Juillet-1953

1er juillet [1953]

Voilà que conformément aux mœurs nouvelles, conséquence de la fameuse réforme des concours de Rome, je reçois visites de concurrents de sculpture. Jamais les recommandations et intrigues n'ont autant joué. Aujourd'hui, c'est un nommé Guillaumel qui me montre des photos d'un bas-relief qui me paraît bien mauvais.

Puis viennent les Éygptiens que je reçois en compagnie de Gaumont et Niclausse pour l'examen du travail effectué du monument Méhémet-Ali.

À l'Institut, on s'oriente pour le 150° anniversaire de la villa Médicis, vers une exposition documentaire qui se ferait dans l'ancienne salle du Conseil supérieur qu'Untersteller a fait abandonner, dont il a fait enlever tous les bustes et les portraits dont certains étaient excellents. Cataclysme que ce bonhomme. Tout à fait mentalité allemande à l'époque Munich.

Mais un événement cosmique heureux! Cette nuit a éclaté un orage énorme, avec pluies diluviennes. Lesquelles pluies ont provoqué l'effondrement d'une grosse partie du mur du cimetière de Passy, où devrait s'élever le monument de l'Armée française. Or, il y a quelques jours à peine, la Ville (contrôle des dépenses engagées) refusait de débloquer les crédits votés par le conseil m[unicipal] pour la réfection du mur. Ce mur, répondaient les services d'architecture à Drouet, ce mur est très solide. Il durera encore au moins cinquante ans… Drouet qui a examiné très sérieusement ce soutènement, affirmait que c'était dans un état lamentable. L'orage, cette nuit, a donné la réponse. Dr Gardinier s'est aussitôt précipité chez le préfet.

L'atmosphère de Paris était étonnante d'irréalité aujourd'hui. J'allais en voiture, le long des quais longeant les Tuileries. Les gens marchaient, sans qu'on entende le bruit des pas. Tout était gris d'aspect. Poésie de ces bords de Seine. La sensation poétique est certainement faite d'une impression d'irréalité.

Avec Gaumont, Dupas, nous étions en fin de journée aux Deux Magots. Devant nous, il y avait une roulotte aménagée sur le toit de laquelle picoraient deux colombes. Un grand gaillard à barbe en collier leur distribuait des poignées de grains. Autour le tohu-bohu des autos.

3 juillet [1953]

Visite de M. Hussein Chafey. C'est le délégué égyptien venu officiellement du Caire pour régler avec nous l'aff[aire] Méhémet-Ali. Incidemment il me parle d'une modification à apporter au monument interrompu.

Brillante réception chez Domergue. Cornu, en smoking blanc y apparaît accompagné de sa femme, vraiment très belle, très déesse.

4 juillet [1953]

Nouvelle entrevue avec Hussein Chafey. Il me reparle de modifier le monument Méhémet-Ali en un monument de la République et de la Révolution. Prématuré peut-être? Il me lit la décision du Conseil d'État égyptien reconnaissant qu'une indemnité nous est due et qui demande d'établir le chiffre de nos dépenses jusqu'à ce jour. Il va aller voir le bronze chez le fondeur, les pierres chez les praticiens et Niclausse et Gaumont chez eux. C'est un architecte qui a fait, d'ailleurs, ses études à Paris.

Fin de journée. Visite du Dr Gardinier. La chute du mur va permettre de débloquer les crédits, mais entraîne des complications administratives qui retarderont encore la décision définitive. M. Farçat cependant lui a dit qu'il réunirait une commission réduite, pour gagner du temps si possible. Mais je ne crois pas qu’on n’obtienne aucune décision avant octobre. En outre, ce serait ennuyeux qu'un monument de cette importance soit adopté à la sauvette.

6 juillet [1953]

Les circonstances me font assister à la mise en place dans la salle du quai, des bas-reliefs des concours de Rome sculpture. Quelle pagaïe. Les hommes n'ont aucun matériel! Ils sont au moins huit et, au risque continuel de renverser ces masses de terre, ils manœuvrent tout ça à la main! Tout n'était pas descendu lorsque j'ai abandonné ce spectacle. De ce que j'ai vu, six projets sur dix, le bas-relief de Petit m'a très nettement paru le meilleur, est le meilleur.

7 juillet [1953]

Affreux jugement du concours des sculpteurs. Ni Bouchard, ni Gaumont n'y sont venus. Comme l'an dernier Janniot a combattu contre le bas-relief de Petit, pourtant nettement le meilleur. Brasseur qui m'avait dit regretter ses votes de l'an dernier a lui aussi abandonné Petit. Niclausse faisait semblant de voter pour lui, mais votait pour un autre. Le prix, une fois de plus, est allé à un ouvrage d'incroyable faiblesse. Le pauvre Petit est resté sur le carreau. Je suis certain que les jeunes vont être assez suffoqués. Ainsi souvent les réformes obtiennent des résultats contraires à ceux espérés… soi disant!

8 juillet [1953]

Jugement des peintres. Sur les dix, il y avait trois assez bons tableaux. C'est un de ces trois là qui a eu le prix. Bon point aux peintres.

Lemaresquier et Winders dînent à la maison. On parle beaucoup de Van Zeeland que nous espérions avoir, qui viendra demain à l'atelier.

9 juillet [1953]

Visite du président Van Zeeland. C'est décidément un homme tout à fait charmant. Grand, mince, visage assez quelconque, mais un sourire d'homme bienveillant.

Visite du sculpteur Petit. Il est navré. Il me raconte que cet hiver Brasseur lui avait fait dire de venir le voir. C'était pour lui dire son "remords", il a employé le mot, de son vote de l'an dernier, mais que pour le concours prochain, celui actuel, il ferait son possible pour compenser. Il a fait tout le contraire. Il a même fait son possible pour lui retirer des appuis. Ainsi Raymond Martin, le jour de l'exposition, veille du jugement, m'avait dit que dans ce faible concours celui de Petit était le meilleur. Le jour du jugement, revirement. Parmi les dix logistes était montée une jeune fille qui ne se gênait pas pour annoncer à ses camarades qu'elle monterait sûrement, ayant fait tout ce qu'il fallait pour ça. Ce "tout ce qu'il fallait" c'était une commande ou un achat que ses parents avaient fait à Janniot. Mœurs vraiment nouvelles. Partout se marque la décadence. Et pourtant Janniot est un bel artiste.

11 juillet [1953]

À la mairie, mariage civil de notre Martine[1]. Son mari[2], garçon vraiment charmant, est petit-fils de l'architecte Bechmann. Dans son discours, le maire lui donne le titre de membre de l'Académie d'architecture. C'est l'opération Marrast. On crée des titres similaires et l'on joue sur les quiproquos. Tout cela manque vraiment de noblesse. Les architectes de l'Institut n'ont rien dit.

Visite de M. Hussein Chafey. Je nous croyais bien d'accord sur les chiffres pour l'annulation du contrat. D'abord nous régler les 5 000 000 du 3ème compte. Puis y joindre 5 000 000 pour le travail abandonné en cours et comme indemnité. Discussion sur ce dernier chiffre qu'on ramène à 3 500 000. Il vaut mieux céder sans quoi ça durera dix ans de discussion… Nous acceptons donc d'accepter le chiffre global de 8 500 000.

12-13 juillet [1953]

Porte[3] : boa étouffant un crocodile. Cobra remplace avec avantage sur l'autre côté l'archéopterix et le lézard dragon volant.

Examen médical : en somme assez bon. Rien d'autre que des signes de fatigue. Mais il faut absolument que je prenne six pleines semaines de repos.

Lecture d'un livre remarquable, chaque soir. Naissance d'un monde, par une jeune fille russe Nina Gourfinkel. C'est plein d'observations très documentées. Comment les étudiants d'abord très enthousiastes pour la révolution russe, s'en sont détachés tellement la sottise et la délation les répugnaient. Elle finit par quitter la Russie.

Visite de la jeune Rodenfüser. Elle postule pour la villa Vélasquez. Je lui dis que je m'occuperai d'abord de Petit, pour lui compenser quelque peu son échec au prix de Rome. Elle me dit que tous les jeunes ont été stupéfaits du jugement, celui qui a eu le prix autant que les autres. Cette petite Rodenfüser, je ne sais pas ce qu'elle fera plus tard. Elle a été bien trompée par les patrons actuels de l'École. Elle flotte, indécise, en sachant moins maintenant à trente ans qu'à ses débuts.

14 juillet [1953]

Mariage de Martine[4] à Morainvilliers, chez sa tante d'Orniels, si belle femme. Elle n'était pas présente. Gentil mariage de campagne, très gai. Notre petite Martine très jolie.

Armand Blanchet, vieil ami des Estolins, habite tout près de Morainvilliers. Il est venu à ce mariage et nous demande de venir dîner chez lui, à Fourcreux. Très agréable fin d'après-midi. Son habitation est fort bien puisque sans vue lointaine. J'aime les grands horizons. Mais nous faisons une jolie promenade dans une grande propriété voisine où j'admire le bel élevage de pur-sang. Je note une jument et son poulain. Que la vie est passionnante. Il paraît que Victor Hugo venait à Fourcreux. On me montre, dans un grand bois de chênes et de hêtres, un banc sur lequel il venait souvent s'asseoir et rêver. Et chantent en moi les chants du crépuscule.

« Tout chante et murmure. Tout parle à la fois - fumée et verdure - les nids et les toits - le vent parle aux chênes - l'eau parle aux fontaines - toutes les haleines - bruissement des voix… »[5]

15 juillet [1953]

Passé en vitesse au Louvre voir les Rubens. La présentation actuelle ne vaut pas celle de Redon-Pontremoli. Dans ma course rapide j'aperçois dans un petit couloir-charnière, un dessin de Renoir et un de Degas. Impression de creux et de faiblesse. On fermait. Je n'ai pas bien compris la raison qui a fait présenter de travers de beaux tableaux français (portraits par Ingres, David, etc.). C'est bien de l'argent dépensé pour rien, au point de vue art. Au point de vue intérêt des architectes, conservateurs, etc., c'est autre chose, évidemment.

17 juillet [1953]

Pas très content de moi. J'avais accepté de Guyot de faire pour sa fille un dessin dans son album d'autographes. Je suis tellement pris que j'ai laissé passer le temps et je viens de lui faire en vitesse un bien quelconque croquis. Même pour la plus modeste chose, on ne devrait pas être négligent.

Nouvelle visite de M. Hussein Chafey. Il me demande d'ajouter une phrase à ma lettre d'accord : au cas où l'Égypte accepterait de nous verser 10 m[illions], celle-ci garderait les matières premières. Au cas où elle maintiendrait son chiffre de 8 m[illions] et demi, les matériaux nous resteraient.

Visite de Guyot qui vient chercher le livre d'autographes de sa fille. Nous reparlons de l'affaire Roussy. On ne peut pas imaginer, me dit-il, la duplicité et la lâcheté de Nœgelœn vis-à-vis de Roussy.

18 juillet [1953]

Une grosse exposition Dufy au Palais d'Art moderne. Il y a beaucoup, beaucoup de choses. Mais c'est le cas de dire que quantité n'égale pas qualité. Je n'aime pas du tout cette habileté superficielle. Rien de profond. Il n'y a pas même d'indications spirituelles. Ce n'est pas de la peinture, c'est du coloriage. Je me rappelle avoir vu, voici longtemps, une exposition de ses travaux de jeune homme. J'avais déjà été frappé du côté insignifiant. Même impression ai-je eu d'une semblable exposition de Matisse. Il y a même dans cette exposition Dufy des enfantillages sans esprit. On lui a commandé des tapisseries. Et ça, c'est abominable. Quant à la fresque l'Électricité, ce n'est aussi que du croquis sans esprit. Rien de ce qui est difficile n'est même tenté. En quittant ces salles, je fais un tour dans celles de sculptures. Et voici que notre Cassou a remis en place d'honneur l'énorme bonne femme à demi-arbuste d'Adam, aux cuisses écartées, à la vulve ouverte comme une tirelire à aumônes. Et c'est énorme. Pareille exposition est certainement un défi. Quand viendra le ministre qui demandera à Cassou sa démission?

Politique. Les malins(?) prédisent la chute prochaine de Malenkov, après celle de Beria. Les vainqueurs définitifs seraient Molotov et le m[aréch]al Boulganine. Avec Beria, la police surveillait et dominait l'armée. À présent l'armée domine la police. Puisque Beria avait toute la police sous ses ordres, on se demande pourquoi il ne s'est pas défendu. Moi, je pense que tous ces hommes sont dominés par le mysticisme du Parti. Si certains luttent et font de l'opposition, c'est toujours parce qu'ils crient leur position meilleure pour le Parti. Quand on ne réussit pas, on s'incline, on accepte, on s'accuse. Avant tout : le Parti. Je crois que c'est là qu'il faut voir la raison des attitudes qui nous stupéfient. Psychologie absurde, mais qui reste.

19 juillet [1953]

Théâtre Hébertot. L'enfant prodigue de Gide. Le Maître de Santiago de Montherlant. La pièce de Gide est prétentieuse et insipide. C'est peut-être encore plus insupportable que son Œdipe, car pour Œdipe, il y avait le fond de la pièce qui n'est pas de lui. Dans cette histoire là, bien que le fond de la pièce ne soit pas non plus de lui, tout ce qu'il a essayé d'y mettre de symbolique sonne faux. Ce n'est pas artiste du tout. Mais le Maître de Santiago, c'est très remarquable. C'est une grande pièce, de la grande lignée du théâtre en France. À la fin du dernier acte, je note le groupe que font le père et la fille, agenouillés, priant, enveloppés dans le même manteau consacré. Au théâtre, le spectacle compte. Le décor synthétique, les personnages synthétiques sont des erreurs. C'est celle-là que commet Gide et que Montherlant ne commet pas.

20 juillet [1953]

C'en est fait. Susse est venu chercher le dernier panneau de la Porte[6]. Évidemment je le lui donne un peu tard. Mais l'important c'était que ce soit le mieux possible.

Avec Attenni, nous cubons les pierres du monument[7]. Les changements que j'ai apportés donneront une diminution assez importante de ce cubage. Ce sera parfait si la diminution correspondante de prix donne au comité la possibilité de faire tout le monument, socle compris.

22 juillet [1953]

Passé chez Madeline. Il lui suffira d'avoir la Porte pour le 1er octobre. S'il n'y avait pas les arrêts complets des fonderies à cause des congés, on y arriverait assez facilement. J'espère que malgré la fermeture du mois d'août, on arrivera quand même… ça sera juste!

Institut. Toujours le cent cinquantième anniversaire de la villa M[édicis]. Bla bla bla. Pas d'argent.

À ce propos, comme Pontremoli, qui dès le début a combattu notre groupement et les Amis de la villa Médicis, a le premier demandé que nous participions en partie aux dépenses, je demande combien de membres de notre Académie en font partie et souscrivent. Debat me répond : à peine cinq… Ce ne sont que des mendiants. Brasseur m'amuse. Il affecte de ne plus me connaître depuis le vote du prix de sculpture. Quel primaire! Et puis, en cette affaire, il était poussé par Belmondo.

24 juillet [1953]

Le buste Heuillard marche bien. Retouches des dernières cires (Porte)[8] à la fonderie.

À Versailles, chez les Ibert. Au fond, ce n'est pas un directeur complet. Il suit un peu trop le courant, a laissé faire des choses bien nuisibles. Par exemple, a laissé prendre au secrétaire-comptable une place beaucoup trop importante. Le titre secrétaire général, trop gros, pour dix-huit pensionnaires! Son traitement est de 1 800 000 F!, aussi comme Villedieu, l'actuel, est à la retraite, les candidats ne manquent pas, tous des amateurs. Je vois venir le moment où lors de la vacance d'un directeur, on lui donnera comme successeur quelque critique d'art, quelque homme de lettres bien étayé.

L'autre danger : la construction des pavillons genre HBM dans les terrains de la Porta Pinciana. La carence de l'Académie porte peu à peu ses fruits. Le rôle néfaste de Pontremoli, en cela comme en grand nombre d'autres cas, n'est pas fini. La direction des B[eaux]-A[rts] a déposé une demande de crédits de 70.000.000! Cornu soutient le projet-démagogie. Avec une assistante sociale! Elle pourra naturellement être mariée aussi, cette personne. S'installer avec ses enfants, son mari. C'est de l'idiotie pure. On va fêter(?) le cent cinquantième anniversaire de la Villa. Personne ne fêtera le deuxième centenaire. Les ménages détruiront automatiquement l'institution. Ils en feront une pétaudière comme était le Louvre au temps de Balzac. En ce moment à la Villa il y a, d'après Ibert, deux pensionnaires intéressants : le peintre Savary et le sculpteur Calcat[9]. Savary paraît avoir un tempérament. Pour le sculpteur je suis plus réservé. Attendons les prochains envois.

Ibert nous parle de l'exposition Picasso à Rome. C'est vraiment une véritable entreprise, lancée à grands frais, qu'on ballade de Rome à Naples, etc. Naturellement obtient son succès de scandale, de curiosité. Rien de bon. Il exposait des projets de tapisserie très mauvais, dont une Paix. Incidemment, à tort et à travers dans la conversation, il nous parle de Jules Romains. À propos de Donoogo[10], Ibert avait fait de la musique d'accompagnement. J[ules] R[omains] n'avait consenti que 1, 5 % de droits d'auteur pour Ibert sur lesquels J[ules] R[omains] reprenait 50 %! Il me confirme que F[rançois]-Poncet m'avait dit de l'âpreté au gain de cet homme. L'histoire de son divorce est impayable, avant son mariage avec l'actuelle Mme J[ules] R[omains]. Il avait donc celle-ci comme maîtresse qui est l'héroïne du Dieu des corps. Elle a en effet un visage excessivement sensuel, on pourrait même plutôt dire vicieux. Quant à J[ules] R[omains], lui, il est du type tapir. Donc, tandis que les aff[aires] divorce étaient en cours, J[ules] R[omains] donne rendez-vous à sa femme aux environs de Paris, dans une campagne qu'il possède. L'épouse y va. Elle ne trouve personne. Attend. Se décide à revenir dans l'appartement commun de Paris. Elle le trouve complètement vidé de tous les meubles. Avec sa maîtresse. J[ules] R[omains] avait tout emporté.

Et puis, on a reparlé de la Villa. Villedieu, ces temps derniers, a fait une tentative pour se faire nommer comme successeur de Ibert. Il donnait comme référence les conservateurs de musées. Hélas!

Ils sont bien installés dans cette sinistre maison de Versailles. Madame Ibert fait peine à voir. Elle taille dans ses morceaux de bois.

25 juillet [1953]

Téléphone avec Jacques Meyer. Le projet est toujours sur la table du préfet. Il n'a pas encore de réponse de Ulver[11].

26 juillet [1953]

Changement. Les crédits sont débloqués. On va donc transmettre le dossier au ministère de l'Intérieur. En me l'annonçant, Jacques Meyer me demande de téléph[oner] à Couturier car M. Farçat se propose de réunir une commission réduite pour examiner le projet aussitôt que possible. Très aimable, Couturier me dit qu'il part en vacances et ne pourra être là.

Gaston Riou déjeune. Il nous dit que Roosevelt, signataire des accords de Yalta, avait regretté son geste. Il avait envoyé un plénipotentiaire à Churchill et à Staline pour annuler l'"agrément secret" qui livrait l'Asie à la Russie. Ce plénipotentiaire de Roosevelt, le général Hurley, après avoir vu Churchill, complètement d'accord pour l'annulation de cette folie, arrive en Russie. Mais, en même temps qu'il était reçu par Staline, celui-ci apprenait la mort subite de Roosevelt. Mission inutile. Ainsi, deux hommes seuls, Staline et Roosevelt, chefs de nations démocratiques, avaient décidé du sort du monde. La mort de l'un d'eux donnait à l'autre le prétexte suffisant pour ne rien changer à un pacte si avantageux pour lui.

Dans Arts, on publie une interview du jeune prix de Rome de peinture. Ce jeune homme se prend déjà pour un maître et dit dans contrevérités à la mode du jour. Il parle de "Picasso, tellement vivant par sa couleur". Qu'est-ce que ça veut dire? Vaniteux, voulant se faire passer pour révolutionnaire, bien sûr, il dit "Quand j'ai eu le prix, l'Institut a grincé des dents". Alors que tout le monde à l'Académie a été d'accord pour lui donner le prix. Il s'appelle Brasilier ce jeune bavard. Curieux de le suivre.

27 juillet [1953]

En Corée est signé l'armistice. Armistice sans joie. On a l'impression que, quand même, rien n'est changé profondément.

Visite du comité du buste de Georges Heuillard. On est content.

28 juillet [1953]

De bonne heure, visite de André Marie. Il est très content du buste de son ami. Il voit le Cantique des cantiques, me dit qu'il veut l'acheter pour sa ville et que je téléphone à Goutal pour régler la question avec lui. Quelques instants après je téléphone à Goutal. A[ndré] Marie l'avait déjà prévenu. Je vois Goutal dans l'après-midi. L'achat du Cantique sera proposé à la commission. Toujours le truc des commissions. Elles permettent de diluer les responsabilités et de justifier les refus par des votes anonymes. Goutal n'est pas inquiet de la commission des monuments commémoratifs pour le monument de l'Armée[12].

Dîner chez les Tournon. Dans le fond de l'appartement, la chambre de Branly est conservée telle qu'il y vécut ses dernières années.

29 juillet [1953]

Demain départ pour le Brusc. Départ un peu pressé. Le buste Heuillard n'est pas fini. Deux journées me seraient encore bien nécessaires. Je téléphone à Gardinier, à Drouet, à Jacques Meyer.

31 juillet [1953 Villeneuve-lès-Avignons]

Couché à Villeneuve-lès-Avignon. Tous les hôtels sont pleins. Nous trouvons enfin une chambre dans un vieil hôtel vermoulu. Dans la salle à manger une énorme tâche d'humidité s'étalait et faisait très exactement penser à ce qu'on nous a présenté comme une décoration de la grande salle des séances de l'ONU à New York, qu'on avait commandé à Léger. Léger à l'ONU, Braque au plafond de la galerie Henri II au Louvre, voilà la preuve irréfutable de l'impuissance! Vraiment tout cela qu'on paye fort cher ne vaut même pas les tâches de moisissure des vieux murs vermoulus. Je note cela seulement. Ce souvenir et cette comparaison pourrait servir car il faudra crever l'abcès du sophisme qui fait cascader l'art dans l'impasse au fond de laquelle il pourrit aujourd'hui. Mais je me sens fatigué!

 

[1] Martine Chabannes-Tran.

[2] Jean-Pierre Jérôme.

[3] Nouvelle Faculté de médecine.

[4] Martine Chabannes-Tran.

[5] L’Aurore s’allume de Victor Hugo.

[6] Nouvelle Faculté de médecine.

[7] A la Gloire des armées françaises.

[8] Nouvelle Faculté de médecine.

[9] Maurice Calka.

[10] Pièce de Jules Romain.

[11] Pour le monument A la Gloire des armées françaises.

[12] A la Gloire des armées françaises.