Avril-1917

Cahier n°4

3 avril [1917]

Pendant notre absence en Suisse, de grands changements sont survenus à la section. La section a passé au 1er génie. Notre[1] effectif a été augmenté. Plusieurs de nos camarades ont été nommés officiers. G[uirand de Scévola] qui personnifie le type de nos hommes politiques méridionaux a beaucoup blessé plusieurs des meilleurs parmi nous en nommant comme officiers ceux qui ne devaient pas dépasser le grade d'adjudant. Pas un de ceux qui sont toujours sur le front et qui se sont donné le plus de mal n'a été nommé officier. De plusieurs j'ai eu des confidences découragées. Mais cela est signe que la section devient bien militaire.

G[uirand de Scévola] pour sa part, malgré de grosses oppositions, a été nommé capitaine. [Abel-]Truchet lieutenant. Pour fêter leurs galons, ils nous ont invité à déjeuner dans un restaurant de la Villette. Forain nous a rejoints-là[2]. Forain gagné par la fièvre commune s'est engagé et intrigue pour être à son tour nommé sous-lieutenant : "pour les émoluments" a déclaré ce grand patriote ! C'est un bien pauvre caractère.

Il faudrait le talent d'un Balzac, d'un Flaubert ou d'un Maupassant pour raconter ce que fut ce dîner, surtout la conversation de la fin du dîner entre Guirand [de Scévola], [Abel-]Truchet et Forain à propos du fils de Forain, ce jeune sot, parti à Salonique afin de rester à la section et de n'être pas reversé dans un régiment à cause de son jeune âge, mais qui, à peine arrivé à Salonique, veut quitter la section, "pour faire quelque chose" comme dit Forain [3]. Rien de plus cruel et ridiculement sinistre que la conversation de ces trois hommes dont deux sont déjà des vieillards, à propos de ce jeune homme. Tous les trois désirant également, bien que pour des motifs différents, le voir quitter la section. Mais aucun ne voulant en avoir l'air vis-à-vis les uns des autres. Je me demande pour quelle comédie et pour qui jouent mutuellement ces gens-là.

17 [avril 1917]

Mercredi dernier G[uirand de Scévola] est entré dans le bureau de Sieffert et m'a demandé de venir avec lui en tournée pour Noyon, afin d'y rechercher un local pour organiser un échelon de la section, puis reconnaissance dans les nouvelles positions. La journée de Noyon fut intéressante. L'expédition fut très écourtée, comme toujours. Tout le pays que nous avons traversé est moins abîmé que je ne l'aurais cru. Le spectacle des grands peupliers abattus tout le long des routes est navrant. Nous avons déjeuné chez M. Pinchon, le père de mon ami Émile. Pauvre vieillard déçu. Il s'est donné beaucoup de mal pendant l'occupation allemande. Il a vu récompenser d'autres que lui ! D'où bien de l'amertume.

20 [avril 1917]

Visite de l'atelier de Despiau. J'aime Despiau. C'est un artiste. Il aime ce qu'il fait. Sa façon de s'exprimer[4] sans doute est compliquée. Il dit de manière emphatique des choses dont le fond est tout simple. Mais il pense sincèrement. Il est doux. Il est certainement très bon. Il est très indulgent. J'étais très intéressé de voir son atelier. Il a une très grosse réputation dans certains milieux. L'amitié que Rodin lui témoigne ajoute dans ces milieux à ses qualités.

Après avoir vu son œuvre, chez lui, montré par lui, je pense exactement ce que je pensais d'après ce que j'avais vu dans les expositions. De très jolies qualités, certainement. Certains bustes sont excellents, très vrais, très vivants, d'un dessin très sensible. Despiau est d'ailleurs un remarquable dessinateur. Il m'a montré quelques dessins qui ont à la fois sensibilité et force. L'un d'eux, un portrait de femme à gros cou fait réellement penser à Holbein. Donc ces huit ou dix bustes sont intéressants et personnels. Il n'en est pas de même des grands morceaux. Le nombre en est d'ailleurs fort restreint. Ils sont deux. Despiau n'est pas fécond. Il travaille très péniblement [5]. Son œuvre se compose de dix ou douze bustes, de ces deux grandes statues : une fillette en costume moderne lisant, une femme nue, et de cinq ou six dessins.

Il a quarante-quatre ans. Il fait dire qu'il a eu une jeunesse très misérable. Il m'a raconté qu'il a longtemps fait des fleurs en papier pour les modistes, pour gagner sa vie. Un petit buste qu'il expose qu'on appelle le Buste de Paulette le fit remarquer à la Société nationale. Rodin s'intéressa à lui, puis le prit en véritable amitié.

La statue de la jeune fille lisant ne dépasse pas le niveau de tout ce qui se fait dans ce genre aujourd'hui. Quant au nu, il a certainement des qualités d'ampleur. Mais je n'en aime pas la composition qui manque de personnalité, qui fait penser à Maillol et autres pasticheurs d'antique. Je ne puis non plus admettre ces déformations auxquelles peu à peu on habitue nos yeux, pour éviter les noirs. Sans doute des noirs, souvent, font mal. Mais doubler un bras de volume, ou l'attacher sur un sein pour éviter le noir de l'aisselle est une solution décadente du problème. Le bon Despiau, se faisant, admire son audace. Il m'emmène sur le profil de sa statue et me dit :

— Regarde la tête comme elle s'attache.

Je regarde en effet, mais j'ai déjà remarqué que par crainte du noir que fait le menton, il a supprimé complètement la distance du menton au cou. Alors cela semble une sorte de masque japonais. Ce sont déformations qui nous éloignent de la nature. Or, lorsqu'il s'agit d'un nu, d'un nu de femme, qui n'a de raison d'être qu'à condition d'évoquer réellement un corps de femme, cette recherche abstraite de gris et de blanc nous amène au résultat contraire. Rodin dans son beau n'a jamais cherché dans une voie semblable. Le curieux est que lui-même se laisse influencer par cette décadence au milieu de laquelle il vit. L'exemple frappant en est dans cette figure de Génie pour le monument Puvis de Chavanne dont il a confié l'exécution en marbre à Despiau. Comme toutes les statues de Rodin depuis une vingtaine d'années, cette statue du Génie du repos éternel est très incomplète. Son inclinaison excessive, hors d'aplomb, lui enlève même tout aspect reposant. Mais on y trouve encore de jolies qualités de nature, des rapports imprévus et mis dans les volumes. Le torse notamment est très vrai. Je parle du modèle. Dans l'exécution en marbre, ce jeune homme nerveux et long est devenu un petit bonhomme gros, court et rond. Rodin est, paraît-il, fort satisfait. Tant mieux pour lui. Mais cela donne raison à ceux qui assurent qu'il est devenu gâteux.

Despiau me montre l'esquisse d'une figure projetée. Un jeune homme debout, une jambe croisée devant l'autre. Le geste du Génie de Rodin mais d'aplomb. C'est une bonne ébauche[6] de nu, qui ne dépasse pas une bonne mise en place d'un élève de l'École. Et je suis frappé[7] de la faiblesse d'imagination de tout cela. Comme c'est pauvre. N'importe[8]. Il restera de Despiau de très jolis bustes. Ils ne sont pas vus en force et resteront toujours très en dessous de Donatello, de Houdon, de Rodin. Mais ils sont d'une vision sensible. Je ne crois pas que jamais il ne dépassera le niveau où il est actuellement.

 

[1]    . Le manuscrit porte : "Notre groupe est un peu [...] une réduction du pays." Raturé.

[2]    . Au lieu de : "est arrivé", raturé.

[3]    . Le manuscrit porte : "La vérité est, paraît-il", phrase inachevée et raturée.

[4]    . Au lieu de : "conversation", raturé.

[5]    . Le manuscrit porte : "raisonne de manière compliquée sur le moindre coup d'outil", à la suite et raturé.

[6]    . Au lieu de : "belle esquisse", raturé.

[7]    . Suivi de : "tout de même", raturé.

[8]    . La phrase débutait par : "Et combien certains ont acquis", raturé.