Décembre-1927

Cahier n°23

1er décembre [1927]

Visite Guidetti. Il est sympathique. Mais quel entêtement. Je suis de plus en plus persuadé que l'effet du dessin ne sera pas rendu en réalisation. Il se laisse aller à me dire que le point choisi pour la perspective est de plusieurs mètres plus bas que le niveau du sol actuel! Voilà tout le trucage des projets d'architectes! Tout ce que je peux espérer serait un changement d'orientation. La statue serait tournée vers le pont. Une commission de la Ville a rejoint ici Guidetti, composée de Tournaire, les conseillers Lemarchant et Deval. La statue a plu. On a ensuite beaucoup palabré. Mais Guidetti, c'est certain, va faire continuer son pylône. Á sa base on construit la baraque où je sculpterai la pierre.

Terminé l'article sur le prix de Rome pour la T.S.F.

3 décembre [1927]

Chez Belmondo pour voir une statue d'athlète qu'il fait en ce moment. C'est assez faible. Il a vingt-neuf ans. L'âge que j'avais quand j'ai terminé les Fils de Caïn. Il a un beau modèle, ce Bacher, ce suisse bizarre, à voix efféminée, qui se balade avec un sac à main pour femme. Mais bâti comme le Doryphore.

Puis je vais chez Despiau, dans son coin pittoresque où je le trouve avec sa femme, dépenaillé, sale et son air de victime, avec ses chiens de chasse mal brossés, ses chats, ses bustes. Qu'il est agaçant avec sa manière de vous montrer ses bustes. Il en fait un, en ce moment, des plus quelconques. Vraiment, il n'y a rien de profond là-dedans. C'est un buste fait vite. On s'aperçoit de sa faiblesse.

Séance annuelle de l'Académie des beaux-arts. Toujours la même chose et discours sans originalité du président.

Après la séance, j'emmène Miss St[out] prendre le thé avec une de ses amies, assez bizarre. En femme, ce que le modèle Bacher me semble être pour les hommes.

6 décembre [1927]

Bouchard vient voir S[ain]te Geneviève. Rien d'intéressant. Elle est finie.

Dîner en l'honneur des nouveaux grands prix, de l'association Rome-Athènes.

7 décembre [1927]

Je vais au pont de la Tournelle pour vérifier la pierre destinée à la statue. Il y a un désastre. Elle est trop petite. La tête n'est pas contenue.

Visite de trois membres de l'escadrille La Fayette[1] pour l'esquisse Norman Prince. Ils méritent vraiment qu'on leur rende hommage, ces jeunes gens qui ont tout dans la vie et la sacrifie totalement pour une cause à laquelle ils croient. Ainsi fit ce riche jeune homme.

Téléph[one] de l'Intransigeant pour un rendez-vous.

8 décembre [1927]

S[ain]te Geneviève est tout à fait finie.

La chère petite Paulette[2] est reçue interne.

9 décembre [1927]

Très satisfait de la grande esquisse du monument Norman Prince.

10 décembre [1927]

Mes corrections rue du Dragon et rue du Cherche-Midi. Au fond, ça ne m'intéresse pas énormément l'enseignement. Et pourtant, comme ils sont sympathiques la plupart de ces jeunes gens! Ils ne se doutent pas que j'aime mieux, beaucoup, être à l'atelier; Mais, pendant qu'on y est, on est pris.

Á l'Institut, le vieux baron de Rothschild nous parle de sa maison de Londres, sa fondation. Quel drôle de bonhomme, long et maigre, que tout le monde écoute avec déférence. Il ressemble un peu au vieux François-Joseph. Il semble dessiné par le Greco, tellement il est mal proportionné[3].

11 décembre [1927]

Esquisse Norman Prince.

12 [décembre 1927]

Le couronnement de cette esquisse[4] fait bien. Programme bien intéressant.

C'était le mariage de Louise Loewenstein, la fille de Félix, bien jolie. Dîner des "Compagnons des Professions intellectuelles". Présidence de Bouglé. Il y avait Pierre Mille, Romain Coolus, Marcel Berger, etc. On a beaucoup parlé des intellectuels et des sports... Bouglé me dit qu'il m'amènera É[douard] Herriot[5] à l'atelier.

13 décembre [1927]

Je reçois un très remarquable livre de Louis Hourticq, La Vie des images[6].

14 décembre [1927]

Visite des membres du comité de l'escadrille La Fayette pour le monument. Il y avait naturellement M. Prince, et entre autres un vieil américain à gueule de beafteck saignant, appelé Cromwell, aussi brute que devait l'être celui qui dans l'histoire illustre ce nom. En plus, parfait ivrogne. L'aff[aire] ne me semble pas marcher bien. Comme me le disait A[lexandre] Marcel, hier au téléphone, le comité ne veut pas de la ressemblance avec Norman Prince. Or, c'est M. Frédérick Prince qui paye le monument. Si on n'accepte pas la ressemblance, il refusera l'argent. Ces messieurs se sont pas mal engueulés. Après quoi le comité s'est retiré et je crois que F[rédérick] Prince retirera l'argent.

15 décembre [1927]

Je commence l'esquisse pour le m[onument] du Dr Terrier que Gosset m'a commandé en même temps que son buste.

18 décembre [1927]

Á déjeuner, Marguerite Long, Mme Bokanowski, Fanny et Jacques [7].

20 décembre [1927]

Bien avancé ces jours derniers le buste et l'esquisse du m[onumen]t Terrier pour Dr Gosset. Retouche au plâtre de S[ain]te Geneviève, et avancé aussi le petit marbre de Léda[8].

Dîner dans un restaurant de Boulogne avec Morizet, Tony Garnier et quelques membres du conseil municipal. Tony Garnier est conseil de Morizet pour la construction de la nouvelle mairie. Morizet ne parle que de Le Corbusier et Tony se dit d'accord avec lui. Après dîner, exhibition des premiers dessins. Le plan paraît remarquable, d'une simplicité et d'une logique parfaites. Les façades sont à la mode des entrepreneurs de ciment. De temps en temps Tony met son doigt sur un point du dessin, regarde Morizet et dit :

— Hein! Le Corbusier!

— Oui, oui, répond Morizet bien rasé en face de la barbe fluviale de Tony, Le Corbusier. Parfait!

Curieux, l'influence du snobisme sur des hommes bien intelligents cependant. Ils se pâment devant ce style de caserne, que l'on commence à voir partout.

22 décembre [1927]

M. Nénot est classé premier au concours pour le palais de la Société des Nations à Genève. Il est associé avec C[amille] Lefevre et Flegenheimer. Mais quatre ou cinq autres architectes de nations autres [9], Italie, Hongrie, leur seront adjoints, paraît-il.

Chez Paul Léon à propos du rapport que je dois faire sur l'envoi insuffisant de Sallé. Il me parle des crédits pour les Fantômes.

23 décembre [1927]

Grand dîner chez M. et Mme Blumenthal. Sur les 22 convives, il y avait 10 médecins. C'étaient Maurice de Fleury, Aumard, Le Mée, Tuffier, Dickson (américain) Ch. Gras et 4 dont je n'ai pas retenu les noms. Elle est passée par les mains de tous. Mais actuellement elle est dans celles de Dickson, un grand gaillard, qui la masse et dont elle est éperdument amoureuse. Il y avait encore à ce dîner Daniel-Vincent, Gaston Riou, Louis Artus et je ne sais plus qui.

Daniel-Vincent, bien antipathique, tête de hyène. Il avait épousé une jeune fille juive, excessivement riche et laide. Il s'agissait ensuite d'obtenir le divorce aux torts de la femme. Il combine avec son frère qui devait la séduire. L'affaire fut organisée un soir où il invita le frère complice à dîner. Daniel dirait après le dîner, prétexter une sortie obligatoire, dont l'autre devait profiter pour coucher avec la jeune femme. Daniel, naturellement, resté dans l'appartement, devait les surprendre dans les bras l'un de l'autre. Mais la fille ne marche pas du tout, ne cède pas plus à la douceur qu'à la violence. Daniel même intervient pour aider son frère, tout en faisant semblant de défendre sa femme. Ils n'osèrent pas cependant aller jusqu'au[10] à cause de la défense acharnée de la victime. Le divorce eut lieu, mais pas dans les conditions espérées par les deux crapules. Daniel-Vincent est ministre.

24 déc[embre 1927]

Avec le jeune ingénieur Lang au pont de la Tournelle. On bavarde. Je n'arrive pas à persuader.

Mon rapport sur Sallé est accepté à l'Académie. C'est vraiment malheureux de voir ces jeunes gens de talent, après avoir obtenu le grand prix, perdre leur temps, nuisant ainsi autant à eux-mêmes qu'à l'institution. C'est même malhonnête.

Dîner chez les gentils Bouglé.

25 décembre [1927]

Visite chez les majestueux Besnard. Ils ont vraiment grande allure l'un et l'autre. Puis, chez les Legueu. Lui, le docteur, est bien sympathique et intelligent.

26 déc[embre 1927]

La grande esquisse pour l'escadrille La Fayette[11] marche très bien. Je la continue, mais je ne suis pas sûr que ce ne sera pas du temps perdu.

Travaillé aussi au mon[umen]t Terrier.

Le budget spécial pour les Fantômes est voté. Je suis fort content. Voilà un grand monument, grand, pris plus dans le sens moral que matériel. Et j'en serai entièrement le maître, architecture comprise.

29 déc[embre 1927]

Vincent Auriol me téléphone que le crédit pour les Fantômes est voté. Il me dit quelque chose que je ne comprends pas. Il y aurait une réduction du prix demandé. Ce serait bien dommage, je voudrai le faire en granit.

31 décembre [1927]

J'ai très bien avancé le socle du monument de l'escadrille La Fayette. Mais il paraît que ces messieurs se disputent toujours. Ils ne veulent pas que ce soit un monument à Norman Prince, mais à tous les aviateurs de cette escadrille. Fréd[érick] Prince accepte que le nom de son fils ne soit pas mis en vedette. Pourtant c'est Norman qui vient le premier en France et qui fonde l'escadrille. Mais Fr[édérick] Prince veut absolument que ce soit le portrait de son fils. Mon esquisse est bonne. Je n'ai qu'à attendre. Elle est finie.

Je ne peux être que satisfait de l'année qui se termine. Puis-je l'être entièrement? Non. Cette vie agitée, cette accumulation de commandes qui me viennent de tous côtés, sans que je les cherche pourtant, me font oublier mon but essentiel : le Temple. Comment m'organiser? La première chose serait de savoir refuser des travaux. Et c'est ici que les choses se compliquent. Je n'ai malheureusement pas un tempérament d'ascète. Et j'aime aussi et surtout assurer un vrai bien-être à tous les miens. Vu de loin et objectivement, c'est le conflit de l'art et de la famille. Michel-Ange disait : "Mes enfants, ce sont mes œuvres". Hourticq souvent m'a dit : "Des tas de gens, dans la vie, voudraient les deux (les deux pris dans un sens symbolique), Ça n'existe pas." Et pourtant avec Lily, ce ne serait pas impossible de réaliser les deux, une délicieuse famille avec une grande œuvre désintéressée[12]. Il faudrait savoir se maintenir toujours dans l'état d'âme de la méditation solitaire.

 

 

[1]    . Formée pendant la première guerre mondiale, par des aviateurs américains volontaires pour combattre sur le front français.

[2]    Paulette Landowski.

[3]    . Suivi par : "Paul Léon parle de la chaire le Théorie de l'Architecture, créée pour lui. Il s'est beaucoup occupé du service des Bâtiments civils et des monuments historiques pendant sa direction des Beaux-Arts. Ce qui explique et excuse pareille chaire confiée à un agrégé d'histoire et de géographie, devenu chef de cabinet d'un secrétaire d'État aux Beaux-Arts, puis directeur des Beaux-Arts. Mais, quel homme charmant et sympathique et intelligent. Une chaire d'histoire de l'architecture aurait cependant mieux convenue." barré dans le manuscrit.

[4]    Norman Prince.

[5]    . Actuel ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.

[6]    . Paris, 1927, 247 p., ouvrage contenant 400 illustrations dessinées par Louis Hourticq.

[7]    . Fanny Laparra et Jacques-Olivier.

[8]    . Monument Fauré( ?).

[9]    . Au lieu de : "diverses", raturé.

[10]  . Au lieu de : "trop loin", raturé.

[11]  Prince Norman.

[12]  . Au lieu de : "d'artistes", raturé.