Septembre-1941

7 sept[embre 1941 le Brusc]

Demain, départ pour Marseille, Lyon, Vichy, Paris. Je n'ai pas écrit ici. J'ai achevé mon Essai sur l'Enseignement[1]. C'était suffisant comme écritures! Mal tenu ce journal. Mais guère d'histoires. Et pour la guerre je n'aurais pu qu'y recopier ce qui est dans tous les journaux.

Je laisse Jacques[2], les enfants et ma chère petite Nadine qui se lance, avec enthousiasme et une énergie de jeune homme, dans ce difficile travail de fresques. Le plus difficile de tous les arts, assurait Cenino Ce[n]nini.

8 sept[embre 1941] Marseille

Que cette ville est sympathique. Jacques est avec moi. Des milliers de gens suspects aux Allemands, israélites et autres, y sont réfugiés. À Cannes, c'est la même chose. En plus calme, plus établie, c'est un peu l'atmosphère de Pau, en 40. Je rencontre des tas de gens. La politique Pétain est fort critiquée. J'ai été, un moment, tout au début, partisan de Pétain. Hélas! il faut déchanter. Et je commence à croire que ceux qui voient en lui, une sorte de traître au pays, par passion réactionnaire, ont raison. C'est formidable à dire, à penser. Mais tout de même, tout ce qui peu à peu se fait, lois antisémites de plus en plus dures, abandons de plus en plus graves à l'Allemagne, permet de tout supposer.

9 sept[embre 1941] Lyon

Je visite l'école des beaux-arts et d'architecture. Elle est bien mal installée dans cette espèce de musée des tissus.

Je visite la galerie Roger où Domergue me conseille de faire une exposition personnelle. Ça peut aller pour un peintre, pour de la sculpture, c'est bien insuffisant.

11 sept[embre 1941] Vichy

Ma première visite est pour les Gregh. Ils sont bien installés, ma foi, sur le grand parc. Ils sont toujours aussi sympathiques et intelligents. Harlette se laisse un peu trop aller dans sa tenue. Elle ressemble de plus en plus à ces juives orientales qui ont tant de caractère sous le soleil des ghettos. Mais nous ne sommes pas en Orient. À Vichy il faut être plus neutre. Elle ne l'est à aucun point de vue. Elle est étonnamment intelligente et courageuse. Fernand, c'est toujours, dans ses gestes, dans ses propos, l'artiste, le poète. Didier, on le voit à peine. Il est malheureux. Il ne le dit pas. On le sent. Il a été humilié cruellement, parce que demi-juif. Voilà ce qui ne devra jamais être pardonné à Laval, Pétain, Darlan, etc., d'avoir accepté que la France prenne des mesures antisémites. Dès mon arrivée, je tombe sur Benj[amin], de passage à Vichy. Il repartait pour Paris. Je vais à l'hôtel où est installée la direction des B[eau]x-Arts. Hautecœur, Auriol. Les bureaux sont dans les chambres, et les bidets recouverts, servent de dépôts aux dossiers.

Rencontre de R[aymond] Isay. Il est d'une violence énorme contre Pétain. Il le considère comme un traître conscient.

— Il a voulu la défaite pour abattre la République. C'est un vieillard ambitieux, mais il se trompe. Il s'effondrera dans la défaite allemande. Car les Allemands seront battus. Nous organisons un noyau contre Vichy, en secret, Herriot en est. Je le vois souvent.

J'admire cette certitude. Hélas! les événements actuels semblent bien peu favorables. Un fait cependant est certain. Les Allemands ont été incapables d'entreprendre l'invasion de l'Angleterre. Je vois plusieurs fois R[aymond] Isay. Il est en tout cas réconfortant et courageux, car ces propos, il les tient ouvertement sur la grande promenade de Vichy, là où tous les bilieux viennent tendre leurs coupes graduées aux nymphes en bonnet des sources de Vichy.

Ce qui est le plus tristement impressionnant ici, c'est le siège du gouvernement, c'est la comédie du pouvoir. À la porte de l'hôtel, des sentinelles qui semblent vraiment veiller à la garde d'un personnage puissant. Pour entrer, il faut montrer patte blanche. Le maréchal me reçoit, semblable à lui-même, toujours aussi froid, mais aimable. Conversation sans intérêt au cours de laquelle il me dit cependant deux choses qui méritent d'être notées. Primo : concernant la guerre russo-allemande :

— Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse que les Russes ou les Allemands soient vainqueurs? Je pense cependant qu'il serait préférable que ce soit les Allemands.

Puis :

— Le pays ne me suit pas.

J'essaye de protester :

— Mais si, mais si.

— Non, il ne me suit pas.

J'avais envie de lui demander : "mais où voulez-vous qu'il vous suive?" Car c'est là le fond de la question. Mussolini, Hitler, quand ils demandaient à leurs peuples de les suivre, leur disaient où ils voulaient les mener, vers la grandeur de leur pays, vers une revanche totale, la Puissance. Pétain, comme idéal leur crie : "Mea culpa", ou plutôt : "vostra culpa", "Nous sommes battus. Acceptez la défaite. Collaborez avec votre vainqueur. Acceptez le sort encore ignoré, qu'il vous réserve, etc." On ne conduit pas un peuple avec la mystique de la résignation. C'est pourquoi on ne peut pas le suivre. Si je ne considère pas Pétain avec la sévérité, le mépris même que manifestent Isay et beaucoup d'autres, je ne peux pas le suivre dans sa recommandation de collaboration avec un ennemi aux desseins mystérieux, si notre étranglement futur est un mystère. Au cours de notre conversation, le maréchal me pose plusieurs fois la même question, à divers intervalles. Comme les vieillards il a perdu la mémoire immédiate. Il se tient parfaitement. Il me reconduit, haut et droit.

J'aurais aussi voulu voir Darlan. Il n'a pas pu me recevoir. Harlette me montrait l'autre jour, une magnifique auto, circulant vide dans la ville.

— C'est, me dit-elle, la voiture que les Allemands ont offerte à Darlan.

Quand la France trouvera-t-elle l'homme autour duquel faire l'unanimité? De Gaulle?

14 sept[embre 1941 Vichy]

Je déjeune avec les Mâle. Qu'ils sont sympathiques. Je rencontre chez eux, le gendre de Bordeaux. Il prépare une rentrée de Comœdia, à Paris. Mais un journal peut-il paraître à Paris sans le concours des Allemands?

Longue promenade de long en large sur la promenade de Vichy où Isay une fois de plus, me redit sa certitude de la victoire anglaise. Les Américains, il en est sûr, entreront dans la guerre. Pense-t-il dire vrai?

Je dîne avec Hautecœur, heureux comme tout d'être directeur général des Beaux-Arts. Il me dit avoir toute la confiance de Pétain, et prétend que celui-ci atermoie, manœuvre beaucoup plus habilement qu'on ne pourrait croire. Il est en relation continuelle avec l'ambassade américaine. Je rencontre Souza Dantos, isolé, triste. Il ne serait plus ministre du Brésil, reste à Vichy parce qu'il ne peut pas aller ailleurs.

15 [juillet 1941 Vichy]

Je vais à Clermont-Ferrand embrasser Ladis[3], Lily, voir leur installation assez précaire. Ils ne peuvent pas revenir à Boulogne. On ne sait pas ce qui un jour ou l'autre pourrait arriver à Lily. Je passe avec eux la journée.

17 sept[embre 1941 Boulogne]

Retour à Paris. À la descente du train, je trouve Ladis qui avait voyagé dans le même.

20 sept[embre 1941]

Et me voilà repris par la besogne administrative! Je vais voir M. Dagnicourt, directeur du budget, pour, une fois de plus, lui demander de rendre l'autonomie financière à l'École. L'état d'esprit semble changé. J'espère cette fois-ci réussir enfin.

23 sept[embre 1941]

Même vie d'administration, de présidence de tel conseil, de tel autre, discussion de réformes, de projets sur lesquels on revient, de courrier monstre sans intérêt. Il n'y a que les jeunes gens qui sont malheureux, inquiets, et surtout ceux-là qu'il faut sauver, conseiller de filer au plus tôt dans l'autre zone pour se faire faire des identités à peu près vraies. Il y en a un, inscrit sous un faux nom. Ça pourra-t-il durer? Après, j'espère bien on en rira.

 

[1] Qui sera publié sous le titre : Peut-on enseigner les beaux-arts ?

[2] Jacques Chabannes et Nadine Landowski.

[3] Ladislas Landowski.