Janvier_1945

1945

1er janvier 1945

D'ordinaire, à chaque 1er janvier, je recevais dans la matinée, élèves et anciens élèves. Cette année, personne, absolument. Pas même ceux pour lesquels je me suis si souvent démené et [qui] me doivent le départ dans notre carrière. Évidemment l'effet de cette campagne, de ces accusations. Et comme les accusations ont été publiques, et que les rétablissements n'ont pas été rendus publics, la plupart de ces garçons se disent que le patron ne leur servira plus. Alors pourquoi se déranger? Et puis aussi, dans une époque aussi haletante, où tout le monde est fatigué, ces mondanités semblent de plus en plus superflues. Mélancolie, quand même.

Fin d'année, commencement d'année, heure de l'examen de conscience. Celle-ci qui finit a été terrible. De mes deux seuls malheurs réels qui sont en moi comme des plaies toujours saignantes et saignantes pour toujours, ce sont des malheurs contre lesquels on ne peut rien. C'est l'affreux άνάγκή des grecs, le symbole de Niobé. Le travail seul et les tendresses autour de moi, si ce ne sont pas des consolations, sont des soutiens.

Pour mon autre histoire, qui, à la fin de ma carrière vient la ternir, alors qu'elle était impeccable, je n'ai à m'en prendre qu'à moi-même. Malgré mon âge — quand je pense que je vais avoir 70 ans dans six mois — il faut que cela me serve de leçon. Il faudrait vivre en se répétant toujours, continuellement, certains grands immuables principes, les avoir toujours présents à l'esprit, se connaître, surtout connaître ses défauts, ses points faibles. Ce qui s'est passé, ces dernières années, me prouve que je manque parfois de caractère, que je suis parfois hésitant; je vois trop le pour et le contre des choses et la position négative ne m'est pas facile à prendre. Je me mets trop à la place des autres. Je manque d'égoïsme et du sens de ma valeur. Seul avec moi-même, j'ai le droit de me dire que je vaux mieux que la grande majorité des artistes d'aujourd'hui. J'ai l'imagination et l'exécution. Pour les questions pratiques, j'ai du bon sens. Tout cela est aujourd'hui perdu, inemployé, car je vais, plus que jamais être tenu à l'écart de bien des décisions importantes. Pendant l'occupation, ma faute n'a pas été d'être allé en Allemagne. Ma faute a été de ne pas démissionner tout au début, alors que j'en avais l'occasion. D'abord, lorsque j'ai reçu les circulaires antisémites qui m'obligeaient à mettre à la retraite Pierre Marcel et Bloch à l'École. Je trouvais cette mesure scandaleuse. Je l'ai transmise. J'aurai pu démissionner aussi, à la suite de la manière scandaleuse dont Hautecœur et Verdier, toute la bureaucratie de la rue de Grenelle et de la rue de Valois ne m'ont pas défendu lorsque les Allemands m'avaient accusé d'être juif. Après avoir fourni toutes les preuves désirables, il eût été bien de m'en aller. L'idée m'en est venue. Je n'y ai pas attaché mon esprit. Pour Pierre Marcel et Bloch, l'idée ne m'a pas même effleuré. À cause de l'exemple autour de soi, peut-être. Aussi, parce que je ne relis pas assez souvent ces notes. Je le faisais, à une époque de ma vie, et ma conduite s'en ressentait. J'étais bien toujours moi-même. Il est vrai que mes cahiers, par crainte de perquisition, je les ai laissés dans le midi. En tout cas, je n'aurais pas été en présence de l'alternative du voyage en Allemagne. À ce moment, je ne pouvais pas ne pas le faire. C'était quand même une grande sottise. Mais tout se répare avec de la netteté et sans rien renier. L'occasion se représentera pour moi, certainement, de... Mais, mon garçon! N’oublie pas que tu vas avoir soixante-dix ans! Eh bien? Quand même. Ne jamais s'abandonner.

Moins que jamais oublier la dernière phrase de l'oncle Paul à son lit de mort : ce n'est pas difficile de bien mourir. Ce qui est difficile, c'est de bien vivre. Bien vivre, c'est toujours vivre courageusement.

2 janvier [1945]

Les Américains, hier, déclenchaient une contre-attaque du flanc dans le saillant des Ardennes. Et voilà que les Allemands aujourd'hui déclenchent une seconde offensive de grand style. C'est perdu d'avance. Mais ils sont coriaces tout de même!

3 janvier [1945]

Visite de Waldy. Il nous raconte comment les Allemands obtenaient des engagements volontaires parmi les Russes, prisonniers de guerre. En les laissant positivement mourir de faim. En les enfermant pendant une semaine dans leurs baraquements, sans aucune nourriture. Puis, on les faisait sortir en lâchant des chiens policiers. Au bout de trois répétitions de ce système, ils emmenaient des malheureux ne tenant pas même debout. Et ceux qui n'acceptaient pas de partir, étaient mis en marche par les chiens, souvent aussi abattus.

La bataille de notre frontière de l'Est est en ce moment très dure. Von Rundstedt lance certainement tout ce qu'il peut. Son échec marquera l'échec définitif.

Vienne avait demandé, étant donnée la marche des événements, à être déclarée ville ouverte. Hitler a refusé. On est un dur ou on ne l'est pas! Vienne subira le sort des autres villes de l'Europe. Sans doute, en faisant s'accumuler les ruines, espère-t-il arriver à un compromis, le compromis de la lassitude et de l'horreur. En ce moment, ce qui est affreux, c'est l'exode des régions belges où la contre-offensive allemande a progressé. Les Anglo-Américains craignent l'apparition de V3. Et, tandis que des événements surgissent, tout à la fois magnifiques et terrifiants, notre radio officielle reste aussi parfaitement stupide qu'auparavant. On y entend même des communications hostiles aux directives du général de Gaulle. Incorrigible folie.

4 janvier [1945]

J'avance bien le marbre de la gr[an]de Duchesse[1].

Cependant, la nouvelle grande contre-offensive allemande, dans la Sarre, ne semble pas se développer facilement cette fois. La première surprise idiote a suffi. Mais la bataille est très dure. Et les Allemands semblent avoir encore une masse de manœuvre assez dense.

À l'autre front, Budapest, cette ville que tout le monde dit si belle, s'effondre dans les flammes. On s'y bat de cave en cave.

5 janvier [1945]

Visite de Lacour-Gayet, avec son adjoint M. Leduc de Radio-Luxembourg et le ministre du Luxembourg à Paris. Le buste réunit tous les suffrages.

On parle de la situation. Les Allemands ne sont pas du tout à Luxembourg, comme on l'annonçait. Radio-Luxembourg faisait hier son émission en français, comme depuis sa libération. Mais Liège et la Belgique sont inondés de V1. Liège, Anvers reçoivent chaque jour près de 200 de ces engins destructeurs terriblement. Ce qui est affreux aussi, c'est l'exode des populations des régions reprises par les Allemands. Ils tuent tout. Nous ne venons pas pour gagner la guerre, disent-ils. Pour nous venger.

Chez Marthe de Fels. Le fils de M. Pommier, un beau grand jeune homme mobilisé, actuellement au 2e bureau, me dit que la quasi défaite américaine actuelle provient de la 1ère armée américaine qui laissa tranquillement les Allemands préparer leur grande contre-offensive, ne fit aucune reconnaissance. On les laissa amener sur place une douzaine de divisions, sans s'apercevoir de rien, sans rien signaler. Les états majors n'apportaient pas foi aux cris qui leur parvenaient par ailleurs, ne s'inquiétaient même pas de parachutages importants d'armes effectués sur leurs arrières. Cette 1ère armée américaine a été anéantie, elle n'existe pratiquement plus. Les chars allemands, d'un type nouveau, super tigres, seraient plus puissants que les chars américains. Le début de cette offensive produisit une débandade analogue à la nôtre de 1940! Les Américains, envisagèrent un moment un repli très important. On s'est ressaisi. Mais c'est très dur. Ils disent que si les Allemands parviennent à la Meuse, la situation sera très grave. Ne dit-on pas qu'ils demandent l'évacuation de Strasbourg? Cependant les Russes continuent à combattre dans Budapest. Ils sont arrivés en Pologne. On dit que c'est volontairement. Parce que les Anglo-Américains n'ont pas reconnu le même gouvernement qu'eux...? Et en Grèce, la folie continue. Chacun ne pense, comme on dit, qu'à son idéologie... Et les Allemands, sur notre front, ajoutait le jeune Pommier, amèneraient de nouvelles divisions. Nous sommes dans la quinzaine décisive.

Michel-Ange a fait un effet énorme sur mes visiteurs de ce matin.

6 janvier [1945]

Téléphone de Madame Napp. Elle me dit que son ami, M. Meunier, a été très emballé et voudrait faire acheter la petite tête Nocturne. Elle m'en demande le prix, car elle aussi, la voudrait. Son ami m'en commanderait une autre.

Chez Madame de Dampierre. Tout le monde considère la situation comme très sérieuse. Des unités allemandes, effectif d'un bataillon environ, auraient franchi le Rhin au Nord de Strasbourg. Le général de Gaulle se serait opposé au plan anglo-américain, concernant l'évacuation de la ville. Il veut la défendre et en considère la défense comme possible et nécessaire. Dans le saillant de la Meuse, l'ennemi est plutôt dominé maintenant et se retirerait. Hier, le jeune Pommier me disait qu'Hitler avait encore 600 divisions disponibles. Mme de Waresquiel aujourd'hui affirme qu'il en a la moitié seulement, 300, ce qui est encore énorme. Même sur le front de Budapest, il semble que leur résistance s'affermit et que les Russes aient reculé.

Michel Goldschmidt que je rencontre chez Marcel[2] me dit que la situation intérieure est meilleure. Il m'assure qu'en Allemagne l'armée incorpore de force des prisonniers de guerre. Je sais, par Waldy, comment ça se passe!

Mon pauvre Marcel est désespéré de la façon dont les choses se passent pour les droits d'auteur aux musiciens. Profitant de l'incroyable mesure prise par Vichy, les producteurs ont tout simplement mis ces droits dans leurs poches. Vol pur et simple. Il espérait toucher 10 à 15 000 F, il n'a reçu que 46 F! pour son trimestre. Conséquence de la loi de Vichy, œuvre du jeune Chambrun, gendre de Laval, et que l'actuel gouvernement applique, des boules super-quies sur les oreilles.

Hautecœur, chez Mme de Dampierre, me disait que Segonzac et Vlaminck seraient assez menacés. Vlaminck, ce riche voyou, ce Diogène bien renté, qui aurait, parait-il, beaucoup vendu aux Allemands, mérite sans doute une leçon. Ça calmera son cynisme. Mais le bon Segonzac!

7 janvier [1945]

La situation dans les Ardennes semble s'améliorer. Les deux armées alliées, celle venant du Nord, celle venant du Sud vont vers leur jonction. Du côté de Strasbourg, c'est très dur. Les Américains voulaient nous faire abandonner la ville. Le général de Gaulle s'y est opposé. Mais cette armée française qui est là, seule armée que nous ayons, est en ligne, sans repos, depuis toujours. Elle ne peut recevoir d'immédiats renforts. Les éléments ennemis qui avaient franchi le Rhin, qu'on nous avait annoncé liquidés, sont toujours sur la rive gauche.

Belmondo vient me voir. Il me parle des projets malveillants des "soi-disant" artistes du Salon d'automne, ces petits impuissants, Auricoste, Fougeron notamment. Si le fascisme avait triomphé en France, ils auraient été farouches fascistes. Car ce sont, avant tout, de petits arrivistes, sans talent, sans savoir, et sans cœur.

8 janvier [1945]

Michel-Ange. Fin de journée, le marbre de la tête, Nocturne, est porté chez Mme Napp. Comme toujours, déception à cause de ces éclairages d'appartement. Un peu dommage.

Situation du front Alsace se stabilise. Mais ce n'est plus de stabilisation qu'il devrait s'agir. On parle des mesures financières envisagées par le gouvernement. Chacun conserverait une disponibilité de 40 000 F. Tout le surplus serait provisoirement confisqué par le gouvernement contre un très minime intérêt, 1 %, guère plus. Tous les actuels billets n'auraient plus cours. En même temps, un prix unique serait fixé pour toutes choses. Même dans tous les restaurants. Chacun aurait droit à 2 000 F par mois... Qui aurait besoin de plus devra en fournir justification. Tout ça parait bien idiot. Guère possible, quoique idiot. Je n'y crois pas beaucoup.

9 janvier [1945]

Esquisse du tombeau Napp[3].

Bataille du front du Rhin est toujours dure, mais marque l'impuissance définitive de l'Allemagne. Ils ont été en effet dans l'impossibilité d'exploiter leur succès de surprise.

Lagriffoul me raconte la séance de la semaine dernière, organisée par le Front National, dans le grand amphithéâtre de l'École des Beaux-Arts. Face à la Renommée jeteuse de couronnes, de Paul Delaroche, sous l'emplacement, provisoirement vide, du Romulus de Ingres, à la grande table faite pour recevoir une dizaine de personnalités, à laquelle s'assirent, dans le passé, les Besnard, les Paul Dubois, les Eugène Guillaume, Ingres, etc., présidait un triumvirat composé de Goerg, président, assisté de Fougeron et d'un troisième type, un nommé Masson, dont on ne sait pas ce qu'il fait. Ces tempêtes humaines, comme les tempêtes lacustres, font sortir des fonds vaseux, surgir à la surface des eaux agitées, des êtres rampants et clignotants qui jamais, sans ces tumulus d'éléments, ne seraient apparus sur l'écume. Tel ce Goerg, ce peintre délétère aux femmes avortées, aux chairs à tons pourris, tel ce Fougeron ignorant et prétentieux, cubiste comme tout ces gens-là, parce qu'ils sont incapables (le cubisme, c'est le refuge des impuissants. Il devient actuellement celui des négociants), tel ce Masson dont j'aurais aimé voir la trogne de politicien. Quelle tristesse de voir, à tant de grandeur, mêlés tant d'appétits. Il s'agissait dans cette réunion d'inciter les artistes à se grouper en une sorte de corporation... Grande nouveauté! sous l'égide du Front national, bien entendu. On a parlé un peu d'épuration, aussi, bien entendu. On va demander au ministre de constituer une commission d'épuration professionnelle.

10-11 janvier [1945]

Je me réveille avec extinction de voix. Je me sens très fatigué. Il neige. Je reste deux jours au lit. Je lis le Raphaël de Muntz. Et Shakespeare.

15 janvier [1945]

Tous ces jours Michel-Ange, le marbre de la gr[an]de Duchesse du Luxembourg; et dessins pour la Porte[4].

21 janvier [1945]

Le soir du 17, j'ai été gravement malade. J'ai, parait-il, au moment de me coucher, perdu le contrôle de mes gestes, ou à-peu-près. Je ne me souviens de rien. Je me suis réveillé le matin du 18, sans me sentir nullement mal. Lily[5] n'était pas à côté de moi. J'ai d'abord pensé que nous étions encore la veille au soir. Mais voici que j'aperçois Gérard[6] qui se lève du fauteuil à droite du lit, et Lily de la chaise longue. Je suis ahuri. J'ai le vague souvenir d'avoir cauchemardé, de m'être quasi bagarré avec des gens, parmi lesquels il y avait Marcel[7] et Gérard. Alors on m'explique ce qui s'est passé. Après avoir écouté un moment la radio, ce dont je me souviens, je suis venu m'étendre un instant près de Françoise[8], qui était elle-même étendue sur la chaise longue. À partir de ce moment, plus rien. À l'incertitude de mes gestes, Lily s'est terriblement inquiétée. À des questions je ne répondais rien. Je me suis mis à rire. On a téléphoné à Paulette[9]. On m'a aidé à me déshabiller et à me coucher. Presque aussitôt, j'ai voulu me relever. Paulette et les enfants ont voulu m'en empêcher. La parole m'est revenue pour protester contre. Je me suis endormi. Paulette m'a saigné. Le matin du 18 Ladis[10] est venu, a examiné mes réflexes, tous excellents. A pris ma tension, bonne, quoiqu'un peu forte. A écouté mon cœur, parfait. A ordonné un séjour au lit prolongé, ce que je fais. En somme, ce fut une congestion larvée. Si je n'avais d'excellentes artères et un cœur sans fissure, ç'aurait pu très mal tourner.

25 janvier [1945]

On est mal au lit pour écrire. Mais je lis, je lis énormément. Un livre très intéressant sur les Fondateurs de religions. La grosse Histoire grecque de Duruy. Avec son histoire romaine, c'est vraiment un remarquable monument que ces huit volumes, non seulement pour la qualité du récit, mais pour l'élévation de la pensée. C'est fait avec amour, avec piété. D'où l'émotion poétique qui s'en dégage.

27 janv[ier 1945]

Lecture : L'Aurore de l'Esprit humain, par Schmidt[11], professeur à Tübingen. On est arrivé à avoir de réelles et sûres notions sur la période préhistorique. Mais je n'arrive pas à me coller dans la mémoire la chronologie, même par millénaires, des différentes époques. Comme pour les périodes de l'histoire à peu près connues, il y a d'ailleurs des imbrications, des enchevêtrements de civilisations. Il semble d'ailleurs, qu'à ces époques si lointaines, il y avait [une] plus grande unité à travers le monde.

28 janv[ier 1945]

Je regardais l'album des fresques de S[ain]t-Savin. Chacun en parle avec une sorte de piété admiratrice. La vérité est que c'est très agréable de tonalité. Mais c'est souvent bien ridicule. Il faudrait avoir le courage de dire ce que l'on pense. On l'ose beaucoup moins qu'on ne le croit. Combien d'œuvres universellement admirées qui ne méritent nullement cette admiration universelle. Exemple : la plupart des madones de Raphaël.

28 janv[ier 1945]

Lecture : La Chartreuse de Parme. C'est bien. Je n[e l]'avais pas lue encore. Je ne me sens pas très stendhalien.

J'aime mieux la lecture de L'Aurore de l'esprit humain, ouvrage assez dur à lire, mais solide et ouvrant des horizons. Chaque stade de transformation de la race humaine dura des millénaires et des millénaires, dix, quinze, on ne sait pas exactement. L'époque glaciaire ancienne dura 500 000 mille ans sans doute. La race dite de Neandertal dura 40 000 ans. C'est l'époque de l'éléphant antique, 30 000 ans la race de Cro-Magnon et 20 000 ans les races de l'aurignacien et du magdalénien qui sont du paléolithique récent, soit 50 millénaires. Ce fut une civilisation qui eut son époque primitive, son épanouissement et sa décadence. Et nous voici, après 600 millénaires de vie humaine, arrivés à 11 millénaires de l'ère chrétienne, les dernières glaces fondent, derniers vestiges de l'époque glaciaire. Dans les fouilles, c'est ce qu'on appelle le niveau agilien. Époque des premières huttes. L'homme a quitté les grottes. Il fait les premières poteries. Civilisation qui durera onze mille ans. Alors seulement, nous entrons dans l'âge récent de la pierre, l'âge qui a laissé ses traces dans la mémoire des hommes et que les poètes chantèrent. Mais l'âge du bronze, l'âge du fer viennent trois mille ans après, mille huit cents seulement avant notre ère, c'est-à-dire un peu moins qu'en l'an où nous sommes après l'ère chrétienne. Et nous, physiquement, nous sommes exactement pareils à ces hommes. L'ère chrétienne, qui, dans nos histoires de race blanche, met une barrière fondamentale entre deux civilisations, n'en élève, en fait, physiquement, aucune. Nous n'avons guère plus de trois millénaires d'existence. Comment imaginer qu'il ne se formera pas une autre race, plus évoluée encore que la nôtre et qui trouvera la solution des problèmes transcendantaux qu'il nous est absolument impossible de résoudre, car, au fond, nous n'en connaissons pas même les données. Nous les pressentons. Mais nous ne sommes guère plus avancés que Platon. Tout le monde est d'accord. Vivons donc dans la vie. Je pense, donc je suis. Je vis, donc la vie est. Cela peut être dit et peut être cru avec la même logique. Mais qu'est-ce que la vie? Quel est son but? La race humaine future le saura peut-être. Contentons-nous de jouir des manifestations de la vie que nous percevons, et de les aimer, nous autres hommes, qui, seuls parmi les autres êtres vivants, sommes capables de les analyser. Après tout, sommes-nous les seuls?

29 janvier [1945]

Fonctionne, en ce moment, rue de Valois, une commission spéciale qui a la charge de désigner les professeurs et les chefs d'atelier de l'École des Beaux-Arts. Cette commission se compose de Robert Rey, qui la préside; de Tournon, architecte, directeur de l'École; de cet imbécile de Deshairs, dont le nom est tout un programme, peintre raté, écrivain nul, ancien bibliothécaire de l'École des Arts décoratifs, dont on l'a renommé le directeur; de Salles, conservateur au musée du Louvre; d'Auguste Perret, l'entrepreneur-architecte; pas un peintre, pas un sculpteur. Il y a aussi Heuraux l'héritier des carrières de marbre de Carrara.

Cette commission vient de nommer professeur Subervie, l'ancien cubiste, celui qui peint ses personnages moitié d'un ton, moitié d'un autre, comme des arlequins, en ayant grand soin de faire partout déborder la couleur des contours, et qui est absolument incapable de peindre un vrai morceau. Je le sais par ce que j'ai vu chez lui. Puis Leygue[12] le plus arriviste, le moins sincère de mes élèves, peu correct et qui bénéficie maintenant d'une arrestation non justifiée; Et pour la pratique Saupique, bien médiocre, et ne connaissant pas grand chose à la pratique, un sculpteur comme ils sont cent. L'École des B[eau]x-A[rts], sous prétexte d'originalité, va devenir aussi nulle et banale que les Salons dits d'indépendance.

30 janvier [1945]

Anniversaire de la prise du pouvoir par Hitler! Bel anniversaire! Le nazisme a finalement obtenu un beau résultat! Défaite partout. Partout les populations en fuite par les routes. Partout la misère. Et Hitler refait son même discours, celui qu'il fait depuis dix ans. Avec toujours des promesses de victoire.

31 janvier [1945]

Bagarre sournoise entre les groupements de Résistance et le général de Gaulle. Bagarre également entre certains groupements : le MLN contre le F[ront] n[ational] par exemple. Tout cela en sous-main. Chacun sent trop, dans un moment pareil, le scandale que seraient ces querelles autour du pouvoir. Quant à de Gaulle, son prestige est trop grand pour que même le C.N.R. ose faire de l'agitation contre lui. C'est le C.N.R. qui serait battu. On peut avoir confiance dans cet homme étonnant.

 

[1] Duchesse de Luxembourg.

[2] Marcel Landowski.

[3] Projet non réalisé.

[4] Nouvelle faculté de médecine.

[5] Amélie Landowski.

[6] Gérard Caillet.

[7] Marcel Landowski.

[8] Françoise Caillet-Landowski.

[9] Paulette Landowski.

[10] Ladislas Landowski.

[11] R.R. Schmidt, L’Aurore de l’esprit humain, Payot, 1936.

[12] Louis Leygue ?