Avril-1952

  1er avril [1952 le Brusc][1]

  Je pense à un autre arrangement pour les 2 à bouts buttoirs du monument de l'Armée. Au lieu de faire le Départ et la Victoire, laisser à l'extrémité droite la Victoire, une belle fille dressée chantant la Victoire (la Marseillaise), mais à gauche, composer une tribune qui serait bien utile les jours de cérémonies et de commémorations. Je vais écrire à Drouet. Autrement gare à Belloir[ ?].

  Lectures byzantines. La Spiritualité byzantine, d'un certain Eugène Mercier. La Byzance de Galaad, et toujours le Lecomte du Noüy. Tout ça passionnant également. Il est trop tard pour me corriger de mon défaut, m'intéresser à trop de choses et besoin de créer dans tous les domaines. Pour quoi pour mon destin essentiel il y a souvent des négligences!

  2 avril [1952 le Brusc]

  Je crois que je vais mieux que l'an dernier à pareille époque. Beaucoup moins besoin de rester couché. Au contraire, je m'y force par sagesse. Et puis je dors enfin mieux et d'un sommeil naturel, sans cachets!

  Passé un long moment chez le brave curé. Avec un ingénieur architecte, il s'agit de refaire l'autel. Ce M. Valleyé est parfait, fort intelligent et nous avons été tout de suite d'accord sur le caractère de simplicité à donner à cet autel. L'amour que manifeste ce brave curé pour son église est touchant. Il arrive à recueillir bien de l'argent. Il vient même de se faire offrir un orgue qui revient à 2 000 000. Quand je revois les fresques de ma petite Nadine[2], je regrette chaque fois plus qu'elle se soit entêtée pour le motif central (crucifixion de s[ain]t Pierre), à ce parti mal composé, sans effet. C'est dommage, très dommage. La pêche miraculeuse est une parfaite réussite.

  L'après-midi, après un bref courrier, promenade dans le vent. Je comprends ces hommes comme Kant, Ibsen qui tous les jours, à la même heure, faisaient en méditant la même promenade. Elle n'est jamais pareille.

  J'attends avec impatience les photos prises par Marouteau de Méhemet Ali.

  3 avril [1952 le Brusc]

  Les photos de Méhémet Ali sont arrivées. Elles font très bon effet. J'espère bien qu'au Caire, ils ne trouveront rien à redire. Alors, je serai presque sur le velours pour arriver à temps avec une bonne chose. Mon impression est excellente.

  Aussi lettre de Guigui Roussy. Elle m'annonce que le monument[3] sera sans doute érigé à Philippeville. Il y aurait l'argent nécessaire pour le transport, etc.

  4 avril [1952 le Brusc]

  Courrier : à Gaumont, il m'annonce que Niclausse a enfin terminé sa maquette; à G[uigui] Roussy; à Juge, pour avoir des renseignements, poids [des] caisses [du] mon[umen]t Thomson; à Drouet, je lui suggère une tribune à composer contre le contrefort de gauche du monum[en]t. Ça s'équilibrerait sans symétrie absolue avec l'autre contrefort. Et ce serait une idée heureuse. Sans quoi les jours de cérémonie on ferait appel à Belloir! [Courrier] à Donada, pour qu'il s'entende avec Haligan sur les coupes à faire pour l'agrandissement à 1 m 50 de Méhemet Ali.

  Je lis toujours Lecomte du Noüy, L'Avenir de l'esprit. Livre passionnant où je trouve d'heureux renseignements paléontologiques qui me seront utiles pour les derniers panneaux, en fait qui sont les premiers puisqu'ils sont l'origine de la vie. Mais philosophiquement, je ne crois pas que je serai d'accord. Ce livre me passionne aussi pour cette raison qu'il va me servir pour mettre au point ma philosophie et ma métaphysique. J'attends d'en avoir fini pour essayer de la formuler. Il ne s'agit pour moi que de cela. Je sais parfaitement ce que je pense.

  5 avril [1952 le Brusc][4]

  Lettre de Ladis[5], quelconque. Rapports complètement faussés. Ne jouons pas sur les mots. Sous l'influence de Wanda[6], il a détruit notre belle fraternité. C'est un chagrin rongeur. Cette malheureuse refoulée de Wanda apporte dans la vie la mesquine mentalité du Conservatoire, où elle ne fut pas admise, mais dont elle fréquente assidûment quelques médiocres professeurs depuis qu'elle est "critique musicale", depuis que son père, en faisant éditer à compte d'auteurs ses premiers petits bouquins, depuis qu'en en faisant sortir Petit, il l'a faite entrer au Parisien-Libéré, elle a pris de l'importance. Le pauvre Ladis, qui n'y connaît rien, la croit la lumière de la musique. Elle poursuit depuis toujours mon Marcel et Françoise[7] d'une jalousie très Conservatoire. Eux qui n'auraient pas demandé mieux que de voir beaucoup Gérard[8], elle les tient à l'écart comme des pestiférés. Wanda, en moins justifié, et combien! c'est comme Ladis, comme le Pontremoli aussi. Quand on n'est pas en pâmoison devant eux, on commet un crime de lèse majesté. Dommage que le pauvre cher Ladis ait ainsi évolué en vieillissant. Et puis cette allure de super-moraliste qu'il a adoptée. Super-moraliste déçu. Déçu de quoi! Il a tout eu. Une vie sans grand chagrin ou presque. Sauf la mort de Wanda[9] qui fut pour nous tous un coup affreux et, quand ils furent vieux, tous deux, la mort de Lily. Presque cinquante années de vie sans un coup dur, mais, même dans cet ordre d'idées, il n'a pas voulu reconnaître ce bonheur exceptionnel. Quand ma pauvre petite Nadine est morte et puis Jean-Max[10], n'a-t-il pas été jusqu'à me dire :

  — Nous avons tous des coups durs à supporter. Ainsi, moi, avec le divorce de Wanda...

  Ce divorce a été comme un événement unique dans l'histoire du monde. Cette fille si peu appétissante, mais riche, on la marie à un petit bonhomme tout à fait ordinaire mais qu'on était bien heureux d'avoir accroché. Le ménage rapidement marche mal. Le garçon, peu excité par cette sèche partenaire, le soir la faisait lire à haute voix des livres pornographiques pour s'exciter évidemment, pauvre type. C'était d'ailleurs un petit salaud. Quand le divorce fut prononcé, on s'aperçut qu'il avait adroitement filouté la dot. Ceci se passait trois ans je crois bien après les noces. Quand il y a quelques années, sonna le jour qui aurait dû être le 25e anniversaire de ces malencontreuses épousailles, ce fut jour de deuil dans la maison. On parla bas. On marchait sur la pointe des pieds. Mais des amis qui étaient venus, par hasard s'en allaient en réprimant avec peine une certaine envie de rire. Ladis me disait souvent jadis :

  — Nous sommes très amis. Mais ces belles unions fraternelles, assez souvent, par des alliances se trouvent rompues. L'influence d'une femme, parfois, y suffit.

  Il ne se doutait pas que ce serait par lui que viendrait cette rupture. Et que la femme qui jouerait ce vilain rôle, ce serait sa fille, cette petite ratée. Je ne devrais pas me laisser aller à cette mesquinerie de parler de tout ça. Passage à détruire à la relecture. Si ni Wanda, ni Ladis n'avaient cherché, sans raison aucune autre que la jalousie, à nuire gravement à mes enfants, j'aurais oublié leurs mufleries récentes à mon égard, etc., et puis assez sur ce sujet pénible.

  Au courrier, aussi une lettre de Susse à propos des prix augmentés qu'il me fait pour la Porte[11] et qui ne sont pas acceptables. Il maintient bien entendu ses prétentions. Entre l'État qui paye si mal et ces fondeurs qui se payent si bien, les sculpteurs sont étranglés. Ils ne travaillent plus guère que pour tout passer aux fondeurs. Je me laisserai étrangler le moins possible. Au lieu de ne penser qu'à l'intérêt immense de l'œuvre, il faut se donner une mentalité d'entrepreneur hargneux.

  Le docteur Décugis vient de m'examiner. Il trouve que j'ai un peu trop d'urée, ce qui est la raison probable de l'arthrite que j'ai dans l'articulation épaule gauche. Il trouve le cœur parfait. Avec le bon régime que je connais, et qu'il me recommande, l'urée devrait disparaître. Ah! vieillir! Mais ne nous plaignons pas trop.

  6 avril [1952 le Brusc]

  Belle journée, enfin. Dans les grands arbres, des oiseaux invisibles me donnent un concert d'une étonnante légèreté. Trilles, modulations se succèdent partant tantôt d'une branche, tantôt d'une autre... C'est comme le chant de l'arbre lui-même, un chêne vert pareil à ceux dont nos ancêtres faisaient des bois sacrés, dont ils entouraient les temples des déesses mères. Comme fond d'orchestre, le chant de la mer. Cette nuit, je l'entendais et c'était vraiment comme le souffle régulier d'un monstre immense qui dormirait.

  Hier soir, dans le journal Samedi Soir, je lis qu'on va élever dans Paris le monument conçu pour Victor Hugo par Rodin. Voilà donc que l'on va faire la même stupidité que pour le Balzac. Ce Balzac! qui aurait pu être une si belle chose si, même sans Rodin, on avait fait ce qu'il en voulait faire. Cela je le sais puisqu'il me l'a dit lui-même, un jour chez Paul Adam. Il était absolument sans rancune pour les moqueries, les sarcasmes qui avaient accueilli la première présentation de son œuvre :

  — Je comprends très bien qu'on n’y ait rien compris. J'avais exposé cette grande maquette pour moi, pour voir son effet avec un grand recul. Si je la réalise, je la ferai en pierre, beaucoup plus grande et sur un socle bas. Ce serait comme un menhir.

  Voilà ce que voulait Rodin. Qu'en a-t-on fait boulevard Montparnasse! C'est ce gros bourdon de Georges Lecomte, avec sa face couleur derrière de singe, qui a eu cette belle idée. Naturellement Despieu et Maillol ont approuvé.Comment protester quand on pouvait se faire de la réclame.

  Le monument Victor Hugo que Rodin exposa pour la première fois, quelques années après, avec des figures de femmes, sirènes? sources? bien que de celui-là il ne m'ait pas parlé (je le connaissais à peine, et depuis l'entrevue chez Paul Adam je ne l'ai revu que plus tard chez M. Nénot), le monument Victor Hugo, donc, je suis certain qu'il l'exposa dans les mêmes dispositions. Il dut se rendre compte alors de ce qui frappait tout artiste sachant composer, que les figures féminines n'ajoutaient rien, n'étaient que des allégories nuisibles. Le monument est tout dans le geste des bras de Hugo, cette main contre son oreille, le bras tendu horizontalement tout droit, véritable trouvaille plastique de domination, et le plan du visage prophétique. Rodin s'est trouvé alors devant le même problème que moi avec mon Shakespeare. Quand je l'eus enfin dressé dans son immobilité de sphinx, j'ai voulu lui adjoindre aussi des figures complémentaires et surtout Ariel et Caliban qui symbolisent à mes yeux les deux faces de son génie. Après les avoir torturés, promenés de haut en bas tout autour de lui, conservés longtemps, je les ai supprimés. Un monument n'est pas un article de critique littéraire. Il n'y a plus que Shakespeare seul, éternel, mystère. Tout est dans son visage, son geste de main dans la masse plastique. Ainsi fit d'ailleurs Rodin, quand on lui demanda son Victor Hugo en marbre. Il supprima les allégories. Et dans le Palais-Royal, on ne pouvait que s'incliner devant la valeur de l'artiste qui avait su, à l'expression de son œuvre, sacrifier des motifs qu'il avait eu plaisir à faire. Eh, bien! cette œuvre si belle, très étonnante, conçue pour le marbre ou la pierre blanche, on va d'abord faire comme pour Balzac, la fondre en bronze noir. Puis on va remettre les figures qu'il avait supprimées. Puis, fort probablement, on va le présenter sur un socle conçu par lui. Ça sera du, une fois de plus, à nos critiques sophistiqués, à nos hommes de lettres, qui ne le sont pas moins. Tout de même, si les peintres et les sculpteurs se jetaient à leur tour sur les productions de ces messieurs, les jugeaient, les remaniaient même!

  Je continue le livre de Lecomte du Noüy. Autant je l'ai suivi pour toute la partie positive, autant je me sens mal à l'aise pour la seconde partie. Mais je ne veux pas l'analyser avant d'avoir été jusqu'au bout. J'y ai trouvé de manière indirecte beaucoup d'idées heureuses pour la base de la Porte.

  9 avril [1952 le Brusc]

  Nous pensions faire, en partant, en tournée vers Nice, Vence, pour rendre visite aux Blanchenay, à J[ean]-G[abriel] Domergue, à Madame Gaillard, à Vannucci, et voir la fameuse chapelle de Vence. Je me doute bien de ce que je verrai. Les reproductions le montrent assez! Mais il en est de ça comme de la maison Le Corbusier de Marseille. On sait d'avance que c'est raté, prétentieusement raté. Mais ne peux pas me laisser aller à une prévention même justifiée. Je veux voir. Mais nous remettons à l'été. Pour ne pas raccourcir les trois semaines de l'actuel et nécessaire repos. En été, nous irons, en outre, visiter l'autre église, celle où sévirent Léger, Matisse, Rouault et le serin de petit Bazaine. Pas si serin que ça après tout, puisque l'art aujourd'hui est jeu. En somme il a bien joué, pour l'instant.

  Je reçois une lettre de Drouet me disant beaucoup de choses très flatteuses sur mon projet Trocadéro-Chaillot[12], mais proposant sur l'avis unanime des architectes de la Ville, de Carlu, de Vergnolles, de mettre au milieu des frises, à droite et à gauche des "figures symboliques en haut-relief qui contribueraient mieux à l'homogénéité de l'ensemble, car la puissance du groupe est soutenue trop géométriquement par les lignes actuelles trop rigides". Ce sont tous personnes trop intelligentes et trop artistes pour que je n'essaye pas. À première vue, je ne suis pas convaincu. Dès mon retour j'essaierai sur l'esquisse.

  12 avril [1952 le Brusc]

Chez un ingénieur M. Valleyé, installé au Brusc, à la suite d'une maladie et opération analogue à la mienne, dont il est resté plus abîmé que moi. Il fait des dessins pour le nouvel autel du Brusc. Il a été tout à fait d'accord avec moi sur le caractère de grande simplicité que devra avoir cet autel. Ce sera très bien et en outre, les fresques de Nadine[13] seront mieux en valeur. Quel dommage qu'elle se soit entêtée à ce parti sans effet et pas fameusement composé pour le panneau central. Il fallait si peu de choses. La pauvre petite n'est malheureusement plus là pour profiter de la leçon qui ressort. C'est dans les meilleures intentions du monde qu'elle n'a pas voulu écouter des conseils expérimentés. L'œuvre est donc bien d'elle seule! C'est cependant l'œuvre seule qui compte et reste. Et, pour sa durée, c'est la qualité seule qui compte et qu'importe qu'on ait reçu un conseil. Il y a eu là un bizarre mélange d'orgueil et de sincérité.

  M. Vallayé me montre d'amusants bibelots de bronze rapportés par lui d'Afrique occidentale : des masques en bois sur lesquels il me fait remarquer les caractères ethnographiques différents de races qui permettent de reconnaître les régions et les tribus d'où proviennent ces marques. Il y a aussi de petits bronzes fondus d'après des modèles en cire, personnages de la rue, des cases. Très attachant. Combien j'aime cet art, car c'en est, quand il est authentique. Combien j'en ai horreur quand ce sont nos ratés de Montparnasse qui l'imitent!

  Nous passons deux heures chez les Dumas, à la retraite de son professorat au lycée et qui s'est remis à ses modèles pour les soyeux Lyonnais. Il en fait d'étonnants pour les robes imprimées, les foulards à tons bariolés, les paréos, etc. Je le félicite sans restriction. Il nous montre aussi de très bons paysages, très librement faits. Et puis, naturellement nous parlons de la situation de l'art actuel. Nous ne sommes pas encore au bout de nos étonnements et de nos indignations. Une des réussites des marchands est d'avoir obtenu l'unification des musées de France dans les mains de l'administration centrale. Ils ont là des hommes obéissants, non pas tant parce que payés, mais tremblants à l'idée de la moindre critique de la presse. Ça d'un côté. De l'autre, la conséquence : ces petits et petites imbéciles nommés à la tête des musées, tous fabriqué dans le même mauvais moule. Et couronnant le tout, le snobisme. Dumas racontait les réceptions de jadis (avant la guerre), chez Van Dongen, chez Kisling, chez Dufy... Toute la snoberie, la critique, même la politique un peu, invitées, dans un laisser aller très rapin, qui se terminaient rarement sans un commande importante. Dans la coulisse, le marchand. C'est à Hautecœur qu'on doit cette centralisation des musées, Vichy regnante. Il était alors directeur général.

  12 [avril 1952 le Brusc] Pâques

  La messe de Pâques. Pourquoi confie-t-on à des hommes aussi médiocres la mission de prêtres? Ce n'est pas le moyen de conserver à l'Église des fidèles intelligents. Le prédicateur venu spécialement pour officier à la grande messe au lieu et place de l'énorme Raphaël[14], ne valait pas mieux que lui. Les cérémonies catholiques m'intéressent énormément parce qu'elles se rattachent directement aux cérémonies religieuses les plus anciennes, plus anciennes même que les cérémonies hébraïques[15]. Dans leur perpétuation j'y sens la continuité ininterrompue du sentiment que l'humanité a de son besoin d'immortalité. C'est à la lumière de ce sentiment qu'il faut expliquer notre besoin de religiosité comme de philosophie. L'humanité peut très bien être considérée, doit peut-être même être considérée comme un seul être dont chacun de nous n'est que manifestation épisodique. Pour chacun cependant, cette manifestation épisodique est fort importante, essentielle! Mais peut-être sommes-nous chacun, sans le savoir, la perpétuation d'innombrables manifestations épisodiques qui depuis toujours se succèdent et se renouvellent. Dans son ensemble, l'humanité est un seul être, dont la naissance est à peu près calculée. Pour cet être gigantesque dans le temps et théoriquement immortel peu importent les disparitions successives et régulières des individus qui le composent. Il en est de même de toutes les races animales dont les sociétés de fourmis ou les termites nous ressemblent le plus. Mais l'entité Humanité s'en distingue par ce que nous pourrions appeler l'individualisme de chaque individu. L'individu homme aspire à son immortalité personnelle. Ce ne sera que lorsque toutes ces individualités auront acquis cette immortalité que la vie aura atteint son but : la perpétuité spirituelle dans une perpétuité animale. Car la vie n'a pas d'autre but, à mon sens, qu'elle-même, la Vie. Ce besoin d'immortalité se manifeste dans les deux plus hautes activités de l'Esprit, l'Art et la Religion. L'artiste, dans son besoin irrésistible de créer, de reproduire ce qu'il voit ou les émotions qu'il éprouve, obéit essentiellement au besoin de perpétuité. On peut vraiment affirmer que l'Art et la Religion sont les manifestations essentielles de la marche de l'homme vers l'immortalité.

  C'est pourquoi, bien que ne croyant pas à un dieu créateur, j'admire et aime et respecte toutes les religions. Toutes les données des religions sont fausses. Mais que de beauté autour de ces idées fausses. Ce matin, dans la petite église, tandis que ce serin de prêtre prêchait, un effet de soleil l'éclairant à contre-jour et effleurant les têtes des fidèles était un enchantement. Puis, il y a la communion. Il ne faut pas y réfléchir, mais il n'y a pas lieu de réfléchir quand on voit cette scène, ces êtres agenouillés et le prêtre et son officiant offrant l'hostie, la déposant dans la bouche du communiant comme dans celle d'un enfant.

  14 avril [1952 le Brusc]

  Nous avons eu à déjeuner Mimi et Yoyo Paquart 7, deux Haïtiennes, demi-Haïtiennes. Le père était français. Elles sont toujours en relation avec l'île où elles sont de la famille. Je mets la conversation sur le vaudou. Elles n'en savent pas grand-chose si ce n'est que c'est fort mystérieux et que l'on n'en parle qu'avec crainte. Elles n'en connaissent que les roulements lointains de tambour. Alors, quand les échos en viennent jusque dans la ville, les serviteurs noirs n'y tiennent plus, s'en vont, courent on ne sait où.

  Avons été rendre visite au prince et à la princesse Galitzine. Ils sont installés assez loin du Brusc même, dans une vieille maison provençale, à flanc de coteau, toute en escaliers et en petites pièces, pièces ou très vides ou très encombrées. Dans leur salon, trouvé au mur un portrait du tzar Nicolas, oncle, je crois, de la princesse qui est une Romanoff. Impression nostalgique d'une autre époque. Petite pièce encombrée de souvenirs chers, où l'on conserve les quelques épaves d'un passé aboli, icônes devant lesquelles brûle une flamme, tableaux, photographies accumulées les unes contre les autres. Galitzine est un homme d'une grande beauté. Très grand, très mince, un mince visage d'un dessin nerveux, tête petite, yeux gris clair, tout chez cet homme est d'une naturelle distinction, et d'une fine réserve, jusque dans la façon de parler nonchalante comme les gestes. La princesse, plus grande encore que lui, est une brune à visage plus oriental. On l'a verrait fort bien en Vassilissa[16], avec une tiare, menton couvert de broderies d'or rehaussée de diamants. C'est une Byzantine. Elle est très exubérante et on la sent curieuse de toutes sortes de choses. Avec son mari elle achève un ouvrage intitulé : La Sainte nuit, où elle a recueilli beaucoup de contes et de légendes de la région. Elle se les fait raconter par les bonnes femmes. Le livre est plein de choses excellentes. Il est traité en lithographie en couleurs. Ils ont appris le métier. Il y a des choses d'un goût excellent, des planches très réussies. Malheureusement une grande faiblesse de dessin. Le côté purement décoratif est bien.

  15 avril [1952 le Brusc]

  Promenade ce matin avec mon cher petit Roland[17]. Il a seize ans. Les jeunes garçons de son âge, intelligents comme lui, artistes, sont très troublés par les faux succès faits à des médiocres et l'indulgence scandaleuse dont bénéficient des pervertisseurs de talents surfaits (un Gide, un Cocteau...). J'ai voulu causer avec lui de ces questions. Il n'est pas bon de se tenir à l'écart de ses enfants et de considérer comme taboues des questions essentielles.

  Nous avions rendez-vous à Toulon avec les Dumas pour aller voir Richter l'écrivain, dont la femme est très malade. Il ne s'est rien dit de sensationnel. Mais Richter me montre un portrait de sa femme, fait par un peintre, à ce moment là assez influencé par l'impuissant Cézanne. Ce peintre a réalisé dans cette toile ce que Cézanne jamais n'a pu faire. L'influence de Cézanne, ce n'est pas grand chose : un certain bleu fait de bleu de Prusse et de vert, un mouvement de droite à gauche de touches longues, et puis c'est tout. Quand c'est bien dessiné, ce n'est plus du Cézanne. Ils habitent au bout du b[oulevar]d de Strasbourg, à un cinquième étage d'où l'on voit, vers le quai, poindre les terrasses des quadrilatères construits par Demailly sur le quai de Toulon. On ne sait plus que faire des cariatides de Puget! Madeline, dans son projet, les avait très intelligemment intégrées. Il parait qu'on va les placer à l'entrée du conservatoire, une pauvre et misérable construction. Les quadrilatères du quai seront comme la maison du Fada de Marseille (l'unité d'habitation Le Corbusier) : inhabitables. Et les cariatides, on va les placer, parait-il, à l'entrée du conservatoire. On a parlé de vandalisme du XVIIe qui détruisit bien des monuments du Moyen Âge. Le vandalisme du XX° est pire. Il fallait conserver, isoler l'ancien hôtel de ville. Il n'était pas extraordinaire. Mais cette tour qui va la remplacer...

  Jeudi 17 avril [1952 le Brusc]

  Dépêche du Caire. On réclame les photos. J'envoie celle de Méhémet. Ni Gaumont, ni Niclausse n'en ont fait faire. Mais je les crois au bout de leur partie, chacun. Dans quel retard nous sommes! Moi, je ne suis pas en avance. Mais je pourrai arriver, je crois. Eux?

  Aujourd'hui, rangement, valises. Demain, départ pour Boulogne.

  L'Essence des religions dit : Dieu a toujours été. Il n'a pas d'autre but que lui-même. Remplacez le mot Dieu par celui de Vie. Et vous serez, je crois bien, près de la vérité. Vous dites, c'est la même chose. Pas du tout. Quand vous dites Dieu, vous pensez à un être, j'accepte même un esprit, qui agit depuis les origines, d'après un plan préconçu. Ce qui a mon avis est absurde. Il n'y a pas de plan préconçu dans le comportement de la Vie. Depuis ses origines ou l'origine de la Vie, depuis "le jour premier" où les conjonctures des matières, des éléments, des rythmes, de ce qui était d'ailleurs déjà de la Vie, puisque mouvement, ont abouti à ce miracle, la matière s'animant sous la forme des bactéries qu'on appelle leptodrix, tous les êtres animés n'ont nullement évolué dans un sens voulu par une puissance pensante. Ils ont été animés par le besoin de la vie, par l'aspiration à l'immortalité, disons plutôt à la pérennité. Il n'est pas logique de dire que dieu est à l'origine du monde. Il est plus logique de dire que dieu est en devenir. Je ne trouve pas que la vie soit moins belle et que, sur le plan humain, la vie soit moins morale parce qu'on ne la croit pas dominée par une force morale supérieure à l'humanité. La force morale fait partie essentiellement de l'appel à la pérennité. Je formule mal ce que je veux dire. Est-ce effet de l'âge?

  18 avril [1952 Avignon]

  Nous avons revu le Palais des Papes. Passionnant de trouver là un témoignage italien. C'est un beau témoignage.

  20 avril [1952 Boulogne]

  À peine arrivés, on est pris dans le tourbillon. Malgré les bonnes intentions de vie bien régulière, de refus de toutes invitations, voici que Mme D. me téléphone pour un déjeuner vendredi prochain avec le général Eisenhower. Ce sera un tout petit comité. Le fameux Club européen. Puis, la Société de géographie économique organise un déjeuner en l'honneur de Pinay, le héros de la restauration du franc! Tout ça, impossible de refuser, quand ce ne serait que par curiosité. Et c'est en effet la seule raison.

  Nous allons voir l'installation nouvelle de Marcel-Alice[18]. Je suis content qu'ils se soient rapprochés de nous.

  Après-midi été voir le filme sur La Vie de Jésus d'après les peintres, et dont Marcel[19] a fait la musique. Excellente représentation. Quoique, gros défaut : le spectacle est mal composé. La vie de Jésus est une histoire qui intéresse peu le gros public. Ils la connaissent. C'est une réalisation très artiste. Pour amuser le public, il fallait compléter par un film avec vedette et qui soit très différent. Or il n'y a qu'une documentation assez faible et sans érudition sur la cathédrale de Chartres. Puis un documentaire sur Pablo Casals, le violoncelliste qu'on nous montre en chef d'orchestre conduisant une symphonie de Bach. Pour le film lui-même, bien des épisodes auraient dû être représentés par de meilleures toiles. Il semble qu'un commentaire complémentaire aurait du indiquer les auteurs des toiles, et sur leurs auteurs. La musique de mon petit Marcel est excellente et par moments remarquable.

  Parmi les paquets de journaux trouvés au retour, un numéro de Preuves, journal de l'important groupement fondé par Charles Richet. Il y a une enquête sur le "Réalisme socialiste". Ce rédacteur a demandé à un certain nombre de peintres et sculpteurs d'envoyer quelques mots sur la façon de comprendre socialement leur art. Naturellement on n'a interrogé que les artistes faisant partie d'écuries comme galerie Maeght ou galerie Carré ou Drouin. C'est effarant de sottise. Voilà que les artistes se veulent métaphysiciens. Il y a des propos de Villon, de Delaunay (ce peintre qui se sauva en 1914 en écrivant sur la porte de son atelier : "déserteur" et qui déserta en effet en Espagne), Zadkine, etc., et d'autres pour moi à noms inconnus. Quel pathos et quelle lâcheté et quelle suffisance! Jadis les critiques employaient le langage des artistes. Maintenant les artistes emploient le langage des esthéticiens. Ils parlent tous de la même façon, émettent tous des vérités premières comme s'ils les inventaient, tâchent pas mal de ménager la chèvre et le chou. Oui, hélas! décadence. Ah! comme nous sommes loin des admirations raisonnées de ma jeunesse.

  21 [avril 1952]

  Toute la journée, classement de paperasses, mise en ordre des dossiers et de la correspondance qui fut grosse au Brusc.

  Téléph[oné] à Susse qui paraît se noyer à cause de ma volonté que soit conservée la petite moulure autour des bas-reliefs.

  Téléph[oné] à Donada pour les épreuves de Méhémet Ali. C'est prêt. Un mot de Gaumont me dit que le travail est achevé chez Hérode leur mouleur.

  Donc, téléph[oné] à Hérode. Transport et installation se fera chez moi jeudi.

  22 avril [1952]

  Il faut que je fasse la nomenclature, il n'y pas d'autres mots, de tout de que j'ai à faire.

  1. Par ordre d'urgence : la fin de la Porte[20] (3 panneaux);

  2. Le monument Méhémet. Agrandissement qui ira vite. L'étude est bonne. À moins que du Caire on ne s'amuse à des objections.

  3. Monument de l'Armée[21]. Après les lettres de Drouet je suis un peu flottant. Ces ignorants, ou plutôt manquant-de-goût, Carlu, Vergnolles et les architectes de la Ville voudraient que la longue frise qui, en somme, monte vers l'Avenir, ils voudraient que de part et d'autre elle se dirige vers le centre. C'est absurde et ça fera mal. Ma frise marche vers l'Avenir et la Victoire. Si on la fait concentrique, c'est une double marche vers la mort. La pensée est mauvaise. Il faudra bagarrer.

  4. Finir buste de Mme Schneider;

  5. Buste Morineau (Algérie), d'après photos;

  6. Buste Heuillard, député, tête bien marquée;

  7. Buste Dr Darré (d'après photos et documents médiocres. Visage quelconque);

  8. Esquisse du petit monument pour l'Algérie (phosphates);

  9. Buste Mme Hottenger (ravissante jeune fille. De beaucoup, après la Porte et de buste de Mme Schn[eider], ce qui m'intéressera le plus. Mais celui-là est problématique encore).

  Et je vais avoir (dans six semaines) soixante-dix-sept ans!

  Examiné longuement l'esquisse monument de l'Armée. L'idée de ces messieurs (Carlu, Fournier, Vergnolles) n'est pas bonne. Ils voudraient que à droite et à gauche du motif central les frises de soldats marchent vers le groupe, à la rencontre l'une de l'autre, alors que, fidèle à mon idée de la marche éternelle des hommes, cette frise continuait sa marche toujours dans le même sens. C'est peut-être moins symétrique, moins classique (dans le mauvais sens du terme) mais autrement expressif. On ne fait pas marcher vers la mort. L'idée de la frise saillante, par contre, n'est peut-être pas mauvaise. J'essaierai. Seulement, ça sera beaucoup plus coûteux.

  Commencé le panneau (le Mystère de la Mort)[22], mais je cherche d'abord sur l'esquisse ronde-bosse. Le motif de la femme et le jeune mort va très bien, notamment, la femme. L'homme n'y est pas du tout. Très difficile.

  23 avril [1952]

  Au Père-Lachaise[23]. Recherche de l'éclairage du groupe. Je suis loin d'être satisfait. Formigé a eu l'idée saugrenue de projeter deux éclairages, un verdâtre sur le fond et un un peu rouge sur le groupe! Les électriciens chargés de ce travail sont mal outillés. Et Formigé n'a rien prévu pour installer les réflecteurs. Comme je disais à F[ormigé] que j'étais étonné de voir une maison spécialisée n'avoir aucun matériel :

  — Que voulez-vous, me dit-il? question d'adjudication. Ce n'est pas moi qui les ai choisis.

  Il a ajouté qu'il allait convoquer la maison Mazda. Les adjudicataires en parlaient aussi, ce matin, en désespoir de cause. Leurs hommes avaient accroché des réflecteurs après d'énormes poutres. Il en fallait deux pour les manœuvrer. Et puis, pour éclairer le bas-relief, ils ont placé en bas, derrière le groupe, une espèce de rampe. En fin de compte, de loin le groupe a l'air d'être en carton peint en ocre clair.

  Institut, où règne de plus en plus la muflerie. L'amiral Lacaze avait incité Toudouze à faire une conférence à l'Académie. Le comité de lecture a proposé de remettre à plus tard, Toudouze étant candidat. Décision stupide, contre laquelle Lacaze s'est élevé avec véhémence, disant que c'était lui qui avait conseillé Toudouze, et que ne pas l'entendre était pour lui un affront injustifié. Il avait raison. Naturellement le bureau n'a rien manifesté. C'est d'ailleurs le bureau et quelques autres qui avaient proposé l'ajournement. J'ai appuyé l'amiral Lacaze. Il a quatre-vingt-dix ans. C'est inouï combien ces hommes âgés sont mufles vis-à-vis de leurs confrères âgés. Enfin, furieux et excédé, Lacaze a dit qu'il n'insistait pas. Pontremoli triomphait. J'ai l'intention de reprendre la question mercredi prochain.

  24 avril [1952]

  J'ai trouvé enfin le geste de l'homme dans le panneau Le Mystère de la mort[24]. C'est la fidèle petite M[arie] C[ombet] qui m'a donné ce mouvement.

  Le mouleur de Gaumont a commencé dans l'atelier le moulage de la maquette Méhémet Ali. Qu'est-ce que ça vaudra, cette grande machine? Je continue à penser qu'il est absurde de fourrer des statues équestres sur la pointe de pylônes. Elles n'y jouent qu'un rôle décoratif. La valeur sculpturale est perdue.

  25 avril [1952]

  Cherché chez Donada le moulage de Méhémet Ali. Encore un ennui! Ils m'ont abîmé la jambe droite avant. J'ai été stupide de laisser emporter la maquette en cire. Mais il n'y a presque plus de mouleurs. J'ai dû perdre ma matinée à scier cette patte, à la rétablir. Ça va, mais il y manquait une sensibilité qui était avant. Je l'ai retrouvée dans l'après-midi. Tout me retarde pour le panneau de la Porte[25]. Je n'ai pas encore pu m'y mettre. Ce sera pour la semaine prochaine. J'avais écrit "certainement". Je n'ose plus rien affirmer même vis-à-vis de moi-même.

  Vu un très beau modèle homme pour ce panneau. Je l'ai immédiatement retenu.

  De la Baule où Françoise[26] est avec les enfants, Jacqueline[27] nous téléphone que Françoise a les oreillons. Elle n'a pas de chance ma pauvre Françoise! Gérard et Marcel[28] sont partis là-bas.

  26 avril [1952]

  Méhémet Ali est mis sur son socle, plutôt pylône, car le défaut essentiel de cette conception demeure. C'est un monument sur un autre monument. Une statue équestre en l'air, ça ne fait jamais bien. Toutes celles que j'ai faites sont placées bas. Si on voulait blaguer cette grande maquette, on pourrait dire : la caractéristique de ce monument est la suivante : tout ce qui peut se voir de près est tellement plat qu'on ne voit rien; tout ce qui est ronde-bosse est tellement haut qu'on n'y voit pas grand chose non plus. Et au fond, c'est à peine exagéré. On pourrait ajouter que les six allégories (genre dont j'ai personnellement horreur) sont trop petites pour la puissance des colonnes qui les portent, et trop grandes par rapport au cavalier. Il est vrai que celui-ci est d'une échelle un peu petite, par suite de l'agrandissement en cours de route de la maquette d'ensemble. Il lui manque trois centimètres. Je crains beaucoup l'effet des esquisses de Niclausse qui sont bien mauvaises. Ce n'est aussi que l'homme de quelques bustes. En fin de compte, singulière collaboration où chacun des associés travaille dans son coin et refuse de rien modifier à ce qu'il fait : Séassal avec sa ridicule moulure qu'il a maintenue; Gaumont avec les deux immenses bras qui eux seuls seront aussi grands que le cavalier! Niclausse, parlons-en à peine. Il a dû faire faire ses esquisses par de mauvais élèves genre Salon des Tuileries. Mais ne soyons pas trop sévère. Si mon cavalier avait les 3cm qui lui manquent actuellement, l'effet serait peut-être meilleur. Et puis, après tout, peut-être l'ensemble a-t-il de l'allure.

  Visite de Susse qui a fini par comprendre ce que je veux avec la petite moulure qui entoure les bas-reliefs. Entre autres choses, il me dit que l'État l'a appelé pour lui demander son prix pour fondre le Victor Hugo de Rodin, au complet, avec les muses qui sont autour (pas bien bonnes). Rudier a demandé 15 000 000. Susse se demande quoi faire car 7 000 000 serait déjà un bon pris. La solidarité professionnelle joue. Je lui dis demandez-en 7 ou 10, ou bien 18 ou 20 si vous craignez d'enlever l'affaire à Rudier. Il ne me cache pas que Rudier donne des ristournes, et qu'il est fort vindicatif quand un confrère lui enlève une affaire. J'ai laissé tomber la conversation sur ce sujet. Je ne saisis pas très bien pourquoi il m'en a parlé.

  Ce ne sont pas les oreillons qu'a ma pauvre Françoise. Un érysipèle, en suite d'une écorchure sur le cuir chevelu qu'elle s'est faite dans une haie. La pénicilline a déjà agi. Sa mère dit toujours que Françoise n'a pas de chance. Cette fois-ci, c'est vrai, malheureusement.

  27 avril [1952]

  Eu malheureusement ou heureusement une idée bien meilleure pour Méhémet Ali. J'ai immédiatement massé une esquisse. Il s'agit de dresser Méhémet sur ses étriers. De le faire brandir son sabre recourbé. Évidemment ça a allure plus combattante, plus romantique. Sur ce haut pylône antipathique ça fera quand même beaucoup mieux. Je devrai courageusement pousser la question à fond. Car le geste du bras droit tenant le manche du poignard de loin se comprend mal. Pour de telles hauteurs et à un recul obligatoirement grand, au moins trente mètres, il faut des gestes très silhouettés.

  28 avril [1952]

  Rendez-vous Séassal, Gaumont, Niclausse. Ils sont satisfaits de leur pylône. Ils se battent un peu les flancs pour déclarer que ça a de la gueule. Les six figures symboliques (les éternelles Agriculture, Marine, Commerce, etc.) sont d'un côté trop sommaires (Niclausse), de l'autre, trop maniérées (Gaumont). Et puis ces immenses placards face et arrière font creux. Dans ce parti il aurait fallu là une colonne de chaque côté, avec au dessus encore des figures symboliques : L'Égypte? Le Soudan? Séassal le sent bien qui proposait d'ajouter à la base vide une figure assise. Que représenterait-elle? N'importe, mais il faudrait une masse. Là apparaît nettement l'erreur des compositions qui n'ont pas d'idées à exprimer au départ. Mais très content chacun de soi-même. On critique le parallélisme des membres avant de mon cheval. Le parallélisme n'existe et n'est, en effet, gênant, qu'à cause de la hauteur du socle et de sa largeur qui cache les parties basses des membres, si bien qu'on ne voit pas le vide entre le sabot droit levé et le sol. Ceci va me forcer à lever davantage cette jambe droite, enlèvera la sensibilité de ce mouvement que j'avais tant cherché, et rapprochera le geste de la banalité ordinaire. Ce sont les inconvénients des collaborations. Avant de nous séparer je montre la nouvelle esquisse au bras levé. Tous trois sont d'accord. Pas d'hésitation. C'est ça qu'il faut faire.

  Après-midi, chez le dentiste qui m'arrache une dent. J'en ai trois autres qui branlent fortement. Avant de ne devenir qu'un squelette, les dentistes vous en arrachent des petits morceaux. Ces petits événements vous rappellent l'âge qu'on a, et que la peau de chagrin se rétrécit.

  Aux Artistes français, réunion du nouveau comité élu. Cette vieille société mère a de grosses difficultés, dont la principale est l'hostilité de la presse des marchands et de l'administration centrale qui a peur de la presse. Je vois Roger, bien changé, bien vieilli, bien malheureux. Il a consacré une grosse part de sa vie à enseigner le dessin à l'École, et à certains moments, sans traitement. On l'a mis à la retraite sans retraite. Sa carrière d'artiste n'a pas été aussi brillante que le laissait espérer son Grand prix, son premier et son second envoi. Après, il n'a plus fait grand chose. Mais quel homme chic et franc et fidèle!

  29 avril [1952]

  Drouet vient pour le monument de l'Armée française[29]. Tout semble réglé politiquement et judiciairement (bien que je n'aie rien à voir avec certaines difficultés surgies devant le comité). On est maintenant très pressé. Carlu a eu une idée heureuse, me semble-t-il, en conseillant de traiter la frise plus en saillie. Ça sera plus puissant. La suppression des deux figures ajoutées aux extrémités me réjouit. Donc, tout est en bonne voie.

  Déjeuner rituel de la Société de géographie économique. C'était ce mois-ci sous la présidence du président Pinay. J'étais entre G[aston] Riou et Stanislas de Castellane, toujours très noble, très comte et très insignifiant. Tout l'étage du Cercle Interallié était encombré de tables et de gens. Ce ne sont pas ceux qui étaient présents que l'on pourrait citer, mais ceux qui n'y étaient pas. Il y avait beaucoup d'amis. Lacour-Gayet, Jacques Bardoux (son gendre Giscard d'Estaing est le président de la Société). Il y avait le prince Otto de Habsbourg et son frère. Tous deux très princes vraiment, très racés, me faisant penser à Radziwil qui est encore plus prince qu'eux. Ils font penser à de beaux longs lévriers, minces et souples. Mais Otto, comme son frère paraissent fort intelligents. J'ai échangé quelques mots avec lui sur Le Brusc où il a fait un séjour chez Maupeou. On m'a présenté à Pinay qui m'a dit des mots très aimables. Il a fait un remarquable discours. Ce n'est pas un homme éloquent, un orateur manière Herriot ou Sarraut, par exemple. Mais sa phrase est lapidaire. Il sait dire ses pensées en quelques mots et en quelques formules contrastées qu'on regrette de ne pas retenir. L'homme est excessivement sympathique et simple. Ah! comme j'aime mieux ce genre-là que celui de l'énorme de Gaulle.

  Rentré vite. Travaillé au Mystère de la mort [30]qui me donne assez de mal.

  30 avril [1952]

  Avec Lily[31], au laboratoire Bruneau où nous nous faisons faire prises de sang pour voir où nous en sommes.

  Matinée au Père-Lachaise, pour l'éclairage de mon monument Le Retour éternel. Je crois que l'ingénieur de chez Mazda va trouver la solution que les types de la maison adjudicatrice ne trouvaient pas. C'est beaucoup plus facile de mettre des réflecteurs au sol, comme devant les monuments publics. Mais je ne veux pas. Formigé a commis une erreur en faisant ses fonds tout en ciment sans prévoir une superficie de réserve dans laquelle on aurait pu encastrer des lampes et des rampes.

  30 avril [1952]

  Institut. J'aurais voulu qu'on reste fidèle au système de jadis qui consistait à ne rien voter de propositions nouvelles ou de prix proposés par les commissions sans une semaine de réflexion. Mais les patrons qui ont hâte de recevoir des remerciements de leurs chouchous, ont obtenus que les votes aient lieu le jour même. Démagogie! Démagogie!

  Chez Madeline. Il me redit ses difficultés, mais aussi ses satisfactions depuis qu'un contrôle sérieux a été organisé. Ses meilleurs appuis sont précisément les contrôleurs de sa manière d'administrer les énormes crédits qu'il a. Ceux-ci ont su apprécier son travail et sa loyauté. Mais il parle toujours avec une indulgence méprisante de Toulon et du rôle misérable joué par Pontremoli et Perret dans le rejet de son projet et l'exécution de celui de Demailly. Les deux responsables sont en premier chef, Pontremoli et Perret, me dit-il. Pontremoli qui n'a jamais rien construit. En ce qui me concerne, Mme M., chef de sa comptabilité, ne m'explique pas clairement l'énorme retenue faite sur les acomptes qu'on me versa. Et Madeline me confirme que je suis mis au tarif des ouvriers staffeurs. Rien n'est en effet prévu pour les artistes créateurs.

 

[1] Noté fautivement « mars » dans le manuscrit.

[2] Nadine Landowski-Chabannes.

[3] Thomson Gaston, monument-buste.

[4] A partir de là on a « mars-avril ».

[5] Ladislas Landowski.

[6] Wanda Landowski, fille de Ladislas.

[7] Marcel Landowski et Françoise Landowski-Caillet.

[8] Gérard Bonnier, fils de Wanda, musicien.

[9] Sœur de P.L.

[10] Jean-Max Landowski.

[11] Nouvelle Faculté de Médecine.

[12] A la Gloire des armées françaises.

[13] Nadine Landowski-Chabannes.

[14] Astréoud.

[15] Dans le manuscrit « hébreuses ».

[16] Héroïne d’un conte russe.

[17] Roland Chabannes.

[18] Marcel et Alice Cruppi.

[19] Marcel Landowski.

[20] Porte de la Nouvelle  Faculté de médecine.

[21] A la Gloire des Armées françaises.

[22] Nouvelle  Faculté de médecine.

[23] Le Retour éternel.

[24] Nouvelle  Faculté de médecine.

[25] Nouvelle  Faculté de médecine.

[26] Françoise Landowski-Caillet.

[27] Jacqueline Pottier-Landowski.

[28] Gérard Caillet et Marcel Landowski.

[29] A la Gloire des Armées françaises.

[30] Nouvelle Faculté de médecine.

[31] Amélie Landowski.