Avril-1954

1 avril [1954]

L'affreuse bataille de Diên Biên Phu. Pourquoi? Qu'en espère-t-on? Qu'attend-on?

2 avril [1954]

Réception pour M. Mutter, le ministre des Anciens combattants et des pensions avec le comité du monument[1].

3 avril [1954]

La partie droite du monument me donne du mal. Au fond de moi, je n'aime pas le parti que j'ai pris. Impossibilité d'en changer. Ces messieurs du comité ne comprendraient pas. Dans les travaux commandés, on n'a pas le droit de se tromper. Ce n'est pas sur la commande qu'on peut juger un artiste, le plus généralement, mais sur les œuvres qu'il se commande à lui-même. Absurde d'avoir accepté ce travail-là. Si je dois avoir quelque gloire, un jour, ce n'est pas ce monument qui en ajoutera. Mon œuvre essentielle est faite. Je ne devrais plus rien faire d'autre maintenant, que des œuvres de petites dimensions. Tout ce que j'ai dans mes carnets.

5 avril [1954]

Marguerite Long doit aller à Moscou. Le directeur du Conservatoire a télégraphié :

— Venez. Nous vous soignerons comme un précieux bibelot.

Elle a communiqué ça aux journaux.

5 avril [1954]

Accident au groupe Troc[adéro]! La tête du cheval du goumier tombe. En tombant elle abîme le terrassier.

Fini le bibelot pour Mme Schn[eider].

Au musée Galliera, "Les peintres de leur temps" où il y a un bon ensemble de Woog. Lorsque, aujourd'hui, ouvre une exposition, quelque journaliste ou conservateur est invité à faire un discours d'ouverture. Nous en avons eu deux : Cassou et Chamson. Ils ont déclaré que c'est à eux de diriger les artistes. Vers quel but? Ce sont eux qui les ont désorientés avec l'art abstrait, cette imposture.

6 avril [1954]

Delvincourt se tue dans un accident d'auto à Grosseto. Il se rendait à Rome.

Diên Biên Phu. Le général Giap amène 20 000 hommes de renfort… Dulles menace d'intervenir. Je crois que c'est une menace théorique. On rappelle le rôle douteux de la Chine. Douteux? Quel euphémisme. En vérité, on ne sait comment se tirer de ce guêpier.

11 avril [1954]

La Comédie-Française va à Moscou, avec un programme de flatterie : Le Bourgeois gentilhomme

12 avril [1954]

Avec Paul Léon à Versailles pour la remise à A[lbert] Sarraut de son épée d'académicien. C'est Debat qui est l'organisateur de la cérémonie. L'épée a été commandée à quelque orfèvre. Elle est toute en or et du plus mauvais goût. La coquille est ornée d'une femme nue, assise sur la partie basse de l'encadrement de la coquille dont elle tient les côtés comme les cordes d'une balançoire. C'est presque une obscénité, comme on en vend en caoutchouc dans les boutiques autour du Palais Royal. Souverbie, président actuel, a fait un petit discours. Sarraut, épanoui de satisfaction, lui a répondu copieusement par un discours très soigné et plein d'idées saines. Il y avait un monde fou. C'est que Sarraut est un très chic type. Ami très fidèle. Et très courageux, comme il l'a montré en plusieurs circonstances. À un moment de sa vie, il a trop soutenu les coteries de gauche [ill.], maintenant il est débordé. Mais sa réputation d'"avancé" est établie.

La collection de Versailles est fort intéressante. Tous ces tableaux d'histoire ont été commandés par la Restauration et le Second Empire. Il y a notamment le Sacre de David que lui-même a exécuté à Bruxelles, et qu'il considérait comme meilleur que le premier qui est au Louvre. La galerie des bustes que la III° République a installée est miteuse. En faisant mon buste de Millerand qui est là, on ne m'a donné aucune directive. Tous ces bustes sont différents de taille. Cette galerie est un témoignage de l'anarchie des Beaux-arts en France. Le buste de V[incent] Auriol par Gimond met le comble. C'est une tête coupée, sans aucune recherche de composition. Comme c'est aujourd'hui la mode. En outre c'est une mauvaise étude. C'est lamentable de savoir cet homme professeur à l'École des Beaux-arts. Nous ramenons Marguerite Long chez elle.

13 avril [1954]

Je ris encore, tout seul, en pensant à l'épée offerte à Albert Sarraut. Quelle comédie que la vie!

14 avril [1954]

Énervé à la pensée de partir dimanche pour le Brusc. Je ne devrais pas quitter, tant que tout ne sera pas trouvé, même tout à fait terminé. L'importance de ce monument est énorme.

15 avril [1954]

La situation de la France est angoissante de gravité. Une partie des ministres U[nion] des R[épublicains] d’A[ction] S[ociale] menacent de démissionner. La Chambre est divisée en deux groupes à peu près égaux. Et encore une fois ce sont les extrêmes droite et gauche qui empêchent le bon sens de triompher. Car la CED[2] est la seule bonne solution au problème de la sécurité française. Évidemment se lier aux Allemands, aussi peu que ce soit, répugne. Mais les Allemands avec lesquels on traite aujourd'hui ne sont plus ce troupeau que menaient les gangsters de Hitler. En vérité les seuls ennemis de la paix sont les communistes. Ils sont les seuls à être expansionnistes. Le bonheur des hommes est bien le cadet de leurs soucis. Le journal Le Monde fait contre la CED une campagne très louche. Les renseignés disent qu'il a hérité de la même vénalité que Le Temps, dont il a pris l'apparence.

16 avril [1954]

Le nu de la France Troc[adéro][3] s'est effondré à son tour. Elle n'était pas assez armaturée! Ce n'est vraiment plus la peine, aujourd'hui, de payer très cher des collaborateurs. Ils sont sans conscience et si on ne les surveille pas de près, rien n'est assuré.

Passé rue S[ain]t-Dominique pour parler avec lui de l'achat du Cantique des cantiques. Il ne pourra guère me payer que 6 à 800 000 F. J'accepte quand même.

Puis, je vais voir Mortreux. Comme il était facile de le prévoir, dans l'époque de tous les abandons où nous sommes, le mariage des pensionnaires de Rome est décidé. C'en est fini du caractère purement artiste de la Villa. Des crédits sont votés pour la construction des pavillons matrimoniaux sur les terrains de Porta Pinciana. Je ne crois cependant pas que ça aboutira à la suppression des Grands prix. Comme c'est l'État qui a pris la responsabilité de l'affaire, l'Académie s'est dérobée, bien lâchement. Déjà, actuellement, depuis les réformes absurdes des jurés adjoints, des majorités nécessaires pour corriger les effets des votes des coteries, bien que les concours d'essai et les envois soient de plus en plus mauvais, l'administration et la presse ne tarissent plus d'éloges sur ce qui vient de Rome. C'est signe qu'à l'avenir ça continuera dans cette voie. Mais l'Académie qui n'a plus, en somme, qu'à faire des rapports sur les envois — rapports dont personne ne tient compte — finira par être éliminée tout à fait. Malheureusement le directeur de l'École pousse à cette élimination. Voilà une élection malheureuse que celle de cet homme de peu de talent, mais arriviste rudement malin. Ne pas se faire trop de bile avec tout ça. C'est la jungle humaine, mais quand on a connu l'Académie de l'époque où j'ai été élu, on ne peut s'empêcher de faire de pénibles comparaisons avec les hommes de ce temps là, Henri Martin, Dagnan-Bouveret, Simon, Desvallières, Baschet, etc., et Sicard et Coutan et même Puech. Les discussions étaient toujours courtoises. Et l'Académie savait prendre des positions nettes.

17 avril [1954]

Spr[anck] recommence le montage de la France Trocadéro[4].

Je vais gare de Lyon pour l'expédition de la voiture à Toulon. Ah! Que je suis ennuyé de quitter l'atelier.

Pour la nouvelle conférence de Genève, les Russes arrivent les premiers, avec des caisses de caviar.

Je ne comprends pas la position du maréchal Juin contre la CED. Qu'est-ce que la solution de remplacement? C'est navrant.

18 avril [1954]

Le Monde et Paris Soir critiquent les déclarations anglo-russes de garantie. Le directeur de Paris Soir est en ce moment à Moscou. Lazareff veut, paraît-il, acheter Paris-Comœdia et Arts pour en faire un seul grand journal.

Départ pour le Brusc par le train.

19 avril [1954]

Je relis le livre de L[ouis] Bertrand sur la fin du classicisme[5]. En fait, il n'y a pas de différence très sensible entre classicisme et romantisme. C'est la préface de Cromwell qui affirme et précise l'espèce de révolution. Elle est surtout marquée par le choix des sujets. "Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?" Bientôt Courbet déclarera qu'il n'y a aucune différence.

20 avril [1954]

André Marie me communique une lettre Jaujard pour l'achat du Cantique des cantiques.

23 avril [1954]

Dans une pièce vit Jacqueline Pellerano et ses quatre enfants. Lui est enfermé, fou, dans un asile. Alcoolisme. Cette petite femme, toute frêle et ses quatre petits, l'aîné a 11 ans, vivaient sous la menace perpétuelle. Pierre[6] se promenait la nuit, une hache dans chaque main leur disant qu'il fallait qu’il les tue pour les sauver d'un voisin… Elle est petite, avec un visage mince, ravagé par l'inquiétude, l'air — même maintenant — d'un être continuellement traqué. En même temps elle est angoissée, partagée entre le devoir qu'elle croit avoir de demander le retour de son mari qui irait mieux, et la terreur une fois qu'il serait libre du retour de ces terribles crises. Voilà un pauvre petit être, isolé dans son problème. Et quel problème! Quand on pense aux intrigues sordides au milieu desquelles on vit, à Paris.

24 [avril 1954]

Visite de Botinelli. Il vient me voir avec une charmante pianiste, Mireille Paunel, qui me demande une lettre pour Ibert. Botinelli me dit que Ricard (l'homme du pastis) est essentiellement un homme d'affaires pour lequel seule compte la publicité. Autrement très avare.

Continuation de cette bataille désespérée de Diên Biên Phu. Il me semble que le commandement qui a conçu pareil dispositif est bien coupable. Il en sera comme pour Gamelin.

Demain s'ouvre la conférence de Genève. Elle apparaît plus comme une veillée d'armes que comme une veillée de paix! On parle du mystère soviéto-chinois. C'est un mystère qui n'est guère mystérieux.

26 avril [1954] le Brusc

Situation désespérée de la garnison de Diên Biên Phu, malgré la qualité des troupes et de leur chef. À Genève cependant, on paye les fautes passées. Le souvenir du livre de Claude Farrère Les civilisés. Et puis il y a le clown Bao Dai. Il déclare craindre la division du pays. Sans rire. Il refuse de signer les accords avec la France, où il vit bien tranquille, aux frais de la France. De la France qui, en fait presque sans le dissimuler, abandonne tout.

27 avril [1954 le Brusc]

Nous avons été voir le malheureux Pierre[7] dans l'asile. Dans un très beau site, un très beau jardin. Il y a de grandes cages, comme un jardin zoologique. Une dizaine de pauvres types sont réunis dans chacune de ces cages. Ce sont les inoffensifs. Dans l'enclos où était Pierre, un de ces malheureux, planté au milieu, faisait à grands gestes un véhément discours. Aucun de ses compagnons ne faisait attention à lui. Je remarque qu'ils ne se parlent pas entre eux. Pierre, dès qu'il nous aperçoit, vient contre les barreaux, nous reconnaît et nous demande de le faire sortir de là. Il interroge la malheureuse Jacqueline sur les enfants. Mais qu'on le fasse sortir. Nous lui recommandons la patience. Les démarches sont en cours. L'établissement est dirigé par un couple de médecins. La femme s'occupe de Pierre. Elle est très pessimiste. En ce moment il va bien, il est calme. Dès qu'il sortira, elle craint qu'il ne se remette à boire. La pauvre petite Jacqueline est déchirée entre ses deux devoirs. Elle ne veut pas refuser de reprendre Pierre si on lui dit qu'il n'y a plus de danger. On décide finalement de traîner deux ou trois mois et de le relâcher si l'amélioration actuelle s'est maintenue. Mais, au moindre signe, si il semble écouter des voix, il ne faudra pas hésiter à le signaler et l'établissement le fera reprendre. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'êtres ayant une aussi belle conscience que cette petite femme, si frêle.

28 avril [1954 le Brusc]

Revu le quai de Toulon. Pour être laid, c'est laid. Mais il n'y a plus, depuis longtemps, de maisons à loyer belles. L'essentiel est que ce soit confortable et pratique. Alors ce sera en partie excusable. Quoique la silhouette d'un quai, vu de la mer, devait être soignée, ce à quoi avait pensé Madeline. Il y a des fautes choquantes, d'abord la présentation des cariatides de Puget. On les a remises. Elles ne sont pas trop mal présentées. Mais ce qui est invraisemblable c'est 1° d'avoir collé l'Hôtel de Ville à l'un des quatre blocs; 2° d'avoir prolongé au-dessus, le dernier appartement du bloc. C'est d'un effet absurde. C'est effarant de mauvais goût. Et je suis persuadé que, faisant cela, l'architecte pensait de lui-même, "comme je suis ingénieux".

Le Brusc - 30 avril [1954]

À Genève, on est tout à l'optimisme. Il ne s'agit encore que de qu'on appelle les questions de procédures. Les discours préliminaires sur le fonds des questions ne laissent guère d'espoir d'entente. Comment pourrait-il en être autrement? Aucun compromis n'est même possible. L'intéressant toutefois est que pareilles divergences que la force seule pourrait régler, personne n'ose y avoir recours. C'est le seul progrès. Et il compte.

Dr Decugis vient nous voir. Ma tension est bonne 19-10. Quoique 19 soit un peu trop!

 

[1] A la Gloire des armées françaises.

[2] Communauté européenne de défense.

[3] A la Gloire des armées françaises.

[4] A la Gloire des armées françaises.

[5] La fin du classicisme et le retour à l’antique dans la seconde moitié du XVIII° siècle et les premières années du XIX° siècle, en France, Hachette, 1897, Paris.

[6] Pierre Pellerano, son mari.

[7] Pierre Pellerano.