Janvier_1931

Cahier n°28

1[er] janvier 1931

Travaillé toute la journée. Le brave Arabe m’a amené le cheval l’après-midi et ça a été une de mes meilleures séances. Bonne préparation le matin. Résultats décisifs l’après-midi. Le mouvement des muscles dans la cuisse tendue. Faire anatomiquement vrai et sculptural. Avec ma nature, il m’est impossible de faire sculptural si je n’ai pas d’abord bien dans la tête tout ce qui se passe sous l’enveloppe. Je pensais à ce mot d’un imbécile : "Vous cherchez la vérité anatomique plutôt que la vérité décorative?" L’idiot. Et je pense aussi à ces autres qui posent aux grands sculpteurs, toute cette bande, les Despiau, les Arnold, Drivier, etc., et qui n’exposent que des agrandissements à la machine. Quelle bande de farceurs.

Visite de mes élèves. Visite du petit Bazaine. Garçon vraiment sympathique, mais dans une voie bien mauvaise. Il m’est impossible de lui faire m’expliquer ce qu’il cherche. Il viendra me revoir. Visite de Cassou et Martial. Martial avait vu mes granits chez Collins et en semblait impressionné. Après ma bonne journée été voir les Bouisson, vraiment cordiaux et sympathiques. Puis chez Bosworth où je prends le thé au milieu d’Américains et Américaines des plus accueillants[1], dont une jeune fille avait une tête étonnante. Dîner chez les Nénot où je trouve la fiancée de Pierre, très sympathique jeune fille. Mme Nénot beaucoup mieux. Quel charme étonnant a cette femme. M. Nénot me parle de son intention de me confier une grande frise dans la grande salle du Palais des Nations. Environ 98 mètres de frise de 2 m[ètres], de haut, moi placé à environ 18 mètres du sol. Au fond, je trouve cela bien inutile. Mais je ne le dirai pas, évidemment.

3 [janvier 1931]

Toujours cheval Haig. L’arrière-main. L’intérieur des cuisses. Tout ça bien difficile, bien compliqué. Beaucoup à cause de l’impossibilité de voir le modèle et l’œuvre du même point de vue.

À l’Institut, Sicard nous raconte l’histoire de la commande du monument Clemenceau à Cogné. Il avait reçu il y a quelques semaines la visite d’un conseiller municipal qui lui avait dit combien on était heureux qu’il s’occupât du monument de Clemenceau. Sicard remercie, dit que c’est lui au contraire qui est heureux qu’on le lui demande. Quelques jours après, visite de Darras et Laurens.

— Nous venons voir votre projet de monument Clemenceau.

— Mais je n’ai pas fait encore de projet. Il faut d’abord connaître l’emplacement, les fonds dont on dispose, etc.

Je vois très bien la scène d’ici, l’allure des deux copains comme ils étaient chez moi l’autre jour. Partent les deux copains. Quelques jours après paraissait cet article de Martet dans le journal, annonçant la commande à Cogné.

On nous a lu une lettre assez insignifiante que l’on va adresser à un certain nombre de ministres! Mais même aussi insignifiante qu’elle soit je pense qu’on n’aurait pas dû l’envoyer. Il fallait d’abord s’adresser au conseil municipal. Ce n’est pas avec des démarches de ce genre que l’Académie augmentera son prestige. Que tout ça est médiocre[2] et sans intérêt. Une statue de Clemenceau, ce ne peut être que laid et sans intérêt.

Rembrandt, vieux[3], délaissé, presque mendiant, posait chez ses élèves pour gagner un florin par séance.

4 [janvier 1931]

Dessins pour deux jeunes architectes faisant un concours pour Rotterdam. Une grande statue se détachant sur un plan immense gravé et des bas-reliefs, scènes de la construction d’un port et de la vie d’un port. Puisqu’il semble que les commandes ne viennent plus, allons aux commandes, par les concours.

5 [janvier 1931]

Quand un homme se trouve doué également pour[4] les lettres, sciences, et qu’il l’est aussi pour un art, c’est toujours l’art qui l’emporte : Léonard, Michel-Ange, Delacroix… Pourquoi? L’art est-il donc la suprême manifestation de l’intelligence? Question que je me posais aujourd’hui en sculptant ces membres arrière du cheval…

6 [janvier 1931]

Je me rassure un peu pour l’avenir. Téléphoné à Darras qui me dit que tout marche bien à la Ville pour les fontaines. Ce serait tout de même excessif si même un travail obtenu au concours ne se réalisait pas. Fatigué. Il est vrai que je fournis un effort peu ordinaire.

7 [janvier 1931]

Les journaux sont remplis d’articles du nommé Martet sur le nommé Cogné. Comme ours jeteur de pavés, il est excellent ce Martet. Si l’on avait eu besoin d’une démonstration du toupet et des intrigues du Cogné, Martet les fournirait naïvement. Tout ça est très comique. Mais il y a un grand dommage, ce sera la statue qu’on va élever. Il y aurait vraiment un roman balzacien à écrire ou une comédie formidable sur les artistes de nos jours, les gens qui les entourent, leurs mœurs d’affairistes, etc. Mais il faudrait pouvoir se consacrer au moins deux ans à œuvre pareille.

Hier soir, Ben[jamin] était content. Des bruits favorables lui sont revenus sur les conclusions du procureur dans le procès des ventes fictives.

Aujourd’hui enterrement du maréchal Joffre.

Mais pour moi journée sans histoire. J’ai travaillé toute la journée. Je commence à être nettement fatigué.

Excellente lettre de Silva Costa. Son affaire marche. Il m’envoie des photos où l’on voit la tête de mon Christ à sa hauteur définitive. L’impression me semble bonne. Silva Costa est dans l’enthousiasme. Il m’envoie un échantillon de pierre et me demande mon prix pour la frise de la vie du Christ.

9 [janvier 1931]

Matinée au cheval de Haig. L’épaule droite. Précisions d’après les points fixés hier avec Le Massier. Bien faire comprendre l’arête de l’omoplate et, à la pointe de l’épaule, l’attache de l’humérus. La mise en place du squelette, c’est la mise en place de la statue. Tout s’enchaîne ensuite logiquement.

Commencé la médaille du bon monsieur Thamin. Il n’est pas très drôle, le vieux philosophe. Il n’a jamais dû l’être! m[aîtr]e Mennesson était autrement vivant. Je n’ai pas noté ses histoires. Il y en avait de curieuses. Un avocat est plus dans la vie qu’un philosophe.

Bonne après-midi au Cantique des cantiques. Bonne séance. Mon étude très sérieuse du cheval me fait progresser pour la nature humaine. Même sur une aussi jolie jeune fille [5] on lit les formes plus puissamment, par grands quartiers. La forme puissante et tendre, c’est le sommet de la sculpture.

Une carte postale de Bigonet, d’Alger, me dit que le nouveau maire projette de déplacer le monument aux Morts. Raison? pour transformer l’emplacement actuel en parc à autos! L’opération est d’ailleurs impossible, ce serait détruire le monument. Il paraît que les "techniciens" de la marie ont décrété l’opération possible! J’ai envie d’écrire au maire pour le mettre en garde. Demander d’abord son avis à Bigonet.

Chez les Artus en fin de journée. Retrouvé nombreux amis non vus depuis longtemps. La belle et intelligente Madame Lécuyer. Elle vient d’être très souffrante. Maurice Denis, plus prélat que jamais. Henri Bordeaux que je ne connaissais pas a l’air d’un chef de service de ministère, et Le Goffic d’un magnat pour cinéma. Bedel retour d’un voyage sud-est Europe jusqu'en Turquie raconte que toutes les villes de Turquie voient s’élever partout des statues de Kemal Pacha par le petit Turinois Canonica, très vilaines. Voilà pour la sculpture. Pour l’architecture, ce sont des usines, style Mallet-Stevens, etc. Cela fait un désastreux effet, facile à imaginer. Le passé est rejeté, honni, vomi. On est de son temps! Pauvre Turquie, comme pauvre tout le reste du monde.

10 [janvier 1931]

À l’École ce matin, j’arrive à 8 h ½. Un seul élève! Ne faisait rien d’ailleurs. Bavardait avec le modèle, attendant que les camarades arrivent. Quand je pense à la passion de notre jeunesse!

Été voir la nouvelle installation Ruhlmann. C’était un entrepreneur de peinture en bâtiments. Alimentait son goût du meuble moderne avec les gains de son entreprise. Ainsi put-il tenir le coup. Maintenant il a une très grosse fortune. L’exposition que je voulais voir d’une École de sculpture française, organisée sous la "haute direction de M. Léandre Vaillat" était close. Je voulais surtout voir le Torse annoncé de Despiau. Il n’y avait plus que des J[oseph] Bernard, vraiment bien faibles, bien École, mauvaise École. Mais les installations des chambres, salons, etc., sont somptueuses. Il a un bon style [6] et ses meubles ne se démoderont pas trop.

Rentré en vitesse. Travaillé jusqu’à midi au cheval, puis après déjeuner jusqu’à trois heures, avec le cheval. Plus j’avance, plus je découvre à faire, parce que les points deviennent de plus en plus justes, mais entraînent les dessins. Quitté le travail pour aller à l’Institut où je voulais parler avec Paul Léon du tombeau Foch. Mais il est parti avant la fin de la séance. Je n’ai rien pu lui dire. Je n’ai perdu que trois quarts d’heure de travail pour cette séance sans grand intérêt.

Magnifique concert salle Gaveau. Ce Wolf est un chef d’orchestre puissant, un peu cabotin. Il est vrai que l’attitude d’un chef d’orchestre qui conduit[7] sans partition devant lui est plus difficile que celui dont le geste est donné par le pupitre sur lequel il s’appuie. L’homme ainsi sans musique semble suivre les mouvements de l’orchestre au lieu de les diriger. Le gros morceau était la symphonie sur un thème montagnard, par Vincent d’Indy, symphonie pour piano. Marguerite Long au piano a été excellente. Tout le morceau est très beau, très riche, très simple, très puissant. Le public lui a fait un enthousiaste accueil. Comme c’était le cinquantenaire de la fondation des Concerts Lamoureux, Wolf avait demandé à Herriot de faire une causerie. Ce fut charmant. À la fois précis, familier, artiste. J’ai été frappé de la ferveur avec laquelle on écoutait et combien toute image heureuse était appréciée et applaudie. Non, le public n’est pas si médiocre que l’on dit et que l’on croit. Il se contente facilement de ce qu’on lui donne[8]. Autant que je peux me rappeler la conclusion d’Herriot, elle fut à peu près ceci : "La musique est le premier des arts parce que elle peut interpréter tous les sentiments, toutes les passions, traduire toutes les émotions que donne la nature, un paysage, etc., exprimer même les idées les plus abstraites, mais aussi parce qu’elle obéit en même temps aux lois de la mathématique et s’élève ainsi jusqu’à la contemplation des espaces infinis." Cette péroraison fut follement applaudie. Il y aurait beaucoup à dire. Quand on exerce soi-même un art, on a forcément tendance à penser que cet art là est le premier. Léonard pour la peinture. Michel-Ange pour la sculpture. Je suis avec Michel-Ange. La musique est certainement l’art qui agit le plus violemment sur le système nerveux. Est-ce une preuve de sa supériorité? Une musique très inférieure (une fanfare par ex[emple]) peut vous transporter, vous emporter. Il y a action physique beaucoup plus qu’action intellectuelle ou spirituelle. Je ne pense pas que ce soit supériorité. N’ai-je pas le droit de penser que la sculpture, cet art au contraire si dépouillé, si esclave de la matière, obéissant à des lois mathématiques et géométriques autrement fortes et péremptoires pour atteindre à l’émotion doit montrer une valeur intellectuelle et spirituelle bien plus élevée. La note seule d’un bel instrument émeut. Sa vibration est en vous. Elle existe en soi, indépendamment de l’homme. Qu’est-ce qu’un morceau de plâtre, un bout de pierre sans le sculpteur?

Conduit Nadine à la gare de Lyon, pour Megève. Rencontré les Vauxcelles que nous ramenons. Vauxcelles me dit que dernièrement Despiau et Drivier lui ont parlé de moi de la manière la plus sympathique. Je suis agréablement surpris.

11 [janvier 1931]

Travail toujours au cheval de Haig. Visite de M. et Mme Malaterre-Sellier, puis Hoffbauer et sa femme. Une jolie jeune femme américaine, qui a une belle expression de bonté. C’est ce qui domine en elle.

12 [janvier 1931]

Toujours au cheval de Haig. Commencé le buste du maréchal : visite du général de Bellaigue qui était auprès du maréchal pendant la guerre, qui  m’a donné de précieuses indications. L’après-midi, grosse séance sur le cheval dont certaines parties commencent à se finir. C’est ainsi qu’une œuvre doit se finir, sans qu’on le veuille, uniquement à force de dessiner. Ainsi tout à coup c’est fini parce qu’on ne voit plus rien à y faire.

Sorti du moulage, le dernier morceau du bas-relief de Grasse ne me satisfait pas pleinement. Très négligé. Je n’ai pas assez corrigé ce que D. avait fait. Ce garçon travaille mollement et sans bonne volonté. Je vais être obligé de ne pas le garder.

Je lis un livre étonnant d’une Anglaise, Mary Webb. Ce livre s’appelle Sarn. Remarquable. Émouvant. Original et d’une poésie profonde. C’est écrit par en dedans, comme la bonne sculpture est faite par en dedans.

De nouveau en très bon état.

Visite de Bigot qui m’entretient d’un projet de concours pour un monument de la Victoire au rond-point de la Défense, il pense toujours à son immense statue de la Victoire, son dessin. Ce projet est un peu une illustration. Si j’en ai le temps je m’en occuperai, et à condition qu’il me laisse maître pour la partie sculpturale. Mais ça ne m’emballe qu’à moitié.

13 [janvier 1931]

Visite de M. Renard, le préfet de la Seine. Homme jeune, très genre américain. Bien rasé, bien habillé. Figure ronde. Allure vive. Aspect décidé et intelligent. Semble très intéressé par l’atelier, surtout le tombeau Foch. Que n’est-il ministre des Beaux-Arts! Mais il venait pour voir le projet des fontaines. Darras et Lebret arrivés un moment avant[9]. Conversation sur les emplacements du monument Foch. Le projet porte Maillot serait très soutenu parce que Luna Park est dans la coulisse. Intérêts de frais d’expropriation et naturellement tripotages. Allusion à une réunion qui aurait eu lieu la veille pour le monument Clemenceau et qui dut être orageuse. Le monument ne sera plus entre les deux palais, mais de l’autre côté, vers Marigny, tourné vers les Invalides. On le verra ainsi un peu moins. Martzloff, venu avec le préfet me dit qu’on a eu tort à l’Institut d’intervenir, que la commande était faite, et qu’on allait se mettre le conseil municipal à dos. C’est bien ce que je pensais. Le type des interventions inutiles et maladroites. D’autant plus que le personnage lui-même n’est pas intéressant. C’est raté d’avance. Les fontaines ont beaucoup plu. Ce ne sera pas définitivement décidé avant le mois de mars. Ce l’est officieusement. Ce sera passionnant. Et l’on ne me pressera pas. 

Travaillé toute la journée au cheval. Plus j’avance plus je vois du travail! Quel long métier. Il n’est que patience et ténacité.

Dîner chez les Thomson. On y était dans l’agitation à cause des difficultés de l’élection de F[ernand] Bouisson à la présidence de la Chambre. Enfin, juste avant de nous mettre à table la nouvelle de l’élection fut téléphonée. Et le bon G[aston] Thomson arriva en glissant les pieds, content. L’élection fut dure. Bouilloux-Laffont avait bien travaillé son affaire. Mais une très belle ovation salua le succès final de Bouisson. Tout est bien. Le gros Jagerschmidt racontait une histoire invraisemblable qu’il assure vraie, sur la façon dont Gaston Vidal distribue à des "amis" une somme de 800 000 F, bénéfices d’affaires Oustric. Le partage de la somme devait se faire dans un déjeuner, en salon particulier, au restaurant. G[aston] Vidal arrive en retard avec un paquet mal ficelé sous le bras. Il dépose le paquet sur la table et une odeur nauséabonde se répand. Il reprend le paquet et le met sous le nez d’un convive qui se recule dégoûté.

— Ah! retirez ça, cessez cette plaisanterie.

— Vous n’en voulez pas? dit Vidal. Et vous? en faisant de même à un autre.

— Ah non! Ça sent trop mauvais.

— Alors je le garde pour moi.

Et il ouvre le paquet. Sur la liasse de billets il avait mis deux harengs saurs faisandés. Tout le monde se récrie.

— Je serai bon type, dit Vidal, je garderai pour moi ceux qui sentent le hareng.

14 [janvier 1931]

Chez la duchesse de la Rochefoucauld, un film d’une expédition suisse en Afrique. Rien que des choses déjà vues, rien de particulier et dans ce genre on a vu beaucoup mieux. La conférence du voyageur n’était pas fameuse.

Samedi dernier à l’Institut, j’étais assis à côté de Besnard. Comme on parlait de cette histoire de Clemenceau-Cogné-Sicard, il se penche vers moi :

— Vous connaissez ce Cogné?

Je lui réponds que oui.

— Qu’est-ce que c’est?

— Pas grand chose.

En quelques mots, comme on peut le faire en séance je lui dis le peu de bien que j’en pense. Or le gros Bommier, ce matin à l’École, me dit que samedi dernier, sortant de l’Institut, Besnard venu à l’École lui dit :

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire du monument de Clemenceau? Paul Landowski est venu me trouver, me dire qu’il fallait absolument que ce soit Sicard qui fasse le monument. Vous le connaissez ce Cogné?…

L’amusant c’est qu’il paraît que Besnard connaît très bien ledit C[ogné]. Tout ça, au fond, sans aucun intérêt.

15 [janvier 1931]

Fatigué, découragé. J’ai l’impression que mon cheval n’avance pas.

16 [janvier 1931]

Soirée de premier ordre hier soir à la Comédie-Française. Marion de Lorme. Je ne trouve pas que cela vieillisse. Je dirais presque au contraire. Sauf cette vieille Cécile Sorel, l’interprétation était remarquable. Albert Lambert a toujours sa chaude et vibrante voix qui fait penser un peu à Mounet-Sully. Le quatrième acte a été donné de manière excellente par Leroy (Louis XIII) et d’Inès [?] (le bouffon). Ce quatrième acte est étonnant. Une œuvre d’art et du meilleur théâtre.

17 [janvier 1931]

L’ivoire que je fais préparer du buste de Lily sera excellent. Je tenais beaucoup à voir cette exposition Lhote, chez Druet. Trois salles. Pas une seule bonne chose, pas une. Il n’y a rien, pas un plus petit bout de toile dont on puisse même dire "ce n’est pas mal". De vagues tentatives d’imiter Besnard à côté de vagues tentatives d’imiter Cézanne à côté d’un néo-cubisme (le principal de l’exposition) qui nous ramène tout simplement aux préparations heurtées des débutants comme on en voit par dizaines dans toutes les académies, aux Beaux-Arts, à Montmartre et à Montparnasse. Ce monsieur est professeur dans je ne sais plus quelle académie où il enseigne (quoi? Il ne sait rien) à des Suédois, Norvégiens, Tchéquo-Slovaques, etc., avec un autoritarisme comique, paraît-il. D’ailleurs tous les gens de cette bande ne savent vraiment pas grand chose. Il y a dans la grande salle du bas une exposition du groupe dont Maurice Denis. Il me fait penser à un gros curé et je l’aime bien. Mais quelle faiblesse. Il y a un portrait de Le Goffic. Quelle faiblesse! Un portrait, c’est la pierre de touche. Quant aux Laprade, d’Espagnat, etc., quelle pauvreté.

Chez Pontremoli où nous passions la soirée, quelqu’un racontait que Tardieu lorsqu’il eut formé son dernier ministère disait :

— Connaissez-vous un chef de gouvernement qui aurait eu le culot de prendre Lautier dans son ministère? En connaissez-vous un autre que moi?

18 [janvier 1931]

Le gentil petit Bouglé m’a amené aujourd’hui Berthod, le nouveau s[ous]-secrétaire d’État aux B[eau]x-Arts et je crains bien plus éphémère encore que les autres. Visite excellente. Il m’a dit qu’il avait l’intention de faire passer le projet d’urgence et qu’en ce qui dépendait de lui il ferait tout le nécessaire. Il veut en parler à Mistler et aux autres quelques opposants pour qu’il n’y ait pas débat. Espérons et souhaitons au ministère quelques semaines d’existence. M. Berthod est autrement sympathique que Lautier. Visage intelligent, aspect franc et solide. Il vit avec sa femme, sa belle-mère et son petit garçon. Il paraît que le général Weygand est venu dernièrement le voir pour lui demander quand serait fait ce tombeau… Le pauvre général Weygand vient ainsi après chaque changement de ministère. Toutes proportions gardées c’est aussi grotesque que l’histoire du tombeau de Jules II.

19 [janvier 1931]

Après-midi copieusement perdue aux jugements de l’École. J’ai été obligé de protester violemment contre l’attitude peu correcte de J[ean] Boucher et de ses accolytes (Desruelles), qui ne respectent nullement l’anonymat. Ils poussent des esquisses incroyablement faibles. C’est incroyable combien les artistes sont facilement et naturellement incorrects.

Pas autant tout de même que le monde politique. Il paraît que Bouilloux-Laffont aurait dépensé un million pour sa campagne pour la présidence de la Chambre.  On donnait des enveloppes aux députés. Nous voilà sur la voie de l’ancienne Russie. Le terrible danger de mœurs pareilles c’est qu’un moment vient où le peuple méprisant, croyant même à pire que ce qui est, balaye tout. Dans une république comme la nôtre, une révolution qui [ne] peut être que communiste.

20 [janvier 1931]

Déjeuner trimestriel de l’Institut, sans aucun intérêt cette fois-ci. Très belle soirée à Boris Godounov. Ce Chaliapine est un très grand acteur en effet. La pièce m’a impressionné moins que la première fois où je l’ai vue à l’Opéra. C’était mieux donné. Marcoux évidemment moins puissant. Mais le quatrième acte m’avait laissé une très forte impression de désolation. Je l’ai trouvé un peu court, vide. À aucun moment je n’ai été ému.

21 [janvier 1931]

Le déjeuner France-Italie. À la table d’honneur Besnard qui a l’air d’un doge, Nolhac qui a l’air d’un affranchi de l’empire romain, Pirandello qui a l’air d’un bureaucrate, George Leygues qui a l’air d’un tambour de Raffet. J’étais à côté d’Hourticq, de l’autre côté de qui était le sénateur Chastenet rapporteur au Sénat du budget des Beaux-Arts. Dans le vague espoir que le tombeau Foch sera tout de même voté, j’ai été fort aimable pour lui et lui ai demandé de venir visiter mon atelier, ce qui a paru l’enchanter. Il a l’air assez ralenti et de n’y pas voir clair…

Sicard racontait qu’en Russie, pour se débarrasser des enfants errants on les avait emmenés en bandes dans les champs où on les avait gazés! Quelle simplification des questions!

Téléphone de M. Hull. Il a parlé avec M. Macomber de la statue de Rochambeau. Officieusement c’est décidé. Après l’inauguration de Grasse ce le sera officiellement. Inauguration fixée au 22 fév[rier]. Je serai juste prêt! Cet animal de Taillens a traîné terriblement pour commander le socle. Il m’a l’air un peu désordonné depuis quelque temps[10].

Benjamin a gagné son procès des ventes fictives. C’est un gros succès pour lui et pour la morale.

 

 

[1]    . Au lieu de : "sympathique", raturé.

[2]    . Au lieu de : "petit", raturé.

[3]    . Au lieu de : "vieilli", raturé.

[4]    . Suivi par : "de nombreuses choses", raturé.

[5]    . Suivi par : "comme cette petite", raturé.

[6]    . Suivi par : "et ce qu'il fait", raturé.

[7]    . Au lieu de : "dirige", raturé.

[8]    . Suivi par : "La fin de la conférence", raturé.

[9]    . Au lieu de : "auparavant", raturé.

[10]  . À la ligne : "Téléphone de M. Hull. L'inauguration est remise! Ouf", raturé.