Août 1953

1er août [1953 le Brusc]

Arrivé au Brusc. Beauté toujours nouvelle de ce lieu. C'est comme un jeune être qu'on aime, comme certaines belles jeunes femmes que chaque mouvement renouvelle. Ainsi cet enclos rocheux que la lumière fait différente à toute heure, "une femme inconnue et qui n'est à la fois ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre…"

Charme des enfants déjà très brunis et si bien nus. Nous trouvons Marcel[1] bien. Son Rabelais[2] à Tours a eu du succès malgré, comme toujours, un manque de répétitions. Ouvrage incomplètement représenté puisqu'on n'a joué qu'un acte et il doit y en avoir trois. Je ne me doutais pas quand il s'est lancé dans cette carrière de compositeur, des difficultés qu'on y rencontre. Et de toutes les carrières artistiques, celle de musicien compositeur est la plus difficile. Des tas de gens répètent le slogan du danger de la fortune au début d'une carrière d'artiste! Le danger de la misère est beaucoup plus grand. C'est la paralysie. La fortune aidera toujours un artiste vrai. Tandis que l'impécuniosité l'oblige à mille besognes qui l'éreintent et l'empêchent de se consacrer à ses grands ouvrages.

5 août [1953 le Brusc]

Lu le remarquable livre de Escholier[3], Victor Hugo un amant de génie. Grand sujet, très étonnant traité, malgré le point de vue spécial. Victor Hugo y apparaît toujours grand, toujours sympathique, toujours bon. Que de belles citations. Et comme la vie imprègne son œuvre, il était vraiment extraordinaire, dans le plein sens du mot. C'était un puissant. Des passages sont très émouvants, la mort d'Adèle, celle de Juliette. Il était vieux, et quand même, il entreprenait de nouvelles conquêtes. Ah! Que j'aime mieux ça que nos petits invertis d'aujourd'hui!

6 août [1953 le Brusc]

Les Russes répondent à la note des trois puissances dites grandes, demandant d'abord de supprimer toute organisation de défense. La contre réponse devrait être : supprimez d'abord le rideau de fer. Libérez les satellites par des élections libres. Diminuez vos immenses armées.

Lu la Vie de Henry Brulard. Curieux. Lacune de mon esprit. Stendhal m'intéresse médiocrement. Stendhal n'aurait pas vécu, je ne crois pas que rien manquerait à l'humanité. Hugo, Flaubert, il n'en est pas de même. Et pourtant aujourd'hui, parmi notre jeunesse, beaucoup ont lu Hugo, en partie, par devoir, et ignorent Flaubert.

Grève des postes. Absurde et scandaleux. Il semble pourtant que sur bien des points les postiers ont raison.

7 août [1953 le Brusc]

Avec l'aide de Lily[4], commencé la mise en ordre des conférences sur l'Art contemporain pour l'Heure de culture française à la radio.

Avec Marcel[5] qui en a grande envie, nous avons été examiner un bateau plat sur la plage de Cros. Grandeur du paysage, saleté de la plage. Mais pas mal de très belles filles à peu près nues. Ces costumes de bain de nos jours, c'est à peu près le seul véritable progrès de notre moderne civilisation.

9 août [1953 le Brusc]

Lu l'étonnant livre du Dr Bombard Le naufragé solitaire. Quelle découverte. Quelle leçon d'intelligence et de courage.

10 août [1953 le Brusc]

Visite du sculpteur Botinelli. Il était en compagnie d'une dame anglaise et d'une dame française, Mme Bollard, très originalement vêtue et fort belle. Il travaille à Bandol, dans une île que le grand industriel Ricard a achetée et pour laquelle il lui a commandé un monument à Pierre Puget.

La grève continue et même s'amplifie.

14 août [1953 le Brusc]

Fini les quatre conférences pour l'Heure de culture française. C'est un arrangement de mon article paru dans Hommes et Mondes.

La grève continue. Privation absolue de nouvelles de qui que ce soit.

15 août [1953 le Brusc]

Marcel[6] repart pour Boulogne, rappelé par Dolberg pour un film qui s'appelle Gamin de Paris[7]. Comme les postiers ne laissent passer que les télégrammes, question de santé, Dolberg lui a télégraphié : "Gamin toute extrémité - Revenir d'urgence".

17 août [1953 le Brusc]

À travers les palissades, j'ai aperçu les cariatides de Puget. Elles sont, sur cette architecture, vraiment comme des cheveux sur la soupe. Cet éreintement du port de Toulon est scandaleux. L’hôtel de Ville qui était charmant porte sur son toit le dernier étage de la maison à loger, plutôt du bloc, auquel il est accolé. C'est de l'architecture d'entrepreneur. Et c'est un grand prix qui mène ça.

Passé aux Sablettes. On a mis là, dans une petite station d'été toute fabriquée en quelque mois, architecturalement pas mal, des sculptures insensées. Une, absolument informe. L'autre une grosse petite bonne femme, double Maillol, accroupie et posée, je pense involontairement mais de manière si bête, qu'elle a l'air de pisser l'eau qui coule dans le bassin. L'esthétique porte déjà ses fruits.

18 août [1953 le Brusc]

Grève toujours. Je crois que Laniel[8] devrait prendre une position plus humaine. Eh! Oui, l'autorité. Mais il aurait fallu faire le nécessaire avant. Il est certain que dans les PTT les petits traitements sont absolument insuffisants. Des employés de services publics ne devraient certes pas faire grève. Mais s'ils n'ont que ce moyen? Si bien que l'ensemble du pays doit vivre dans cette situation de brimade.

19 août [1953 le Brusc]

J'étais à Sanary. Jacques Meyer est passé me voir. Il me laisse un mot. Tout va bien. Mais il manque encore une pièce au dossier. Celui de la commission des Sites du conseil municipal! Quelle comédie.

20 août [1953 le Brusc]

C'est de Perse qu’arrive la nouvelle sensationnelle. Une affaire égyptienne à la retourne. Mossadegh est renversé. Son premier ministre est massacré. Les conjurés rappellent en hâte le Shah qui se baladait prudemment en Italie avec sa femme.

21 août [1953 le Brusc]

Autre bouleversement d'État. Au Maroc aujourd'hui. Le sultan Ben Youssef est mis dans un avion et débarqué en Corse. Un de ses oncles le remplace, qui soutient El Glaoui.

Les grèves se terminent brusquement, par l'obtention par les grévistes de revendications très légitimes. Alors? Pourquoi tout faire toujours trop tard ?

24 août [1953 le Brusc]

Docteur Caillet et sa femme[9]  sont venus passer quelques jours ici. On parlait de psychiatrie et de psychiatres. Dr [Caillet] nous raconte une histoire authentique du fameux Carteret, type vivant d'on ne sait quoi. Dans un salon il rencontre une dame, amie de ses amis. Il donne des consultations. Il l'éblouit par ses propos. Elle vient le consulter. La consultation se termine sur le canapé. Après quoi, lorsque la dame va pour partir :

— Pour vous, lui dit Carteret, ça sera 500 F.

25 août [1953 le Brusc]

Pour sauver, dans la mesure du possible, la sinistre façade du port de Toulon, on bariole de couleurs aigres persiennes, balcons et même les ciments. C'est affreux.

26 août [1953 le Brusc]

Dans Le Monde, très intéressante interview du général Guillaume expliquant toute l'affaire de la déposition de Ben Youssef qui s'imposait. Rien ne dit que le nouveau ne tournera pas comme lui. Ce qui est à craindre, pour l'instant, c'est la disparition du Glaoui, si vieux. Son fils est moins sûr.

27 août [1953 le Brusc]

Visite à Mme Darré dans sa propriété de Cassis, bien joliment située. Mon Dieu! que cette femme est devenue laide. Elle fut un jour assez belle pour détruire au moins un ménage. La belle Jeanne était là. Que cette fille est belle. Beau visage. Charme. Beaucoup d'éclat. C'est vraiment ce qu'on peut appeler un bel être.

28 août [1953 le Brusc]

De Corse, le sultan Ben Youssef réclame l'envoi de ses quarante femmes. Quelle belle opérette. Genre turquerie!

29 août [1953 le Brusc]

Nous avons écouté, chez Valleyé la lecture, remarquablement bien faite, de ma deuxième conférence. Si j'étais courageux, j'en écrirai une cinquième pour être lue après les deux prochaines où je prouverai par des exemples la vérité de mes dires. Commencerai par montrer que nous sommes au fond de l'impasse, par deux exemples éclatants. Léger à l'ONU, Braque au plafond du Louvre. Traiter ça d'expérience, si l'on veut? Mais on ne fait pas des expériences pareilles dans des lieux aussi nobles. Quand les Américains font leurs expériences atomiques, ils font le vide autour. Amusante comparaison à faire.

Nous recevons la visite des trois dames d'Harcourt, nos voisins chez les Baudouin. Ce sont trois déesses, belles, grandes et charmantes. Mme d'H[arcourt], la mère, a du être, jeune, particulièrement belle. Non seulement de visage, mais de corps. Elles nous apprennent qu'il y a quelques jours, un jeune aviateur de Toulon de leurs amis, est tombé devant notre propriété, ou plutôt, on ne sait à la suite de quelle erreur, tombé à toute allure dans la mer. Rien n'a été retrouvé de lui, ni de son appareil. Sur l'eau, flottent quelques fleurs à l'endroit approximatif où il a disparu.

30 août [1953 le Brusc]

Messe ce matin. J'aime toutes les cérémonies religieuses. Dans les églises catholiques, c'est toujours plein d'effets à peindre. Je suis bien paresseux au fond, car je n'ai jamais fait que de me proposer de noter. Que de temps on perd. Il y avait de beaux effets aujourd'hui parce que le soleil donnait des coups de pinceau. Rien n'est banal.

 

[1] Marcel Landowski.

[2] Ballet.

[3] Raymond Escholier, Un amant de génie, Victor Hugo, Plon, 1952.

[4] Amélie Landowski.

[5] Marcel Landowski.

[6] Marcel Landowski.

[7] Film de Georges Jaffé dont Jacques Chabannes écrivit le scénario.

[8] Joseph Laniel.

[9] André  et Suzanne Caillet.