Novembre-1956

 

1 novembre [1956]

Toujours pour le livre Flammarion, je relis Théories de M[auri]ce Denis. C'est un homme vraiment intelligent. Ce livre a été fait au cours de nombreuses années. Il a réuni des morceaux faits exprès et des articles de revue ou des articles sur les Salons. C'est là qu'il émet la formule ridicule sur le "tableau surface plane, etc.", qui, prise au pied de la lettre par les suiveurs, les snobs et les idiots, a ouvert la voie au cubisme, au surréalisme jusqu'à l'art abstrait. C'est vrai que tout est contenu dans une palette et sa définition n'est pas autre chose que celle d'une palette. En faire un des fondements de la philosophie de la peinture!

Désespéré de l'attitude de la France en Algérie et aussi dans l'aff[aire] du canal de Suez. La France devait prendre les choses autrement. Il nous manque un Hugo ou un Jaurès, un Hugo surtout. Mauriac, malgré son talent et son courage, n'a pas une audience suffisante à cause de sa bondieuserie. Mendès non plus, malgré aussi son talent et son courage, plus grand que celui de Mauriac car il risque plus.

2 nov[embre 1956]

On croyait les Russes hors de Hongrie. Ils y reviennent et c'est la terreur. À l'ONU on a blâmé l'Angleterre, la France et Israël. Les Égyptiens, cependant, malgré les rodomontades de Nasser semblent subir, par Israël, une sérieuse défaite. Ce petit pays s'enfonce sérieusement dans le Sinaï. Ils ont même libéré le golfe d'Akaba. Mais est-ce viable cette opération, diplomatiquement pas préparée du tout. Elle apparaît presque comme un bon tour joué à toutes les puissances. La Russie, l'Amérique manifestent simultanément, sinon collectivement, contre les Franco-Anglo-Israéliens.

Quant à la Hongrie, les Russes y rétablissent, à leur manière, leurs bases un moment abandonnées.

Travaillé à la Fête à la villa d'Este. Difficile, très, mais passionnant.

3 nov[embre 1956]

Lecture Maurice Denis. Les articles de la fin contredisent les débuts, notamment la fameuse définition du tableau-palette!

Fête à la villa d'Este. Le groupe des spectateurs s'arrange (côté du petit orchestre).

Angoisse et inquiétude sur ce qui se passe sur le canal. Les Anglo-Français semblent hésiter à débarquer. Les pipe-lines aboutissant à la Méditerranée sont détruits, sabotés. A-t-on pris les précautions? En apparence, à première vue, les États arabes avec leur richesse pétrolière peuvent nuire davantage à notre économie, que nous à la leur. Affaire de plus en plus bêtement menée. L'éternel thème de l'anangké! On (nous) a raison et on se conduit de manière à avoir tort (nous).

4 nov[embre 1956]

Visite du jeune Marcel Tréboit. Il part pour un peloton d'élèves officiers (aspirants). Charmant garçon. Il mûrit. Ces mois de service lui ont beaucoup appris de la vie. Pourvu qu'on ne le fasse pas tuer en Algérie, dans quelques mois! C'est une valeur.

Le pétrole, par la Méditerranée, est tari. Celui du fond du golfe persique peut venir, mais par le tour de l'Afrique. Quelle sottise!

Faisant ma promenade quotidienne, ou quasi quotidienne, j'aperçois Maxime Leroy. Nous l'entraînons aux serres de la Ville. Il y vient d'ailleurs, me dit-il, lui aussi souvent. La conversation sur la situation nous trouve d'accord. Il pense que France et Angleterre ont mené très mal leur affaire. Il est persuadé qu'il n'y a pas eu collusion avec les Israéliens. Puis la conversation, comme presque toujours avec Maxime, tourne sur S[ain]te-Beuve, et sur Adèle Hugo. Il ne met pas en doute que c'est Adèle qui a fait les premiers pas. Entendons-nous. S[ain]te-Beuve était depuis longtemps amoureux d'Ad[èle], qui était fort belle. Celle-ci était fatiguée de V.H[ugo]. amoureux brutal. S[ain]te-B[euve] la touchait par sa passion contenue, par ses plaintes sur sa solitude, etc., (le truc connu).

En attendant la Russie écrase la Hongrie. On s'indigne. Nos ennemis, et nous en avons plus que nous n'imaginons, assimilent l'action franco-anglaise en Égypte à celle des Russes en Hongrie. Que la Russie fasse cette assimilation, bien sûr! Mais les autres? Il est vrai que l'on se met difficilement à la place des autres. En tout cas, mille chars soviétiques balayent la Hongrie. Et les Hongrois résistent magnifiquement, étudiants et ouvriers. Les Russes hurlent au fascisme.

Travaillé à la grande esquisse de la Fête à la villa d'Este.

5 nov[embre 1956]

La serre des orchidées. Il faudrait recopier le passage de Huysmans dans À rebours. Penser que ce sont des plantes sauvages. Cette splendeur, on la trouve en haut d'arbres immenses. La voilà la beauté en soi. Ces épanouissements et ces formes étranges charment des oiseaux aussi beaux qui en sentent peut-être la beauté! Je ne crois pas que les humains soient seuls à sentir la beauté et la poésie du monde.

Je mets en perspective la Fête à la villa d'Este.

La prise de possession du canal Suez est commencée. Parachutistes. Peu de résistance, paraît-il. Mais surtout l'armée d'Israël avance d'un train du tonnerre. Dommage que politiquement cette affaire soit bien dangereusement engagée. On sait comment on commence une guerre. On ne sait pas comment on la finit. Et celle-ci, malgré les airs supérieurs pris par la France et l'Angleterre, comme super-police internationale, je ne vois pas comment ça peut s'arranger, car les Russes sont derrière tout ça. Ne pas oublier que Nasser, avant sa nationalisation du Canal de Suez, était en relations continuelles, deux fois par jour parfois, avec l'ambassade des Soviétiques. Ceux-ci cependant anéantissent la Hongrie. Et les Anglo-Français annoncent la prise de Port-Saïd.

Je lis simultanément le livre de Dorival, Les étapes de la peinture française contemporaine et les Théories de Maurice Denis. Pour Denis, c'est une relecture.

6 novembre [1956]

À l'École des B[eau]x-A[rts], les envois de Rome. Caractéristique essentielle : faiblesse extrême. Le jeune Derycke, le sculpteur dernière année, ne se doute pas de ce que c'est que de pousser une forme. Lui, comme ses camarades, travaille de chic.

En sortant, je rencontre Palewski. Il habite à côté de l'École, sur le quai. On échange quelques mots. Il me dit : c'est raté, Nasser n'a pas été renversé. Or c'était le but essentiel de l'opération.

Israël est maître à peu près de tout le Sinaï. Le tiers de l'armée égyptienne est prisonnier. Les soldats se sont à peine défendus. Nasser, incapable soldat, mais habile manœuvre, attend les forces de l'ONU. Les Russes ont proposé à Eisenhower d'intervenir conjointement. Quoique furieux contre nous, Eisenhower a refusé brutalement.

7 nov[embre 1956]

Théories de Maurice Denis. Que de paradoxes, de contradictions, et sa fameuse définition du tableau : surface plane, etc. À quelles imbécillités plastiques a conduit bien des artistes d'avoir pris au sérieux pareille sottise!

Visite de Madame Bourgès-Maunoury. Elle est très satisfaite. Nous n'osons pas lui dire trop notre inquiétude et ce que nous pensons de la moralité de l'entreprise. Elle nous laisse entendre que l'habile manœuvre israélienne dans le Sinaï a été conseillée par son fils. La France aimerait que le Sinaï soit aux Israéliens. L'Angleterre ne le veut pas. L'Angleterre a toujours été hostile à ce petit peuple si courageux. À cause de l'Irak, croit-on, France et Angleterre a donné ordre à Israël de s'arrêter à une quinzaine de kilomètres du canal. Ils ont accepté. Nasser plastronne. Mais à Port-Saïd, il semble qu'une résistance de la dernière heure s'est organisée. Le commandement égyptien est revenu sur sa reddition. Derrière, on voit l'ombre menaçante de la Russie.

8 novembre [1956]

Beaucoup de choses excellentes dans Théories de Maurice Denis.

Retourné aux serres, dans celle des orchidées. Magnificence.

9 novembre [1956]

Repris lecture de Dorival. Ce serin justifie l'art abstrait par les progrès de la photographie. Voilà encore un sophisme à détruire. Au contraire la photographie est et ne sera jamais qu'un document mécanique. Jamais ne concurrencera un bon tableau. Car un beau tableau réaliste portera la marque de l'homme qui l'a fait. Qu'est-ce que la photographie a à voir avec la Barque du Dante ou la Ronde de Nuit, ou le Jugement dernier, etc. C'est trop bête. Pourquoi? Parce que ce petit monsieur vit trop dans les milieux dits d'avant-garde où trois pommes et une guitare suffisent à l'inspiration de tous ces impuissants, peintres et critiques.

Rédaction du texte sur Rodin pour la Radio.

10 nov[embre 1956]

Le cirque chinois, à l'Olympia. Rien que des acrobates. Tous très jeunes. Étonnamment musclés. J'admire surtout une jeune fille aux jambes puissantes et très harmonieuses. Les femmes musclées n'ont jamais de ces excès musculaires qui abîment parfois les formes des athlètes masculins. Il y eut donc de remarquables exercices de main à main, des jongleurs avec de lourdes potiches, un prestidigitateur faisant surgir, on ne sait comment, des aquariums à poissons rouges, une petite équilibriste d'une souplesse et d'une force stupéfiantes, etc. J'aime les acrobates, parce que d'abord ils sont beaux, parce que pour arriver à ce qu'ils font, il faut une volonté, un courage, une discipline auxquels on peut comparer, toutes proportions gardées, les qualités des virtuoses en musique. Sans doute fait-on trop de succès aux virtuoses. Mais leur rôle est essentiel. En sport, c'est vraiment splendide de voir ces hommes et ces femmes pour lesquels le poids du corps semble aboli. Les bras et les jambes sont les maîtres de la masse inerte des viscères enfermés dans l'usine chimique du torse. Dans mon fameux livre (?) j'écrirai une réhabilitation du virtuose, complément absolu de l'artiste créateur.

Texte Rodin pour la Radio.

11 nov[embre 1956]

Courte promenade avec Lily[1] pour aller voir l'emplacement suggéré par le Dr Bezançon pour le haut-relief[2] venant de chez Ladis. Son idée est très heureuse. Angle du b[oulevar]d Jean-Jaurès, plutôt son aboutissement sur la grande place d'arrivée à Boulogne, à la sortie du bois.

Travaillé à Fête à la villa d'Este.

Puis chez mon pauvre Marcel[3], bien malade toujours. On parle de l'affaire Suez. Avec beaucoup, il trouve très bien l'action franco-anglaise. "On a reçu assez de coups de pieds dans le derrière"… Qu'ils sont sots. La France et l'Angleterre, fondatrices de l'ONU, seule autorité morale assez moralement forte pour empêcher les guerres, ne devraient sous aucun prétexte prendre l'initiative d'en violer les lois essentielles. Faute énorme. En ayant raison sur le fond (car il est évident qu'une voie de navigation aussi essentielle internationalement ne peut par être à la merci d'un seul État, par suite de sa situation géographique), on s'est mis dans son tort. Israël est seul dont l'attaque est justifiable. Car aussi bien les Égyptiens que les Syriens ne cessaient de faire des incursions de commandos. Angleterre et France n'auraient pas dû bouger, laisser faire Israël, rester à Chypre pour intervenir au bout de quelque temps, en accord avec l'ONU et surtout avec l'Amérique. Mais pas par les armes, surtout. Leur autorité morale aurait suffi, et leur accord aurait été alors suffisamment menaçant. Mais Anangké! Comment va-t-on en sortir.

Texte Rodin-Radio.

12 nov[embre 1956]

L'Égypte fait savoir qu'elle accepterait l'arrivée le long du canal de Suez d'une force armée de l'ONU. Difficile à improviser cette force. Car telle qu'elle était conçue, c'était pour faire face à l'Allemagne et à la Russie. Celle-ci d'ailleurs enverrait en ce moment armes et munitions en Égypte et en Syrie. Je suis très, très inquiet.

13 nov[embre 1956]

À déjeuner, Maxime Leroy et Jeanne Daniels. Curieux. Ils sont, eux aussi, partisans de la politique Guy Mollet-Lacoste. Ils glissent sur le manquement aux engagements pris. Qui est le prétexte spectaculaire à la levée des boucliers de tout le monde arabo-asiatique et russo-satellite contre l'occident européen. L'Amérique se range, à contre cœur, dans notre camp. Eisenhower aurait été ulcéré de cette mise au pied du mur, de l'action si grave entreprise sans avoir son accord, ou tout au moins son avis. Ce manque de confiance l'a outragé! Ne se rendaient-ils pas compte, ces types qui nous gouvernent, comme Eden, que derrière Nasser il y a la bande des gangsters russes. Nasser n'est qu'un pion. Et les Russes sont de très forts joueurs d'échecs! Ces imbéciles sont tombés dans le piège.

Visite de Renimel, avec un jeune américain, acheteur éventuel, très éventuel de l'Héraklés et la Biche. Je m'attendais à voir arriver un de ces Américains somptueux. Celui-ci m'a l'air d'un autostopiste plutôt que d'un acheteur de sculpture. C'est un grand monsieur fadasse, à cheveux plats, roux de visage, même des yeux.

13 nov[embre 1956]

Chez [la] duchesse de la Rochefoucault après l'Institut. Là-bas, rien de bien intéressant. Depuis l'aff[aire] des membres libres, je n'ai plus le même plaisir à m'y trouver. Avec leur vanité, ces gens ont tout gâché. Je n'ai plus guère d'estime pour eux. Je n'aime pas les gens qui manquent à leurs engagements. Enfin!

Chez Edmée de la Rochefoucauld, peu de monde quand j'arrive. Dans un petit groupe, Madame Chaponska disait que l'état économique de la Russie était très mauvais. Qu'elle savait aussi que les États satellites s'agitaient : Hongrie, Pologne. Moi, je ne considère pas ça comme fameux. Que même en Russie, il y avait des soulèvements spasmodiques. Les États totalitaires dans cette situation cherchent à se sauver par la guerre extérieure et l'appel au nationalisme. Jules Romain, avec qui je bavarde un moment, comme je lui disais mon inquiétude me dit :

— Pas de danger de guerre. Je sais que les Américains ont organisé une sorte de pont aérien par avion à réaction et qui tournent en quelque sorte indéfiniment sur la Méditerranée et l'Europe occidentale. À la première tentation d'attaque, la Russie sera anéantie par les bombes atomiques… Les menaces du général américain de l'alliance atlantique ne sont pas vaines.

15 [novembre 1956]

Cependant je continue à composer Fête à la villa d'Este. Cependant aussi se tient une conférence arabo-égyptienne où ne règne pas l'accord, mais où cependant tout le monde semble d'accord pour éviter l'arrivée des "volontaires" russes, pour appliquer des sanctions économiques à l'Ouest européen. Suppression de l'envoi de pétrole. Autre intelligente conséquence de la combinaison Eden-Mollet. Bouchage pour plusieurs mois du canal de Suez. Privation de pétrole. Contestation [ ?] de Nasser. C'est du beau travail.

16 nov[embre 1956]

Je lis toujours le long livre de Dorival. Bla-bla-bla! Quel petit crétin que ce normalien. Comme il s'admire lui-même. C'est toujours le même boniment que j'avais entendu à Anvers. Le second de Cassou aussi absurde que son patron. Mais quel mal ils font!

Les Égyptiens coulent des bateaux de ciment dans le canal. Ils coupent les conduites d'eau qui alimentent Port-Saïd. Nasser a prouvé qu'il n'était pas un bon soldat. Il prouve qu'il est très fort pour détruire. Nasser le destructeur, tel est le nom qu'il devrait porter dans l'histoire. Ce surnom conviendrait aussi à Guy Mollet et à ses Pineau et Lacoste qui ont détruit la renommée française en Orient où la France, jusqu'à ces mois derniers, avait un si grand prestige.

17 nov[embre 1956]

Il parait qu'à une réception au Kremlin, où tous les ambassadeurs étrangers étaient réunis, Khrouchtchev a violemment injurié la France, l'Angleterre et le pauvre petit Israël. Il nous a traités de colonialistes, impérialistes, assaisonnés d'épithètes à leur manière. Les ambassadeurs sont partis en claquant les portes. Voilà ce que c'est que d'avoir déclenché une entreprise aussi sotte et imprudente.

18 nov[embre 1956]

Fini le troisième et dernier volume de Éloge de la peinture contemporaine, de Dorival. Oui c'est un petit crétin, malgré sa culture et ses fiches. Ces très gros bouquins où tout est salade, où Poussin, Corot, Delacroix sont mis sur le même plan que Cézanne, Chagall ou Salvador Dali, aboutissent à l'imbécile conclusion que la peinture d'aujourd'hui joue le rôle courageux de primitivisme de l'art superréaliste et anhumaniste de l'avenir… Au fond, tout ça va avec la confusion politique. Peut-être ces critiques d'art sont-ils sincères, ou à peu près, quoiqu'ils clignent de l'œil comme dit Cassou, sincères dans la même démence qui inspira Mollet et Eden pour se lancer dans l'aventure terrible où nous sommes. Quelle tentation pour la Russie. Trouvera-t-elle jamais une situation aussi favorable sur l'échiquier mondial. Toutes les positions clefs géographiques sont à eux. Plus de canal de Suez. Toute l'Afrique du Nord en ébullition, qui fut pendant les deux dernières guerres notre puissante ligne de repli, aujourd'hui inutilisable. Notre armée là-bas. Celle de l'Angleterre en meilleure posture, mais qu'est-elle devant les millions et millions de russo-chinois-arabes qu'on peut déverser sur nous. Moralement nous apparaissons comme des ogres colonialistes, tandis qu'eux se donnent comme les défenseurs des peuples opprimés. Cependant s'acheminent vers la Sibérie des wagons remplis de Hongrois enchaînés où ils se retrouvent dans les mines de sel, les carrières de tourbe, etc., des milliers d'êtres faméliques de tous les pays du monde. Quel drame à la mesure de l'ère atomique. Est-ce une belle mesure!

19 nov[embre 1956]

La voiture de la Radio venue ce matin, avec Chanlaine. Ça a bien marché!

21 nov[embre 1956]

On a voté à l'Institut une motion pour le respect des œuvres d'art en Hongrie. On nous dit que l'Ac[adémie] des sciences morales a reçu une motion de l'Académie égyptienne protestant contre les bombardements franco-anglais qui détruisent les œuvres d'art à Port-Saïd. Ça alors, c'est savoureux. Dans quelle position stupide on a mis la France.

On nous annonce un manifeste des écrivains et artistes communistes (Picasso en tête) qui demandent la réunion d'un congrès communiste extraordinaire pour réviser la position du parti…

Cependant la Russie vient de nommer Molotov ministre de Coordination et de Surveillance de tous les ministères soviétiques. En somme le poste que voulait tenir Béria. Molotov en homme violent retourne au stalinisme, qui d'ailleurs n'avait jamais été abandonné. Par contre Eden tombe malade. Il passe "momentanément" le pouvoir à Butler.

22 nov[embre 1956]

La mise en perspective de Fête à la villa d'Este me donne du mal. J'y arrive. Mais ça m'oblige à bien des recommencements.

La situation à Suez-Port-Saïd-Asie-Mineure toujours bien grave. Pourquoi nous entêtons-nous à rester là-bas? L'affaire est foutue. Et de ses terribles conséquences, la violence de la répression hongroise en est une. Eden va s'en aller à la Jamaïque se mettre au chaud, tandis que nous allons crever de froid sans mazout. Le délégué de l'ONU, Hammarskjöld, aurait abouti à un accord avec Nasser en accordant à Nasser tout ce qu'il exigeait, c['est]-à-d[ire] le départ imm(édiat ?].

23 nov[embre 1956]

Un accord avait été conclu entre Kadar et Nagy, autorisant celui-ci à quitter l'ambassade de Yougoslavie pour rejoindre son domicile. À la sortie de l'ambassade il a été cueilli par la police russe.

Les Anglo-Français ont reçu l'ordre absolu de l'ONU de quitter Port-Saïd. Néanmoins, on s'entête à rester. Le comportement de notre gouvernement (socialiste pourtant) est incompréhensible pour moi. L'ONU, quelle magnifique sauvegarde.

Une jeune femme, actrice intermittente au Français (je la crois plutôt figurante), venue pour poser le nu de dos dans Fête à la villa d'Este. Cette composition finalement s'arrange. J'ai dit à cette jeune femme :

— Vous voilà comme Juliette Drouet. Il ne vous reste plus qu'à trouver votre Victor Hugo.

Elle ne m'a pas semblé avoir compris. Je lui ai raconté l'histoire Victor Hugo-Drouet qui l'a vivement intéressée.

24 nov[embre 1956]

Fait un dessin de l'épée pour L[ouis] Aubert, avec un musicien, les thèmes sont plus faciles.

Les choses vont de plus en plus mal en Égypte-Asie mineure. Nasser qui se prend tout (je suis persuadé que les Russes l'ont assuré de leur appui total, jusque y compris la guerre générale), vient de prendre un arrêté immédiat d'expulsion des Anglais, des Français et des juifs, et la saisie de tous leurs biens. Il y en aura pour des milliards. Ah! C’est un fameux boomerang que nous avons lancé là-bas. Invraisemblable crétinerie dont les conséquences sont encore plus catastrophiques que ce que je craignais. Et quels discours idiots fait Pineau. S'il donnait au moins les raisons profondes du manque aux engagements de l'ONU (et il y en a évidemment en profondeur). Mais il ne fallait pas s'y prendre comme on a fait. C’était une folie, une crétinerie!

25 [novembre 1956]

Je relis en ce moment la Correspondance de Flaubert. Cette intelligence, cette loyauté, cette simplicité me soulagent des tarabiscotages de Dorival sur la peinture moderne. J'ai lu consciencieusement les trois volumes! pendant lesquels il répète à peu près tout le temps la même chose. C'est un intoxiqué. Soudain, quel souffle avec Flaubert!

Je trouve ce passage dans une lettre écrite le 5 juin 1872 à G[eorges] Sand, à propos de la Tentation de s[ain]t Antoine : "la première idée m'en est venue en 1845 à Gênes, devant un tableau de Breughel". Si les artistes plastiques prennent leur inspiration et leurs sujets parfois dans des œuvres littéraires, la réciprocité existe. Le goût oriental, par exemple, qui est une des caractéristiques du romantisme littéraire, a été en grande partie donné aux hommes de lettres par les peintres orientalistes. L'influence des artistes sur les littéraires a toujours été bonne. On ne peut pas en dire autant de l'influence des lettrés sur les artistes, car ceux-là ont trop souvent cherché à diriger les peintres et les sculpteurs. Diderot le premier, puis Baudelaire, enfin Apollinaire le plus nuisible des trois. Dans mon livre (La querelle éternelle des images), je ferai une recherche aussi approfondie que possible de cette question. Avec, en toile de fond, ceux qui ont eu une influence indirecte, c['est]-à-d[ire] les philosophes et les poètes. Victor Cousin qui le premier fit une théorie, [ill.] des parties de l'œuvre plastique. C'est Victor Cousin qui, le premier, proclame l'autonomie de l'art, avec Benedetto Croce qui en fit l'essentiel dogmatique. La partie prise pour le tout. Cette étude devra être le premier motif, après le dialogue Apollodore-Hippias. Ce dialogue sera une sorte de préface à tous les problèmes qui seront énoncés de manière vivante.

26 nov[embre 1956]

Je note encore ceci dans une autre lettre de Flaubert à Georges Sand : "Je crois… que l'artiste ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que Dieu dans la nature. L'homme n'est rien. L'œuvre tout. Il me serait bien agréable de dire ce que je pense, et de soulager le sieur Flaubert par des phrases, mais quelle est l'importance du dit sieur… Je tâche de bien penser pour bien écrire" (lettre de décembre 1875). Dans une autre lettre de 1875, adressée à Georges Sand encore : "Le mot ne manque jamais quand on possède l'idée". Tout ceci, surtout la dernière phrase, contredit la théorie qu'il émettait souvent : "La forme crée l'idée". Au fond il y a là encore, même chez Flaubert, une habitude de discrimination erronée. Car forme et idée, idée et forme, sont indivisiblement liées, font une symbiose indissoluble. Si vous écrivez le mot "cheval", la forme est aussitôt évoquée. Ce point de vue est surtout littéraire.

Dans les arts plastiques, depuis que les théories d'abstraction fleurissent, le problème devient complexe d'autant plus qu'il s'y mêle des problèmes techniques plus ardus que ceux des mots et des phrases. Dans un tableau ou une sculpture, il ne suffit pas d'avoir une heureuse idée. Il est plus facile d'écrire : Cette femme était très belle, elle avait des yeux immenses où toutes les nuances du ciel se reflétaient. Ses cheveux noirs, d'un bleu sombre, faisaient penser à ceux des belles orientales à odeur de santal, etc. Mais allez peindre cela. C'est une autre affaire. Et puis on peut faire de l'abstraction en littérature (philosophie, poésie). Mallarmé a eu des réussites étonnantes : Le cygne. Il n'y a pas de réussite étonnante en peinture et en sculpture abstraites.

Politique. Les Russes font une nouvelle proposition d'une conférence de la paix. Ils acceptent le principe d'un contrôle sur 1 800 km de chaque côté du rideau de fer. C'est-à-dire que le contrôle s'exercerait en Europe jusqu'en France et s'arrêterait à l'Est à la frontière Pologne-Russie. C'est tordant. En même temps ils annoncent une nouvelle explosion atomique, dont les effets ont comblé d'horreur l'Excellence Khrouchtchev lui-même! Cependant Bourguiba et le prince Moulay Hussein sont en Amérique. Bourguiba me paraît être un des hommes les plus remarquables de l'époque. Hors classe, comparé à G[uy] Mollet, Lacoste, Pineau. Le Tunisien et le Marocain sont en Amérique pour négocier une aide économique afin de pouvoir, sur ce plan, se passer de la France. Ah! Ils ont fait du beau travail nos Machiavel entêtés.

27 novembre [1956]

Séance ce matin pour le motif La Habanera, de l'épée Louis Aubert. Une sympathique jeune femme, danseuse spécialisée dans les danses espagnoles. Elle a une expression d'un sérieux impressionnant.

Après-midi, visite d'un petit groupe de l'association "À travers Paris", constitué de l'ancien groupe de Vitta qui s'appelait alors Le génie français.

Politique. L'Égypte dément les expulsions en masse des Français, Anglais et juifs. On les pratique individuellement. Car pour le machiavélisme, à côté du type du Caire bien appuyé sur la Russie, nos petits Machiavel n'existent pas. C'était leur force véritable et leur honneur d'avoir joué le jeu idiot qu'ils ont joué, les conséquences s'en font cruellement sentir. Plus d'erreur. Les Arabes expérimentent leur puissance économique sur nous. Nasser consolidé et triomphant comme un parvenu. Le canal de Suez inutilisable pour de nombreux mois. La France isolée. Pour un succès, c'est un succès. Ah! Pauvres types!

29 nov[embre 1956]

Mon pauvre Marcel[4] fait une nouvelle crise de déglobulisation. Il a très mal.

Travail à la coquille principale de l'épée Aubert.

30 nov[embre 1956]

À déjeuner, Nelly Dumesnil. Toujours aussi sympathique. Elle est assez au courant des événements et assez renseignée sur la valeur des hommes au pouvoir. Elle dit qu'une des grosses erreurs de la Rép[ublique] IV est d'avoir amené au pouvoir des hommes qui avaient été d'excellents résistants, mais absolument ignorants, sans expérience politique, par exemple comme Pineau ou Lacoste. Dans le cas actuel ces hommes, G[uy] Mollet en tête, ne se sont pas renseignés, n'ont pas su se renseigner, ou bien n'ont pas ajouté foi à ce qui était pourtant évident, que la Russie poussait, soutenait à fond Nasser. L'échec était donc sûr. À moins de pousser jusqu'à la guerre… Et maintenant, que signifie cet entêtement à rester à Port-Saïd? Quand même quel triste ratage! Et comme l'a dit justement Mauriac, aventure qui n'avait aucun caractère fatal. Le seul pays excusable en l'affaire, le seul pays justifié est Israël. Mais il fallait que l'Amérique soit dans le coup, au lieu de la tenir à l'écart. Maintenant vient l'heure des conséquences.

 

 

[1] Amélie Landowski.

[2] Pour la chimère.

[3] Marcel Landowski.

[4] Marcel Cruppi.