Août-1928

Cahier n° 24

14 août 1928

Lu dans le train[1] hier, livre de Suarez, Poincaré à Poincaré[2]. Un peu trop de potins. Certaines conversations ne peuvent qu'avoir été imaginées. Semble néanmoins très juste dans son appréciation de la valeur de certains hommes, surtout en ce qui concerne Caillaux en mal et Herriot en bien. D'excellentes analyses psychologiques. Y a-t-il beaucoup de différence entre des personnages consulaires se partageant des ministères et des enfants organisant un jeu?

Singulier couple en face de moi dans le train. Cette anglaise mûre et ce jeune français. L'anglaise a les joues couperosées comme toute suffragette. Elle a la poitrine tannée. Le jeune français est un peu gras. Très joli garçon. Il est aux petits soins. À leur conversation je conclus qu'ils viennent de faire connaissance [3] dans le train. L'anglaise fait la petite fille. Sous ses bas on voit les boursouflures de ses varices. Quand je suis arrivé ils étaient assis face à face. Le soir ils étaient assis côte à côte et le français caressait les grands bras un peu rouges.

Passé au pont [4], à ma descente du train. Toujours aussi mauvaise impression. C'est une affaire complètement ratée. Impossible que ça reste.

Bonne impression du Bouclier [5] moulé. Mais il faudra diminuer l'encadrement. Des retouches indispensables, surtout la frise du haut, qui semble à peine ébauchée. Le temps! du temps!

Pendant mon absence les Chinois sont venus et ont photographié le buste de S[un] Y[at] S[en] [6]. C'est ennuyeux. Je n'en suis pas encore complètement content.

Trouvé les nouvelles photographies de Desprez, le truquage de la S[ain]te Geneviève, d'après la maquette que j'ai corrigée. Ce n'est pas encore épatant, mais c'est beaucoup mieux. Et puis au moins la statue se voit. C'est calme. Ce n'est pas insolent.

15 août [1928]

Bonne et tranquille journée. Personne dans l'atelier. Quel bon calme. Bien travaillé aux retouches du Bouclier [7]. Sauf la frise du haut, cela peut rester comme ça. Ou bien, il faudrait tout reprendre et il y en aurait pour plusieurs mois.

Dérangé après-midi par un M. de Fels, cousin du comte, journaliste à la Liberté et venu m'interviewer sur les jeux Olympiques[8]. Que me fera-t-il dire? C'est un homme intelligent mais qui semble avoir les idées fausses d'il y a vingt ans sur l'athlétisme.

Devant le Bouclier, regrette la présentation pendue à une stèle. Brusquement, une lumière me vient. Cet homme a raison. Il aurait fallu faire un mur débordant le Bouclier tout autour. Beaucoup mieux. Hélas! C'est trop tard. Ç'aurait été plus noble, plus original et bien mieux d'ensemble.

Dîner avec Max Behrendt à l'Automobile-Club. Je le trouve un peu vieilli. Il va avoir 70 ans. Pour fêter ses 70 ans, il fait une série de donations dont il m'a montré la liste (Cité universitaire, œuvres israélites, Louvre, Luxembourg, etc.). Les étiquettes dorées "dons de M. Max Behrendt" sont en place sur les objets! Mélange de naïveté et de vanité chez cet homme si intelligent et si fort en affaires. Assez fréquent chez ce genre d'hommes là. Entre autres choses, dans la conversation il me raconte que le père Cruppi a fait annoncer dans les journaux qu'il attendait un enfant. Il paraît que le Cri de Paris, Aux écoutes, etc., ont publiés des notes moqueuses.

16 [août 1928]

Matin courses. Chez Jordaan et chez Jacob. J'achète quelques valeurs. Aussitôt de retour je trouve Colin et je fais scier la frise supérieure du Bouclier. Je recule le fond. Beaucoup mieux. Mais travail supplémentaire dont je n'avais pas besoin. Bonne journée de travail.

Le soir dîner chez Behrendt. Après dîner me donne à lire son curriculum vitae. Un écrit singulier, très sincère, écrit sans forfanterie, puis un autre écrit relatant ses rapports avec son beau-père, puis se laisse aller à me parler de ses rapports avec ses gendres et ses enfants. C'est un homme très autoritaire. Il a un côté assez brutal. Mais, si ce qu'il m'a raconté est rigoureusement vrai de l'attitude de la nouvelle génération, tous les torts dans cette querelle de famille ne sont pas de son côté. Rien ne doit être plus pénible que de sentir autour de soi des gens âpres et pressés, souhaitant votre mort, vous demandant des "avances sur l'héritage"... C'est tout de même énorme! Et quelle mentalité! Behrendt a connu l'oncle Paul[9], lorsqu'il est revenu d'Alger avec nous. Il m'a raconté sa détresse au début, cet homme extraordinaire réduit à vendre des crayons, de la pacotille tout en commençant à faire de la clientèle. C'est le milieu juif de la Bourse qui l'a adopté tout d'abord, en pleine confiance. Pour Behrendt je me rappelle que Ladislas[10] m'a raconté que le jour de l'enterrement de l'oncle Paul il est venu le soir trouver Ladis pour mettre à sa disposition l'argent dont il pourrait avoir besoin. Il ne faut pas oublier cela.

17 [août 1928]

Buste en pierre d'Émile Combes. En peu de temps je lui ai donné un autre aspect. Ce brave père Landucci ne voit plus très bien. Son travail devient de plus en plus incertain. Heureusement qu'il est prudent.

Revu ce jeune Russe qui pose pour la figure héroïque pour le monument d'Ader. Quelle magnifique figure à faire avec lui. Je fais commencer par le bon Le Roux. Il n'y comprend rien. Travaille sans aucune méthode. Je n'ai malheureusement pas le temps de m'y mettre moi-même. Il faut que je termine Combes et le Bouclier. Ce que je devrais faire c'est ne pas retourner au Brusc! Mais je n'en ai pas le courage. D'abord pour Lily qui aurait du chagrin. Pour mes petits qui m'attendent aussi. Et puis je crois qu'une dizaine de jours encore là-bas me feront du bien. Je me sens encore un fond de fatigue. J'ai mis deux jours à me remettre de la dernière nuit de chemin de fer. C'est ennuyeux. Pourtant le prochain voyage indispensable à  va encore compliquer ma besogne et me retarder pour tout[11].

Le Bouclier vient très bien. Les retouches que je fais dans le plâtre sont très utiles. La frise du haut a beaucoup gagné aujourd'hui. Je fais redresser l'architecture sans lui donner un caractère trop mécanique.

Jaussely et son entrepreneur venus. Nous avons déterminé les mesures définitives pour la plantation du monument[12].

Taillens à dîner. Charmant homme vraiment. M'a apporté nouveau dessin des Fantômes avec le plan et le devis de toute la partie granit et manœuvre. Je lui ai montré mon arrangement de la S[ain]te Geneviève. L'a complètement approuvé. J'ai bien fait de ne pas écrire tout de suite à Guidetti. Maintenant je tiens ma lettre. Il ne faut rien casser. Je tâcherai de l'écrire demain.

18 [août 1928]

Très bonne journée. Matin au buste Combes et statue de l'enfant du groupe. Je reviens d'assez bonne heure et avec Le Roux achevons de baser la figure du monument Ader. Quel merveilleux modèle. Je regrette de ne pouvoir m'y consacrer complètement.

Après-midi au Bouclier. L'encadrement est complètement trouvé dans sa proportion juste. Tout à l'heure je pars pour le Brusc. Ce n'est pas très raisonnable. Je n'y resterai pas longtemps, hélas! Cette foi-ci. Le monument d'Alger[13] me complique rudement l'existence. Surtout à cause du retard des Attenni. L'année prochaine sera mieux organisée. Mais je m'en vais avec réellement une agréable vision dans l'œil. À mon retour, en rien de temps, tout sera au point. Mais l'inauguration ne pourra pas avoir lieu en novembre! Quels hurlements je vais entendre! Qui sait, après tout. Hier, je suis passé avenue H[enri-]M[artin][14]. Rien n'était commencé pour les fondations. Je ne bouge pas!

Le gentil Picot est venu immédiatement sur mon appel. J'étais agacé de cet aphte qui ne finit pas. Cela tien m'a-t-il dit à une dent qui produit une érosion. Il faut que je me fasse arranger cela immédiatement car cette irritation perpétuelle pourrait finir par me créer des ennuis. C'est une porte ouverte pour tout. Je regrettais un peu de l'avoir dérangé. Je ne le regrette plus. J'avais raison de prendre cela au sérieux.

25 août [1928] Le Brusc

Hier soir, au coucher de la lune, nous avons avec le père Louis, le petit Marcel et Nadine[15] posé le palangre de 75 hameçons. Soirée merveilleuse. Mer phosphorescente. Les fils descendaient lentement dans l'eau comme de grandes traînées lumineuses. Ce matin de bonne heure nous avons levé deux congres, dont un très beau qui a fait nos délices au déjeuner. Je me réjouis chaque jour de mon acquisition, je continue à être étonné d'avoir à moi semblable propriété[16]. Avec Roustan nous avons il y a quelques jours pris les dispositions pour les dernières constructions à faire, notamment l'atelier. Après cela, j'en aurai fini avec les dépenses somptuaires.

Et je n'ai toujours pas encore écrit à ce Guidetti. J'ai plus de mal à écrire à ces gens-là les choses obligatoirement désagréables qu'ils méritent, qu'ils n'en ont eu à se conduire vis-à-vis de moi et de tout le monde aussi bêtement qu'ils l'ont fait[17].

26 août [1928 Le Brusc]

Fête du Brusc. Ma petite Françoise veut absolument prendre part au concours de natation. Elle entraîne Nadine. Il y avait peu de concurrents. Ma grande fille sort victorieuse. La petite Françoise fait sa course imperturbablement, sans s'émouvoir de son retard. C'était un très joli spectacle que ces courses dans cette baie du Brusc, si lac italien.

Tandis que j'étais sur le quai vient à moi un Monsieur qui se présente, M. Brun-Buisson et m'emmène chez lui. Je me souvenais de ce nom. Aquarelliste. Me montre ses aquarelles. Assez vigoureuses, banales de ton. Une fois à Paris, aussitôt après la mise en place de la S[ain]te Geneviève. Il habite sur le quai[18]. Il est une unité de plus parmi les protestataires contre l'orientation et la hauteur du pylône. Mais je n'ai pas encore envisagé ma lettre à Guidetti! Je tâcherai de la faire avant mon départ.

27 [août 1927 Le Brusc]

Rien de si amusant que ce port du Brusc le jour du grand concours annuel de boules. Il y a là un tableau très expressif à faire. Dominante bleue. Le ciel. La mer. Les pantalons des joueurs. Les ombres. Tout cela bleu. Et les lointains. Deuxième dominante : Les voiles. Les chemise des hommes. Les toilettes des femmes. Tout cela blanc. Enfin de-ci de-là, accidentellement, des taches multicolores. Vert des plantation et noir, rose, bleu, rouge de quelques toilettes. Tableau à composer en frise, dont des joueurs de boule formeraient le premier plan puissant et agressif.

28 [août 1928 Le Brusc]

Comme nous démarrions pour aller à Cap Myrtes[19], je reçois une dépêche de Landrau me demandant quand arriveront les sculptures du monument Combes! Je m'y attendais. Il faut que je rentre sans tarder. Le soir, au retour, courrier d'Alger. Lettres de Bigonet et d'Attenni. L'inauguration est avancée. Il faut donc aussi que j'aille à Alger d'urgence. Mon mois de septembre va être agité et mouvementé. Je partirai jeudi[20]. Je terminerai le monument Combes et tandis qu'il voyagera vers Pons j'irai à Alger, la semaine prochaine. J'espère bien, en quinze jours, en avoir fini. Je reviendrai pour faire les retouches au monument Combes. Je n'aurai pas pris assez de repos cette année encore. Mais je me sens bon.

28 [août 1928 Le Brusc]

Réveil ce matin par grand vent. Le mistral. Les bateaux restés au Bancaou doivent avoir été secoués sérieusement. Je descends rapidement. Je trouve mon grand Jeannot[21] en train de consolider les attaches. Mais nous décidons de les mettre à l'abri dans le port Baudoin. En m'y rendant, le long de ces rocs, j'admirais une fois de plus la beauté de cette côte. Et comme l'année dernière je regrette d'avoir consacré trop de temps à la pêche et pas du tout à la peinture!

Les maçons ont terminé le remaniement du portail d'entrée. Très bien.

Hélas! Tout à l'heure je pars pour Paris. Mais j'évoque mon atelier et la pensée de mon travail atténue un peu mes regrets.

 

[1]    . P. L. rentre du Brusc.

[2]    . Georges Suarez, De Poincaré à Poincaré, Paris, 1928.

[3]    . Au lieu de : "de lier conversation", raturé.

[4]    . Il s'agit du pont de la Tournelle et de sa Sainte Geneviève, pour laquelle la polémique se poursuit.

[5]    . En avril, il eut quelques problèmes avec l'armature ou la planche à clous, sur laquelle on monte les reliefs.

[6]    . Au printemps 1928, est commandée à P. L. une statue de Sun Yat Sen pour le mausolée près de Nankin, ainsi qu'un buste.

[7]    . Bouclier aux morts.

[8]    . Ils ont eu lieu à Amsterdam du 28 juillet au 12 août.

[9]    Paul Landowski.

[10]  Ladislas Landowski.

[11]  . Au lieu de : "pour des tas de choses", raturé.

[12]  . Combes Emile.

[13]  . P. L. s'est déjà rendu à Alger, 5 jours en février (18-22) et 8 jours du 27 juin au 5 juillet.

[14]  Pour le Bouclier aux morts.

[15]  Nadine Landowski.

[16]  . Au lieu de : "trésor", raturé.

[17]  . Suivi par : "Si j'avais le temps, je ferais un article sur le pont. Ce serait nécessaire. Ces journalistes sont si superficiels. Ainsi dans Paris-Phare d'aujourd'hui, un article sur le Mobilier national, qui retarde d'au moins six mois! L'auteur ignore totalement l'enquête et ses résultats, et que notamment certains objets, signalés par G[uillaume] Janneau comme disparus ont", raturé.

[18]  . Suivi par : "et a suivi les travaux", raturé.

[19]  . Chez son beau-père Nénot.

[20]  . Suivi par : "Lily organise très bien", raturé.

[21]  Jean-Max Landowski.