Février-1934

Cahier n° 33.

25 février 1934 [Rome]

Journée grise. Partons pour Viterbe, par la route passant par Bracciano et le lac. Campagne romaine typique. Terre fauve. Troupeaux de moutons et de bœufs. Nous sommes en pleine Étrurie. J'ai bien envie d'aller revoir Cerveteri. Ce sera pour une autre fois. L’apparition de la silhouette de Bracciano, au bord du lac, est d’un grand effet. Un énorme château domine. À revenir exprès. Y passer une journée, des écriteaux aux angles des routes indiquent la direction Anguillara. Ce nom est tout un programme. J’évoquais le Brusc et les anguilles que l’on pêche, dans l’eau troublée de la lagune, après qu’il a plu, avec des pelotes de fine ficelle et des vers de terre. Les anguilles plantent[1] leurs petites dents pointues dans cette masse appétissante et s’accrochent.

À Viterbe, c’est de l’église San Sixto que j’emporte le plus fort souvenir. Pas d’extérieur. Mais cet autel somptueux au haut d’un escalier monumental, effet classique qui porte toujours. Et les ambons, ces deux petites chaires, juste assez grandes pour qu’un homme s’y tienne, accrochées à droite et à gauche, comme elles peuvent, aux deux énormes colonnes. Je voudrais assister un jour, là, à un sermon ou à un prêche. Je suis monté sur l’autel, et de là j'ai vu un bien étonnant tableau à faire, la scène vue de la coulisse pour ainsi dire. Le prédicateur ferait le premier plan, la foule en contrebas… Il y a là aussi une belle toile d’un primitif, sur fond or, École siennoise me semble-t-il. Ensuite, visite du municipio, conduits par un jeune fasciste bien sympathique. Le fascisme m’apparaît de plus en plus comme un boyscoutisme cent pour cent, qui a trouvé son application pratique. Peu intéressant ce municipio. Des peintures du XVIe qui n’ont plus que les défauts de la Renaissance qui n’en manquait pas. Mais bien émouvants sont les restes du palais des papes. Je crois que cette ville fut donnée aux papes par la "Grande comtesse", la comtesse Mathilde, sur qui Artus voulait écrire un livre. Un livre sur Grégoire le Grand et la comtesse Mathilde pourrait être étonnant. Une des époques les plus confuses et les plus passionnantes de l’Italie. On montre ici la salle du conclave d’où le peuple, lassé d’attendre l’élection d’un pape, enleva la toiture pour hâter le vote des cardinaux, qui se hâtèrent d’autant plus qu’on leur coupait en même temps les vivres. À côté, les vestiges de la loggia papale. Puis promenade à travers les rues, dirigée par un type qui était venu proposer à la Villa d’acheter une petite mauvaise toile qu’il possède, Scuola francese. Ancien officier pendant la guerre, il s’est fixé à Viterbe. Le quartier S[an] Pellegrino, Viterbe du Moyen Âge, du temps de la comtesse Mathilde et de Hildebrand. Vraiment un caractère étonnant. Mais que de misère loge dans ces vieilles maisons. Vieilles misères comme les maisons. Depuis des siècles ces pauvres bougres s’y succèdent. Papes ou condottieres, rois ou empereurs, républicains ou autres, ils ont vu passer tous les régimes. Leur misère seule ne passe pas. Alors? Nous tombons sur une vieille église, vieille, vieille; à l'angle, une chaire de pierre domine la petite place. Savonarole y vint, nous dit notre guide, prêcher. Savonarole quitta-t-il Florence? Il est plaisant, en tout cas, d'évoquer là le dominicain[2] ardent, stigmatisant Alexandre VI. Le thème était riche. Puis nous dûmes visiter la demeure de notre guide, pour voir sa "collection" de tableaux. Il a une jolie petite toile à fond or qui doit être authentique. Mais je retiens surtout de cette visite la vision de la chambre de la vieille maman du monsieur, son lit de fer et le pot de chambre dessous. Le musée surtout riche en statues-couvercles de sarcophages étrusques, toutes d'une grossièreté parfaite d'exécution. Je crois qu'à peu près à la même époque les Grecs faisaient le Parthénon.

Nous sommes rentrés par la montagne, et avons longé un autre petit lac, le lac de Vico. Dans la campagne rouge et fauve, sous un ciel bas, par moments on ne voyait rien d'autre que des troupeaux, les mouvements du sol et sur ce sol des cahutes rondes en paille. Il n'y a pas tant de façons de faire des cahutes rondes en paille et celles-ci doivent être les descendantes très ressemblantes de celles que les Étrusques pasteurs habitaient sur ces mêmes pentes, cinq ou six siècles avant notre ère. Aperçu plusieurs fois des grottes et des abris où je crois bien qu'en fouillant on trouverait des pierres taillées.

Fini la journée à l'Augusteo, concert du chef d'orchestre Mitropoulos, dans la loge des Dalietos. Bon concert. Nous revenons en petite bande avec le ménage Planel et le futur ménage Dupont. Je défends auprès de Dupont mon point de vue qu'un concerto pour piano et orchestre, c'est mettre une toile de 0,10 cm² dans un cadre de 2 m². Il me semble à peu près de mon avis. Mais plus que nous, les musiciens sont préoccupés de technique.

Après dîner visite de Tondu, à propos de sa copie du Vélasquez de la galerie Doria.

26 février [1934 Rome]

Bonne matinée, très bonne matinée. Quand je travaille ainsi avec la nature, tout près de la nature, c'est toujours pour moi une stupéfaction de penser à ce que disent et pensent certains artistes "que le modèle les gêne". Évidemment c'est plus difficile, avoir à côté de soi cette mesure de comparaison, c'est, à certains moments, terrible. Mais quelle inépuisable source de trouvailles. Se passer de la nature, c'est se condamner aux formules, à l'imitation des autres, à rien d'intéressant; en tout cas à l'abandon total de ce qui fait presque toute la valeur de la forme, la sensibilité. Ce sera un des bienfaits de Rome de me permettre de travailler dans cette voie. Dommage de n'avoir pas ici mes modèles de Paris. Cette petite danseuse allemande qui me pose cette figure pour Fauré a cependant du caractère. Elle est bien écrite et surtout elle pose très bien, et la pose est difficile. J'espère enfin finir cette semaine l'étude. L'exécution sera un régal.

Après-midi courrier avec le jeune Jacquemin. Je me suis aperçu que je suis à la veille d'un grand déshonneur! J'ai oublié de payer ma cotisation du cercle de l'Union Art[istique]. On est affiché à partir du 1e mars. Ô honte abominable! Puis passé des heures à rédiger mes recettes et dépenses pour les feuilles d'impôts. Quel métier! Pour ça aussi je suis en retard, et j'ai oublié d'inscrire beaucoup de choses.

Aux nouvelles, ce soir, rien de sensationnel. La mort de ce juge Prince[3] me paraît une coïncidence. Le mystère me paraît devoir être cherché dans sa vie privée. Ce serait un crime trop bête. Je pense que quand tout cela sera calmé, quand la lumière sera faite sur les compromissions, on s'apercevra que personne n'a rien à reprocher à personne d'un parti à l'autre, mais une chose sera acquise, c'est qu'en France on aura un ministère qui fera échouer la Conférence du désarmement. C'est là le fond de la question. Et c'est lamentable. On a le droit d'en vouloir à Daladier d'avoir si mal dirigé[4] les choses quand il était au pouvoir, et de l'avoir perdu, beaucoup par sa faute.

27 [février 1934 Rome]

Fauré : le Nocturne définitivement trouvé. De plus en plus emballé. Journées agréables. Je travaille sans autres dérangements que ceux que je veux bien. Mais je ne pourrai certainement pas finir cette figure avant le printemps. L'étude première m'a pris trop de temps. Pourvu que ce modèle soit encore là le prochain automne.

Direction. Décidé avec Villa[5] la construction du tennis. On commencera probablement demain. Revenus par le Viale et avons déploré ensemble le manque de crédits qui nous force à laisser dépérir les jardins. Rendez-vous pris demain matin pour planter le tennis.

Gros courrier.

Les journaux n'apportent pas de grand nouveau aujourd'hui. Pour moi personnellement une chose assez heureuse : Letrosne semble reprendre la direction de l'Exp[osition] 1937. Il est évident que Berthod le soutiendra. La manière "Ôte-toi de là que je m'y mette" de Perret semble n'avoir pas réussi.

À ce propos tout le monde parle de "mystique nouvelle" aujourd'hui. Je viens de recevoir un journal de "jeunes", appelé : La Lutte des jeunes, dont Bertrand de Jouvenel semble la cheville ouvrière. Bien sûr il y a du vrai dans leurs critiques. Mais quel est le régime, depuis que le monde est monde, qui ne mérite pas de sévères critiques! Il n'y a qu'à lire l'histoire, mais la mystique qui me paraît surtout se dégager de toute cette littérature c'est celle de l'"Ôte-toi de là que je m'y mette". Parce que c'est un fait qu'aucun des groupes qui s'agitent tant en ce moment n'ont de programme, royalistes et communistes exceptés. Comme cependant on s'est aperçu qu'un coup d'État ça peut réussir parfois, alors maintenant on tâche d'avoir quelque chose à mettre à la place de ce qu'on renverserait. Et on ne sait pas trop quoi! Car on s'aperçoit qu'elle n'est pas si mal, cette constitution. Et que la liberté, ça a du bon. Tout au moins qu'elle a du bon pour soi. Il s'agit donc de la supprimer aux autres. Tout cela est lamentable, parce qu'il n'y a pas beaucoup d'idéalisme supérieur. Ce qui est plus lamentable, c'est que ce malheureux parti radical-socialiste qui représente dans sa grande masse le bon vieil idéalisme libéral et républicain sain, soit si misérablement compromis par la faute de quelques chefs. Dès le premier jour il aurait fallu être impitoyable. Ce Dalimier, par exemple. Tout le monde le savait louche. Déjà il avait été compromis dans des histoires de tableaux, puis de terrains avec Anquetil le maître chanteur. C'est le pendant de Lautier. Maintenant les passions sont déchaînées. Le public attend qu'on lui jette des victimes. Dalimier, Renoult, Pressard, ce n'est pas assez. Encore. Encore. S'il n'y a plus de coupables, des gros, il faudra lui en fabriquer. C'est si bon, n'est-ce pas, d'assister à la chute des puissants.

Concert de la petite Lemaresquier. Elle a travaillé beaucoup, mais manque de classe[6].

Dîner chez les Roumilhac, l'attaché financier à l'ambassade. Convives : les Dampierre, le jeune Boppe, une Madame Piagio Birolli[7], un ménage Lecca, conseiller du ministre de Roumanie.

Ce Monsieur Lecca est fort préoccupé des affaires de France. On le sent inquiet. Il dit que la France est la cheville ouvrière de la petite Entente. Que la France ait un gouvernement de gauche ou de droite, mais fort, pour nous aider, nous défendre. Il répète tous les bruits les plus pessimistes publiés dans les journaux hostiles aux radicaux. Je le calme. Roumilhac le calme. Dampierre le calme.

Dampierre le calme en lui expliquant la soi-disant compromission de Paul-Boncour. Il y avait au Maroc un fonctionnaire nommé Duvernoy. Voulant entrer dans les affaires, il démissionne, rentre en France, va voir Léger aux Aff[aires] étr[angères]. C'était pour lui demander de le faire entrer dans quelque conseil d'administration. On n'a pas ainsi, sauf Tardieu, le moyen de faire entrer les fonctionnaires en veine de gagner beaucoup d'argent à ne rien faire dans des conseils d'administration. Léger répond[8] donc évasivement, éconduit le demandeur. Or un jour Léger reçoit la visite d'un monsieur[9] qui vient l'entretenir d'une affaire fort importante que son patron, un M. Alexandre, était en train de monter.

— Affaire de premier ordre, très sérieuse, pour le conseil d'administration de laquelle nous ne voulons que des noms de premier plan. Le président en sera M. de Fontenay (ancien ambassadeur auprès du Vatican).

De la part d'Alexandre, on venait donc demander au ministre de lui désigner deux membres. Réponse évasive de Léger qui, après le départ du type, raconte la démarche à [Paul-]Boncour. Ne pourrait-on orienter untel sur ce M. Alexandre, lui qui ne cesse de nous demander un conseil d'administration[10]. On lui signale donc l'affaire en lui conseillant de se renseigner, que les Affaires étrangères vont également se renseigner. Les renseignements sont rapidement des plus défavorables : Alexandre = Stavisky = Escroc. Aussitôt on convoque Duvernoy, on l'avise :

— Croyez-vous? répond l'autre. Ètes-vous bien sûr? Vous comprenez, un conseil de 150 000 F par an, ça ne peut pas ne pas être sérieux.

On alerte M. de Fontenay :

— Croyez-vous? Ètes-vous sûr? Vous comprenez, une présidence de 300 000 F par an, ça ne peut pas ne pas être sérieux.

Dampierre tient tous les renseignements du fonctionnaire qui avait été prévenir lui-même les intéressés de la situation exacte de Sta[visky]-Alexandre. Malgré cela les journaux racontent que St[avisky] a été recommandé par Paul-Boncour. Dampierre raconte une tentative d'escroquerie de Stavisky, arrivée à Al Fischer. Celui-ci avait acheté une propriété 300 000 F. Huit jours après vient le chargé d'affaires du vendeur :

— Mon patron est désolé d'avoir vendu cette propriété qu'il aimait. Il offre de vous la racheter 400 000 F.

Après hésitation F[isher] refuse. Il a acheté pour employer son argent, si difficile à placer maintenant. S'il vend, il se retrouvera devant les mêmes difficultés. Il aime donc mieux renoncer à ce remarquable bénéfice. Huit jours après nouvelle offensive. Le vendeur offre 500 000 F. En quinze jours 200 000 F avec 300 000 F, par les temps qui courent, c'est rare. F[isher] accepte, surtout lorsque le mandataire assure que le paiement se fera comptant. Au moment de préciser :

— Mon patron pense que cela vous sera égal au lieu d'argent liquide d'être payé en valeurs, en valeurs de tout premier ordre, garanties par l'État, des bons municipaux de Bayonne. Mon patron vous demandera aussi, cela vous sera égal, comme il n'a pas de petites coupures, d'accepter une coupure d'un million. Vous lui donnerez cinq cent mille francs en argent comptant.

Le patron du monsieur c'était Stavisky. Fischer trouvant tout cela compliqué refusa. Tout le monde ne se laisse pas voler par l'appât de gros gains.

Madame Piagio Birolli[11], fort belle femme, est nièce de l'expl[orateur] Brazza. Elle se trouve aussi vaguement apparentée avec M. de Chambrun. Il paraît[12] que toujours, tout enfant, Brazza voulait voyager, rêvait d'aventures. Son succès fut beaucoup assuré par son amitié pour les nègres. Elle raconte que plus tard, faisant une inspection dans une région où des fonctionnaires avaient sévi violemment contre les indigènes, ceux-ci, n'osant se plaindre ouvertement, firent comprendre par des danses à Brazza ce dont ils avaient à se plaindre. On avait enlevé les femmes et les enfants qu'on avait enfermés dans un camp de concentration pour obliger les hommes à je ne sais quelles corvées. Tout cela fut mimé.

Dampierre m'a amusé plus qu'il ne s'en doute en me disant tout à coup que Gauthier voulait avoir la Légion d'honneur.

28 [février 1934 Rome]

Fini enfin le travail de l'établissement de nos feuilles d'impôts. On force tout le monde à tenir ses comptes! Les miens ne sont pas fameusement tenus. Aussi Lily a-t-elle un certain mal à s'y retrouver. J'oublie beaucoup de choses.

Mon étude du Nocturne hommage à Fauré me passionne de plus en plus. Ça vient[13].

Direction : nous avons planté le tennis avec M. Villa. Demain premiers coups de pioche.

Avec Gauthier toujours les mêmes grotesques séances.

Voilà qu'approche l'ouverture de la reprise de la Conférence du désarmement. Alors on publie toutes les vieilles rengaines qui peuvent aider à la faire échouer. Il y a des gens pour qui l'entente serait le pire des malheurs. Réarmer l'Allemagne les déconcerte moins qu'un désarmement même partiel. Je suis sûr qu'en dessous ce sont les mêmes qui ont alimenté les campagnes qui ont désorganisé la France.

 

[1]    . Au lieu de : "accrochent", raturé.

[2]    . Au lieu de : "cet homme", raturé.

[3]    . Albert Prince, magistrat au Parquet de la Seine meurt broyé par un train le 20 février 1934, attaché aux rails par la cheville. Il est mêlé à l'affaire Stavisky à l'origine des émeutes du 6 février à Paris.

[4]    . Au lieu de : "mené", raturé.

[5]    . Monsieur Villa est attaché à la villa Médicis.

[6]    . Suivi par : "comme on dit sportivement", raturé.

[7]    . Orthographié tantôt Borelli, tantôt Birolli.

[8]    . Au lieu de : "éconduit", raturé.

[9]    . Suivi par : "Duvernoy", raturé.

[10]  . Suivi par : "On le convoque donc", raturé.

[11]  . Précédé par : "Il y avait à ce dîner", raturé.

[12]  . Au lieu de : "Elle racontait", raturé.

[13]  . Suivi, à la ligne, par : "Direction : Je signale à Gauthier qu'un tapis traîne depuis plusieurs jours devant la façade :

      — Je ne peux pas surveiller ce qu'on jette par les fenêtres.

      — Il ne s'agit pas de ça, mais seulement d'empêcher qu'on laisse traîner du matériel qui finit par pourrir.

      Et comme toujours je suis retenu, quoique l'envie ne me manque pas de m'amuser à pousser cet imbécile. Quel personnage funambulesque!" raturé.