Juin-1953

1er juin [1953]

Chez Mme Schneider. Je lui dis pourquoi je ne fais pas encore commencer le marbre. Gentille, comme toujours, elle me donne encore quelques séances à la fin du mois. Paul Reynaud était là, épanoui. Petit, il se développe en largeur. Il est très vague dans ses pronostics sur la réussite de Mendès-France. Personnellement, je crois à cette réussite. À moins qu'il ne veuille trop s'affirmer comme un homme à poigne.

Soixante dix-huit ans aujourd'hui! Nous fêtons cette déchéance avec nos deux jeunes ménages[1].

Couronnement de la reine Elisabeth d’Angleterre. C'est curieux à quel point les événements spectaculaires des cours intéressent les démocraties! Au fond, si des circonstances faisaient que la dynastie reprenne son trône en France, je crois qu'elle serait fort bien accueillie. Demain, toute la France sera royaliste, au cinéma.

3 juin [1953]

Élection de A[lbert] Sarraut au premier tour. La même douzaine de types qui avaient donné leurs voix à Robert Guilloux (12 voix) les ont maintenues. Je vais chez Sarraut, dans son bel appartement de l'avenue Victor-Hugo. Il a beaucoup de belles pièces et d'objets indochinois, chinois, japonais. Il boit le champagne à pleins verres. Il est heureux comme un enfant. Et ne le cache pas. Pour Mendès-France, il n'est pas optimiste. Les interpellations ne lui sont pas favorables. Il répond maladroitement. Il ne paraît pas avoir l'étoffe d'un président du Conseil. Il a eu l'idée de déclarer que les hommes qui entreraient dans son ministère devront prendre l'engagement de ne pas faire partie du ministère qui lui succéderait.

Les aff[aires] de Corée sont de plus en plus compliquées. Syngman Rhee fait tout ce qu'il peut pour empêcher l'armistice.

4 juin [1953]

Réception de Gregh à l'Académie. Son discours fut parfait. Un grand régal littéraire. Jules Romain fut moins bien. Belle chambrée. Ni Bardoux, ni Siegfried ne croient au succès de Mendès France.

5 juin [1953]

Mendès[-France] n'a pas eu sa majorité. Vincent Auriol appelle Bidault. D'après ses déclarations préliminaires, il va prendre le programme Reynaud-Mendès-France édulcoré.

Visite de Mme Darré et du Dr Laubry. Ils sont satisfaits. Je ne l'aime pas ce buste. Le pauvre professeur Darré me semble assez mal en point. Mais Laubry me dit que Roger ne va pas du tout. Cela me fait beaucoup de peine.

J'ai trouvé un beau geste simple et plein d'élan pour le soldat qui se trouve à droite de la France dans le monument du Trocadéro[2]. Ce qui ne va toujours pas, c'est le personnage à gauche.

6 juin [1953]

Je vais commencer le moulage de l'esquisse-maquette du monument de l'Armée française.

Jacques[3] vient déjeuner. Il croit possible que Bidault réussisse. Je ne le souhaite pas, pour lui et pour le pays. Il est responsable de tant d'abandons à la Russie et de la libération de l'augmentation brutale du prix de la vie. La situation financière, dit Jacques, est plus catastrophique que jamais. Le budget du 2ème semestre 1953 est déjà dépensé. En janvier prochain tout le budget 1954 aura été dépensé en 1953! Dans la vie privée, ça s'appelle faillite.

Fin de journée chez la gentille Mme de Dampierre.

7 juin [1953]

Je reçois la visite d'un jeune peintre amateur, ami des Pierre Chevrillon. Il s'appelle de Grandmaison, est élève de Lhote, n'en dit pas grand chose, ne me paraît pas non plus en penser grand chose. Les corrections Lhote, je les connais, des plus ordinaires, celles du plus quelconque des professeurs. Et puis, tout à coup, il trace une diagonale dans la toile qu'on lui présente, et dit "Voilà".

8 juin [1953]

Nouvelle visite du Dr Laubry et de Mme Darré. Plus rien à redire.

Lecture : Visage du silence de Mukherji. C'est la vie de Rama-Krishna. Sans doute il y a de grandes pages. Mais ce livre est fait de on dits (ou on-dit). Mukherji a interrogé celui-ci ou celle-là. Que l'imagination de ces mystiques a du broder. Au fond, tous ces mystiques parlent le même langage. Que ce soit s[ain]t Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, Rama Krishna ou Lao Tseu. Le mysticisme est un état d'esprit, moi, je crois, un état d'autosuggestion. Des poètes, très certainement. Mallarmé, même quand il est parvenu à la non-croyance, a connu dans son état de non-croyance cette autosuggestion mystique dont le livre était l'objet.

10 juin [1953]

À l'École des Beaux-arts, jugement du prix de la villa d'Este pour un sculpteur. Nous donnons ce prix à un sculpteur encore jeune, appelé Damboise. C'est le beau-père de Dideron, ce gras petit bonhomme qui fait de grosses bonnes femmes qui lui ressemblent.

10 juin [1953]

Très heureuse cérémonie à la Sorbonne à la mémoire de M. Nénot. C'est Lemaresquier qui en avait eu l'initiative. Le recteur a très bien fait les choses. Pas mal de membres de l'Académie. Naturellement Boschot n'était pas là. Marrast, président de la Société centrale des architectes, s'y présente comme président de l'Académie d'architecture! Il paraît qu'officiellement ce sera le nom de cette société dans laquelle on entre en payant une cotisation. Il me semble que l'Académie pourrait, devrait protester, et empêcher cette dénomination qui fera confusion ridicule. Ce petit Marrast.

Commission du 150° anniversaire de la villa Médicis. Je me demande pourquoi je perds mon temps en cette affaire? Je ne peux pas m'en désintéresser. Et pourtant, ce qu'est devenu actuellement cette Villa est lamentable, comme mentalité. Et puis, on n'a aucun argent. Alors on se rabat sur les Amis de la villa Médicis. L'argent qu'on nous adresse ne l'est pas dans ce but. Quoiqu'il en soit, on a établi un programme minimum. Séance sous la coupole qui se confondra avec la séance annuelle de la proclamation des grands prix de l'année. Il y aura un discours spécial. On m'a demandé de le faire. J'ai hésité, puis refusé. Ça me gâterait mon été et j'ai besoin de me reposer. Je le regrette, mais je dois penser à ma santé. Hautecœur le fera. Ça ne sera pas épatant. Il manque de cœur et, au fond, sauf ses amis personnels, Hautecœur n'a jamais soutenu les anciens grands prix. Il a prôné Billotey qui n'avait pas si grand talent, Gaumont camarade de promotion, le graveur en médailles ... également son camarade de promotion. Autrement très lâchement, il a favorisé les autres, le médiocre Belmondo, Despiau, là, rien à dire, mais toute la bande des Tuileries. Vis-à-vis de moi personnellement, il a toujours été odieux, pas d'autre mot. Son attitude aplatie lorsque les Allemands lui ont demandé de me faire démissionner de l'École. Je ne me suis pas laissé faire (cahier n° ). N'y pensons plus! Je l'ai laissé quand même entrer à l'Académie. J'aurais pu l'en empêcher sans peine, comme avait fait Patrice Bouret lors d'une élection précédente.

Il a manqué une voix à Bidault pour avoir la majorité constitutionnelle. Son groupe est furieux. Ils accusent les radicaux et annoncent qu'ils leur rendront la pareille. Quelle hauteur de vue!

11 juin [1953]

L'ombre de la dissolution grandit sur l'Assemblée. Auriol réunit les présidents de groupes et leur demande de lui désigner l'homme capable de réunir la majorité nécessaire.

12 juin [1953]

Auriol appelle André Marie. Cela m'enchante. Mais réussira-t-il? Il aura tout le MRP contre lui. Dommage, car il est bien intelligent et courageux et c'est un ami.

13 juin [1953]

Dr Gardinier et Jacques Meyer me disent que le dossier du monument[4] est stoppé par le contrôleur des dépenses engagées. Il refuse de sanctionner les crédits votés par le conseil municipal pour la partie du mur à consolider et à accorder avec le monument. Dans ces conditions Gardinier et J[acques] Meyer préfèrent ne pas présenter le projet, afin de ne pas aller à un refus certain de la commission de l'Intérieur.

Garden party chez Dr Debat, où j'emmène Paul Léon et Souverbie. Comme toujours très brillant et un de ces buffets! Ah! Que ne suis-je pharmacien! Puis chez Mme de Bayser. Puis chez Toury, le professeur à l'École des B[eau]x-Arts (résistance des matériaux). Toutes ces réceptions charmantes.

Du Caire je reçois ce matin une lettre où l'on m'annonce, sans plus, que le gouvernement a décidé d'annuler purement et simplement le contrat. Sans commentaire, comme écrivent les caricaturistes. Je n'en vais pas moins répondre en protestant et en réclamant une juste indemnité.

14 juin [1953]

Nous avons été à une des fameuses réunions musicales de Royaumont. Elle était consacrée à la musique du XVII°. Ce fut excellent. Et quel bel endroit. Les propriétaires, M. et Mme Gouin sont très charmants. Ce sont les fils des Gouin qui fondèrent la Société des Batignolles, dont l'oncle Max[5] fut un des ingénieurs les plus estimés. Jean Vieuxtemps est à son tour dans la maison (rayon fabrication des locomotives). J'aime cet endroit Royaumont. Sa réputation est méritée. La caractéristique de cette époque, c'est l'ordre et l'amour de la grandeur. Il serait plus juste de dire de "ces époques", car ça part du Roman jusqu'au XVIII°.

André Marie a grand peine à former son ministère. Tous prétendent détenir la vérité et le secret du sauvetage.

15 juin [1953]

Bien travaillé au motif des Mammifères[6]. Un ocelot descend en rampant le long d'un tronc d'arbre, emportant un écureuil.

Après-midi, c'était le rendez-vous chez moi. M. Farçat, le directeur du ministère de l'Intérieur qui, avec Jaujard, préside la commission des Monuments commémoratifs. C'est un homme jeune, brun, élégant, type assez courant physiquement, agréable, sans aucune caractéristique particulière. Semble fort intelligent et décidé. Il n'y a pas lieu de faire transporter la maquette[7]. Car demain il y a déjà réunion de la commission, sans doute la dernière de l'année avant les vacances. Il pense créer une petite s[ou]s-commission qui déciderait des cas d'urgence pendant l'été. Peut-être lui soumettra-t-on notre projet s'il faut organiser une réunion avant le 14 juillet.

Cornu se dit inquiet de la crise. Il craint un échec d'André Marie. Je réponds au Caire.

16 juin [1953]

Vote de la médaille d'honneur au Salon. Comme cela semble périmé et l'est, en effet. Pas de résultat, bien entendu. Et heureusement.

Très gentil dîner chez Niclausse. Il y avait Héron qui nous a amusés avec son pendule (je pensais à Henry[8]). Très au courant des lois [...] les artistes, les retraites.

18 juin [1953]

Dîner du Club européen en l'honneur de Fernand Gregh. Pierre Descaves présidait. Présent aussi le Docteur Laignel Lavastine. Au moment où nous dînions, personne ne pensait qu'on exécutait en Amérique les Rosenberg. Je suis sûr que jamais Eisenhower n'aurait laissé cette exécution se faire si la trahison de ce couple n'avait été certaine. Eux et quelques autres sont responsables de l'impossibilité d'arriver à une paix solide. Ils seront même responsables de la guerre que les Russes maintenant, plutôt les Soviétiques n'hésitent pas à déclencher.

19 juin [1953]

André Marie a échoué. Vincent Auriol lance un appel pathétique aux six groupes essentiels du Parlement de rédiger un programme minimum sur lequel l'on pourrait s'entendre. Après leur accord, il désignera le président présomptif.

20 juin [1953]

Très content du buste de Madame Schneider, très.

26 juin [1953]

Téléphone de M. Maroni, des services municipaux. Il m'annonce que le dossier du monument du Trocadéro[9] partait pour le ministère de l'Intérieur. Je téléphone à Jacques Meyer pour lui dire cette bonne nouvelle. Il me répond que c'est inexact. Le dossier est toujours dans le cabinet du préfet et ne pourra pas être transmis tant que le crédit voté par le conseil municipal ne sera pas débloqué…

Le président Van Zeeland nous a invités à dîner dans sa demeure aux environs de Bruxelles. Ma voiture a son embrayage démoli. L'adorable Mme Schneider nous propose de nous prêter sa Delahaye. Elle est trop gentille. Mais je n'accepte pas. Van Zeeland à qui je télégraphie, me télégraphie qu'il nous enverra prendre par la voiture qu'il envoie pour Lemaresquier. Celui-ci, à qui je téléphone pour le prévenir, semble de très mauvais humeur à cette perspective. Ah! Les amis!

27 juin [1953]

Préparatifs du départ pour Bruxelles.

En plâtre, le dernier panneau de la Porte[10] fait bien. Mais encore cette fois, un écrin à refaire, celui de l'archéopterix et du lézard dragon. Ça ne va pas.

29 juin [1953]

Nous avons attendu longtemps, samedi, à la porte de Lemaresquier la voiture du président Van Zeeland. Enfin, elle est arrivée, silencieuse et très wagon-lit, portant un grand chauffeur glabre très distingué. Nous avons été chercher Lejeune dans son Montmartre tellement changé. Nous avons glissé sur la route à du 130. Nous avons été à la réception à laquelle nous avait conviés M. et Mme de Vauxcelles, ambassadeur à Bruxelles. Mais nous sommes arrivés si tard qu'il n'y avait plus personne et qu'à peine arrivés nous sommes repartis. Grande perplexité dans la voiture. Van Zeeland avait invité Lemaresquier et Lejeune à descendre chez lui. Moi et Lily[11], pas. Faut-il aller directement à un hôtel, ou est-ce un oubli? Au fond, je trouve cet oubli peu correct. Mais ce n'était pas oubli. Car nous décidons d'aller chez Van Zeeland où Lemaresquier est confortablement installé dans une belle chambre à deux lits, Lejeune dans une chambre. Et Lily et moi, nous repartons à la recherche d'un hôtel où nous conduit le chauffeur glabre et distingué. Près de la gare, tellement près même que les trains passent sur un viaduc qui frôle nos fenêtres. On s'habille. Évidemment V[an] Z[eeland] n'a pas, dans sa demeure, assez de chambres d'amis pour loger simultanément trois invités. On pourrait se vexer. Nous pas.

Grand dîner, très grand dîner. On est présenté à beaucoup de gens qu'on ne reverra sans doute jamais. C'est un dîner de clôture d'une de ces innombrables conférences européennes que Van Zeeland présidait depuis quelques jours. Il a fait un discours charmant, avec des mots chaleureux pour notre Académie. Quand on est à l'étranger et qu'on s'aperçoit de l'importance, du prestige de notre Académie, on se rend compte du sérieux que comporte le choix de ceux qu'on doit élire. Hélas! La camaraderie, le voisinage, les groupements de sociétés rivales y jouent un très grand rôle.

Le dimanche 28 nous sommes allés à Anvers. Visite de l'Exposition en plein air, renouvelée de celle d'il y a deux ans où j'ai cru vendre mon Michel-Ange. Mais ces bons Belges sont venus à Paris. Ils ont été voir nos Cassou, Chamson et autres conservateurs sophistiqués. Ils n'ont pas donné suite. Et Michel-Ange est revenu chez moi où il est encore… Et pourtant c'est une statue très bonne. Bien meilleure que les sottises qu'ils ont achetées. C'en est comique.

Remarquable déjeuner chez Winders. J'ai comme voisin un remarquable bavard. Un avocat, je crois, appelé Bustin. Il me dit que Churchill est très gravement malade.

Retour par le train qui nous met à la gare du Nord avec quatre heures de retard.

30 juin [1953]

Je vais à la fonderie retoucher les cires des derniers panneaux[12]. J'allonge encore 300 000 F à Susse. Tout ce que je gagne tombe dans ce gouffre. C'est vraiment scandaleux la manière dont l'État paye les artistes qui ne sont pas soutenus par les marchands. Les règlements sont tels que je suis obligé de payer 30 % de plus d'augmentation au fondeur sur le premier chiffre convenu et l'État m'augmente au tarif horaire d'un ouvrier staffeur! Ou bien de 10 % comme un entrepreneur.

 

[1] Marcel et Jacqueline Landowski, Gérard et Françoise Caillet.

[2] A la Gloire des armées françaises.

[3] Jacques Chabannes.

[4] A la Gloire des armées françaises.

[5] Maximilien Landowski.

[6] Nouvelle Faculté de médecine.

[7] A la Gloire des armées françaises.

[8] Henry Landowski.

[9] A la Gloire des armées françaises.

[10] Nouvelle Faculté de médecine.

[11] Amélie Landowski.

[12] Nouvelle Faculté de médecine.