Septembre-1917

Cahier n°4

24 septembre [1917]

Retour de Lamaguère. Revu Benjamin. Le pauvre est heureusement un peu plus rassuré sur l'état de Monique. Louise et sa mère[1] sont pitoyables à voir.

Je rapporte de Lamaguère un souvenir merveilleux. Le souvenir de mes enfants et de Lily dans ce cadre splendide me reste présent. Mes enfants sont ravissants en ce moment.

26 septembre [1917]

Aujourd'hui c'était l'incinération de Robert Oppenheim. On ne peut même pas appeler cela une cérémonie. Tandis que le corps brûlait, nous étions tous réunis dans la grande salle d'attente, bien laide, en face d'un grand cercueil en métal. Une affreuse statue de la Mort en fait le seul ornement. Toutes les religions, tous les cultes sont destinés à disparaître. Un seul culte durera toujours, celui de nos morts. Ce n'est pas ainsi, ni dans un semblable lieu que je voudrais voir de semblables cérémonies. Ladis[las], si sensible, était très ému. Nous sommes allés ensuite sur la tombe de l'oncle Paul. De même que chaque soir on devrait, on doit se demander si l'on a bien vécu dans la journée, il faut chaque année aller sur la tombe de ses grands morts, mais il faut y aller seul, et se demander si l'on a bien vécu, si l'on n'a fait de mal à personne, si l'on s'est élevé, si l'on a progressé. Je crois que depuis quelques années, grâce à la bienfaisante influence de Lily, grâce à l'œuvre dont la pensée ne me quitte pas, je me développe de plus en plus librement.

27 septembre [1917]

Rien de plus heureux pour l'homme seul que de mourir brusquement. Quoi de plus atroce que la mort lente, dans un lit, dans la déchéance et les souffrances. J'imagine ce que ce doit être. Autour de soi, on doit voir, comme dans un brouillard, les siens pleurer. Et se sont les potions, les calmants, les remontants. L'homme qui peut aujourd'hui aller à la bataille, qui ne laisse rien derrière lui, est un homme heureux.

Je ne comprends pas l'incinération. Il faudrait pouvoir enterrer les morts, sans isolants, dans la terre. Mais ce que je préfère c'est l'usage de je ne sais plus quel peuple qui élève ses morts sur de hautes plates-formes où le soleil les brûle.

Le culte des Morts. Il est à l'origine de toutes les religions[2]. Il en est également la fin.

 

[1]    . Benjamin Landowski.

[2]    . Suivi par : "Et se sera la seule religion qui subsistera toujours", raturé.