embre 1950 le Brusc]

L'idée d'un petit acte : Vocation de Théodora.

15 sept[embre 1950 le Brusc]

Avec les trois enfants, visite à Marcel[7] dans son cabanon de Cotignac et sa vigne où il a fait un gros travail de terrassier. En arrivant, nous encaissons un orage de montagne, peu ordinaire.

16 sept[embre 1950 le Brusc]

J'avais écrit à Expert le prévenant d'une convocation prochaine du conseil sup[érieur] des Bâtiments civils. Il me répond qu'il n'a pas été convoqué.

Aussi lettre de Drouet à propos du comité du monument et de la situation de ce comité, vis-à-vis de H[enri] B[ouchard]. On n'a pas le droit d'oublier, malgré tout ce qu'il a fait, qu'il a été classé premier au concours. Je demande donc d'être absolument sûr qu'on est en règle avec lui, qu'il a été indemnisé et qu'il reconnaît la situation. Ce Drouet me semble assez bourdon, et la situation, à ma demande de précisions, ne me semble pas si nette que l'on m'avait dit. D'ailleurs je m'attends à des complications d'un autre ordre et infiniment variés à propos de ce projet. J'y tiens peu, en effet, car la ville et l'État surtout vont vouloir s'en mêler "esthétiquement".

Les journaux annoncent un débarquement américain sur les arrières de l'armée nord coréenne.

18 sept[embre 1950 le Brusc]

Marcel, Jacqueline[8] et les trois enfants reviennent de Cotignac.

Lettre venant de Santiago du Chili, de M. Tocornal me demandant de faire un monument à un ancien président du Chili. Je lui réponds en envoyant acceptation de principe, sous réserve de savoir des précisions.

J'écris à Barsoum, à Mahmoud Bey pour ne rien leur dire d'intéressant, mais garder le contact. Mahmoud Bey, malgré ses allures de tapir au sourire taquin, est un très excellent homme.

J'écris à Herriot pour le féliciter de sa réélection.

19 sept[embre 1950 le Brusc]

Je reçois une lettre de Jaujard (École de médecine). Quelle gabegie me semble-t-il, d'après sa lettre, et il semble que rien n'a été fait de ce qu'on m'avait dit qui était fait! Il me transmet un rapport Perchet en date eu 19 août, disant qu'un rapport avait été demandé à Madeline le 22 juillet à la suite d'une séance du conseil des B[âtiments]-c[ivils] du 15 juin. Perchet déclare n'avoir pas reçu le rapport réponse de Madeline. Or Madeline l'a envoyé le jour même de la demande. Ce que je réponds à Jaujard. Résumé de la rapidité des services. Le 15 juin le conseil des B[âtiments]-c[ivils] demande que l'on demande un rapport à Madeline. Cinq semaines après, le 22 juillet la demande est faite à Madeline. Madeline répond le jour même. Quatre semaines après, 19 août, le directeur des services déclare n'avoir rien reçu. Mais, quand on saura de quoi il s'agit dans le rapport demandé, c'est encore plus comique. Le rapport devait expliquer de quelle façon la Porte s'intégrait dans l'architecture! Sic (pièce jointe). Porte commandée en 1938-39, commencée en 1939, acompte déjà payés, etc. Sans commentaires.

20 sept[embre 1950 le Brusc]

À S[ain]t-Tropez, visite à M. et Mme Ch[arles] Schneider, dont la propriété est magnifique. Les petites filles ont changé depuis leurs bustes. Après déjeuner, promenade sur le port de S[ain]t-Tropez où leur yacht est ancré. Joli bateau sur lequel on pourrait faire le tour du monde. La vie doit être heureuse pour ceux qui n'ont pas une passion qui empêche les voyages et qui vaut tous les voyages, comme est la sculpture. Il y a des passions analogues (littérature, musique, peinture) qui peu[ven]t se satisfaire sans empêcher de voyager. La sculpture est la seule qui vous tienne collé au sol, dans l'argile. Cependant, j'aurais dû quand même voyager plus. Quelles richesses j'ai rapportées déjà des quelques que j'ai faits. Au fond, dès mon retour de Rome, j'aurais dû faire le tour du monde. Et puis je n'aurais pas dû avoir la timidité de ne pas insister pour aller à Rio au moment du Christ et surtout en Chine au moment de Sun Yat Sen. Ce sont d'énormes lacunes pour mon art et pour l'ordre de ma vie.

À tout cela je pensais sur ce petit yacht dont les flancs peuvent vous porter sur toutes les mers. C'est ce sentiment qui donne à tous les ports leur poésie. Celle du "partir" qui hante quand même les plus heureux.

Sur les quais nous rencontrons Stany Janin, bon type malgré sa vie aventurière. Rencontre aussi des Winter, amis intimes de Honegger. Il va mieux nous disent-il, mais est fort fragile et tenu à de grands précautions.

Mme Charles Schn[eider] nous montre le portrait que Camoin fait d'elle. Tous les peintres de ce clan ne savent pas grand chose. Ce ne sont que des paysagistes. Les grands impressionnistes avaient un autre savoir. C'est que ces ancêtres, je pense à Manet, à Monet, à Renoir, Pissarro, Henri Martin avaient étudié classiquement. Le classicisme n'a jamais nui à l'originalité. Il lui donne au contraire de solides assises. Ainsi Degas.

21 sept[embre 1950] le Brusc

Le courrier d'aujourd'hui m'apporte :

1° Une nouvelle lettre de de l'Estaing. Il semble m'annoncer enfin, la solution. On me l'a déjà tant de fois annoncée.

2° Lettre de Barsoum[9] apportant ce projet du contrat pour Méhémet-Ali, en contre partie du nôtre. Et contenant des propositions inadmissibles :

                A- Augmentation d'un tiers de la hauteur totale du monument;

                B- Que nos signatures soient garanties par une banque. Cette histoire de garantie est impossible. Il s'agit de demander à une banque de s'engager à rembourser la totalité du monument, pour le cas où nous ne remplirions pas nos engagements... Ça alors!

3° Pour le nouveau monument du Chili. Il s'agissait d'un concours. Mais on me fait comprendre que si j'accepte de faire ce concours, c'est moi qui aurais sûrement la commande.

22 sept[embre 1950 le Brusc]

Lettre de Gaumont qui avait reçu le même document que moi et est allé consulter Séassal à propos de la "garantie"... Faut-il persévérer dans cette aventure, car c'en est une.

Chez Dumas à Sanary. Il y avait F[rancis] de Miomandre, un fils de Rodenbach. Rien de sensationnel ne fut dit. Mais ce qui fut sensationnel ce fut la visite d'un bateau hollandais habité par un type d'aventurier anglo-russo-etc., tout ce qu'on voudra, peintre surréaliste de surcroît. C'est un bonhomme énorme que l'on devine d'un cynisme absolu. Il porte une barbe à la Raspoutine. Doit être d'une force surprenante. Il vit sur un solide bateau hollandais, peint vert sombre. Il a une femme, comme il se doit, assez frêle, assez jolie, qui semble puissamment dominée. Il s'appelle Bilbo et raconte avoir mené une vie bourré d'aventure et de risques. Il se dit maintenant peintre, mais a écrit des ouvrages d'esthétique. Il peint de tout petits tableaux cubistes et puériles qu'il vend adroitement aux imbéciles nombreux qui le viennent visiter. La salle principale de sa nef est installée un peu comme un intérieur hollandais. Elle est très encombrée d'un tas de bibelots qui brillent, luisent et reluisent. Il dit la bonne aventure, et lorsque je le quitte me dit qu'il désirerait beaucoup me revoir pour faire ma psychologie.

23 sept[embre] 1950 [10] [le Brusc]

La maison commence à se vider. Françoise[11] est partie aujourd'hui avec ses deux filles[12] et sainte Nounou[13].

Lettre de Gaumont. Il me dit en avoir reçu une de Mahmoud Bey, qui le convoque d'urgence pour demain matin. Nous commençons à les connaître ces convocations d'urgence dont rien ne sort. Mais le président Mahmoud est sincèrement un ami. Il est aussi ennuyé et irrité même de l'attitude de son gouvernement.

25 sept[embre 1950 le Brusc]

Nous prenons la route pour Paris.

26 sept[embre 1950 Boulogne]

Arrivée à Boulogne. Nous nous sommes arrêtés à Vézelay que je n'avais pas revue depuis longtemps. Si je veux être sincère avec moi-même, je dois dire que la sculpture de ce monument n'est pas d'accord avec l'architecture qui est grande, simple et belle. La transposition de miniatures orientales en bas-reliefs énormes, sans correction sculpturale se sent trop. Ce n'est pas sculpturalement émouvant parce que le point de vue décoratif a été la préoccupation majeure. Cet archaïsme a presque l'air d'une imitation d'archaïsme. Et c'en est une en effet puisque ce sont même des copies de miniatures byzantines. Il n'y a rien là d'essence française, c'est-à-dire celte gauloise, ou hellénique ou gallo-romaine et surtout pris dans la vie.

Pas la moindre nouvelle du contrat École de médecine.

27 sept[embre 1950] Boulogne

Rudier me téléphone. Il a vu Somers, qui lui a parlé de l'éventualité de l'achat du Michel-Ange ou du Berger. C'est singulier la position de ce Rudier, ce fondeur, brave homme, semble-t-il, mais dont la réputation pourtant n'est pas bonne, mais que tous les conservateurs de musée prennent comme leur intermédiaire pour leurs achats de sculptures.

Le représentant de l'Union française du Sénégal, Hazoumé, me téléphone pour m'annoncer sa visite avec des amis pour le monument du r[évérend] p[ère] Aupiais.

Lettre du président A[ndré] Marie qui me demande un rendez-vous pour élever un monument à Barentin dont il est maire, au commandant Duboc. Ce commandant Duboc est cet officier qui, pendant la guerre contre la Chine, alla porter à la main une torpille contre un gros vaisseau chinois, à l'ancre.

La vie active reprend, à peine débarqué de l'auto. Je suis arrivé à temps pour assister à la réception de J[ean]-G[abriel] Domergue. À cette occasion, Untersteller a splendidement montré sa platitude. Avant l'élection il avait protesté contre pareille élection, déclarant que si Domergue était élu, il ne mettrait plus les pieds à l'Académie. Il fut des premiers aujourd'hui à le féliciter. Tordant ces durs! Nous avons reçu aussi Rémond, un des seconds du président Mahmoud au Caire, mais comme correspondant.

Poughéon, Aubry, Leroux (notre droite) présentent un mémorandum à remettre au ministre à propos de la réforme du jury des concours de Rome, pour protester aussi sur la composition du Conseil supérieur des B[eau]x-A[rts]. Troisièmement, sur l'organisation des expositions à l'étranger.

Pour les jurys du concours de Rome, il faudrait en effet dès à présent se méfier. Car d'après de vagues rumeurs recueillies par Büsser, Delvincourt qui a mené tout ce soi-disant scandale du dernier concours de musique mijote avec le bureau spécialisé de la rue S[ain]t-Dominique, une opération surprise contre l'Académie. Il faudrait prendre les devants, et, tout d'abord, faire passer des notes précises dans la presse pour protester contre le soi-disant scandale. Le seul scandale a été dans l'attitude de Delvincourt.

Je me décide à écrire à Lapie pour l'École de médecine.

28 sept[embre 1950]

Chez Séassal pour étudier, du point de vue architecture, quelques points du projet de contrat. Puis :

Cinquième séance au Continental, où sont déjà Rémond et le journaliste Vaucher. Homme charmant, mais pourquoi le président Mahmoud l'a-t-il convoqué? Je ne comprends d'ailleurs rien à ces palabres puisque Mahmoud nous a affirmé avoir pleins pouvoirs. Nous nous séparons en prenant rendez-vous pour le lendemain.

Travail à la Porte[14]. Je suis à peu près certain que la commande Méhémet-Ali se fera. Il faut que j'aie avancé le plus possible, car la Porte, c'est l'essentiel.

29 sept[embre 1950]

Donc sixième séance au Continental. Mahmoud nous lit une dépêche qu'il a envoyée au Caire pour déclarer que nous refusons l'article dit de garantie. Nous déconseillons en même temps la hauteur de 20 mètres. On a affaire à des primaires qui se croient savants. Le monument va sur une place immense entourée d'édifices de 40 m de hauteur. Ils parlent d'échelle en rapport avec ces immeubles. Discussion absurde. Et je me retiens à plusieurs reprises pour demander au président si vraiment, oui, ou non il a pleins pouvoirs. Au fond, il est prudent. Il connaît les types de là-bas et il craint d'être désavoué. Il a raison.

En partant, je vais à l'ambassade du Chili où je suis reçu par S.E. Joachim de Fernandez, un homme charmant, très enthousiaste de mon esquisse.

30 sept[embre 1950]

Toute la journée, enfin, travail à la Porte

 

[1] Martine Chabannes-Tran.

[2]. Homme politique italien du XIVe siècle, voulut restaurer la grandeur romaine et se fit proclamer tribun et libérateur de l'État romain.

[3] A la Gloire de l’armée française.

[4] Jacqueline Pottier-Landowski.

[5]. "Unité d'habitation", 280 boulevard Michelet à Marseille.

[6]. Eugène Claudius-Petit est ministre de la Reconstruction de 1948 à 1952.

[7] Marcel Landowski.

[8] Marcel et Jacqueline Landowski.

[9]. Manuscrit : "Arsoum".

[10]. Manuscrit "1951".

[11] Françoise Landowski-Caillet.

[12] Laurence et Elisabeth.

[13] Marie Cau.

[14] Nouvelle Faculté de médecine.