Février-1918

Cahier n°5

3 fév[rier 1918. Amiens]

Guirand [de Scévola] m'a de nouveau emmené à Amiens. Quel intérêt cela ? Promenade avec Octave Mauset, qui est un homme sérieux, intelligent.

Lu Schuré, Femmes inspiratrices. L'aventure de Wagner et de Madame Wesendonk. Cette aventure lui arriva, il avait mon âge. Ces quatre années à faire la guerre, plutôt à subir la guerre, il les passa à faire Tristan et Yseult. Il n'entreprit la Tétralogie qu'après.

5 fév[rier 1918. Chantilly]

Chez William[1], notre ami É[mile] Pinchon et Fanny[2] jouent la 6e sonate de Beethoven. Je ne suis pas assez musicien pour tirer une jouissance uniquement du jeu des harmonies et des notes. Mais Beethoven, plus que tout autre, m'aide à penser, m'aide à évoquer mes œuvres futures. Beethoven est le plus sculpteur de tous les musiciens. C'est un musicien de sculpteur. N'importe laquelle de ses sonates vous transporte dans un monde plastique fait de puissance et de tendresse. Tout y est toujours noble et grand. Ses grandes lignes harmoniques font penser à des dessins de Michel-Ange. Les bras de Moïse et la Sibylle de Cumes. C'est la vraie puissance. Celle qui n'est pas faite de boursouflure. Elle ne se trouve chez aucun à un degré pareil. Beethoven. Michel-Ange. Dans le lointain passé, Phidias. Plus près de nous, Victor Hugo.

6 [février 1918. Chantilly]

J'ai terminé la vie de Pierre le Grand. C'est la vie d'un monstre. Comment peut-on appeler grand homme un être pareil. Il n'y a de grands hommes que les artistes et les savants. Dans toute l'histoire de la vie des peuples, en quel infime petit nombre sont-ils les rois et empereurs qui n'aient pas été des monstres amoraux ? Dans l'Histoire de France je n'en vois que deux : Louis IX et Henri IV. Dans toute l'Histoire de Russie que je commence à connaître, je n'en vois qu'un, c'est le faux Dimitri, Demetrius, qui renversa Boris Godounov, et encore c'était un usurpateur, et il ne régna que deux ans. Deux années d'un gouvernement juste et humain dans dix siècles d'Histoire !

7 [février 1918. Chantilly]

Le Petit Parisien publie une série de dépêches qui, si elles sont vraies, prouvent que Lénine, Trotsky et consorts ont touché d'énormes sommes de l'Allemagne. La plupart de ceux auxquels je parle de cela trouvent cela tout naturel ! On vous dit : "Ce sont des révolutionnaires." Eh quoi ? Révolutionnaire serait synonyme de vendu et de traître ? Non, ce ne sont pas des révolutionnaires. Ce sont de bas [3] démagogues, fauteurs de coups d'État, autocrates à l'envers, qui rêvent d'une oligarchie d'illettrés et de sans travail. Il y a, heureusement, dans l'histoire passée, et même dans l'histoire de la révolution russe des figures de révolutionnaires qui ont une autre allure. Tolstoï était un révolutionnaire. Kerensky, malgré ses immenses fautes est une noble figure. Il a voulu être d'accord avec ses théories. J'évoque les figures de Danton, de Condorcet, de Carnot, j'évoque les figures d'un Calvin, d'un Luther, d'un Bruno. Mais ceux-là ! Ces Lénine, ces Trotsky. Ils disent repousser tous les principes du tsarisme, et ils en imitent tous les procédés. Mais ils crient fort et l'on a peur d'eux. Avec quelle timidité nos socialistes en parlent ici. Ils n'ont, eux, les léninistes, qu'une qualité, c'est de ne pas avoir de timidité. L'heure serait venue, l'heure est venue de s'élever contre[4] cette parodie du socialisme, contre cette triple trahison des chefs maximalistes [5], trahison vis-à-vis de la cause de l'Entente, trahison vis-à-vis de la Russie, de tout son passé, de tout son effort d'unité, trahison vis-à-vis du parti[6] socialiste. Il faudrait qu'en ces heures, les plus graves que nous ayons traversées depuis le début de guerre, plus graves peut-être encore que celles du mois d'août 1914, il faudrait qu'une voix s'élevât qui prononçât pour programme socialiste les paroles égales à celles du président Wilson pour les rapports internationaux. Jaurès est mort. Qui ramassera le flambeau ? Eh quoi ! va-t-on le laisser se transformer en torche dans les mains des traîtres ? Personne pour le leur arracher [7], en éteindre les sinistres lueurs d'incendie, et lui redonner sa flamme pure qui éclairerait notre voie à tous. Faut-il tant de courage pour oser dire que ceux-là sont des bandits qui ont osé réunir une Assemblée Constituante dans les conditions où nous avons vu se réunir la Constituante russe, et la dissoudre aussitôt la menace de jeunes marins armés de grenades ! Faut-il tant de courage pour oser dire que ceux-là sont des traîtres qui ont reçu de l'argent des ennemis de leur patrie et de leurs idées... Et puis, assez sur ce sujet. Il est trop facile. Je souhaite de toutes mes forces qu'il soit, le plus prochainement possible, traité à une tribune retentissante, par une pure voix socialiste. À l'oligarchie des soviets il faut opposer le socialisme évolutionniste, et il ne faut pas avoir peur du mot : le socialisme parlementaire. Aucune forme de gouvernement ne peut être parfaite. Mais celle-ci est la moins imparfaite. Celui-là sauverait et le socialisme et le parlementarisme et la cause de l'entente qui saurait tirer avec force et avec courage les paroles nécessaires et qui sont urgentes.

11 [février 1918. Chantilly]

Article de Claude Anet dans le Petit Parisien, sur Trotsky. Très bon article. Des gens disent : "C'est un homme sincère et remarquablement intelligent." Il est intelligent sans doute, mais il n'est pas sincère. Ou s'il est sincère[8], c'est un sot. Il serait comme un homme qui voudrait du jour au lendemain voir son enfant de dix ans grand comme un gaillard de trente ans, et qui dans ce but lui briserait les bras et les jambes pour les allonger, lui tirerait sur le cou, le torse, de toutes ses forces, et ensuite voudrait faire tenir debout ce corps pantelant. Cet homme, on l'enfermerait comme fou ou on le guillotinerait comme assassin. En Russie, c'est cet homme qui dirige le mouvement.

À la gare du Nord, au moment où j'allais monter en wagon, j'aperçois Mme Piérat, se hâtant, suivie de son fidèle Joncières et d'un aimable petit jeune homme souriant. Elle vient à Chantilly pour l'un des anniversaires de la section, déjeuner au milieu de nous. Mais que viennent faire là le nez de Joncières et le sourire de ce jeune homme ? À la gare, Guirand [de Scévola] attendait son épouse et ses amis. Gai déjeuner où rien de sensationnel ne fut dit ni fait[9]. Vers 5 h. je retrouvais le quatuor autour d'une table où notre marraine faisait des réussites. Puis arrive le colonel D. avec qui nous devions dîner. Homme fort intelligent. À plusieurs reprises[10], durant le dîner il me fit l'effet d'un homme qui regrette sa faiblesse. De la conversation j'ai retenu :

1. Le bombardement de Paris fut pour les aviateurs allemands un jeu d'enfant. (interrogatoire des deux aviateurs prisonniers) ;

2. Le général Pétain a une congestion pulmonaire ;

3. Le général Pershing est un imbécile. Il aurait dit à Pétain  :

— Nous ne pourrons jamais nous entendre, car je suis pour la guerre de mouvement.

Après dîner nous avons raccompagné Mme Piérat à la gare.

12 [février 1918. Chantilly]

Dîner anglo-américano-belge. Sans intérêt. Comme tous les dîners de ce genre.

15 [février 1918. Chantilly]

Buste de Despiau est presque terminé. Il fera bien. Mais j'y travaillerai peut-être encore beaucoup. Quand je ferai le buste du général Pétain, voici comment je procéderai. Je tâcherai de faire une étude grandeur nature aussi poussée et aussi juste que possible. Puis j'en ferai un agrandissement raisonné chez moi. Car un semblable buste doit être exécuté un peu plus grand que nature. Je le ferai sans doute en casque avec le grand manteau fermé.

Promenade dans le parc de Chantilly avec l'excellent Émile Pinchon. Pinchon fulmine beaucoup contre Despiau à cause de l'attitude de demi-dieu qu'il cherche à prendre. Le fait est qu'il est bien souvent insupportable. C'est un joli talent qui n'atteint même pas celui d'un Mino da Fiesole et il voudrait se faire prendre pour Michel-Ange.

Nous ne sommes pas entrés dans le musée, nous sommes restés dans le jardin. L'arrangement des bassins est bon. Mais l'arrangement des statues est quelconque. Ces statues elles-mêmes sont peu heureuses. Il n'y en a que trois de bien. Et c'est navrant. Aucune des bonnes n'est d'un de nos sculpteurs contemporains. Une est hors pair. C'est la statue du prince de Condé par Coysevox. Je la trouve remarquable. Surtout la tête, la façon dont la perruque est traitée. Elle est forte et distinguée. Les jambes sont peut-être un peu faibles de volume. La statue est peut-être d'ensemble un peu petite. Elle n'en reste pas moins une très belle chose. Elle est encadrée par deux figures de E[ugène] Guillaume et de Thomas. En face deux statues assises de Tony Noël. Tout cela mauvais, vulgaire, froid, sans vie, sans recherche, sans aucun art, véritablement emphatique et vulgaire. Il est probable que le même praticien fit les quatre marbres, car c'est la même exécution banale[11]. Mais plus en arrière deux charmantes petites figures, une Hébé, un Printemps je crois, signées d'un sculpteur dont je ne me souviens plus du nom et datées de 1789, consolent de MM. Thomas, Guillaume et même Chapu qui a là deux nus lamentables, une femme et un homme, sans intelligence, sans vrai charme et sans vraie force. La figure de l'homme notamment est d'une sottise qui dépasse les autres sottises qui sont là. Les deux petites figures du XVIIIe par contre annoncent déjà le retour à l'antique que David impose par la force de son génie. Elles sont aimables encore. Mais aucune manière dans les gestes. Fragonard, Bouchardon ne sont pas loin, sans doute. Mais déjà la force revient. Les artistes sortent des cabinets de toilette[12] et regardent l'antique. Mais, passant d'un extrême à l'autre, ils regardent trop l'antique et plus assez la nature. Il faut dire que la nature, pour eux, se concentrait à cette époque dans les susdits cabinets de toilette. Ces deux petites figures sont un peu trop des pastiches de l'antique. Mais ils sont exécutés avec amour, et certaines parties avec un véritable caractère. L'aigle de l'Hébé notamment. J'ai été frappé combien les soi-disant révolutionnaires de nos jours marchent dans la même voie que les artistes de ces temps-là. Seulement, à de rares exceptions près, ils pastichent grossièrement, en déformant, en y mêlant[13] ce goût du théâtral dont Rodin est un peu responsable et de l'à peu près dont il est encore plus responsable. L'amour de l'effet passe avant l'amour de la beauté. C'est la seule chose nouvelle qu'ils apportent. Et ce n'est pas même très nouveau. En lisant, sur les socles des statues, cette date 1789, cette date immense dans l'histoire de la France, de l'Europe et du monde, je pensais au sculpteur qui, cependant, dans son atelier, pouvait tranquillement étudier et travailler. Tandis que nous ! Les temps que nous vivons sont beaucoup plus cruels.

Dans l'Humanité, bon article d'A[lbert] Thomas sur le Maximalisme. Bonne intention qui répond à tout ce que je pense et écrivais il y a peu de jours. Mais que c'est timide[14], comme on les sent trembler, nos socialistes, devant l'ironie d'un Lénine ou d'un Trotsky. Comme une épée de Damoclès, l'accusation de "bourgeois" est suspendue sur leur tête ! Horreur ! Terreur ! Pauvres gens. Mais n'ayons donc pas peur. Ayez le courage de votre opinion. Ayez le courage de dire aux gens ce qu'ils sont. Ayez le courage d'opposer au socialisme oligarchique des Lénine et Trotsky, le socialisme parlementaire. Si vous avez peur du mot parlementaire, trouvez-en un autre, puisqu'on s'est plu à laisser discréditer ce mot de parlementaire. Mais là est la vérité tout de même. Et quand bientôt Lénine et Trotsky s'effondreront, ce sera d'avoir dissous[15] la Constituante. Kerensky est tombé d'avoir tant traîné à la réunir. Les dictatures n'ont qu'un temps. Il faut les repousser toutes. Trotsky n'est pas plus un révolutionnaire que ne le fut Bonaparte. Le 18 Brumaire est un coup d'État, ce n'est pas une révolution. Le renversement du gouvernement Kerensky fut un coup d'État. Trotsky n'est qu'un dictateur. Et un dictateur sans grandeur. Son parti est au pouvoir. Mais jamais la Russie ne fut dans un état pire. Rien ne s'y organise. On ne gouverne pas à coups de décrets, même injustes. La vraie révolution russe a été faite par les on-dit, les Bourgeois, puisque bourgeois il y a, par les soldats, les ouvriers, les paysans, les industriels, la noblesse, en un mot par toute la nation révoltée. Aussi ce fut magnifique. On peut dire que ce jour-là un grand souffle passa à travers le monde. Et les premiers jours de la révolution justifièrent tous les espoirs. Hélas [16] ! Dans un coin de Suisse, Lénine veillait. Il eut vite fait de s'entendre avec l'Allemagne. D'Amérique, Trotsky guettait. Il accourut. Eh ! quoi ! On était libre en Russie ? Un gouvernement s'y organisait qui tout en voulant continuer la guerre contre l'impérialisme prussien, voulait appliquer tous les principes pour lesquels tant de Russes avaient souffert ? Abolition de la peine de mort ? Liberté de la pensée ? Liberté de la presse ? Liberté individuelle ? Suppression des tyrannies locales comme de la tyrannie supérieure, etc. ? C'était trop beau ! Il n'y avait pas eu de sang versé ? Cela ne devait pas durer. À tout prix, il fallait détruire cela. Quel exemple ce serait pour l'Allemagne ! Et Lénine, Trotsky, Kryenko se mirent à l'œuvre. Ils eurent beau jeu. Kerensky tardait à réunir la Constituante. C'était une faute. On en profita. Kerensky poussait à continuer la guerre. Il savait ce que serait les conditions allemandes. Mais on réfutait. L'Allemagne ne serait pas si exigeante que cela. Attaques contre les alliés. Après tout, ce sont des bourgeois et des impérialistes comme les Allemands. Puis survint l'épisode Kornilof où Kerensky, fidèle d'une part à ses principes, tremblant d'autre part devant les Bolcheviks, fut très capable. On profita de sa faiblesse. On fit semblant de s'entendre avec lui. Puis on le trahit. Un maximaliste n'en est pas à une trahison près. Et ce fut le coup d'État. Car ce ne fut pas une révolution. La révolution était faite. À travers mille difficultés, elle s'orientait vers la Constituante. La Constituante réunie, la Russie était sauvée et la Russie serait peut-être aujourd'hui le pays le plus libéral d'Europe, la première république socialiste fondée sur le droit, la justice et l'amour. Du jour au lendemain toutes les injustices, tous les crimes de l'ancien régime reparurent. La Constituante fut réunie et dissoute dans les conditions que l'on sait, comme jamais même le tzar le plus autocrate n'aurait osé agir. La terreur règne. Le sang le plus noble est versé. La Russie disparaît dans la honte la plus grande qui jamais ait accompagné la fin d'un État. Non, je ne puis entendre donner le nom de socialiste à ces gens-là, les pires des autocrates. Mais qui saura dire, comme il convient, ces affreuses vérités, et que rien ne se fonde sur la Haine et la Violence ?

Mais je reste fidèle à ma croyance. La force des idées libres triomphera quand même. Ni la garde impériale de Guillaume, ni les gardes rouges de Trotsky n'y pourront rien. Ces tyrannies extrêmes s'effondreront un jour dans la même horreur.

16 [février 1918. Boulogne-sur-Seine]

Rendu visite à M. d'Estournelles de Constant au sujet de ce Monument W[ilbur] W[right]. La solution que je préférerais pour cette affaire serait d'être indemnisé pour nos esquisses. Comme les choses se présentent actuellement, ce Monument ne pourra pas être bien.

Avec Lily nous avons été visiter l'exposition Picasso-Matisse, annoncée chez un nommé Guillaume. Avec peine nous trouvons une petite boutique louche, véritablement louche. De l'extérieur on ne peut rien voir, ni apercevoir, ni même deviner. Et pour cause. On croirait entrer dans une boutique de danse du ventre. C'est une semblable escroquerie. De même que dans ces boutiques louches on vous présente de malheureuses filles de Montmartre comme des Orientales, ici, sur ces murs, on vous présente des toiles pleines d'ignorance et d'une malhonnêteté comme des chefs-d'œuvre. Celles qui sont là sont même médiocres, même dans ce genre-là. Dans des vitrines sont exposés des bois sculptés et des terres cuites fabriqués et travaillés par des nègres du Centre africain. J'ai eu l'impression que c'était là l'œuvre d'artistes raffinés, ces bons négros.

 

[1]    William Laparra.

[2]    Fanny Laparra.

[3]    . Au lieu de : "des", raturé.

[4]    . Au lieu de : "se dresser en face", raturé.

[5]    . Précédé par : "du parti", raturé.

[6]    . Au lieu de : "de la cause", raturé.

[7]    . Suivi par : "des mains", raturé.

[8]    . Au lieu de : "s'il était sincère", raturé.

[9]    . Suivi par : "Tandis que chacun allait ensuite à son service," raturé.

[10]  . Au lieu de : "Durant tout le dîner", raturé.

[11]  . Au lieu de : "commune", raturé.

[12]  . Suivi par : "des marquises fardées", raturé.

[13]  . Suivi par : "cette grossièreté et", raturé.

[14]  . Suivi par : "que ça manque d'énergie", raturé.

[15]  . Au lieu de : "parce qu'ils auront dissous", raturé.

[16]  . Précédé par : "Mais non", raturé.