Avril-1918

Cahier n°5

2 avril [1918. Chantilly]

Il semble que la bataille se calme.

Nous avons été aujourd'hui au musée. À cause des raids d'avion, M. Macon a tout descendu dans le rez-de-chaussée voûté. Nous avons vu, pris dans nos mains, examiné comme à l'atelier, trois Van Dyck, dont un portrait de femme, et un grand portrait en pied du frère de Louis XIII, magnifiques. Le Corot m'a fait mauvaise impression. J'aime de moins en moins les artistes qui ont une manière trop préconçue.

3 [avril 1918. Chantilly]

Je viens de faire faire un estampage du buste de Despiau. Je vais le corriger encore, surtout le bas du visage. La barbe ne me plaît pas.

5 [avril 1918. Chantilly]

Le dessin de Léonard de Vinci au musée de Chantilly. Un nu qui semble une étude pour la Joconde. C'est très loin de la Joconde. Ça n'y ressemble que par le geste. Mais quelle belle, magnifique chose. Forme d'une plénitude, d'une solidité de marbre. Ah ! que nous étions loin de la guerre.

7 [avril 1918. Chantilly]

Vers la Maison de Sylvie, dans le parc de Chantilly, il y a une sorte de petit tertre, entouré d'eau, orné d'une balustrade. C'est là, en ce moment, que les paons du château se donnent rendez-vous, et semblent y tenir une véritable cour d'amour. Les mâles y font la roue, se tournent et se retournent, splendides et prétentieux[1], esquissant des pas de danse, s'agitant, agitant leur éventail rutilant de bijoux et de pierreries d'un frémissement bruyant, et les paonnes picorent, indifférentes. De grands arbres[2]. L'étang où se reflètent les grands arbres et les nuages. Des bruits d'insectes, des chants d'oiseaux. Des vols d'oiseaux. C'est le printemps. Mais dans le ciel passent des aéroplanes. La guerre. Il n'y a plus que les bêtes et les plantes qui pensent au printemps[3].

8 [avril 1918. Chantilly]

Au musée, les Poussin. Je ne suis pas enthousiaste du fameux Massacre des Innocents. Le drame n'y est pas émotionnant. Il grimace trop. Ce n'est que fort. Par contre, sans aucune réserve, j'admire les paysages. Ce sont de grandes, de belles, de nobles pages, et qui sont pleines d'émotion et d'amour. Immense et pur artiste[4].

Ingres. Impossible de l'aimer. Ingres était-il intelligent ? Je ne le crois pas. Ses toiles sont fortes, mais on y trouve toujours quelque chose de bête. La Vénus Anadyomène [5]. J'aime assez la sensualité avec laquelle le torse et surtout le ventre et le bas-ventre sont traités. Ingres s'y est attardé, s'y est complu. Mais que tout le reste est bête, la tête, les enfants qui sont aux pieds ! J'imagine que Ingres devait être d'une sensualité qui n'osait pas se manifester. Il devait être marié à une bonne bourgeoise qui devait considérer l'amour physique comme une faiblesse masculine et le pratiquait sans plaisir et sans fantaisie, par devoir conjugal. Alors, Ingres se rattrapait sur ses toiles. D'où la très visible sensualité de ses nus, la Vénus, la Femme couchée, la Baigneuse, le Bain turc, l'Âge d'or. Que d'étreintes passionnées, quels rêves amoureux se dessinent dans la façon dont sont peints ces ventres, ces cuisses. Pauvre Ingres. Il aurait dû prendre une maîtresse. Il aurait fait de la meilleure peinture.

Monsieur Macon nous montre les Tanagra. Il y a une femme à genoux qui se coiffe et qui est délicieuse. Je la prendrais pour tous les Ingres de la terre.

10 [avril 1918. Boulogne-sur-Seine]

J'ai pu aller à Paris. Déjeuner rue de l'Université. Je trouve mon beau-père assez démoralisé. Il ne semble pas tellement enchanté des mesures prises pour parer aux attaques allemandes. Les pouvoirs de Foch ne seraient pas suffisants[6]. Au point de vue diplomatique, ce serait une erreur d'avoir mis la personnalité de Charles Ier en jeu. Je ne suis pas de cet avis, et je trouve qu'on a beaucoup trop ménagé durant toute cette guerre la personne de Guillaume. Qui peut savoir, aujourd'hui, ce qui est bien et ce qui est mal ? Le résultat seul compte. Pour moi ceux qui espéraient séparer l'Autriche de l'Allemagne sont des enfants qui voulaient recommencer là ce qui a été fait avec la Turquie, puis avec la Bulgarie, puis avec la Grèce sous Constantin.

Enfin, politique intérieure, les nouvelles révélations de Bolo ne contiendraient absolument rien.

Au parc des Princes tout bourgeonne. Ma maison est vide, mais qu'on y serait bien à travailler. Ladislas arrive peu de temps après moi. Nous avons bavardé toute la journée. Ce fut une bonne journée. De temps en temps un obus tombait sur Paris.

11 [avril 1918. Chantilly]

Raid sur Paris cette nuit. Tir de barrage formidable. Le spectacle, d'ici, est fantastique, avec les énormes réflecteurs qui entrecroisent et promènent dans le ciel leurs rayons.

13 [avril 1918. Chantilly]

Despiau est resté aujourd'hui. Il m'a paru fort content de son buste. Je l'ai bien repris. J'en suis content. Je crois que ce sera un beau bronze.

14 [avril 1918. Chantilly]

MM. Bertrand, Baugnies, Guénot ont passé la journée ici. Laurens nous a montré son buste par Dejean. C'est tout à fait mauvais. Laurens me dit que Despiau lui en a fait beaucoup de compliments. Despiau ne peut pas être sincère. Les compliments dont il couvre Déjean à propos de ce buste me le font voir sous les aspects[7] d'un monsieur très habile, mais d'un mauvais ami. Pour ma part, bien que je connaisse peu Dejean, je n'ai pu m'empêcher de lui dire que je trouvais son buste mal construit.

Nous dînons seuls, Laurens, William[8] et moi. Conversation sur la nécessité de s'isoler, de fuir Paris, de produire et de ne pas perdre ces années à faire de petits tableaux pour les murs des salons bourgeois. Aucune hésitation possible. Je leur ai dit bien haut mon opinion.

17 [avril 1918. Chantilly]

Les nouvelles sont toujours très angoissantes. Il ne semble pas que Foch puisse manœuvrer comme il veut. L'attaque du Nord contre les Anglais nous a forcés à abandonner notre offensive dans la région de Noyon. Combien de temps les Allemands pourront-ils alimenter la bataille ? Toute la question est là.

Forain est venu bavarder un instant avec nous. Quand Forain ne fait pas d'esprit, il est bien intéressant. Ce matin il a causé peinture. Il nous a dit : "À moi, il m'est impossible de faire un portrait d'après nature. Je peins d'après des dessins."

Conversation un peu confuse sur la vérité dans l'art, la ressemblance, etc. Forain nous cite ce mot de Reynolds : "Pour faire un portrait, choisissez dans votre modèle le morceau le plus caractéristique, soit les yeux, soit le nez, copiez-le le plus fidèlement possible, et traitez le reste comme vous trouverez que cela fait le mieux." Je ne trouve pas cette idée magnifique. En opposition, William rappelle le procédé de Holbein qui calquait en quelque sorte ses modèles sur une vitre, bien verticale, sur laquelle il dessinait au crayon gras.

Je travaille à la seconde porte[9]. Dessin très avancé.

26 avril [1918. Chantilly]

La Porte de Psyché est terminée. C'est la Porte de sortie de la Chapelle. Je ne crois pas avoir noté la modification de l'ensemble architectural. Rien ne change dans la partie sculpturale. Mais je prends un parti architectural plus franc. C'est une coupole, avec des pans coupés. Entrée et sortie d'angle. Plus simple, plus solide. Avantage de supprimer la théorie des Porteuses de fleurs. D'autre part, en entrant, on ne se heurte pas contre le groupe les Funérailles du Héros. Ce groupe devient le motif central extérieur. Il est encadré par les deux portes de bronze. D'un côté est racontée l'Histoire des hommes, l'histoire physique, matérielle si l'on veut. De l'autre c'est l'Histoire morale. Psyché symbolisant l'humanité, ses luttes, ses terreurs, ses aspirations, ses fautes, sa rédemption. L'amour seul sauvera l'humanité.

30 [avril 1918. Chantilly]

J'ai montré aujourd'hui à William la Porte de Psyché. Il en a été sérieusement emballé. Nous avons parlé aussi de l'ensemble du projet. Il est de mon avis qu'il faut absolument le faire. C'est chose inutile de me pousser. Mais je suis très content de son impression.

 

[1]    . Au lieu de : "rutilant sous leurs bijoux de pierreries", raturé.

[2]    . Suivi par : "bourgeonnent", raturé.

[3]    . Suivi par : "Le printemps n'est plus pour les hommes." Raturé.

[4]    . Phrase ajoutée, encre de couleur différente.

[5]    . Précédé par : "Dans", raturé.

[6]    Suivi par : "Il n'est pas", raturé.

[7]    Au lieu de : "sous le jour", raturé.

[8]    Paul-Albert Laurens et William Laparra.

[9]    . La Porte de Psyché du Temple de l'Homme.