Février-1952

Cahier n° 53

  18 février 1952

                 Très bonne journée au motif : Le ciel fécondant la terre. C'est Nout et Geb des Égyptiens, ou Ouranos et Gaïa ou Çiva et Parvati. Thèmes éternels qui se concrétisent en fin de compte dans la Trinité humaine. Ce n'est pas sans mal que je suis arrivé à ma composition. Demain, je pense finir le groupe Déméter et Zeus (Éleusis)[1].

                La seule chose qui m'inquiète pour le bas-relief dont je suis tout à fait satisfait, c'est la crainte, que de loin, la partie supérieure, tout ce qui se passe dans les nuages, soit un peu plate et ne se comprenne pas clairement. Peut-être vais-je enfoncer les fonds davantage.

                Lily revient de Paris, avec des bruits sur la situation. Le plus ennuyeux entre tous les bruits ennuyeux, est l'affirmation de presque tout le monde d'une inévitable chute du franc. La hausse actuelle serait toute artificielle, les banques poussant la clientèle à acheter tandis qu'elles se dégagent. À la Chambre, on croit à une division du parti gaulliste. De Gaulle se retirerait... Le groupe alors se diviserait? Une partie en est parait-il assez communisante. L'autre partie joindrait l'actuelle majorité, l'assurerait donc plus solidement. Voire!

                Je reste ennuyé de ma réponse faite à l'interview idiot de Bazaine. Il me vient un doute sur le fait qu'il n'aurait pas travaillé à mon atelier. Je n'en ai aucun souvenir. J'aurais dû être moins affirmatif. Et pour le reste j'aurais dû être plus dur et plus ironique. Car cette sorte d'attaque perfide tellement peu dans nos usages, tellement inconvenante de la part d'un jeune peintre, même sans talent, vis-à-vis de son ancien patron, méritait une sévère leçon. Qui sait. Peut-être ce qu'il me répondra méritera-t-il une contre réponse de ma part. Je ne la raterai pas. Et puis! ce n'est peut-être qu'exagération de la journaliste.

                 Autrement sérieuse est la situation de la France, de l'Europe entière. Obligé est-on de réarmer l'Allemagne. Son intégration dans l'armée européenne est un palliatif, dans une position où tout est à l'envers. Aucun traité dit "de paix" n'est signé avec l'Allemagne et on va sans doute la fournir d'armes et de munitions pour les divisions qu'on va lui demander.

  19 fév[rier 1952]

                Déjeuner chez M. et Mme C[harles] Schneider. Il y avait l'ambassadrice du Brésil, très jolie, charmante et intelligente femme. Il y avait Paul Gautier et sa femme et le père Legeay, de l'Académie des sciences morales. Incidemment il dit quelques mots qui laissent entendre qu'il n'est pas hostile aux louches opérations que l'on accomplit actuellement avec l'Art religieux comme paravent. La lâcheté intellectuelle est aussi incommensurable que la bêtise. Ils ne se doutent pas, ces pauvres types, des combinaisons financières qu'il y a là-dessous.

  Travaillé à la partie supérieure du b[as]-r[elief] la Vie, au groupe Jupiter et Déméter[2]. Je crois [que] le geste de Jupiter assis, se dévoilant lui-même tandis que de l'autre main il dévoile Déméter, est une trouvaille heureuse. Tandis que Déméter s'approche tout près de lui, comme attirée vers lui. Ça pourrait faire un groupe ronde-bosse isolé, comme Rodin faisait avec des morceaux de sa porte de l'Enfer. De même pour le groupe du Ciel fécondant la terre, la figure de la Terre seule, s'offrant à la fécondation du ciel.

  À la Chambre, la situation s'éclaircit provisoirement. Edgar Faure a obtenu la majorité nécessaire. Mais ce protocole ne sert à rien.

  20 février [1952]

  Pneumatique du petit Bazaine. Plein de confusion. Se dit désolé et qu'il a écrit à Monde pour protester. Mais c'est à l'imbécile de journaliste qu'il aurait dû écrire.

  À l'Académie, classement des candidats au fauteuil de Cognacq. La commission a classé : 1. Hautecœur; 2. Bagge; 3. Alaux; 4. Kuntzler; etc. Hautecœur sera élu. Ce sera dommage, car ce n'est pas un chic caractère. Personnellement il m'a nui en plusieurs occasions. Il m'a très mal placé au musée l'Art moderne. Le buste de Lily, qui est aussi bon que n'importe quel buste de Despiau ou autres, il l'a mis dans un coin sombre, éclairé à contre-jour, et tout sali par les mains des gardiens. Je me rappelle encore son attitude à l'exposition de Venise comme à l'Exposition de 1937. Mais il a fait pire, pas en ce qui me concerne, ce qui est après tout secondaire. C'est lui qui a organisé, réglementé la centralisation des musées de province. Tous les conservateurs sont désormais aux ordres de l'administration centrale, nommés par l'État. Les municipalités des grandes villes n'ont plus l'indépendance des désignations. Ainsi la France se trouve-t-elle prise dans le réseau du consortium des marchands de tableaux par le truchement d'une bande de petits imbéciles sophistiqués, sortis de cette officine qui s'appelle l'École du Louvre, véritable école du sophisme. C'est à Hautecœur que l'on doit ce chambardement continuel de nos musées. Que vous alliez à Toulon ou à Marseille ou à Bordeaux pour y revoir un Guigou que vous aimez ou tel autre peintre régional du siècle dernier, vous tombez sur une exposition des sottises de Braque ou de Matisse. Quant aux vieux maîtres de jadis, ils sont dans les greniers. C'est le mot d'ordre. Il vient de la rue S[ain]t-Dominique qui, pour une grande part le reçoit de la rue La Boétie et de l'avenue de Messine. Quel nettoyage ces gens-là vont laisser à leurs successeurs.

  Pontremoli nous lit un invraisemblable papier qu'il a rédigé sur la question des jurés-adjoints au concours de Rome. Il propose tout simplement que les adjoints soient proposés au choix du ministre sur une liste établie par un autre corps que l'Académie des Beaux-arts. J'avais manqué la séance précédente où Boschot avait rendu compte de l'entrevue Boschot, Dropsy, Paul Léon avec Cornu et Jaujard. Comme Jaujard se montrait irréductible à tout changement du système actuel, c'est P[aul] Léon qui eut l'idée saugrenue de suggérer la solution que Pontremoli aujourd'hui fait sienne. Le papier de Pontremoli contient un début fantaisiste et surtout absurdement ironique pour l'Académie. Quelle platitude chez cet homme si sévère pour les autres. Sa conclusion équivaudrait à une véritable reconnaissance par l'Académie de son incapacité... Ce n'est pas par les coups de l'extérieur que périssent les institutions, mais par ceux qui lui sont portés à l'intérieur.

  On nous lit la liste des jurés adjoints nommés par le ministre. Les autres sections sont pour "donner acte". Je demande que les sculpteurs écartent Zadkine. Le bureau écrira dans ce sens. Aux peintres, on a nommé Léger. Ils n'ont pas osé l'écarter, mais c'est Untersteller qui a provoqué leur réunion de dernière minute. Il n'a consulté que les copains Salon des Tuileries.

  Après la séance, réunion des Amis de la villa Médicis. Debat, trésorier somptueux d'allure et de geste, nous dit la situation financière bonne. J'en profite pour signaler la situation précaire de Louis Roger. Je suggère de créer une sorte de prix assez important, ce qui donnerait à un secours l'aspect plus juste de la reconnaissance d'une valeur. Debat marche, et propose 100 000 F. Moi, je cours! Ainsi créons-nous "Le prix des Amis de la villa Médicis". Le premier lauréat en sera Louis Roger. Le Dr Debat parle de la création de "Bourses de voyage marocaines", que l'on donnerait aux pensionnaires, à l'achèvement de leur pension. Il part au Maroc, et nous donnera des précisions à son retour.

  21 févr[ier 1952]

  Le Monde publie la rectification de Bazaine aux propos à lui prêtés par la journaliste. Mais sa réponse est publiée de telle façon qu'il parait être le seul responsable d'un propos qu'il n'a pas tenu et la journaliste s'est évaporée. On ne se méfiera jamais assez de ces gens-là.

  22 février [1952]

  Drouet vient voir la nouvelle maquette pour le monument de l'Armée française au Trocadéro[3]. C'est avec inquiétude que je suivais les conseils de Vergnolles puis de Carlu. Le conseil était bon. La suppression du grand socle ennuyeux fait très bien. Le monument prend encore plus d'allure, mais il va demander des crédits considérables. J'ai des difficultés pour les motifs d'arrêt. Il faudrait là deux sortes d'arc-boutants, avec sur chacun d'eux, un motif simple. On ne peut y exploiter que des thèmes déjà exploités, car le thème général n'est pas nouveau. Dans ce cas, ce qu'il faut, c'est se retourner vers la vie et la nature. Je me rappelle au début de la guerre 14, des hommes défilant avec, marchant sur le flanc de leur colonne, une fille portant un drapeau. C'est par cette fille que je vais symboliser "le départ". L'autre côté, ce sera la victoire. Il sera symbolisé aussi par une chose vue, aussi une fille, chantant une triomphale Marseillaise. Première ébauche me parait prometteuse.

  Après-midi, à la porte[4], Vénus Lakshmi. Car Lakshmi, qui sera l'épouse de Çiva, Vishnu, née du barattage de la mer de lait, en apportant aux dieux dans une coupe le breuvage d'immortalité, c'est Vénus née de la mer, l'eau, principe femelle, source de toute vie.

  Alaux, candidat au second fauteuil vacant, me rend nouvelle visite. Il est le super-directeur de l'école américaine de Fontainebleau. Il me dit que la pédérastie sévit aussi fortement parmi les jeunes artistes. On a dû, l'an dernier, en expulser un qui poursuivait les jeunes soldats de la garnison et auquel ils administrèrent une raclée.

  23 févr[ier 1952]

  Visite du comité du monument de l'Armée française[5]. Il ne manquait au rendez-vous que Carlu (l'architecte du Trocadéro, qui n'est pas venu et ne s'est pas excusé). Il y avait Vergnolles, Drouet bien sûr, Meyer qui est le président du comité, Dr Gardinier qui est le président de l'Ass[emblée] des anciens combattants, Fournier qui est l'architecte en chef de la ville de Paris. Tout le monde est content. Maintenant il faut établir le devis.

  Après-midi au bas-relief, le Mystère de la vie[6]. Toujours les motifs symboles.

  Soir, lu avec soin le papier lu mercredi par Pontremoli. La lecture confirme ma première impression. C'est une mauvaise action. Je n'en comprends pas la raison, à moins que comme Boschot, Pontremoli ne veuille plaire en haut lieu et obtenir la plaque de grand officier. Je me rappelle le mot du bâtonnier Barboux, candidat à 80 ans à l'Académie française :

  — Que nous resterait-il, à nous vieillard, si nous n'avions l'ambition?

  24 févr[ier 1952]

  Travaillé aujourd'hui comme à vingt-cinq ans, jusqu'à 10 heures le soir. Plus de dix heures, et sans fatigue. J'espère en terminer pour la fin de la semaine qui vient.

  25 févr[ier 1952]

  Téléph[one] de Drouet. Lorsque ces messieurs sont venus me demander de faire ce monument, ma première réaction a été de dire que je croyais ce monument confié à H[enri] B[ouchard], à la suite du concours fait en 1938, je crois. On m'a répondu que H[enri] B[ouchard] s'était conduit de telle façon durant la guerre (ayant été jusqu'à faire donner ordre au comité par les Allemands et par Vichy de commencer les travaux), qu'on ne voulait plus entendre parler de lui, que la question était d'ailleurs réglée avec lui. Ce n'était pas très exact et donc ,d'après ce que me dit Drouet, H[enri] B[ouchard] porterait son affaire devant le Conseil d'État, par l'intermédiaire de Chataigneau. Dr Gardinier, il y a pas mal de temps, était venu me parler de cette question. Quoique je n'ai pas à me mêler de ça, que je ne veuille pas non plus chiper une commande à un confrère, même lorsqu'il s'est conduit vis-à-vis de moi comme un très sale personnage, j'ai répété alors au Dr Gardinier, que je désirais être sûr qu'il n'y aurait aucune protestation lorsque le travail serait en cours. Dr G[ardinier] m'a confirmé que tout était arrangé, que Chataigneau paraissait défendre le point de vu B[ouchard] avec peu de conviction. Mais le voilà qui revient à la charge. Drouet, au téléphone, me dit que, en effet, cette difficulté ne concerne que le comité et H[enri] B[ouchard]. Il me demande la date à laquelle la commission nationale interministérielle d'épuration a rendu son verdict. Mais qu'il n'y a pas lieu de rien interrompre.

  26 fév[rier 1952]

  Le jeune Trémois m'a envoyé un modèle dont le masque m'a donné ce qui manquait à la tête de l'homme dans le groupe le Mystère de la vie[7]. J'ai absolument besoin de la nature.

  27 fév[rier 1952]

  Mon buste de Mme Schn[eider] vient très bien. Quelle belle nature, franche et d'une grande bonté. On sent qu'une première éducation absolument hors du milieu où elle vit par son mariage, l'a marquée du bon signe socialiste. Elle me parle d'un éventuel buste de Mme Hottinger, que j'ai vu à S[ain]t-Tropez, dans leur propriété. Jeune fille ravissante. J'espère qu'on ne me le demandera pas pour tout de suite.

  À l'Académie, le secrétaire administratif me dit que le ministère aurait accepté de remplacer Zadkine par Traverse. C'est Lagriffoul que nous aurions dû proposer. Mais la chose s'est décidée dans une telle bousculade qu'on n'a pas eu le temps de délibérer. Poughéon criait :

  — Vous composez avec l'administration!

  Bien entendu. C'est le parti décidé par l'Académie. Mais on n'en tient pas compte. Aux peintres on a donné entre autres Léger. Ils sont d'avis de se contenter de prendre acte. Ils ne font rien et me font penser à la réponse de ce soldat que son capitaine avait engueulé. Qu'est-ce que tu lui as répondu? demandaient ses camarades. Rien, mais à ma tête il a bien vu que je n'étais pas content. Au fond, la majorité s'en fiche. Chacun ne pense qu'à ses petits intérêts personnels. De même pour les "observations pontremolitiennes". Ils ne se rendent pas compte où on les mène. Voilà que Lemaresquier s'en mêle. Il parle de nommer une commission de plus pour faire un règlement nouveau! que l'on ne nous demande pas! Alors qu'il y a à peine plus d'un an que le ministère a refusé nos propositions et rendu ses décrets. L'incohérence de Pontremoli et de Lemaresquier est comique. Dommage de se préoccuper de pareilles idioties. Mais je crois au Prix de Rome. Je crois au devoir absolu de l'Académie de conserver la direction supérieure des concours et de la villa Médicis.

  28 février [1952]

  Pour les points d'appui d'angle du monument de l'Armée française[8], je cherche des figures de victoires équestres ? Mais ça ne fait pas bien ? Ce n'est pas dans l'esprit sobre, réel du monument. Ça retombe dans le décoratif. J'ai toujours la même horreur du décoratif en soi. On n'évite pas la banalité. Il faut d'abord trouver une idée. L'idée heureuse conduira toujours à une forme originale.

  Mlle Fiévet qui déjeunait à la maison, nous disait que Pontremoli, parlant de moi, en disait maintenant du bien. Il n'en dira plus quand j'aurai pris la position que j'estime devoir prendre contre sa stupide proposition.

  Je travaille beaucoup et sans fatigue. Je commence le matin à 9 h et vais jusqu'à 1 h. Je reprends à 2 h ½. Buste de Mme Schneider. Elle part à 5 h et je travaille de nouveau au bas-relief de la porte avec la jeune M. C. jusqu'à 7 h ½, ou bien au cheval Méhémet Ali[9]. Je ne travaillais pas davantage à trente ans.

  29 février [1952]

  Madame Schn[eider] me parle de Mme Abr... C'est l'égérie du MRP, me dit-elle. Elle passe pour être la maîtresse de Sch[human]... Elle est pour lui un agent de renseignements par ses relations dans les salons. Sa position auprès du ministre a consolidé celle qu'elle avait dans lesdits salons où on la supportait. C'est, parait-il, une femme très mal. On n'a pas oublié son rôle à peu près certain dans le suicide de Mme Abr. [?]

 

[1] Nouvelle Faculté de médecine.

[2] Nouvelle Faculté de médecine.

[3] A la Gloire des armées françaises.

[4] Nouvelle Faculté de médecine.

[5] A la Gloire des armées françaises.

[6] Nouvelle Faculté de médecine.

[7] Nouvelle Faculté de médecine.

[8] A la Gloire des armées françaises.

[9] Méhemet-Ali(Monument).