Septembre-1931

Cahier n°29

2 [septembre 1931] Boulogne

J'ai bien fait de ne pas encore faire mouler la France. Revue après ces semaines de repos, impression désastreuse. Elle est vide, pas de corps sous les draperies. Pontremoli avait raison, le bouclier est mal placé, est-ce là l'erreur? En tout cas, je n'y suis pas encore.

3 [septembre 1931]

Je ne devrais plus retourner là-bas tellement j'ai à faire ici[1]. Ni le Cantique ni la France[2] ne sont au point qu'il faudrait. Considérable retard. En tout cas, une semaine m'est nécessaire ici. Il y a aussi le monument Widal, intéressant, dont les bas-reliefs avec tous ces portraits vont me demander du temps et du travail personnel.

5 sept[embre 1931]

Visite à G[eorge] Blumenthal qui repart pour New York. Il m'a dit être optimiste sur la situation générale.

Vu un très beau film : La Piste des géants, une aventure de premiers pionniers américains. Très bien fait. Des scènes très imprévues et d'une étonnante vérité.

6 [septembre 1931]

Je crois ma France bien mieux. Demi conviction. Pas terminée. Je repars pour le Brusc demain.

13 [septembre 1931] le Brusc

Je reçois les photos de la France et du Cantique. La photographie est un excellent moyen de contrôle. Pour ces deux œuvres les épreuves m'affirment que je n'y suis pas encore. Pour le Cantique, rien de bien grave. Simple question d'exécution. Pour la France, c'est plus grave. Je n'arrive pas à bien discerner ce qui ne va pas. Il y a une erreur fondamentale, sans doute la tenue du Bouclier. Il semble, il n'y a pas la place du bras. De plus le mouvement de protection ne va pas avec le reste du mouvement de marche en avant, même[3] aussi calme[4]. Je crois que la solution sera dans le bouclier baissé.

20 [septembre 1931 le Brusc]

Avec Françoise et Marcel[5] nous avons passé une nuit merveilleuse en bateau. Nous avons posé nos palangres, ce qui nous a bien pris deux heures. Nous avons dormi à bord, sur et sous les banquettes, à la lune nous avons relevé nos lignes, ce qui nous a pris aussi plusieurs heures. La fin de la pêche fut assez pénible à cause du mistral inquiétant qui se levait. Nous avons surtout pris des murènes et des congres. Mais ce qui est mieux que tout cela, c'est que c'était la nuit, c'est que nous étions en mer, seuls. On ne peut parler de silence [6], car le vent soufflait un peu, l'eau était assez agitée et comme nous étions assez près des rives, on entendait le bruit perpétuel des lames brisées sur les rochers. Le silence n'existe pas en mer. Un peu avant le lever du soleil rentrèrent les barques des pêcheurs du Brusc. Évidemment les moteurs mettent une note discordante. Mais comme dit l'autre :

— C'est bien commode.

De tout cela il reste dans l'esprit de mes enfants des impressions grandes de nature où se mêle le travail des hommes, et qui les mêle à la vie de manière complète. S'ils sont artistes ils en porteront un jour les fruits. Pour moi, c'est le repos [7] et la rêverie. On aime à s'imaginer [8] autre que l'on est. On aime à se relier au passé et à l'avenir. Nous ne savons pas vivre le moment pour [9] lui-même. Cela devrait me suffire d'être le sculpteur que je suis, rien d'autre; mais il reste toujours en nous quelque chose de l'imagination des enfants qui construisent autour d'eux un monde irréel qui devient parfois pour certains d'une réalité telle qu'ils y mêlent les personnes de leur famille et de leur entourage [10]. Le don artistique n'est pas autre chose que l'évolution de cette imagination.

21 [septembre 1931] le Brusc

L'Angleterre abandonne l'étalon or. La livre va baisser. C'est, paraît-il, un événement considérable. Les gens renseignés ont dû faire de jolis coups de Bourse. Nous allons voir si le monde maintenant va crouler parce que la livre anglaise va baisser.

24 [septembre 1931 le Brusc]

Tournée à Fréjus, à Grasse, à Opio.

À Fréjus nous déposons Marcel chez son professeur, M. Brette qui semble être le marquis de Caraba de la région. Il habite une ferme bien agréable, dans un paysage italo-provençal charmant. De l'autre côté de la vallée, on voyait les grands pins parasol de la fameuse propriété "Château Aurélien", où les ruines d'aqueducs romains m'ont rappelé la campagne romaine. Nous avons été visiter. Une maladie inconnue ravage les grands pins. Ils se dépouillent de leur feuillage et meurent. Leurs grands bras dénudés se tordent dans le ciel.

Nous avons laissé Marcel chez son professeur et avons continué jusqu'à Opio, où nous avons vu dans leur milieu, M. et Mme Riou. C'est une grande vieille ferme, au pied d'une colline sur laquelle s'étale Opio. Sur un tertre, au milieu de pâturages[11] et de vignes, ils ont fait élever un tombeau monumental d'un très beau caractère. On nous a à nouveau raconté la mort de ce malheureux enfant et on nous a montré des pièces bien troublantes, qui seraient la preuve d'une incroyable complicité entre l'administration du lycée, le médecin légiste, la police. Décorer l'entrée de ce tombeau sera excessivement intéressant. Je ne sais pas encore très bien ce que je ferai.

Dîner et déjeuner chez les Blanchenay, toujours heureux et que nous voyons toujours avec plaisir. Blanchenay va mieux. C'est un homme bien intelligent, bien personnel et très spirituel.

Retour par la corniche de l'Esterel. Magnifique, indescriptible. Les mots sont fait pour exprimer des idées, raconter. La peinture, la sculpture, la musique sont là pour exprimer ce que les mots sont impuissants à rendre.

25 [septembre 1931 le Brusc]

On se prépare au départ. Jacques[12] nous a établi un itinéraire remarquable. Demain soir nous coucherons à Nîmes, puis nous passerons par les Cévennes, les gorges du Tarn, Albi, Rocamadour, puis les Eyzies et toute cette région, Périgueux, Poitiers. Vendôme, Chartres et Paris. Cinq jours. Mais je suis à la période de ma vie où je n'ai plus ce désir de la jeunesse d'acquérir et d'emmagasiner. Je suis au moment du rendement. Produire m'intéresse seulement. Je ne désire que cela. En dehors j'aime rester tranquille. Ma vie intérieure et le plaisir de la lecture me suffisent désormais. Et les distractions simples. Je comprends Kant qui ne voyagea pas et faisait tous les jours la même promenade.

 

[1]    . La phrase débute par : "Une semaine de travail m'est nécessaire", raturé.

[2]    Les Fantômes.

[3]    . Suivi par : "simple", raturé.

[4]    . Suivi par : "que j'ai cherché", raturé.

[5]    Françoise et Marcel Landowski.

[6]    . Au lieu de : "On ne peut pas dire que c'était silencieux", raturé.

[7]    . Suivi par : "et c'est l'imagination et le rêve", raturé.

[8]    . Au lieu de : "se consevoir", raturé.

[9]    . Suivi par : "pour le moment qu'il est réellement", raturé.

[10]  . Suivi par : "La transformation de ses rêves en création", raturé.

[11]  . Au lieu de : "champ", raturé.

[12]  Chabannes.