Juillet-1944

 

1er juillet [1944]

Chez Riou pour Phogor. Pas très intéressant décidément ces conseils d'administration. Sous des dehors d'esthétique, il s'agit surtout d'une affaire. Après tout, c'est assez naturel. En outre ça fera travailler pas mal d'artistes et mieux vaut rendre accessible à beaucoup des modèles réussis que d'abandonner ce genre de clientèle aux margoulins. On parlait incidemment de la mort de Henriot. Il parait que ce n'était pas avec sa femme qu'il avait couché au ministère. Sa femme aurait été à son domicile particulier. Ordre nouveau. Les ministères servent à leurs Excellences pour leurs aventures... Et voilà, par ailleurs, comment on explique la facilité du coup. Cela tient à ce qu'il y a, en sommes, deux polices. La police du quai des Orfèvres et la Milice de Darnand — Henriot — Déat. La police a même été mise sous une sorte de contrôle de la Milice. Les deux organismes se sont souvent trouvés en conflit, heurtés. Et on a toujours donné raison à la Milice. C'est pourquoi, lorsque des gens se présentent comme des miliciens, les agents ne discutent plus, s'en lavent les mains, disent :

— Faites comme vous voudrez.

C'est pourquoi, ils les ont laissé faire comme ils voulaient. La mentalité affreuse de la Milice est chose avérée. Comment s'en étonner, dit quelqu'un, quand on sait qui est son chef, condamné, entre autres, à Nice, pour faillite frauduleuse. Si on veut trouver des stocks de vivres, c'est dans les casernes des miliciens qu'il faut aller. Les Américains en ont ramassé des quantités dans leur centre, à Cherbourg.

À l'Institut, c'était le jugement du concours du grand prix de musique. Le premier prix a été, à mon sens, bien donné, à Gallois-Montbrun, qui d'un livret effarant de platitude, une fois de plus, a fait une œuvre dramatique. Les deux autres prix ont été donnés aux deux candidats que j'avais notés comme les plus mauvais. Et partant, je rencontre la jeune Falcinelli qui aurait dû avoir la deuxième récompense. Mais Büsser qui la poussait beaucoup il y a quelque temps, l'a abandonnée. Sans doute ne se laisse-t-elle pas embrasser assez. Elle me dit :

— Je ne voulais déjà pas le faire cette année. Je ne recommencerai pas l'an prochain. Marcel[1] a compris et ne le fait plus. Je ferai comme lui. J'ai compris.

L'amiral Lacaze disait que le débarquement anglo-américain est la plus étonnante et remarquable opération militaire qui jamais ait été exécutée. C'est amusant, si peut s'amuser de cela, de lire des messages Pétain et Laval du 6 juin. Quelle triste page ces hommes auront écrite dans notre histoire. L'amiral disait que des entrevues extrêmement violentes ont eu lieu à Paris et à Lisieux entre Hitler et ses maréchaux. Ces derniers auraient été d'avis de commencer des tractations, mais Hitler exige le sacrifice jusqu'au dernier Allemand. Les maréchaux ont accepté d'obéir. Rommel a pris de commandement du front de Normandie. Perret disait qu'il a fait ses études à Paris, au lycée Condorcet.

Après la séance, je vais rue de Longchamp. Rencontrant plusieurs des habitués, je me presse, me croyant très en retard. Ce n'était pas du tout cela! Notre amie avait été arrêtée dans la journée, une heure avant sa réception. Pourquoi? Certainement, elle n'était pas mêlée à aucune intrigue clandestine. Quelque dénonciation de conversations peu orthodoxes tenues parfois dans son salon. Dans ce système d'arrestations qui dure depuis quatre ans et s'intensifie, on ne peut voir qu'un signe de la terreur qui règne chez les envahisseurs et leurs valets : la Terreur qu'ils font régner est fille de celle qu'ils éprouvent. En rentrant tout à l'heure, je voyais arriver devant la caserne de la Milice de [la] place du marché d'Auteuil, une belle voiture bien astiquée, au fond de laquelle s'étalaient deux chefs miliciens, jeunes hommes. Je comprends que cela doive leur plaire. Que seraient-ils dans la vie où compte la valeur vraie, non celle de galons frelatés gagnés en singeant les vainqueurs? Calicots ou voyageurs de commerce. Tandis qu'actuellement ils touchent de splendides mensualités mystiques peut-être? Mais de quelle mystique? Celle des beaux appointements pour eux et de la servitude pour les autres.

2 juillet [1944]

Je rencontre Cacan. Je le félicite de sa toile qui est fort bonne. Nous parlons de ce Salon (Salon national Indépendant). Il me dit que ce Salon avait vraiment sa raison d'être, qu'il est comme la charnière entre le Salon National — pas indépendant que préside Guirand de Scévola — et les Tuileries. Je lui réponds que je ne vois pas la question comme ça. Que ces multiplications, ou plutôt divisions des Salons ne répondent pas du tout à des questions de doctrines, mais à des questions de coteries, qu'on a tendance à confondre. En quoi son Salon (à Cacan, que préside Dauchez) est-il plus indépendant que celui présidé par Guirand? En quoi celui des Tuileries est-il plus indépendant que celui des Artistes français? Parce qu'aux Tuileries il y a d'absurdes toiles cubistes? C'est même aux Artistes français finalement et à la Nationale que je trouve l'esprit vrai d'indépendance. On y voit des artistes très sincèrement fidèles à leur idéal, ne courant pas après les succès à la mode. Ce n'est tout de même pas par l'acceptation de toiles puériles ou volontairement agressives que l'on manifeste de l'indépendance. Surtout lorsque ces indépendants ne cessent de monter les escaliers des ministères, offrent des toiles ou des dessins à tous les journalistes, courent après les décorations, postulent des postes dans les écoles de l'État, pleurent après les commandes et ont des contrats impératifs dans la dépendance des marchands. On a le droit d'en parler durement parce qu'ils sont en même temps si méchants et jaloux. S'il ne s'agissait pas de doctrine, on arriverait peut-être, tout au moins symboliquement au Salon unique.

Mais c'est là une opération au moins aussi difficile que l'unité européenne. Et encore! On peut envisager la possibilité d'une unité européenne qui aurait peut-être porté ses fruits dans cent ans... Mais comment aurait-elle été obtenue? On le voit aujourd'hui. Par le fer et par le feu. Par l'esclavage de tous les États européens autres que celui qui aurait été assez fort pour les abattre tous tour à tour. C'est ce que l'Allemagne a tenté et failli réussir. Après ceux qui se sont dressés contre elle, ç'aurait été le tour de ses Alliés. Il y aurait eu un siècle de déportation, d'exécutions, de camp de travaux forcés, ext[erm]ination plus ou moins rapide des diverses nationalités absolument inassimilables, enfin par les moyens les plus féroces, l'Allemagne aurait fait non pas une Europe unie, mais une Europe germanique. Race féconde, peut-être après, sur la terre d'Europe il y aurait il eu une humanité heureuse.

Eh bien, cette fantastique opération politique, elle est encore plus impossible à faire dans notre petit monde des arts. Et pourquoi la tant désirer. Multiplication des présidents, des pontificats, multiplication des places d'honneur sur les cimaises, comment supprimer tout cela, conséquence surtout de la multiplication des artistes, tout au moins de gens peignant et sculptant. Et puis, je mets bien au défi qui que ce soit d'installer un Salon unique éclectique dans cet abominable palais de Tokyo.

Buste de Françoise qui vient toujours bien. Mais mon gentil modèle, quoique habitant ici, est un peu irrégulier. Le reste de la journée à Michel-Ange. Pour cette statue aussi, le travail va lentement. Le brave Deriaz part de chez lui à 6 h et avec les vois coupées de Massy-Palaiseau, les vieux autobus délabrés qui font les transportements, les grandes lignes du métro supprimées, il n'arrive ici qu'à onze heures. Le moindre dérangement ensuite, durant la séance, devient catastrophe. Malgré tout ces à coups, mon nu est maintenant en place. Il a de la sauvagerie et de la passion.

Madame Schneider est venue avec son architecte. On est d'accord pour tout. C'est un beau et grand projet que le tombeau à double gisant.

Mais qu'on est énervé. Les événements marchent de plus en plus favorablement. Minsk est enlevé. Voilà les Russes à 200 km de la Prusse orientale. En Italie les Alliés sont presque à Florence. En Normandie période de sur place. Un peu comme les boxeurs en corps à corps. Il faut je crois, attendre que Cherbourg soit remis en état. Il parait que les Allemands auraient inventé de faire défiler dans Paris les prisonniers anglais et américains faits sur le front de Normandie pour les faire huer par des groupes "des injures spontanées". Mais l'évolution favorable de la guerre n'empêche qu'on ne soit perpétuellement dans l'angoisse.

Je pense à notre malheureuse amie arrêtée samedi. La veille, alors qu'elle était sortie, des policiers étaient venus déjà et avaient dit qu'ils venaient pour l'arrêter. Au lieu de quitter pour quelque temps sa maison, elle resta, craignant que si on revenait sans la trouver on n'arrêtât son mari. Je pense que les policiers ont dû être étonnés de la trouver le lendemain. Peut-être avaient-ils la veille essayé de l'avertir sans en avoir l'air. Elle serait actuellement, au secret, dans un cachot aux Tourelles. L'État Laval Pétain a fait mieux que les lettres de cachet de nos rois. Les Bastilles renaissent de leurs ruines quand les Républiques disparaissent.

4 juillet [1944]

Médaille du comte Clauzel. Je n'en suis pas content. Tête impossible, en tout cas pour moi, à exprimer. Peut-être cela tient-il à son regard. Il a été opéré de la cataracte. On ne le voit qu'avec ses lunettes télescopiques. Je ne les ai pas faites. Bien entendu, on ne parle que de ce qui émeut tout le monde à Paris, en ce moment, l'évolution de la guerre, les arrestations, surprises des gens bien, l'impunité des attentats de voleurs. Ni ceux qui ont assailli les Tournaire, ni ceux qui ont assailli la petite Nicole Henriot, ni ceux qui ont assailli notre voisine Mme Poulet ne sont arrêtés. Par contre Mme de Pejerimoff, Mme de Dampierre, Sarraut, des évêques, etc., sont arrêtés. C'est plus facile. Jamais il n'y a eu aussi nombreuse police. Il y en [a] même deux. Jamais les voleurs n'ont joui de pareille impunité. L'arrestation de Mme de Pejerimoff, aurait été faite sur dénonciation d'une infirmière de la Croix-Rouge, une certaine Mlle Nicole, qui serait au service de la Gestapo. Il y aurait à l'origine de la dénonciation, une affaire de jalousie de femmes. Car cette demoiselle Nicole serait lesbienne. Elle serait à l'origine de la série d'arrestations opérées parmi le personnel de la Croix-Rouge. Petits cancans autour de l'énorme aventure. Ont tort, à mon sens, ceux qui croient à sa fin prochaine. L'allure favorable prise actuellement n'empêche que les alliés ont affaires à un adversaire très courageux et décidé, appuyé sur une main-d'œuvre forcée mais qui abat de la besogne quand même. Et puis il faudrait aussi savoir la vérité sur la nouvelle arme. Nos optimistes lèvent les épaules. Il ne faut jamais lever les épaules. C'est par cette nouvelle arme que nous sommes tellement réduits pour l'électricité, que des lignes entières de métro sont supprimées. Signe que la consommation des réserves accumulées est à-peu-près épuisée? Signe que cette forme de bombardement va s'intensifier? Cette suppression de lignes permet aussi aux Allemands de se servir des tunnels pour cacher les munitions. Sur la ligne Châtelet-porte des Lilas, ils sont même en train d'installer une usine.

Rien de plus curieux et d'irritant que de lire les journaux de Paris, sous des signatures d'hommes qu'on aimait et qu'on estimait. C'est comme si l'Allemagne n'était pas installée en France, comme si on ne la lui avait pas livrée pour qu'elle en fasse son glacis, comme si on ne l'avait pas aidée à s'y fortifier, se terre. Et en échange de quoi? De la fameuse Europe où la France aura le destin que l'Allemagne voudra bien lui faire. Jusqu'à présent on ne nous a pas encore dit quel serait ce destin. Il n'est pas difficile à imaginer, hélas!

Presque terminé la grande esquisse du fond du monument du Père-Lachaise[2]. Puis à la pendule[3], sans le cadran.

Je pense à ma journée de demain, où j'attends dès le matin mon modèle pour Michel-Ange. Je suis dans l'angoisse qu'il ne vienne pas avec ces nouvelles difficultés pour le métro, et ces alertes. Ce matin trois, entre sept heures et dix heures et demie.

6 juillet [1944]

Je travaille et beaucoup d'autres comme moi travaillent tandis que tout autour de nous guerre et horreurs continuent affreusement. Hier, toute la journée, à Michel-Ange. Le nu est bien en place. Dommage que mon modèle ne puisse venir plus facilement. Ce n'est pas qu'il manque de dévouement. Il se lève à 5 heures. Il fait cinq km à pied pour ne pas risquer de panne d'autobus. Il est, cet excellent Deriaz, de la lignée des grands modèles du temps passé. Aujourd'hui, toute la journée au fond du Père-Lachaise[4]. Maquette et dessin pour l'exécution. J'emploie pour ces dessins le crayon lithographique. On peut obtenir des effets très heureux. Avec l'avantage de reproduction. Hier, les Deleplanque et les Percheron venus dîner. On prend rendez-vous de bonne heure avant dîner. Le couvre-feu, le métro réduit, la menace des alertes successives font qu'on se quitte de bonne heure. Avec Percheron, on a toujours une conversation intéressante. À propos de la jolie chatte qui est à la maison, nous parlons animaux, félins. Il dit que le moins apprivoisable est la panthère. Il a connu en Afrique un homme qui l'essaya à plusieurs reprises, prenant des bêtes toutes petites. Vers l'âge de six mois elles vous attaquent à l'improviste. Impossibles à garder. Le tigre au contraire s'apprivoise. Cet homme a eu longtemps une grande tigresse. Il avait sauvé un jour cette bête qui à la suite d'un bond s'étranglait avec sa chaîne. Il survint à temps pour la dégager. Il prétendait que la bête avait compris qu'il l'avait sauvé et lui en fut d'autant plus attachée. Parlant des hommes, de ses voyages, il nous dit que ses voyages l'ont persuadé de la supériorité de la race blanche sur les autres races. Il prétend que toutes les races de couleur sont à un stade de développement non perfectible. Tandis que la race blanche est perfectible. Il avait commencé ses voyages dans un état d'esprit tout différent, ayant tous les préjugés idéalistes sur l'égalité des hommes et des races.

Ce soir, tandis qu'après le travail, j'arrosais mon bout de jardin, tandis que sur le grand acacia chantait à tue tête un rossignol, sous un beau ciel d'été, arrive Benj[amin] avec un cageot de nouvelles. Arrestation de Fernand Bouisson et de son sénateur de Marseille, Delpuech. Arrestation de Boucard, le commandant Boucard, l'aviateur, le fondateur, le chef des francistes. Police-Secours avait été alertée dans l'après-midi par le propriétaire d'une bijouterie : des policiers étaient dans sa boutique et perquisitionnaient. Il voulait s'assurer qu'il ne s'agissait pas de faux policiers. Comme c'était en effet le cas, la police envoie immédiatement une voiture de vrais policiers. Elle arrive au moment où les perquisitionneurs remontaient dans la leur et démarraient en vitesse. Chasse. De la voiture des fuyards part un tir de mitraillette. Deux agents sont tués. La voiture de police continue néanmoins la chasse, riposte et finalement arrête ces hommes. L'un d'eux était le commandant Boucard. Il avait les poches garnies de bijoux dérobés. Mais ce n'est pas tout. Avisé, le président Laval intervient pour qu'on le relâche! Il insista par téléphone auprès de Bussière. Les agents de police avertis, font dire à Bussière que si Boucard est relâché, demain, pas un seul policier ne prendra son service. Et Bussière, finalement, menace Laval de démissionner s'il l'oblige à relâcher Boucard. Benj[amin][5] avait vu aujourd'hui au palais les deux voitures. Tandis que ces événements se passent à Paris, en province, nos jeunes gens traqués, mal concentrés, imprudemment, prématurément réunis, sont souvent trahis, sont impitoyablement massacrés, sans même aucun simulacre de jugement, par la Gestapo et la Milice, de l'autre Boucard, Darnand. Ainsi avons-nous reçu le faire part de mort d'un jeune homme de 21 ans, ainsi Paulette[6] m'a-t-elle appris ce soir aussi le massacre des deux petits-fils de Mme Maurin, cette femme excellente chez qui j'avais logé à Clermont-Ferrand. Et tous ces sacrifices n'empêchent pas finalement des renforts importants de parvenir à Rommel. La bataille est dure à 200 km d'ici. La situation des Anglais ressemble un peu à celle d'Anzio. Ils ne peuvent pas démarrer de la poche de protection des gros cuirassés. Quand Cherbourg sera remis en état, la situation sans doute changera. Que les choses en soient là, c'est déjà magnifique. Mais à l'est, tandis que la victoire de Minsk et de Bobrouisk a des conséquences extraordinaires, d'atroces exécutions ont lieu contre les juifs déportés. Les Allemands les retirent des camps de concentration polonais où ils étaient retenus par le travail forcé, et les envoient en Hongrie où on les extermine dans des chambres à gaz. Eden en a parlé hier aux Communes, disant que le pape avait protesté en Hongrie, mais qu'aucun compte n'avait été tenu de sa protestation. On a peine à imaginer cruauté pareille. C'est aussi qu'on ne veut pas qu'un seul de ces malheureux puisse témoigner de ce qui s'est passé durant leurs années de déportation. Quels récits nous en aurons un jour! L'Enfer de Dante, vécu.

Depuis hier, le marbre du Cantique est commencé. J'entends de nouveau les coups de masse du bon Alexandre. Marbre magnifique. J'ai aussi trouvé la pierre du buste de M. Schneider.

7 juillet [1944]

Ces torpilles volantes sont, parait-il, d'un maniement très dangereux. Les appareils de lancement et elles-mêmes sont quelque peu sabotés. Il n'en part guère, de manière utile, que 50 %. Parfois, elles tournoient, reviennent sur elles-mêmes, tombent en territoire français. Comme elles n'ont pas épuisé leur force de propulsion, elles circulent à terre, faisant des ravages, tuant finalement les gens qui se trouvent à proximité. Ce n'est plus que sur des inventions de ce genre que compte dorénavant l'Allemagne, plutôt Hitler et sa clique. Il a réuni récemment les grands chefs d'industrie et le leur a dit.

La vraiment charmante Madame Buisson vient dîner. Elle a eu des nouvelles assez favorables de son mari. Il est dans un camp, en forêt, près de Weimar. Pour empêcher les hommes de s'enfuir, tout au moins pour les identifier facilement en cas d'évasion, ce ne sont plus des numéros qu'on leur colle sur leurs vêtements. On leur tatoue sur le bras leur numéro d'immatriculation. On les marque à vie. Comme jadis les galériens. Ils ont d'ailleurs des vêtements de forçats.

8 juillet [1944]

Alerte sur alerte ce matin. Je pars tout de même, quoique la femme du garagiste voisin m'ait assuré qu'une autre femme lui avait affirmé que le métro ne marchait plus, que le trafic était interrompu jusqu'à une heure indéterminée, que la circulation était réservée à la police et aux Allemands... Ainsi naissent les bobards.

Je déjeune chez Calvé, avec Expert, à des prix exorbitants. Ce restaurant, comme les autres d'ailleurs, va fermer trois jours par semaine. Expert me dit que l'École n'a plus de direction claire, que l'ami Tournon est mou, etc. Parlant de l'avenir, il croit que Huisman reviendra rue de Valois. Ce serait dommage. C'est un théoricien absurde et pas mal trafiquant. Il aurait actuellement pris le maquis, mais pendant longtemps achetait des tableaux "modernes" pour les Allemands.

À l'Institut, on parle beaucoup des inventions nouvelles des Allemands. Ils étudieraient un procédé pour mettre le feu à la flotte anglaise, un feu grégeois 100/100. Séance sans intérêt par ailleurs.

Je vais chez Boppe, rue Boissière, où je retrouve beaucoup des Français de Rome. Chambrun, Charles-Roux, Camont, le command[an]t Catoire, etc., et Pernod. Lui me reportait à 40 ans en arrière. Il est tellement changé que je ne le reconnaissais pas. Il a de l'asthme et ne m'a pas fait bonne impression. Mais surtout je ne reconnaissais pas non plus Mme Laroche, cette femme si ravissante[7]. Mais j'ai retrouvé son regard qui a toujours son caractère particulier. Nous nous sommes rappelé que nous avions fait connaissance exactement le 1er janvier 1901 dans les salons du palais Farnèse. Conversation avec Valéry, avec Pernod, et surtout avec la baronne de Lagrange et un M. de Grandmaison. On était d'accord pour admettre que c'en était fini de la politique d'équilibre. Elle n'a jamais abouti qu'à la guerre. Il faudra donc admettre une hégémonie en Europe. Et la bagarre est donc pour savoir à qui reviendra l'hégémonie. Allemagne ou Russie-Anglo-Amérique : autant dire Russie, car l'Amérique trop éloignée ne durera pas longtemps en Europe. Elle aura aussi assez à faire dans l'Océan Pacifique. Sans l'Amérique, que pèsera l'Angleterre? Si l'Allemagne n'avait pas cru pouvoir réussir par la violence, elle aurait sans doute réussi. Avec le temps ses qualités et sa ténacité lui auraient tout mis dans les mains, sans que personne ne s'en doute presque, en laissant à chacun une suffisante apparence d'indépendance nationale pour que tous les amours propres soient satisfaits. Elle a fait la même faute qu'en 1914. Maintenant, il semble bien que la partie soit jouée. Nous allons vers une Europe Russe. Pour la France, il ne me parait pas que ce soit une catastrophe de plus. Mon vieux sang polonais se méfie terriblement du Russe. Cependant, la France s'appuyant sur la Russie, mais solidement cette fois ci, trouvera dans cet appui la force de lutter contre une main mise économique trop écrasante de l'Angleterre et de l'Amérique. Rappelons-nous que l'Angleterre nous obligea, après 1918, à vendre notre charbon plus de 300 F la tonne (au lieu de son prix normal de 90 F), pour ne pas empêcher l'introduction des charbons anglais.

Valéry racontait que des torpilles aériennes étaient arrivées dans les bois de Versailles. Je ne sais plus qui disait que le départ des von Rundstedt [8] avait comme cause l'avis de celui-ci  d'abandonner la Normandie et de se replier jusqu'à la frontière Alsace-Lorraine, pour diminuer le front, concentrer les forces. Mais Hitler veut que l'on tienne jusqu'au bout, partout où l'on est. Une fois solidement établi sur un front rétréci, von R[undstedt] proposait d'engager des pourparlers de paix dans des conditions un peu moins critiques que celles dans lesquelles il voit l'Allemagne prochainement. Le nouveau commandant en chef, maréchal von Kluge [9], a demandé de sérieux renforts. On lui envoie la légion française antibolchevistes relevée du front russe. Doriot ferait partie de l'é[tat]-m[ajor] de von Kluge. Mais n'est-ce pas plutôt pour grossir les rangs de la Milice, en prévision de la guerre civile que les gens au pouvoir en France, préparent. Il y aura toujours des partisans de la S[ain]t-Barthélémy.

On vient de massacrer Mandel[10]. Darnand, sans passer par l'intermédiaire de Laval, l'a réclamé aux Allemands, représailles de l'exécution de Henriot. Darnand, avec Mandel, réclamait Blum, Daladier et Paul Reynaud. Pour les trois deniers, l'Allemagne discute. Elle a livré aussitôt Mandel. Il fut mis à la Santé. Des miliciens sont venus l'y chercher. L'on a retrouvé son corps criblé de balles de revolver dans les bois, près de Versailles. Jean Zay aurait été tué dans des conditions à-peu-près identiques. Des gendarmes sont venus le chercher à Riom, je crois, où il était interné, pour le transférer ailleurs. En route, la voiture est cernée par une centaine d'hommes : "Haut les mains". Les gendarmes lèvent les mains. Les hommes semblent étonnés et heureux de trouver J[ean] Zay dans le véhicule.  Nous vous délivrons. Quand Jean Zay est descendu, entouré par ses libérateurs, après quelques pas, ses libérateurs s'écartent et une mitrailleuse abat le malheureux. Les tractations sont en cours pour la livraison de Blum, Daladier et Paul Reynaud. Les Allemands, qui, comme chacun sait, sont des gens corrects, n'acceptent pas de la livrer pour des représailles. Ils accepteraient de la donner comme otages... Ah! subtilité des gens vraiment civilisés...

9 juillet [1944]

Beltran-Masses venu nous voir avec deux amis, nous raconte une histoire dont on pourrait tirer une étonnante nouvelle : un certain type, appelé Armajan, ou un nom approchant, avait acheté une concession au cimetière du Père-Lachaise. Il y fit construire une chapelle sur son caveau, entouré d'un petit jardin. Puis il fut ruiné, obligé de quitter son logement somptueux. Il eut l'idée de venir s'installer dans son monument funèbre. Il y transporta un matelas, une chaise, un réchaud, un phonographe. On imagine l'ahurissement du gardien entendant soudain un soir, après la fermeture, marcher un phonographe dans un tombeau. Il découvrit le bonhomme.

— Que faites-vous là?

— Je suis chez moi.

— Vous n'avez pas le droit.

— Où est-ce écrit dans le règlement?

En effet, il n'est nullement spécifié dans les règlements des cimetières que les propriétaires vivants de concessions n'y doivent pas demeurer la nuit. Il avait même fait faire des cartes de visite telle avenue, telle allée, Père-Lachaise. Il fallut une semaine de palabres pour le faire partir et comme il était ruiné, [il] ne partit qu'après avoir obtenu un poste dans l'administration des cimetières parisiens.

11 juillet [1944]

Paris prend, sur ses grandes avenues périphériques, quais, surtout le soir, l'aspect d'une ville d'arrière front. Deux courants se croisent. Camions remplis de blessés. Unités motorisées se dirigeant en sens inverse. Elles sont d'ailleurs attendues à la sortie et rapidement désorganisées. Caen pris serait déjà dépassé de manière assez importante. Le maréchal Von Rundstedt aurait été limogé parce qu'il aurait écrit à Hitler qu'il fallait arrêter la guerre, qu'elle était perdue. Mais ce n'est pas pour rien que l'énergumène a du génie! Encore des centaines et des centaines de milliers de morts. Voilà ce qu'il nous faut. Il ne cédera pas. Lorsque les Alliés pénétreront en Allemagne, son plan serait de prendre à son tour la maquis avec ses partisans et de faire jusqu'au dernier homme la guérilla dans les Alpes, dans les Sudètes, dans le Tyrol, partout où se sera possible. Pour l'instant, il replie son q[uartier] g[énéral] en Allemagne. Les services allemands de Paris qui n'ont pas d'action directe sur la guerre, services de propagande, presse, tout ce qui était Champs-Élysées, 52, et au Majestic est replié à Nancy. Même une grande partie de la Gestapo et des bureaux s'occupant des affaires juives. Un plan de repli est conjointement étudié prévoyant le repli des journaux collaborationnistes (Nouveau Temps, Œuvre, etc.), à Nancy également. De même pour le gouvernement de Vichy qui serait replié à Vittel. Si c'est vrai, et il faut souhaiter que ce soit vrai, ce serait trop drôle. Je ne crois pas que jamais un gouvernement ait été aussi pareillement méprisé. J'entendais ce matin une radio américaine. À propos du voyage du général de Gaulle, le maire de New York, M. La Guardia a dit :

— Nous appelons le gouvernement de Vichy, un gouvernement de coalition, coalition de la sénilité et de la coquinerie; la sénilité étant représentée par le maréchal Pétain, la coquinerie par le coquin véreux Laval et ses acolytes."

Ils ne doivent guère vivre tranquilles, en ce moment, ces messieurs. Darnand déjeunait ces jours derniers, place d'Auteuil, dans le repaire milicien. Jusqu'à cent mètres, toutes les rues avaient des barrages de miliciens armés de mitraillettes. Il y en avait jusque sur le toit de l'immeuble.

Michel-Ange prend de la sauvagerie. J'en suis content. Mais que c'est ennuyeux d'y travailler si peu. Deux jours par semaine, et journées bien tronquées. C'est l'œuvre qui me possède en ce moment.

Buste de Françoise et cet après midi dessin, au crayon lithographique pour le Sphinx de la porte de l'École de médecine[11]. Je ne manie pas bien encore ce procédé. Mais il n'est pas très difficile. Aujourd'hui déjà, marque un progrès. En somme, c'est du fusain supérieur, avec l'avantage d'une gamme beaucoup plus grande, de noirs à-peu-près aussi profonds que ceux de l'eau forte, et la possibilité de beaucoup plus de netteté et de nervosité. Évidemment ça n'a pas le charme et surtout la matière de l'eau forte, que rien n'égale. Mais il est trop tard pour moi, pour me mettre à cette technique. Admettons que la litho, c'est l'eau forte du pauvre. Contentons-nous en! C'est mieux que de se faire recopier à l'eau forte par un autre.

On annonce que Robert Rey est nommé professeur d'histoire de l'art à l'École des Beaux-Arts. Il y remplace le pauvre Hourticq! Avec Cognat et de Lagrande [?] comme inspecteurs principaux des Beaux-Arts, avec Guillaume Janneau à la direction des manufacture de l'État, cela fait quatre journalistes, anciens employés de gros marchands de tableaux (Cognat chez Wildenstein, Robert Rey, de Lagrande et Guillaume Janneau chez les Bernheim), à des postes excessivement importants. Pour celui de Robert Rey, Hautecœur postulait. Dictature de la presse.

On me dit (Jacques[12]) que Rundstedt serait en fuite, qu'il serait passé en Espagne. Le plan de repli du gouvernement de Vichy à Vittel et à Contrexéville ne serait pas une blague. Mais il n'y a plus guère de ministères à Vichy. Depuis pas mal de temps ils se sont installés à Paris. Laval, Darnand, Bonnard, Bichelonne, etc. Vichy reste le centre symbolique, l'étiquette. Paris deviendra donc étape entre Vichy et Contrexéville et ...

13 juillet [1944]

Buste Françoise. Qui avance. Après-midi, dessin le Sphinx de la porte de l'École de médecine. Ce crayon lithographique me plaît de plus en plus.

Madame de D. est libérée. Elle a été arrêtée par la Milice. Pourquoi? Sur le carnet d'un cycliste arrêté, dont le métier est de faire des commissions et des courses, on a trouvé le nom et l'adresse de Mme de D. Il avait été porter un paquet chez elle. Pour cela, on l'a mise au cachot à la prison de la Tourelle, on l'y a laissé deux jours sans lui donner à boire ni à manger. Heureusement que des femmes arrêtées comme communistes lui ont fait parvenir de la nourriture, lui ont manifesté la plus chaude sympathie. Après ces jours de cachot, elle fut emmenée à Vichy, au bastion de la Milice. Interrogatoire stupide où on voulut lui faire avouer qu'elle faisait partie de "la Résistance". Finalement on la relâchée. Elle a été impressionnée par l'allure de voyous qu'ont la plupart de ces miliciens. Cependant à la Tourelle, elle avait reçu dans son cachot la visite de l'un d'eux qui s'étonnait de la voir là et qui, la quittant, lui baisa la main. Il fut d'ailleurs puni pour ce geste. Elle s'est rendue très nettement compte que ces petits vauriens ont carte blanche, liberté absolue de sévir à leur gré, contre qui que ce soit.

En fin de journée, M. Napp m'a fait chercher et emmener chez lui pour voir sa fillette dont il me demande de faire un portrait en pied, grandeur nature. C'est une petite fille ravissante, bien râblée, avec cette beauté particulière d'avoir des membres robustes et un torse élégant. Cinq ans. Elle danse continuellement. Elle ne pense qu'à ça. Je ferai probablement avec elle cette petite Danseuse aux marionnettes à laquelle je pense depuis longtemps. La petite tête a du caractère, yeux un peu bridés, très rapprochés. Enfin, un travail bien intéressant, mais qu'il faudra enlever en vitesse.

16 juillet [1944]

Hier, fin d'après-midi, après excellente journée à Michel-Ange, nous allons chez le c[om]te et la c[omte]sse de Chambrun. Souvenirs de Rome. Nous en partons, naturellement, et nous regrettons son départ prématuré. Ce départ l'avait beaucoup affecté. Mme de Chambrun nous raconte l'amusante histoire suivante.

— Mon mari avait besoin d'une leçon d'humilité et de résignation. Je l'emmenai dans ce but voir le r[évérend] p[ère] Gillet, le général des Dominicains. Souvenirs. Je mets la conversation sur lui-même :

"— Vous avez de lourdes responsabilités mon père. Vous devez aspirer au repos sans doute, un jour, quitterez-vous ce poste de général des Dominicains. Que ferez-vous alors?

Le R. P. répondit :

"— Si je quitte ma situation actuelle, ce sera pour le chapeau de cardinal, ou, qui sait? pour être pape.

Comme leçon d'humilité, je tombais bien, moi qui croyais qu'il se réfugierait alors dans la prière, et qu'il allait nous le dire. 

Voici ce qu'on peut considérer comme exact à propos de la livraison par les Allemands à Darnand, de Mandel, Daladier, Blum et Paul Reynaud. Mandel a été exécuté en représailles de la mort de P[hilippe] Henriot. Les autres sont gardés comme otages. Si quelque tentative est faite contre Darnand, les sbires de Darnand les assassineront.

Chambrun nous raconte aussi son entrevue avec Pétain, peu de temps après l'armistice. Le frère de Chambrun est sénateur et au moment du vote du parlement donnant pleins pouvoirs à Pétain, fut un des cinq ou six qui votèrent franchement contre.

— Comment expliquez-vous pareil vote, dit Pétain à Chambrun, c'est un vote inconcevable, vraiment.

— Que voulez-vous, Monsieur le maréchal, mes frères, comme moi-même, nous sommes nés sous la République. Nous y avons fait notre carrière. Elle nous a fait confiance. Tous les ans, au 1er janvier, comme au 14 juillet, je faisais un discours en son honneur et à sa louange, applaudi par la colonie française. Et vous-même, M. le maréchal, tous les 14 juillet, vous passiez en revue, au nom de la République, et passiez à cheval devant le front des troupes.

En même temps, il mimait, sur sa chaise, le rythme d'un cavalier au trot. Le maréchal ne poursuivit pas la conversation engagée et dit :

— Allons déjeuner.

Ils avaient mis, sur un coin de cheminée, mon buste que j'ai fait à Rome. Mme de C[hambrun] est sous l'influence de Despiau. J'imagine ce qu'il doit lui dire de ce que je fais. Elle a sa malheureuse petite bacchante, avec sa jambe bêtement tendue en avant. Elle a aussi de petites statuettes de Maillol. Je sais le prix qu'il en demande. Ça ne peut s'appeler que de l'escroquerie. C'est mauvais, c'est bête, banal. Mais elle a une collection de miniatures hindoues extraordinaires. Revu le buste du duc de Rohan par Rodin. C'est une belle ébauche. Quel dangereux exemple.

Ce matin, visite de Joffre. Il me dit que le 14 juillet, il y a eu des bagarres en certains quartiers, et des tués. Cette excitation de la radio à manifester était stupide.

Nous déjeunons chez les Roussy où il y avait aussi le docteur Besançon et Chantemesse. On a parlé art, histoire byzantine, et peu des événements immédiats. Suffisamment pourtant pour sentir l'accord unanime. La pauvre tante Henriette, à 85 ans, se remet d'une attaque. Elle reste énergique et toujours aussi volontaire. Faire une morte, je veux bien, une malade, non.

Je passe chez le vieux comte de Fels, 85 ans aussi, qui veut poser sa candidature au fauteuil de membre libre. Je pense au mot de maître Barboux : "Que nous reste-t-il à nous vieillard? L'ambition." Il me disait cela, j'avais 25 ans. Il en avait quatre-vingt. C'était chez Barrias. Le comte de Fels pense comme nous. Pour lui, de Gaulle est le seul homme qui pourra grouper une énorme majorité de Français, capable de faire l'unité de la France. Il a auprès de lui deux hommes remarquables, Juin et Koenig. Juin, en entrant à Rome, installa son quartier général à la villa Médicis. Fels me disait qu'il est absolument vrai que le maréchal prépare son repli à Vittel et le gouvernement à Contrexéville. Beaucoup de ces messieurs voient dans ces villes des facilités, pour se "replier" en Suisse.

17 juillet [1944]

On lit presque quotidiennement dans les journaux : "à tel endroit, dix, ou douze terroristes ont été surpris, jugés et exécutés immédiatement." Or voici deux exécutions de ce genre sur lesquelles les renseignements sont sûrs. Neuf élèves du lycée Jeanson de Sailly, le plus jeune 17 ans, le plus âgé 21 ans, partis pour le maquis, sont groupés, réunis dans la grange d'un château. Leur chef de groupe leur dit qu'il va prendre congé du propriétaire et de l'attendre. Quelques instants après, quatre-vingt Allemands font irruption, enlèvent à ces enfants tous leurs papiers, les emmènent, mains sur la tête, comme les captifs des bas-reliefs égyptiens, les alignent de chaque côté d'un fossé, et les criblent de balles de mitraillettes. Un officier donne le coup de grâce d'une balle dans la nuque. Aucun de ces petits n'avait d'armes. Aucun ne fut interrogé. Le lendemain, l'officier vient trouver le maire, lui dit qu'après un combat, neuf cadavres sont dans les bois et qu'il faut les enfouir immédiatement. À grand peine le maire obtient de mettre chaque corps dans un cercueil. Un de ces malheureux petits était le neveu de la pauvre Mme Bouche. Et tout cela se passe, Philippe Pétain et Pierre Laval régnants, avec leur pleine approbation.

Visite de Charles Brébant[13]. Pétain et Laval résisteraient, parait-il, au projet de repli à Vittel. Après avoir tellement critiqué le repli de 1940 à Casablanca, celui à Vittel serait d'une belle drôlerie. Mais Darnand et Déat le veulent. Alors...

Toute la journée à Michel-Ange.

19 juillet [1944]

De Gourdon, nous recevons lettres de Marcel Alice[14], angoissantes. Des événements graves ont dû s'y passer dans le caractère de ceux qui ont déjà coûté la vie à tant de Français mitraillés, fusillés au hasard de représailles. Ils nous disent : "nous avons passé au travers, mais la ville est pleine de deuils, et il y en a tout près de chez nous."

Des gens disent que Staline, ces jours derniers, a prononcé un discours à ses compatriotes dans lequel il aurait dit qu'ils allaient assister prochainement à la plus grande trahison de l'histoire. Aussitôt voilà nos amateurs diplomates partis sur les éternels et stupides dada : quand la Russie aura conquis les États baltes et sera à Varsovie, elle fera la paix avec l'Allemagne, ou bien ce seront les Anglo-Américains qui traiteront pour partir tous ensemble contre la Russie! Que ces gens sont simples dans leurs imaginations de duplicité. Comme si c'était jamais dans le camp où les affaires sont bien qu'avaient lieu les défections. S'il est vrai que Staline ait prononcé de semblables propos, et est-ce vrai? Je crois plutôt que c'est du côté Japon qu'on pourrait chercher. Le Japon qui sait bien que, aussitôt l'affaire européenne réglée, la sienne le sera de manière inexorable.

La tension d'esprit devient telle en ce moment qu'il ne devient plus guère possible de se concentrer dans la solitude des livres et du porte-plume. Le travail à l'atelier est le seul encore possible.

20 juillet [1944]

Commencé aujourd'hui l'esquisse pour le portrait en danseuse de la fillette de M. et Mme Napp. Je fais une Danseuse aux marionnettes. À traiter pour le bronze. Faire une danseuse en marbre oblige à des points d'appui, donc arrête tout mouvement. Grosse erreur.

On annonce un attentat contre Hitler, en Allemagne. Bombe éclatant à son q[uartier] g[énéral]. Le curieux est que l'événement soit immédiatement annoncé. Le Führer serait légèrement blessé. Il y aurait beaucoup de graves blessés dans son entourage. D'ordinaire, des actes de ce genre sont tenus assez longtemps cachés. On attend pour ne pas troubler l'opinion. Cette annonce serait-elle le signe de complicités étendues, d'un éventuel coup d'État?

21 juillet [1944]

Coup de téléphone matinal de Mme B. Pour nous apprendre que Hitler serait arrêté... Il s'agirait donc d'un grand complot. Venant de qui? Complot communiste? Complot de l'armée? Mme B. dit que l'arrestation serait acte des généraux. Donc c'est la Wehrmacht. La nouvelle se sait, quant à l'attentat. Les journaux l'annoncent, mais sans caractère alarmant de leur point de vue. Le Führer, disent-ils, aurait repris ses occupations, reçu notamment Mussolini et Gœring. Mais des nouvelles téléphonées d'un journal disent que l'Allemagne serait en pleine révolution. Ceux de la maison s'épanouissent. Ils voient la guerre finie tout de suite. Si le renseignement est vrai, si la Wehrmacht est l'auteur, je crois à la continuation de la résistance. En fait, pour l'instant, la seule chose que l'on sache avec certitude, c'est l'attentat à-peu-près raté.

Un ministre américain vient de parler de l'après-guerre, des projets politiques, de ce qu'on ferait de l'Allemagne. En premier lieu, détachement de l'All[emagne] de la Prusse orientale qui serait annexée à la Pologne. Comme corollaire : transfert massif de la population prussienne. L'All[emagne] a donné l'exemple. Si on réussi cette opération, ce serait bien. La Pologne aurait ainsi un large accès à la mer. Deuxièmement : morcellement de l'All[emagne]. On ferait une All[emagne] du sud, avec l'Autriche et la Bavière. Une Allemagne rhénane, etc. Mais pourra-t-on, dans un avenir plus ou moins lointain, empêcher ces trois ou quatre États de se souder à nouveau. Voilà un fameux problème pour l'avenir. Car ce ministre parle toujours de "la souveraineté absolue des États." Là est le fond du problème. De même que dans un État, la liberté individuelle est limitée par l'intérêt commun, la souveraineté des États doit être limitée par l'intérêt commun des autres États. Pourra-t-on jamais établir une charte internationale devant laquelle, loyalement, toutes les nations s'inclineront. Et voilà qu'apparaît, tapie dans l'ombre, la volonté de puissance, origine de tous les maux, et sa contrepartie, la gendarmerie internationale. Ce sera la besogne de nos hommes d'État de l'avenir. En attendant, nous, nous sommes mis à un fameux régime de chocs. Mais depuis ce matin l'électricité a été coupée. On ne peut rien savoir. Cela est peut-être la preuve de l'incertitude et de la gravité de la situation en Allemagne.

Nous finissions de déjeuner, arrivent les de B[15]., nous apporter les dernières nouvelles courant Paris. Il s'agirait d'un complot de généraux contre Hitler. En somme, lutte de l'armée contre la police. Cette nuit, dans Paris, dans le XVIe arr[ondissemen]t notamment, la Wehrmacht a arrêté quantité de membres de la Gestapo. Mais l'arrestation d'Hitler n'est pas du tout confirmée.

Une radio en italien que je capte par hasard, pendant un court moment où l'électricité nous est rendue, donne les nouvelles qui commencent à filtrer. Il s'agit bien d'un complot organisé par les généraux de carrière qu'Hitler a remplacé par des généraux gestapistes, aventuriers genre Darnand. Un colonel a jeté une bombe qui a éclaté à 2 m d'Hitler. Il a été contusionné, brûlé, pas gravement. Autour de lui, un mort, des blessés, dont le général Keitel. Mais il semble bien que ce soit un sabotage. Fusillades immédiates. Himmler est nommé général en chef de l'armée à l'intérieur du Reich. Avec Von Kluge en France, ce sont les deux hommes les plus cruels et les plus sanguinaires qui sont à la tête de l'armée allemande. On ne peut, parait-il, se faire une idée des atrocités ordonné par Von Kluge en Russie. D'après des dépêches de Suisse, non confirmées, la Wehrmacht et la Gestapo combattrai[en]t l'une contre l'autre dans de nombreuses villes allemandes.

Hitler, nullement arrêté, a parlé à la radio, pour rassurer son bon peuple sur sa précieuse santé. Goering a pris la parole après lui, accusant les généraux relevés de leurs fonctions par Hitler, de vouloir, d'avoir même formé un gouvernement. Hitler a donné ordre à quiconque d'abattre tout ceux qu'on soupçonnerait avoir participé à ce complot. Toutes les communications entre Berlin et l'étranger sont suspendues. D'après cet ensemble de renseignements, j'ai l'impression que c'est raté. Goebbels va pouvoir réaliser le rêve nazi : faire de l'Europe un charnier où les survivants marcheront dans une boue de sang, plutôt que de céder. Mais, si les poètes sont prophétiques, peut-être verrons-nous, sous une forme ingénue, se réaliser la vision de l'aigle du casque.

En attendant, en Italie, en Russie, en Normandie, partout le Teuton recule, en mordant, en griffant, en rugissant, en meuglant, hydre monstrueuse. La Turquie s'apprête à rompre les relations diplomatiques. En océan Pacifique, l'Amérique occupe une île nouvelle des Mariannes.

Et j'ai achevé, quoique fatigué et souffrant pas mal de gingivite, l'esquisse de la petite Danseuse aux marionnettes!

Demain, Michel-Ange.

Cependant que dans la propriété Rothschild, au bout du boulevard d'Auteuil, depuis trois jours, les Allemands accumulent sans arrêt leurs énormes torpilles volantes... Inch Allah!

22 juillet [1944]

Bien que l'attentat ait raté, il semble qu'un mouvement très sérieux de résistance au nazisme se produise en Allemagne, sous l'impulsion de généraux et de maréchaux. Mais en fait on ne sait rien, si ce n'est que les mesures de répression, là où le mouvement n'a pas de puissance, sont terribles. En même temps, Hitler aurait avisé Mussolini qu'il incorporait l'armée fasciste du nord, dans l'armée allemande.

Un bruit singulier m'est revenu. La retraite allemande en Russie serait le résultat d'une convention entre la Russie et un autre parti allemand à tendances communistes, opposé à Hitler. Quand l'armée russe aura passé la frontière allemande, ce parti, à son tour, ferait un coup d'État et signerait un immédiat armistice avec la Russie. L'Allemagne, sous l'apparence d'unanimité du parti national-socialiste serait donc divisée en trois grands blocs : le national-socialisme (Hitler et Gestapo), le parti hobereau-Wehrmacht (en partie), celui qui est entré en action par l'attentat manqué, le parti communiste allemand, qui a accentué la retraite russe et dont le coup d'État est encore à faire... Qu'il y ait des partis bouillonnant d'impatience et de rage contre celui qui les conduit au désastre avec le monde entier, c'est certain. Mais la combinaison de retraite volontaire avec la Russie, voilà un genre d'imagination que je n'ai pas.

Toute la journée à Michel-Ange.

Et partout l'armée russe s'aligne le long de la frontière allemande. En Normandie, c'est moins brillant.

23 juillet [1944]

Le jeune de B[16] nous dit qu'il est absolument certain que l'ambassade d'Allemagne était hier soir dans l'attente de pavoiser pour fêter un armistice avec la Russie... Les bobards courent-ils aussi parmi les Allemands, prennent-ils assez de consistance pour qu'on les prenne à ce point là au sérieux à l'ambassade? Ce qu'il y aurait là dessous? Qu'il y a un parti communiste allemand, encore puissant, que ce parti communiste est tout prêt à saisir l'occasion de la chute d'Hitler, provoquée par qui que ce soit, pour faire la révolution bolcheviste, cesser la guerre russe, s'allier avec les soviets. Tout ceci à rapprocher de ce que je tenais hier d'une autre source.

Rudier venu me voir ce matin m'assure formellement que la Gestapo de la rue des Saussaies et de l'avenue Foch a été arrêtée dans la nuit du 21 au 22. Il me dit que c'est par les partisans d'Hitler, c['est]-à-d[ire] les S.S. L'armée et les S.S. se battraient à Lyon et à Besançon. Payot, hier soir à la radio suisse, aurait dit qu'il y avait des troubles dans toute l'Allemagne. L'attentat n'est donc pas le fait d'un petit groupe isolé, mais serait le premier acte d'un important effort pour se libérer de la tyrannie nazie. Une fois de plus voici la preuve que l'absolutisme aboutit toujours à une impasse. Voici la preuve aussi que des actes pareils ne sont pas inutiles, comme on l'affirme. La disparition de Hitler aurait en quelques jours changé, tout au moins précipité le cours des événements. Dire qu'il a suffi du succès de ces deux aventuriers, Mussolini et lui, pour que le monde subisse un martyre sans précédent. C'est la seule prophétie de ce fou qui se sera réalisée : "L'Angleterre aura peut-être ma peau, mais ce sera dans un cataclysme sans précédent." Parole de Mussolini, en 1935, le jour de l'inauguration de la Cité universitaire de Rome, le jour aussi où la Sociétés des Nations votait les sanctions, à un de ses anciens amis de Suisse, qui me le répéta le jour même, au déjeuner.

Terminé l'esquisse de la petite Danseuse aux marionnettes. Je ne cesse de me reprocher et de regretter d'avoir pendant tant d'années — ça fait dix ans de pleine force — abandonné cette joie du travail fécond, pour ce travail négatif, dont l'inutilité est masquée par les satisfactions d'amour propre, l'apparence de l'importance, par le charme réel celui-là, d'un séjour enchanteur dans un palais féerique, pour l'illusion de retrouver à cinquante ans passés, l'ambiance de ses vingt-cinq ans. N'y pensons pas trop. Et je me console en regardant dans l'atelier tous ces travaux en cours, qui tous sont tellement intéressants.

 

 

Cahier n° 45

24 juillet [1944]

Journée d'alerte. Quatre jours sans avaient suffi pour qu'on en fut un peu déshabitué. J'attendais Deriaz qui n'a pu venir à cause de l'encombrement du métro. Première journée du nouveau régime. Paris est de plus en plus comme un corps dont on ligoterait tour à tour les vaisseaux sanguins (globules rouges et blancs s'accumulent dans les vaisseaux restants). Ne nous étonnons pas que ce corps ait de graves troubles de circulation.

Je décidais d'aller à l'École pour le jugement du concours d'architecture. Alerte à la station Auteuil. Je suis revenu. Travaillé au buste de Gaubert, presque terminé, comme celui du pauvre Bigot. Miracle vraiment que la sculpture qui fait que ce travail si ingrat du portrait sans modèle, d'après photographie, vous prend. L'après-midi a passé comme un éclair.

25 [juillet 1944]

Pour arriver sûrement à l'heure du jugement du concours de sculpture, je suis parti à 9 h 30, le matin! Jugement à 1 heure de l'après-midi. Acheté quelques livres. Été chez le jeune Dei Enzio, ce jeune sculpteur qui fit, il y a deux ans, cette danseuse, dont certaines parties paraissaient d'adroits margotages de moulages sur nature, m'intéressait. Joffre m'avait dit, l'autre dimanche, qu'il travaillait depuis plusieurs mois à une autre figure, de qualité égale. Ce que j'ai vu ce matin pourrait bien donner raison à ceux qui accusaient de moulage. Une pauvre petite figure, banale, sans aucun esprit, et à côté, un modèle admirable, une belle fille ample de forme, à beaux volumes, cuisses pleines, bras pleins. Grande déception. Mais le garçon ne parait pas normal. Semble très excité, parle de son travail comme d'un effort considérable, comme si je ne savais pas de quoi il en retourne, me demandant d'intervenir pour qu'on lui commande sa statue tout de suite, et qu'on lui en donne un gros prix. Un peu le genre persécuté.

Après-midi, concours de sculpture, Pellerin emporte la timbale, avec une œuvre vulgaire, première impression. Mais très osée, et des beaux morceaux indiquant un sculpteur de race. Ce n'est pas un beau prix, mais c'est un bon lauréat. Ça vaut mieux.

Tard dans la soirée, coup de téléphone de Lejeune, il venait d'apprendre que Zehrfuss, l'ancien grand prix d'architecture, était installé à la villa Médicis. Il était très excité, je ne me suis pas rendu compte s'il parlait sérieusement. Il rappelait encore son échec à la présentation pour la direction de la Villa. Toutes ses manières d'être, son impulsivité, sa vulgarité commis voyageur, font que, à l'Académie, on trouve de plus en plus, qu'on a bien fait de ne pas le mettre en première ligne. Quant au bobard Zehrfuss, si ce n'en est pas un, c'est très bien. Ça rend la Villa à sa destination. Quand la guerre sera finie, on verra à  remettre les choses en ordre. L'attitude de l'Académie, sans compromissions, lui donnera droit à jouer son rôle traditionnel. Bouchard, Schmitt ne sont que des cas isolés et rares.

Le bruit courait que Rommel était tué, puis qu'il était seulement blessé. Je crois qu'il se porte très bien. Les Anglais-Américains annoncent toujours de grandes offensives, débutant par des marmitages d'avions, comme l'histoire n'en a pas encore vus. Puis ils avancent d'un ou deux kilomètres. Puis ils annoncent qu'ils résistent bien aux contre-attaques. Je ne vois pas très bien comment il pourrait en être autrement sur un front aussi réduit ; tout avance donnant prise facile à des opérations de flanc. Je m'attendais à quelque chose de plus grande envergure.

Il parait que Stülpnagel, l'ancien commandant de Paris, annoncé comme tué par des "terroristes", l'a été par les Allemands. Il faisait partie du groupe des généraux hostiles au régime et que Hitler fait massacrer partout impitoyablement. Il ne faut se faire aucune illusion. La résistance sera dure et longue. Ce qui se passe en Normandie le prouve. Un nouveau coup comme l'attentat raté ne la montera pas facilement. Et seulement une réussite de ce genre hâterait le cours des événements.

Par contre, en Russie, les affaires marchent grand train. Mais si militairement on ne peut que se réjouir, politiquement on peut être, si non inquiet, tout au moins préoccupé. La Russie vient d'annoncer qu'elle reconnaissait comme gouvernement polonais, un groupement d'hommes installés à Moscou et ne reconnaissant pas celui de Londres. Eden déclare officiellement aux Communes, que l'Angleterre ne reconnaît que celui de Londres. Nous nous trouvons là en présence du grave problème de l'après-guerre, non pas uniquement en ce qui concerne la Pologne, mais toute la situation de l'Europe. Qu'est ce problème? L'intransigeance communiste. Il parait que même ici, dans le milieu de la résistance, ils sont insupportables. Ils se sont camouflés sous un nom qui, à première vue, n'inquiète personne. Ils s'appellent : Front national. Pour se gonfler numériquement, ils y laissent entrer  même des hommes très incertains, très compromis mais qui, en présence des événements, se retournent. Ils ont des représentants dans toutes les branches de l'activité future, y compris les arts, l'enseignement, etc. Si ce sont des hommes genre Ch. Berlioz, que j'ai connu lorsque j'étais directeur, il n'y aurait rien à dire. C'était un travailleur, un homme très compréhensif. Mais je crains les fanatiques. Le fanatisme est une vésanie.

Il parait qu'Abetz, l'ambassadeur d'Allemagne, est arrêté. Jacques[17] nous annonce qu'à partir de dimanche, le métro sera complètement arrêté, jusqu'à nouvel ordre. Il ne reste plus de charbon que pour assurer à-peu-près la fourniture de l'eau. Madame Legoff, qui devait venir à l'atelier avec une Madame Rollet, nous téléphone qu'à la station du Trocadéro elle a été tellement bousculée, écrasée, mise en lambeaux qu'elle a renoncé. Peut-être a-t-elle exagéré un peu.

27 juillet [1944]

En Normandie, les Anglais n'arrivent pas à élargir vraiment substantiellement leur tête de pont. Leur dernier gros effort, annoncé à grand fracas, n'a pas réussi. Ils se sont fait reprendre des positions acquises à grand peine. Ceci confirme qu'il ne faut [pas] s'illusionner. Logiquement la guerre peut durer longtemps, même si aucune surprise grave ne se produit à l'est. J'appelle surprise grave une paix avantageuse (obligatoirement) offerte à la Russie par l'Allemagne. Que cette dernière l'essaye, ce n'est pas impossible. Que la première accepte, tout le déconseille. Pourtant cette histoire des deux gouvernements polonais reconnus l'un par la Russie, l'autre par l'Angleterre et l'Amérique, ce n'est pas une bonne note. La véritable ruée des Russes vers Varsovie, alors que la poussée vers la Russie orientale semble ralentie, n'indique-t-elle pas la volonté russe de s'installer rapidement en Pologne, d'avoir sa capitale, d'y instaurer une République soviétique polonaise? Et si l'Allemagne dit à la Russie, installez-vous dans l'est européen, prenez les États baltes, la Pologne, laissez-nous l'ouest? C'est de la bien grosse politique, qu'en énonçant seulement on trouve impossible. Que deviennent Finlande, Roumanie, Bulgarie, Hongrie, dans un coup pareil? Non, la rupture de l'alliance russo-anglo-américaine en Europe ne semble pas possible. L'Allemagne a perdu trop de prestige pour imposer à ses alliés qu'elle a lancés dans la guerre russe et maintenus à bout de bras, l'obéissance à ses nouvelles vues politiques, si nouvelles vues il y a. Et la Russie sait trop bien que l'Allemagne, si libérée à l'est, gagnait à l'ouest, grossie de ses gains, redevenue puissante, se retournerait à nouveau contre elle, sans contrepoids.

Mauvaise journée de travail. Matin buste de Françoise[18]. Après-midi nouvelle esquisse pour le portrait de la petite Napp, mais la première avait son jet. C'est bien la danse de l'enfance. La nouvelle n'est qu'un mauvais arrangement. La danse est toute légèreté. C'est à peine si la danseuse doit toucher le sol.

29 juillet [1944]

Vu Masson[19], le professeur d'histoire de la musique à la Sorbonne, dans une conférence qu'il faisait il y a deux jours à l'Entraide, disait que Beethoven aurait voulu, à la fin de sa vie, rédiger à propos de chacun de ses ouvrages, une note pour en expliquer exactement l'idée, le sentiment, la pensée qu'il avait voulu exprimer pour la musique. On trouve de nombreuses traces de cette compréhension de l'art, dans sa correspondance. De même Bach pensait qu'on ne devait pas écrire une note sans le soutien d'une idée. Nous voilà loin, avec ces deux colosses, des théoriciens de l'art pour l'art, de la musique pure, de la poésie pure... Pourtant les défenseurs de ces théories, ne sont pas des imbéciles. Seulement, ils sont en perpétuelle contradiction avec eux-mêmes. Ex : Edgar Poë, Baudelaire, Théophile Gautier, même Zola, en tant que théoricien des arts plastiques. Théorie ultra séduisante ne pouvant aboutir qu'à une impasse [20] pourtant, de même que l'amour d'une femme séduisante est souvent un désastre dans la vie d'un homme.

30 juillet [1944]

Mon modèle, qui est ancien champion du monde de lutte, me fait aujourd'hui des confidences sur ses amours. Il me raconte entre autres son aventure avec une très grande dame, porteuse d'un grand nom, devenue follement amoureuse de lui. Croyant un soir, qu'une propriété qu'elle avait à S[ain]t-Mandé était sans habitants de sa famille, elle l'y emmena. Dans le jardin, elle s'aperçut qu'il y avait du monde. Il pleuvait. Il était tard. Allons à l'hôtel. À l'hôtel pas de place. La dame était cependant si enragée qu'elle voulut absolument qu'il la prit. La chose se passât dans une rue écartée, sur un tas de pierres, la noble dame dans une attitude retournée qu'aimaient parait-il les anciens romains, et comme il pleuvait de plus en plus, elle tenait le parapluie ouvert. Histoire que raconterait fort bien Paul Morand. Son autre grande aventure de champion Don Juan fut avec une jeune américaine sculpteur, qui l'employait comme modèle et se conduisit avec lui absolument comme les artistes homme se conduisent parfois avec les modèles femmes. Il était jeune, timide, respectueux malgré ses beaux muscles. Mais à cause de ses beaux muscles, elle fit toutes les avances. Elle était, parait-il, magnifique. Elle voulait absolument l'emmener avec elle en Amérique. Ces histoires me rappellent celle de ce modèle italien qui s'appelait César et travaillait pour deux femmes peintres allemandes. Pendant les séances l'une ou l'autre s'absentait alternativement. Et naturellement il devait alternativement à l'une et à l'autre rendre les hommages qu'on lui demandait.

Et voilà, on travaille, on écoute ces histoires, cependant que la guerre prend une allure de plus en plus violente, de plus en  plus intense. En Normandie les Américains ont des succès très nets. Ils sont presque à Avranches. Les Anglais n'arrivent pas à dégager largement Caen. Les difficultés où ils sont, sont la conséquence du ratage du débarquement dans la région Cabourg-Deauville. Là ils n'ont pu se maintenir. Tant qu'ils n'auront pas appuyé leur aile gauche à la Seine, toute poussée au sud et à l'est de Caen leur sera quasi impossible. Jacques[21] affirme que Rommel est grièvement blessé, qu'il est à Paris où il a été trépané. On dit que c'était un remarquable général. C'est lui qui en 40 enfonça notre front, si mal défendu et s'empara de Cherbourg. Retour de la destiné. C'est dans cette Normandie, qu'il a crue conquise pour toujours, qu'il a trouvé la fin. En Russie, il semble que c'est une véritable ruée vers l'Allemagne, du nord aux Carpathes. La défense semble s'affermir en certains points. Nous voici arrivés à ce moment où pour se sauver, il n'y a plus que le fanatisme. Mais s'il y a des exemples de fanatisme sauveur, il y a aussi des exemples de fanatisme suicide. Si Jeanne d'Arc a réellement provoqué le retournement miraculeux de situation que l'on sait, Philopœmen n'a pas sauvé la Grèce, ni Gambetta la France. En ce moment, en Allemagne, malgré leurs échecs accumulés, il y a des centaines et des centaines de fanatiques dont Hitler le prototype. Quoique je m'efforce de ne pas me leurrer,  je doute qu'ils puissent désormais s'en tirer, puisque, en définitive, c'est Hitler et sa clique qui a mis l'Allemagne dans ce pétrin.

31 juillet [1944]

L'autre jour, dans un village, arrivent vingt soldats allemands en armes. Ordre est donné à tous de rester dans leurs maisons, et à vingt hommes de se rendre seuls sur la place. Là, les soldats les font déshabiller, terrifiés, s'attendant au massacre. Alors, quand ils sont nus, les Allemands les enferment dans la mairie. Puis quittent leurs uniformes, revêtent les habits, jusqu'aux chemises des Français, et laissant là armes et équipements, se sauvent, munis des pièces d'identité laissées, par ordre, dans les poches.

Rommel serait mort hier de ses blessures. De Brinon aurait disparu... Abetz serait arrêté.

Fait une nouvelle esquisse pour la statue de la petite Sylvie Napp. Impression de temps perdu. L'esquisse première est vraiment bonne. Il en sera toujours ainsi avec les commandes, même de personnes intelligentes. J'espère bien les décider pour la première.

Les victoires russes semblent décider la Turquie à se mettre en mouvement. Elle a Constantinople à garder. Encore maintenant elle contribuerait à hâter la fin. Elle aurait son mot à dire au moment des traités. Logiquement je pense que la Turquie devrait être en Asie Mineure. Constantinople devrait être à la Grèce. C'est Byzance.

 

[1] Marcel Landowski.

[2] Le Retour éternel.

[3] Chronos.

[4] Le Retour éternel.

[5] Benjamin Landowski.

[6] Paulette Landowski.

[7]. Suivi par : "si amie des pensionnaires quand je l’étais", raturé.

[8]. Manuscrit : "von Rustedt". Gerd von Rundstedt.

[9]. Manuscrit : "von Gluck".

[10]. Manuscrit : "Mendel".

[11] Nouvelle Faculté de médecine.

[12] Jacques Chabannes.

[13] Braibant

[14] Marcel et Alice Cruppi.

[15] De Boissieu.

[16] De Boissieu.

[17] Jacques Chabannes.

[18] Landowski Françoise.

[19] Paul-Marie Masson.

[20]. Suivi par : "la séduction ne suffit pas", raturé.

[21] Jacques Chabannes.