Novembre-1940

Cahier n°39

2 [novembre 1940]

Hautecœur ne me fait pas bonne impression aujourd'hui. Ne vaudrait-il pas mieux, au fond, que son prédécesseur?

1° Il y a le cas de la Réforme de l'Enseignement de l'Architecture. Nous avions demandé que l'organisation des Hautes Études fût lié à celui de l'Enseignement[1] normal. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi la Direction générale ne le veut pas. Hautecœur vient d'emporter le seul projet de l'Enseignement normal. L'Enseignement supérieur n'est pas achevé. Nous devons nous réunir encore quelques fois. Mais si l'on voulait, maintenant, cet Enseignement supérieur, et toute son organisation si heureuse, avec ses grands concours, sa liaison avec les Écoles régionales, pourrait disparaître d'un seul coup.

Défaut m'apparaissant chez Hautecœur : énorme prétention. Est persuadé, parce qu'il connaît beaucoup de dates, parce qu'il fait un peu de peinture en amateur, et de l'architecture en historien, qu'il connaît tout. La Direction générale ne sera jamais bien dirigée par un Hippias. Il faudrait là un administrateur laissant uniquement aux techniciens la solution des questions techniques, ou bien un artiste professionnel.

Deuxième point : le pourcentage pour les artistes sur les grands travaux. Je lui en reparle, lui demandant que ça devienne rigoureusement obligatoire pour les architectes. Il est non seulement évasif, mais semble ne pas s'y intéresser, et prêt à abandonner ce point de vue si légitime. Il cède devant la moindre défection d'un supérieur ou de ses chefs de service. Abandonner ce 2,50 % serait une action néfaste contre les artistes et l'art français.

L'affreux de l'époque est qu'on ne peut rien faire, élever aucune protestation.

4 nov[embre 1940]

Voilà que l'imbécile campagne contre l'Académie et les prix de Rome reprend, cette fois-ci dans Les Nouveaux Temps. Sans rien dire d'intelligent, avec toujours les mêmes arguments et en vantant le talent d'hommes si médiocres, comme Derain, Matisse, etc., et en sculpture toujours notre Despiau et Maillol, c'est comique. Je pense toujours à ce fameux rapport Pierre, au XVIIIe, qui aboutit à la suppression de l'École des Élèves Privilégiés, sous prétexte que les jeunes gens qui en sortaient étaient sans talent… (Fragonard, Houdon, David, etc., étaient du nombre.) Mais il faudrait absolument entreprendre quelque chose contre ces imbécillités. Depuis le temps qu'on en parle, qu'un bonhomme comme Lejeune dit s'y intéresser, mais a été incapable de rien accrocher de sérieux. Je ne peux pourtant pas m'occuper de tout!

Il ne semble pas que les choses aillent facilement en Grèce pour nos Italiens.

On serait inquiet pour l'élection Roosevelt.

6 [novembre 1940]

Toujours mal aux yeux. Et un peu fatigué.

Mme Schn[eider] me dit que Roosevelt est réélu, à très grosse majorité. Il paraît aussi qu'il y a un très grand désir de paix en Allemagne. Évidemment, si on demandait leur avis aux peuples, jamais il n'y aurait de guerre. C'est pourquoi les démocraties sont incapables de mener une guerre rapidement.

Repris le groupe "la Vie"[2]. C'était nécessaire.

Ma notice sur Desruelles et J[ean] Boucher.

C'est dommage que l'on ait besoin de dormir et de se reposer.

Ladislas disait que le comm[issaire] de pol[ice] lui a dit que d'ici quatre ou cinq jours il y aurait du nouveau… À des conditions meilleures qu'on ne pouvait espérer… Il paraît que l'Italie recevrait juste Menton…? Il paraît que toutes nos colonies nous resteraient… Alors. Alors.

Il semble cependant que l'on va vers quelque chose d'autre. Si cette autre chose peut être réellement la paix de l'Europe, sans qu'aucun peuple soit opprimé, il n'y à qu'à s'incliner. Ils auront été moins bête que nos Clemenceau, Poincaré, Tardieu, etc.

7 nov[embre 1940]

Avec un coquard sur l'œil gauche, je suis allé à l'École ce matin. Du courrier en retard, dont une lettre de Pierre Marcel. Il devrait être de ceux qu'on devrait maintenir : Légion d'honneur sur le champ de bataille, en 1914. Son père, officier, légion d'honneur également en 1870. Pour ma part, je vais tenter de le faire conserver. Son départ sera très nuisible, avec ce jeune public si particulier.

Incident assez gros à la Commission de Réforme de l'Architecture, entre Marrast et Danis. Danis est un brouillon, il n'y a pas moyen de l'empêcher de parler, et souvent sur des questions à côté de celles à l'ordre du jour. Il apporte toujours un désordre, et l'on s'éternise sur des points secondaires. Il y a toujours ainsi, dans toutes les assemblées, des bonshommes qui reviennent perpétuellement sur les points acquis, empêchant toute discussion d'avancer. Il s'agissait aujourd'hui de l'enseignement des H[au]tes Études d'Archi[tec]ture, des matières à y inclure, dont l'urbanisme. Protestation véhémente de Danis contre l'urbanisme, rubrique derrière laquelle s'abritent les ratés et les aigrefins. Contre-protestation de Marrast. Lui, c'est un esprit précis, très clair, ingénieux, étudiant bien les questions, sachant les maintenir sur leur plan d'ensemble, mais ne souffrant pas la contradiction. Le spectacle était amusant. D'un côté ce long Danis, ondulant, de l'autre le petit Marrast, sec, avec toujours au coin du bec une cigarette. Entre les deux, le gros Cam[ille] Lefebvre, genre taureau, fonçant sur les questions, élevant la voix de plus en plus, une grosse voix d'orateur bien inutile en la circonstance. Tout ça probablement pour rien car, une fois de plus, tout ça butera sur l'écueil financier.

M. Guzman disait que la situation sera très éclaircie vers le 25 de ce mois. La réélection Roosevelt fait grosse sensation. Je ne crois pas qu'elle permette de conclure à un changement dans l'attitude américaine. Il paraît cependant que l'attaque contre la Grèce a produit là-bas une impression des plus mauvaises et de grande indignation. Il paraît d'ailleurs que les choses ne vont pas trop mal pour les Grecs… C'est la campagne Antoine - Octave qui recommence, du moins, ça se passe dans la même région. Comme les Italiens sont allés bombarder Londres, il paraît que Londres annonce un prochain bombardement de Rome.

8 nov[embre 1940]

École. Visites comme toujours.

Je me mets à fond à cet article sur Desruelles et Jean Boucher.

9 nov[embre 1940]

Visite de Pierre Imbourg. Il refait un journal, succédané de Beaux-Arts. Il m'apprend que Wildenstein faisait reparaître Beaux-Arts en zone libre, à Aix, où il s'était réfugié. Le gouvernement de Vichy l'a interdit. Wildenstein a l'intention de partir en Amérique.

Continuation de l'article Desruelles-Jean Boucher.

Imbourg voulait, pour son nouveau journal, une interview de moi. Je me suis récusé, arguant des réformes en cours et de l'impossibilité de leur donner de la publicité. Il me demande un article. Je n'ai que l'embarras du choix pour cette publication. Œuvre ? Les Nouveaux Temps? Les Arts? Il faudrait seulement qu'il soir terminé… Ce Pierre Imbourg est ce jeune homme qui, il y a quelques années, avait publié un article idiot dans Beaux-Arts sur les concours de Rome.

Dîner chez Riou. Il me paraît fatigué. Il prépare un hebdomadaire, dont le titre sera Europe ma patrie. Il dit que sous peu [3]

11 nov[embre]

Comme tous les ans, nous avons fait notre habituelle cérémonie devant le monument aux morts 1914-1918. Quelques instants avant, j'avais reçu la visite de Narbonne, Jaudon, Gaumont, qu'accompagnait Lejeune. Ils venaient me mettre en garde, m'affirmant que toute cérémonie était interdite, que j'allais au devant d'ennuis graves… Ils voulaient que je décommande! Je n'ai rien décommandé du tout. Je leur ai dit qu'ils n'avaient à s'inquiéter de rien, qu'en cas d'ennuis, j'étais seul responsable. Il n'y a eu aucun ennui. Ensuite il y a eu la messe comme tous les ans. Un peu froussards, ces messieurs.

Après-midi, au buste de Madame Schneider. Il faisait fort froid. Mais on a bien travaillé. Je n'aurai plus besoin de nombreuses séances. J'aime ces visages mobiles. Celui-ci était d'autant plus difficile que les années et peut-être surtout les soucis de ces dernières années ont laissé des traces. Inutile d'y insister. C'est le côté anecdotique du portrait. À moins qu'elles ne le soient énormément. Alors c'est le motif essentiel. Ce n'est pas le cas. Le caractère essentiel, c'est la vie et une volonté d'être aimable. Il y a aussi une réelle bonté naturelle.

Au comité des 90, où Tournaire nous lit un exposé de modifications à apporter à notre Salon annuel. Il y a de bonnes choses, qui ne sont que retour à ce qui était avant les modifications de ces dernières années, que nous allons à leur tour modifier!

Pauvre humanité! Quelle comédie!

12 [novembre 1940]

Matin, enregistrement avec Garnier, sur l'École. Et d'un petit groupe d'élèves.

Je mets aussi au point le rapport pour les grands travaux. J'espère faire réaliser le grand amphithéâtre.

Après-midi, à la Porte[4], que je reprends après un petit repos, causé tout à la fois par mon mal aux yeux et cet article sur Desruelles et Jean Boucher. J'aime écrire, mais quand j'aurai terminé ma grande tartine sur l'enseignement, je ne crois pas que j'écrirai souvent encore sur l'art. C'est une forme tout à fait inférieure de la littérature, plus inférieure encore que la pornographie. Je pense à la critique. Histoire de l'Art, c'est autre chose. Quoique, dans l'histoire, c'en soit la partie la plus facile. C'est fait d'à-peu-près, de banalités.

Maintenant, il n'y a plus rien à changer à la Porte. Dans cette dimension je ne peux guère aller plus loin. Il faut maintenant faire mouler. Je travaillerai encore jeudi, et ce sera fini. Reste à faire le tympan. Et après l'exécution en grand!

Mais je voudrais entreprendre sans tarder Bernadette, et… Prométhée

13 nov[embre 1940]

Dans la nuit, téléphone de Guérin. Il avait chez lui le commissaire de police du quartier de l'École. Il m'annonçait qu'à cause d'événements survenus le 11 nov[embre], tous les établissements d'enseignement supérieur et universités seraient fermés jusqu'à nouvel ordre. Les étudiants de province doivent retourner dans leurs familles. Ceux de Paris doivent se faire inscrire tous les jours au commissariat de leur arrondissement. Il y aurait eu des incidents graves, auprès de l'Étoile, et au Quartier Latin. Quantité de versions circulent. Dans un café, Boulev[ar]d S[ain]t-Michel, une rixe entre Français et Allemands où il y aurait eu des morts. Champs-Élysées, une manifestation, plutôt une bagarre entre Français, causée par des adhérents du Pilori. Intervention des Allemands avec leur énergie habituelle.

J'ai donc fait une tournée dans les ateliers. C'est désolant, car que vont faire tous ces jeunes gens? À propos de n'importe quel autre incident, qu'exigera-t-on d'eux?

Plusieurs professeurs sont venus me trouver. Ils se proposent de grouper un certain nombre de leurs élèves chez eux, et de les faire travailler.

Voilà qui ne va pas faciliter les choses pour la reprise des concours, etc.

Vu ce matin à l'École la petite modèle qui avait commencé à poser pour ma Bernadette. Elle est toute changée, très engraissée. Impossible de la reprendre. Il faut que j'en trouve une autre! Demain, si rien d'imprévu ne survient, je terminerai la Porte, dé-fi-ni-ti-ve-ment. Je veux dire la maquette.

Madame Hourticq à qui Lily téléphone lui dit que c'est surtout à cause de la tenue générale de la Sorbonne que cette mesure a été prise. Il paraît que lorsque des Allemands venaient à des cours, les amphithéâtres se vidaient. Et autres manifestations du même genre. Roussy est, comme nous tous, fort ennuyé.

Il paraît que les choses vont médiocrement en Grèce pour les Italiens. On dit aussi qu'ils viennent de subir un gros échec naval. Mais?

Quand finira-t-on par s'entendre? Finalement, il faudra bien déposer les armes, essayer de réparer tout ce mal. Alors pourquoi le faire? Mais les hommes [5]

14 nov[embre 1940]

Commission de la Réforme Enseignement de l'Architecture. Il s'agit maintenant à fond de l'École nationale elle-même. Ce n'est pas facile de faire autre chose que ce qui est. En fait, on cherche surtout, je parle des sages, ceux qui pensent à l'École et non à leurs intérêts (comme il semble pour Marrast, m'assure-t-on) on cherche surtout à changer le moins possible, tout en ayant l'air de changer beaucoup.

Il paraît que Roussy serait suspendu, suite des incidents de lundi. Il l'a appris par la radio.

On ne sait pas pourquoi Langevin a été arrêté. Il serait au secret absolu. N'aurait pas le droit d'écrire plus d'une lettre tous les quinze jours. Aucune autre lumière que celle du soleil.

15 [novembre 1940]

Carcopino est nommé recteur en remplacement de Roussy. Roussy, me dit-on, laissait trop ses étudiants manifester lorsque des étudiants allemands venaient suivre des cours en Sorbonne. Beaucoup quittaient les amphithéâtres. On lui reproche de n'avoir pas maintenu suffisamment la discipline.

Enfin j'ai rendez-vous pour demain aux Finances, avec Rabaud et Deshairs, pour notre affaire d'autonomie.

Visites de quelques élèves, dont le jeune Porte, si sympathique.

Déjeuner du Dernier-Quart.

Poutas me dit que les conditions territoriales ne seraient pas trop graves : l'Alsace-Lorraine, pour l'Italie une partie de la Tunisie, un condominium à trois pour l'exploitation des colonies… Mais des conditions économiques très rudes. Peut-être il y a-t-il là une certaine sagesse… Quelle triste fin pour un grand pays! Mais un grand pays ne finit jamais. La revanche viendra!

Tréber me dit que le gouvernement rentrerait assez prochainement à Versailles. Route libre entre Versailles et Paris où seraient les services, Versailles recevrait les ministres. Un couloir relierait Versailles à la zone libre par Moulins. En échange, toujours des conditions économiques.

Séance avec Mme Schn[eider]. Ce buste vient de mieux en mieux. Elle semble contente. Il sera fini bientôt.

R. Moulin disait que les Italiens ont certainement subi deux très importants échecs ces jours derniers, en Grèce-Albanie, et à Tarente où l'aviation anglaise aurait détruit de très importantes unités dont 3 de leurs 6 plus gros cuirassés.

16 [novembre 1940]

Rendez-vous aux Finances, chez un M. Gache, second de Jardel, le directeur du budget. Nous étions tous les trois, Rabaud, Deshairs et moi. Je crois que nous avons eu gain de cause. M. Gache nous a promis d'être notre avocat. Le délicat de la situation est que la tendance actuelle est de centraliser tous les budgets, et que ce que nous demandons va évidemment en sens contraire. Ce point de vue est stupide. Il faudrait au contraire décentraliser, laisser une grande liberté aux chefs d'établissement, avec une responsabilité réelle. Nous sommes partis pleins d'espoir. Si on nous rend notre autonomie, ce sera un nouveau gros point de gagné.

Rentré à l'École où je mets au point le programme des grands travaux, avec ce grand amphithéâtre sous la Melpomène, ce qui dégagerait le bâtiment des loges.

À l'Institut, nous apprenons la mort d'Umbdenstock. Ça me fait de la peine, malgré son imbécillité de ces derniers temps à mon égard. Mais son retournement après ma réaction m'a prouvé qu'il était un homme sincère. Nous voilà, à l'Académie, avec six vacances! Nous étions aujourd'hui 14 en séance. Comment procéder à des élections dans ces conditions? On continue à commenter les incidents du 11, et à répéter des bruits plus ou moins vrais. On nous parlait à l'Institut de 10 à 12 tués, de 200 types arrêtés, dont plusieurs ont disparu sans que personne sache ce qu'ils sont devenus. Tout ça est faux. Nous étions en fin de journée chez Roussy, où l'on est renseigné. Il n'y a eu que des blessés aux jambes. Les Allemands ont tiré sur ces bandes de petits imbéciles, et paraît-il en visant au sol. Il n'y a rien à leur reprocher. On ne compte pas plus d'une douzaine de blessés. Une quarantaine d'arrestations, et l'on sait où sont les incarcérés. La révocation de Roussy vient directement de Vichy. Il y a à l'Éducation un homme fort intelligent, mais très partisan, qui s'appelle Chevalier, qui a une grosse influence sur le maréchal qu'il accompagnait en Espagne. Il paraîtrait que c'est lui qui a obtenu la "peau" de Roussy. Grosse émotion dans le monde des étudiants, surtout dans la médecine. Le danger, tout de même, d'un gouvernement sans contrepoids, ni légal, ni d'opinion publique, est grand; car quelle vertu il faut, quelle grandeur de caractère même pour résister à l'appel de la passion, à celui même de la simple amitié, voire de la camaraderie. Dans le cas présent, si responsable il y a de ce bruit dans la rue, ce n'est pas le recteur qui l'est le plus.

Il paraît que le général Weygand n'a pas voulu rester à Vichy. Il aurait dit à l'un des principaux de l'entourage du maréchal :

— Demander l'armistice, il le fallait. Mais vous voir vous vautrer ainsi dans la défaite, je ne peux le supporter.

Quant à ce qui se passe, on ne sait rien. J'ai l'impression que les opérations anglaises d'aviation, en Allemagne, sont faites avec des escadrilles peu importantes, donc les résultats ne peuvent être que correspondants. Tandis que les difficultés des communications entre l'Angleterre et l'Amérique ne peuvent que devenir de plus en plus considérables. L'Allemagne ne peut plus être bloquée. Il n'est pas possible non plus de diminuer sensiblement sa fabrication. Alors? La sottise de cette guerre apparaît de plus en plus. Y persévérer n'en est-ce pas une autre? D'autant plus que quelle que soit l'issue, la seule certitude que l'on ait, c'est la misère.

18 [novembre 1940]

Hier, travaillé à l'article sur Desruelles et Jean Boucher. C'est décidément embêtant, d'écrire sur l'art, c'est dire d'essayer d'en formuler une théorie. Mais c'est amusant d'écrire l'histoire de moments, comme cette fin du XIXe et le début du XXe qui va brusquement passer du réalisme à l'irréalisme, car le surréalisme c'est en fait de l'irréalisme. La fin des fins de la Porte[6] est un peu en suspens.

Aujourd'hui, à l'École, le matin, où la fermeture complique bien des choses, et ne permet même pas de me reposer un peu, [ce] dont j'ai grand besoin. Ce mal aux paupières traînaille, signe de fatigue générale.

Après-midi, posé un peu pour Narbonne. Le fond est pas mal, mais moi, il n'y est pas. Ça pose.

À 5 heures, chez Hautecœur, surmené aussi. Nous parlons de choses et autres en vitesse, nominations, autonomie. Il me dit qu'une loi vient d'être promulguée sur les limites d'âge : 65 ans. Il paraît que Carcopino proteste. Moi aussi, pas tant pour moi-même (après tout je redeviendrai libre, je pourrai travailler et me reposer un peu) que pour certains que pareille mesure va mettre dans une réelle misère. Et puis ça va être excessivement nuisible à l'enseignement. C'est autour de la soixantaine qu'on a expérience et autorité. En tout cas, c'est le moment où on en a le plus, et aussi le plus d'audace, pas celle de l'ignorance.

19 [novembre 1940]

Jury d'architecture où nous étudions la situation créée par la fermeture malheureuse de l'École. Je parle avec Leconte de sa candidature. Je lui dis ce que j'en sais, que Nicod sera probablement nommé, mais qu'il pourrait être nommé à la théorie.

Assemblée générale de cette Fédération des Sociétés d'artistes. C'est une singulière combinaison. Ça ne diminuera en rien le nombre des Salons, ce qui déjà est regrettable! De plus ça prévoit l'admission de Salons nouveaux! Mais j'y vois une combinaison de bureaux, de présidence, vice-présidences, cotisations, etc., pour diminuer l'importance de tel groupe en faveur de tel autre. En somme, ça a l'air d'unir les artistes dans une œuvre commune. Ça sera une guerre en dessous. Peut-être même faut-il voir plus loin, la question des représentants à la fameuse chambre des corporations? Ça sera amusant à suivre. Je m'en vais avec Guirand de Scévola et Poughéon. Guirand nous raconte, lui aussi, ses prouesses de fuite. Poughéon me dit qu'il n'a pas de bons renseignements sur la situation en Angleterre. Le drame vient de la difficulté grandissante du ravitaillement.

20 [novembre 1940]

Séance des professeurs de peinture et sculpture. On tâche de pallier, dans la mesure du possible et sans rien faire d'irrégulier, les conséquences de cette fermeture. J'écris à Carcopino pour voir si on ne pourrait pas obtenir pour les b[eau]x-arts la réouverture, car pas un seul de nos élèves n'a participé. Après nous parlons de l'École de manière générale, des projets de réforme, de l'autonomie. Alors, naturellement, Bouchard trouve à critiquer même les économies qu'on avait faites… Il était là, renfrogné, défendant ses petites combinaisons sous des points de vue d'apparence inoffensives, même pas, comme son idée pour les jurys… Mais tout ça n'est guère intéressant. N'empêche que des hommes comme lui ont grandement contribué à déprécier les jurys (Bigot en arch[itecture] et Sabatté en peinture).

Repris complètement le motif "la Mort"[7]. Bien mieux ainsi.

Buste de Mme Sch[neider]. Elle est partie enchantée. Et je crois que c'est bien, sans concession dans le mauvais sens.

21 [novembre 1940]

Desvallières a été nommé président de cette Fédération.

— Quand je vois la peinture de Desvallières, me disait mon voisin avant-hier, ça me fait détester la religion.

Commission de Réforme de l'architecture : École des beaux-arts. Ça a très bien marché. Nous avançons.

Il paraît qu'une nouvelle loi est sortie concernant les limites d'âge, toutes ramenées à 65 ans. Je serais donc à la retraite, sans retraite, mais il paraît qu'en même temps on a téléphoné de Vichy pour me charger de l'intérim de l'École des arts décoratifs ;[8] Tout ça sera réglé ces jours-ci à Vichy par Hautecœur.

Il paraît aussi qu'un règlement organise pour les administrations la séance unique, commençant à 10 heures, allant jusqu'à 17 heures, avec une demi-heure pour les repas… Avec une École comme la mienne, avec les concours, les cours, les séances d'atelier, je ne vois pas ce que ça donnera.

Lily a rencontré aujourd'hui L. L. que nous avons connu à Rome. Il lui disait que si en sept[embre] la France avait été énergique, la position de l'Italie aurait complètement changé. Pour l'instant, il paraît certain qu'en Grèce ça ne va pas du tout comme on espérait. Malgré les apparences, la partie n'est pas tellement courue. Heureusement, dans notre marasme, que nous avons la radio de Londres.

22 [novembre 1940]

Visite de Courtois qui finalement se récuse pour le poste de Grenoble.

Chez Siméon où nous constituons les deux commissions pour désigner les professeurs en remplacement de Bigot et Rapin. À propos de ma mise à la retraite, je m'aperçois que Siméon caresse au fond de lui le désir de se faire nommer à cette succession!… Il me dit qu'on lui en a parlé? Qui?

— Je ne ferai pas acte de candidature, me dit-il, mais si on me le propose, j'accepterai.

Ce bureaucrate! Quelle opérette que la vie. Sa jaquette, son gilet chamois, son pli de pantalon!

À déjeuner Mme Maleterre-Sellier et son mari, toujours la même femme courageuse et un peu snob. Je vais essayer de lui faire acheter de la peinture à de nos jeunes. Mme Mal[eterre] nous disait que le Maréchal est assez fatigué. Au Conseil des ministres, au bout d'une dizaine de minutes il cesse d'écouter; son esprit n'a plus assez de force d'attention suivie.

Je ne sais plus qui me disait encore aujourd'hui qu'en Grèce les difficultés rencontrées sont grandes, par les Italiens. Quel dommage de vouloir toujours tout régler par la force! Dans quel état sera cette malheureuse Europe, vainqueurs et vaincus, quand ces massacres seront finis.

23 [novembre 1940]

Chez Carcopino. Très cordial et très intelligent. Pour la réouverture de mon École, il me conseille de voir le comte Metternich, en me faisant présenter à lui par Hautecœur (J'ai téléphoné toute la journée rue de Valois; impossible de joindre Hautecœur qui était aux Finances pour son budget. Je tâcherai de joindre ce haut personnage par Jaujard). Carcopino me parle de Ibert. Il n'a nullement passé en Conseil de guerre. Il a été démobilisé très régulièrement. Il a été frappé pour avoir perdu tout contact avec le gouvernement et les pensionnaires. Il a été seulement suspendu, et non révoqué, pour lui tenir compte du rang qu'il avait su maintenir à la France à Rome, pendant la longue période sans ambassadeur. C'est à la Villa qu'allait tout le prestige, beaucoup plus qu'au personnel du Farnèse. Carcopino me dit que les difficultés sont grandes pour le retour du gouvernement. À cause du Corps diplomatique. Les autorités d'occ[upation] craignent l'espionnage par le truchement des immunités diplomatiques.

À l'Institut, Büsser me parle avec beaucoup d'intérêt de la symphonie de Marcel[9]. Très musicale, gros effort, progrès, beaucoup de personnalité. Il lui a demandé de la lui rapporter et il veut en examiner l'orchestration.

L'architecte Cordonnier est mort. Leriche est très malade.

Hourticq me dit que Hautecœur ne défend pas du tout les intérêts de l'Académie à Vichy. Tous les directeurs des B[eau]x-A[rt]s sont ainsi. Très jaloux de leur autorité, l'Académie les gêne quand elle veut en prendre.

24 [novembre 1940]

Ladislas me disait hier soir que Gosset lui a fait lire le texte d'un discours prononcé à Berlin par Hitler à ses généraux, où il leur recommande de ménager les Français dans les régions occupées, pour obtenir leur amitié. Ce discours est, paraît-il de forme et d'esprit très élevés? Mais on n'en a rien su officiellement ici. Et malheureusement, les difficultés de plus en plus grandes de ravitaillement, les déportations et expulsions dont on parle dans les régions de l'est, sont tellement en contradiction que…

Il paraît certain que la défaite italienne est très importante. Il paraît que la radio allemande en parle sans ménagement. Mais quand je vois des Français se moquer, je ne comprends pas, après le malheur qui nous est arrivé, autrement grand et peu glorieux. Ces dernières années, l'Italie, victorieuse de 1918, a été aussi bête que nous, victorieux aussi en 1918. Remettre ainsi tout en question, livrer au sort des armes tout ce qu'on avait acquis, faire tuer encore, et encore, et encore, c'est bête au-delà de tout. Le seul pays excusable d'avoir envisagé la guerre, après tout, c'est l'Allemagne. Car si, comme il est, je crois, trop certain, l'Allemagne a été aussi misérable, démunie, rationnée que nous le sommes, son exaspération se comprend et sa volonté d'en sortir n'importe comment, ou bien d'entraîner le monde entier, jugé par elle responsable de sa détresse, dans la même ruine. Et nous, et l'Angleterre, avons été stupides au-delà de tout, de n'avoir pas été plus humains. Je dis nous, parce que tous les Français sont solidaires; mais certes, si j'avais eu la moindre parcelle d'action, ce n'est pas vers la solution de force que j'aurais poussé. L'erreur initiale a été de discréditer, à peine énoncées, les propositions Wilson. Puis, ayant créé la Société des Nations, de ne pas l'avoir consolidée moralement. Puis de n'avoir jamais institué une révision. Les mauvais génies de la France, ce sont Clemenceau, Poincaré et tutti quanti. Recommencer ça! Comment a-t-on pu!

Visite Hourticq, Madeleine Picard, Baudry. La maquette de la Porte[10] a beaucoup de succès. Elle est finie. Maintenant le tympan.

Nous parlons de la situation passée. La violence de langage, les menaces, les violations de parole d'Hitler ont tout empêché. Sans doute sommes-nous responsables. Mais ces deux dictateurs, toujours l'injure à la bouche, à la gueule, le sont encore plus.

26 [novembre 1940]

Visite Madeline et Debat-Ponsan. Ils sont contents. Cependant Debat-Ponsan, toujours aussi têtu pour son point de vue de déplacer les motifs centraux et les mettre à la zone supérieure. Ça abîmerait tout. Les architectes, de manière générale, sont sans aucune sensibilité. Ils sacrifient tout à des lignes abstraites, en somme. Mais Debat ne symbolise pas tous les architectes. Il ne faut oublier qu'il a demandé à Zadkine! de décorer un bâtiment des Postes qu'il élève en ce moment! Ça suffit pour juger un bonhomme. Je ne changerai rien, évidemment. Mais que c'est agaçant, quand on a bien médité, longuement travaillé, de voir un monsieur quelconque vous demander de tout chambouler.

Madeline me dit que G[ustave] Roussy se serait ému de la visite que j'ai faite au nouveau doyen de la Fac[ulté] de m[édecine], quand j'ai rencontré le Dr Tiffeneau devant la Faculté. J'en suis très étonné et désolé. Je mets cette émotion sur le compte de sa rancœur pour son départ tellement injustifié. J'explique à Madeline le caractère tout à fait fortuit de cette visite, et que le Dr. Beaudoin, loin de parler mal de Roussy, m'a au contraire dit qu'il lui demanderait de continuer à s'occuper de la nouvelle Faculté. C'est d'autant plus singulier que le Dr Beaudoin succède au Dr Tiffeneau qui, lui, succédait à R[oussy]. Ma visite, même si elle avait [été] prévue, était tout à fait normale.

27 [novembre 1940]

À l'École, Lemagny me raconte qu'à q[uel[q]ues élèves de l'École groupés au Trocadéro dans les salles du Moyen Âge pour y dessiner, on est venu demander si c'était une École reconstituée…? J'avais raison de leur prêcher la plus grande prudence, ne pas risquer, en resquillant, de prolonger cette suspension malheureuse.

Je vois Jaujard à ce propos.

— Rien à faire, me dit-il, je n'ai même pas pu obtenir la réouverture de l'École du Louvre, fréquentée par quelques jeunes filles snobs en mal de diplômes et par quelques vieux messieurs!

Joffre aussi vient me voir, ardent, volontaire et plein d'appétit.

L'après-midi je vais voir ses bas-reliefs de la l'É[cole] de m[édecine]. Ça va. Ceux qui, jusqu'à présent, se sont les moins appliqués sont q[uel]q[ue]s anciens, dont malheureusement Gaumont. Je ne sais pas s'il les aura repris, ses bas-reliefs, tous les quatre pareils. Brasseur aussi a de bonnes esquisses, un peu trop négligées de rendu, mais s'il se donne la peine de les exécuter bien, [elles] donneront de bons morceaux.

Le soir à l'Opéra. Soirée de Ballets. Copélia. Entre deux Rondes. Daphnis et Chloé. Devant un parterre d'uniformes verts. Succès pour tout le spectacle. Le décor de Nadine[11] est le seul applaudi. Comme ce Lifar est maniéré. Il est beau. Il arrive à s'abîmer. Il atteint même à un complet ridicule. Genre bien difficile que le ballet. D'abord, quoi qu'on tente, les moyens d'expression de la danse, du danseur et de la danseuse, sont fort limités. C'est pour vouloir faire dire à la danse plus qu'elle ne peut que Serge Lifar tombe dans la manière et le ridicule. Mais j'admire sans réserve le talent d'un danseur ou d'une danseuse. La danse est réellement une forme de l'art, comme d'ailleurs tout ce qui est ordonné et demande un effort. L'acrobatie elle-même est œuvre d'art. Un bel acrobate, maître de ses muscles, vainqueur du poids de son corps, fait œuvre d'artiste — dans un bon sens du terme — plus même qu'un barbouilleur bâclant sa pochade.

28 [novembre 1940]

On avance à la Commission de l'architecture, malgré des discussions un peu byzantines sur des mots. Par exemple : faut-il dire "art urbain" ou "urbanisme"?… Ça a duré vingt minutes, entre Danis et Marrast.

Je me suis mis au tympan : Asklépios; Chiron et Apollon[12].

29 [novembre 1940]

Guérin, de retour, me raconte son vol. Dans une presse, à la gare de Marseille, un type affectant de tenir élevée une serviette de cuir, la maintenait contre le haut de la poitrine de Guérin et pendant ce temps fouillait dans ses poches de veston. On l'a parqué à Moulins avec deux ou trois autres Français insuffisamment en règle, avec soldat à baïonnette, puis on l'a refoulé à Lyon.

Classement officieux des candidats aux postes de professeur d'architecture, théorie et composition décorative : Nicod, Tournon. Très bien. Hardy pour succéder à Rapin. Moins bien. Voilà deux professeurs nommés uniquement à cause de leur amitié avec Hautecœur. Je n'aime pas ce système. On n'a pas pu se renseigner (puisqu'il n'y a plus de déclaration officielle de vacance) sur les qualités de chacun. Ni Lejeune ni Hardy n'apporteront grand chose. On les a nommés pour eux, pas pour les élèves. En architecture c'est bien.

30 [novembre 1940]

Déjeuner avec les Verne. Chiappe, se rendant en Indochine, aurait été attaqué en Méditerranée, avion en flammes, disparu. Aussi, le bombardement de Marseille aurait effectivement eu lieu.

Séance, triste séance annuelle de l'Académie des B[eau]x-A[rts]. Un petit concert de musique assez fade, sauf Dutilleux, et un ancien nommé Guirand. Discours [de] Desvallières, prononcé à sa manière bredouillante, et de plus en plus sermon de curé. Quand il a eu fini, j'avais envie d'ajouter "Ainsi soit-il. Amen". Je ne vois pas la religion sous cet aspect puéril.

 

[1]    “Supérieur », raturé.

[2]    Nouvelle faculté de médecine.

[3]    . Phrase laissée en suspens.

[4]    Nouvelle Faculté de médecine.

[5]    . Phrase laissée en suspens.

[6]    Nouvelle Faculté de médecine.

[7]    Nouvelle Faculté de médecine.

[8]    « Avec les Beaux-Arts ! », barré.

[9]    Marcel Landowski.

[10]  Nouvelle Faculté de médecine.

[11]  Nadine Landowski-Chabannes.

[12]  Nouvelle Faculté de médecine.