Novembre-1922

Cahier n°14

1 novembre [1922]

Nous voici d'accord avec le comte de Fels. Il s'est rendu compte tout de suite, d'après une maquette massée rapidement, que son idée de jardinière-sarcophage n'était pas heureuse. Les groupes la Becquée et le Concert n'ont pas eu l'air de lui plaire pour l'endroit. Il s'est enthousiasmé pour les figures couchées représentant la Terre et l'Eau. Après tout, je pourrai faire là deux beaux nus. Ce sera moins difficile que les deux groupes. Et puis enfin, me voici sorti du vague et de l'incertain. Quant au buste de son fils, il en a été tout à fait content. Avec peu [1] maintenant, j'aurai fini. Il m'a dit à propos des statues :

— Ma femme est une janséniste. Vous cachez avec des roseaux un peu de la nudité de vos statues. Après qu'elle les aura vues, et à l'exécution vous enlevez tout cela. Sans quoi elle ne les accepterait pas. Ne me trahissez pas, n'est-ce pas !

J'ai juré.

Coup de téléphone de la marquise de Laborde pour m'annoncer la visite, mardi prochain, de la duchesse de Gramont, pour le buste de sa fille.

1 novembre [1922]

Visite du comte de Fels. Il n'est pas mauvais. Je le crois assez brave homme. Mais il est tout de même assez sot. Il m'a dit que tout le monde lui faisait d'immenses compliments pour les groupes de Visseaux ! Tout flatteur rit...

Nous nous sommes mis d'accord sur deux figures de femmes couchées. La solution la plus banale de la question. Je sauverai cela par l'exécution.

À l'esquisse de Rio de Janeiro qui ne m'emballe plus beaucoup.

2 [novembre 1922]

Retouché à l'esquisse du Dionysos pour Barbedienne. Travail fastidieux que je regrette bien de m'être engagé à faire. Cette petite figure serait intéressante à exécuter jusqu'au bout. Ce ne sera qu'une esquisse. Tant pis.

La femme de Raoul Laparra est venue nous voir toute rayonnante du succès de la Habanera. La représentation du mardi dernier a été un triomphe extraordinaire paraît-il. Mais elle est très ennuyée de la santé de Raoul. Le malheureux est épuisé par les leçons. Il ne peut pas achever ses œuvres en cours. Or il paraît que l'on a proposé à Raoul la place de directeur du Conservatoire américain installé à Fontainebleau. C'était le bonheur, la vie assurée et la certitude de mener ses œuvres à leur fin. Mais il paraît que ce beau rêve est à la veille de s'écrouler parce que H[enri] Rabaud a mis en avant la candidature de Max d'Ollone. Il ne devait évidemment pas savoir que Raoul était déjà proposé. Mais c'est tout à fait ennuyeux.

Blondat venu dîner.

3 [novembre 1922]

Nuit tout à fait mauvaise. Tout à coup je me suis mis à m'énerver à cause de l'achat de cette maison de Coignard. Je n'ai pas pu reprendre le dessus et ne me suis endormi qu'au jour. Nous nous sommes mis d'accord ce soir. C'est fait et je vais pouvoir construire un atelier qui me remplacera celui de Schmidt. Je tâcherai[2] d'abord de louer le pavillon, puis de le revendre plus tard.

Ladislas ce matin, me dit savoir par Durand l'éditeur qui le lui a dit confidentiellement, que d'Ollone était nommé à ce poste de directeur. C'est navrant. Aux bureaucrates, aux impuissants charmants les belles situations. Mais à toi grand artiste, la course aux cachets, la misère qui se cache. Place aux médiocres !

De Bagneux, un coup de téléphone de Décennière. Tétard n'avance pas dans son travail. Il paraît que les marches de granit ne joignent pas bien. Il faut que j'y aille demain matin. Encore une matinée de perdue. Ce soir heureusement, je me sens maître de moi.

Quelle usure s'il fallait prendre au tragique tous les incidents qui se succèdent, les ennuis qui arrivent forcément lorsqu'on mène tant de choses. Il faut arriver à la sérénité, surtout lorsqu'on fait de son mieux.

Très content du revers de la médaille Arnozan.

Je suis de moins en moins emballé du projet de Rio. Temps et argent perdu. Ça ne réussira pas.

4 [novembre 1922]

Fanny[3] que je viens d'aller voir me dit qu'elle a été chez Rabaud. Celui-ci lui a confirmé que Max d'Ollone était nommé au Conservatoire américain de Fontainebleau par le comité français et par le comité américain. Plus rien à faire pour Raoul. C'est navrant.

Il n'y avait pas tant à dramatiser pour le monument de Bagneux. Rien n'est perdu. Évidemment le travail n'a pas été mené très soigneusement. On arrivera à temps quand même. Quant à Tissier, venu déjeuner aujourd'hui avec sa femme, je me demande s'il est vrai que c'est un homme remarquable. Son parler lent, aucun de ses propos n'indiquent autre chose qu'un certain bon sens. Mais bien des gens sont tout autre chose dans leur vie profonde, c'est-à-dire dans leurs travaux, que ce qu'ils paraissent. Sans doute en est-il ainsi de M. Tissier.

Aux Concerts Colonne, la joie d'entendre une symphonie de Beethoven, la symphonie est née. Devant tant de grandeur et de sérénité et quand on sait les tristes conditions de la vie de Beethoven, on méprise les pauvres petitesses et les mesquins ennuis quotidiens de la vie et il faut rougir d'y attacher tant d'importance.

4 [novembre 1922]

Je n'ai pas accepté de faire partie du jury de l'ossuaire de Douaumont. Bigot va m'en vouloir ! Je regrette de n'avoir pas pris part à ce concours. Peut-être le plus intéressant de tous les monuments de la guerre. Bien de mes idées auraient pu trouver leur place. Et j'aurai pu, en cas de réussite, placer-là à ma convenance, les Fantômes et le Tombeau du soldat. Mais je n'ai pas été renseigné. Tant pis. Et qui sait ? Peut-être cela pourra-t-il se rattraper.

5 [novembre 1922]

Bigot, comme je le craignais, est parti furieux. Il aurait voulu que je sois du jury, et qu'ensuite je fasse la sculpture de son projet ! Il trouvait cela tout naturel. Il est parti sans que nous ayons travaillé au projet de Rio. Il a un côté par trop amoral.

Dîner rue de l'Université. Madame Tonche et Suzanne Saillard.

7 [novembre 1922]

Évidemment, si on se conduit sans avoir trop de scrupules, si on fait tranquillement de petites indélicatesses, on ne risque pas de se brouiller avec certains de ses meilleurs amis. Tout de même, les choses peuvent quelque fois mal tourner. Je suis navré que cet imbécile de Bigot se soit fâché. Mais je ne regrette pas ma décision. Je pense d'ailleurs qu'il reviendra et que tout s'arrangera.

Si le duc de Luynes est un homme intelligent, il n'en est pas de même de sa femme. Quelle personne vulgaire et sotte ! Elle est arrivée ce matin avec deux de ses filles chlorotiques. Pourtant d'une manière générale, la statue leur a plu, m'a-t-il semblé ? Mais l'après-midi, la marquise de Laborde et la comtesse de Gramont m'ont fait une visite qui a été pour moi un vrai plaisir[4]. Je les ai emmenées voir le monument du Maroc. D'après ce que m'a dit la marquise de Laborde, la comtesse de Gramont veut faire faire le buste d'un de ses enfants. Elle doit revenir la semaine prochaine me voir avec son mari.

9 [novembre 1922]

Écrit hier une longue lettre à Bigot pour tâcher de lui faire comprendre ma situation. Mais Bigot est assez[5] égoïste, soupçonneux, il amasse de terribles et imaginatives rancunes. En tout cas, il ne m'a pas encore répondu. J'ai beau être certain d'avoir bien fait, je n'en ai pas moins beaucoup de peine. Se brouiller avec un de ses meilleurs amis uniquement pour avoir voulu se conduire proprement, c'est tout de même énorme.

À l'Opéra-Comique, soirée magnifique avec la Habanera[6]. Je l'ai trouvé encore mieux qu'il y a quinze ans. Hélas ! la première date de quinze ans ! Vanni Marcoux a été remarquable. Dans les coulisses nous trouvons [7] Raoul en conversation avec Puccini[8], Puccini très emballé. À côté de cette âpreté, le Jongleur de Notre-Dame[9] affirme[10] encore plus le charme à fleur de peau, l'habileté superficielle du talent de Massenet. Quelle pauvre chose. Nous avons trouvé Raoul très pâle, il m'a dit lui-même être très fatigué.

Quel admirable morceau que le dernier acte ! D'une difficulté incroyable. Vanni Marcoux a eu une extraordinaire trouvaille dans sa façon de s'en aller, en esquissant en titubant le pas de l'Habanera. Et puis le claquement de la porte de fer qui se ferme. Tout l'ensemble taillé comme à coup de serpe. Il ne s'agit pas d'étude de caractère ni du développement d'une intrigue. Des êtres dominés par un seul sentiment. Un geste sanglant et instinctif qui domine[11] ensuite tout, comme la fatalité d'un drame sophocléen.

10 [novembre 1922]

Réponse de Bigot. Réponse perfide où il semble que chaque mot soit pesé pour la rendre blessante. Je me domine. Je ne veux pas me départir de mes directives : ne pas m'énerver pour des questions mesquines[12]. Mais quel Normand ! Le bougre[13] n'est même pas de bonne foi. Voilà qu'il m'écrit que je n'ai pas pris part au vote parce que son projet ne comportait pas de sculpture ! Alors que c'est pour la raison contraire ! Je lui répondrai quand même sans rien casser. Il est difficile de se détacher en quelques instants et pour une raison de correction élémentaire, d'une amitié de vingt ans. Que tout cela est mesquin ! Et après tous les services que je lui ai rendus ! Ça s'arrangera[14].

Au Salon d'automne. C'est d'une faiblesse inconcevable. Je pense à l'incroyable campagne de presse où tous nos grands critiques hurlaient au génie de tous les exposants. Il n'y a rien, absolument rien. Marchand, qui l'année dernière avait une si bonne toile, expose une sorte de nu d'une faiblesse déconcertante. Mon vieux [Dunoyer de] Segonzac, deux grandes toiles où l'on devine des femmes entremêlées aux jambes écartées. Thiébault-Sisson a comparé cela à du Delacroix !

Bourdelle, pour la troisième fois expose sa Vierge. Elle grandit à chaque exposition. À présent elle a six mètres. La prochaine fois elle en aura douze, etc. Il paraît que la veille du vernissage, Bourdelle aurait dit à ses élèves :

— Venez demain à 3 h au Salon. Je vous ferai une conférence sur ma Vierge.

11 [novembre 1922]

Répondu à Bigot une lettre mise au point par Lily. Il aurait mérité que je le remette à sa place durement. Nous ne l'avons pas fait. Si il doit y avoir rupture, ce sera lui qui en prendra la responsabilité[15].

12 [novembre 1922]

Quelle bonne journée j'ai passé avec Taillens à étudier l'architecture du Temple ! J'ai bien fait de lui demander de s'occuper de ce travail. Il m'a apporté de[16] bonnes idées. Bientôt tous les problèmes du projet seront résolus. Comme voici pas mal de temps qu'il ne m'est plus venu de grosse commande et que celles en cours avancent, j'aurai du temps devant moi et pourrai enfin commencer. Mais ce qu'il faudrait c'est que Temple et commande se confondent.

À Auteuil où j'ai accompagné Taillens, j'ai lu dans un journal que Bigot était parmi les cinq retenus. Je n'en avais jamais douté. Voici qui va tout arranger. Bien travaillé au bas-relief Darracq : l'Amour maternel. Toujours assez énervé.

Je viens de lire Le Serpent vert, une œuvre inédite de Goethe[17], étourdissante d'imagination, de fantaisie. Oswald Wirth, qui le publie en donne l'explication du symbolisme, explication plausible. Ésotérique ou non, symbolique ou non, c'est un merveilleux chef-d'œuvre.

13 [novembre 1922]

À Bagneux, le travail marche. L'infortuné Tétard m'a emmené dans sa terrible guimbarde. Mais nous serons prêts juste, juste à temps ! Reçu avant de partir, bonne lettre de Bigot. Tout va s'arranger. Mais il n'a pas encore compris qu'il m'aurait été impossible de faire le plus petit morceau de sculpture si j'avais pris part au jugement. En revenant de Bagneux, j'ai donc été au Grand Palais voir l'exposition de ces projets. Évidemment celui de Bigot est fort bien. Avillain que je rencontre me dit que les candidats dangereux seront les trois associés Chollet, Hardy et je ne sais plus qui. Ils ont passé avec deux projets assez semblables, banals, mais à effet. Très soutenus par le parti catholique. Plusieurs excellents projets n'ont pas été pris. Parmi les retenus deux très mauvais. Parmi les non retenus, j'en ai remarqué un signé : Les Témoins, remarquable. Un peu le même parti que celui de Bigot.

Avant d'aller dîner rue de l'Université, visité Gonse. Toujours aussi charmant et touchant par le culte qu'il a voué à la mémoire de Madame Bulteau. Il s'est donné la tâche de rechercher toute sa correspondance. Avec ses lettres, avec ses souvenirs personnels il veut faire une biographie de cette femme si particulière, d'une personnalité si forte. C'était sa caractéristique. Elle avait quelque chose de puissant et savait donner de sa force aux autres.

Rue de l'Université on est pessimiste. Poincaré commence à ne plus avoir une bonne presse. Sa conduite vis-à-vis des Anglais est en effet complètement sotte. Cet homme manque décidément d'envergure. À propos du port de Tanger il vient, paraît-il, de faire une grosse faute. On parle, pour lui succéder, de Loucheur. Pourquoi pas ?

14 [novembre 1922]

Passé plusieurs heures néfastes à dessiner l'appareillage des pierres pour le monument de Casa[blanca]. Bien travaillé au mon[umen]t Darracq. L'ensemble des bas-reliefs fera bien. C'est un gros travail. M. Darracq, venu en descendant du train. Il est content. Mais voilà les pertes de temps qui commencent. Une demi-heure après son départ, M. Tripot-Boudu me téléphone pour me demander de venir demain chez Dervillé pour voir les marbres, à cause d'un défaut à l'un des blocs !

Visite au comte Primoli. Il est mieux portant que l'année dernière. Je lui demande s'il est content de l'aventure Mussolini : Enchanté, et toute l'Italie est enchantée. Il dit :

— À Pâques, avant de quitter l'Italie, je disais : il manque à l'Italie un Poincaré. Aujourd'hui je dis : il manque à la France un Mussolini.

Savoir !

J'ai été voir Raoul Verlet. La mort de son fils est navrante. Il fait pitié. Il paraît que la femme du pauvre garçon est devenue folle et qu'elle est enfermée[18] depuis hier ! Ils ont chez eux leur enfant, un petit garçon de deux ans.

15 [novembre 1922]

Tandis que ce matin je travaillais aux dessins de l'appareillage des blocs du monument de Casa[blanca], Eugène m'annonce Bigot. Tout à fait revenu de sa colère, nous avons d'abord parlé avec le plus grand calme et en toute confiance du petit incident. Puis nous avons travaillé au projet de Rio qui prend une rude allure. C'est un projet à enlever le prix du coup ou à échouer complètement. Entre temps téléphoné à M. de Montherlant pour connaître son impression et pris rendez-vous avec lui pour l'après-midi, devant les projets. Après mon rendez-vous chez Dervillé, avec M. Darracq, (quelle boîte malhonnête que cette maison Dervillé). J'ai retrouvé de Montherlant devant les projets. Évidemment Bigot aura un concurrent des plus dangereux dans l'association Chollet, etc. La disposition des pyramides dans le projet Bigot, fait un peu pauvre. À trouver un point central pour rompre cette ligne de pointes. Rencontré Lausanne, mentionné pour un bon projet ; même parti que Bigot, mais bien moins bien traité.

À Bagneux, j'arrive à la nuit mais je peux constater que mon monument fait bien. On est content et tout sera tout de même prêt à temps.

Enfin à la galerie Barbazanges où l'on décrochait des toiles bien médiocres d'une gloire nouvelle appelée Choubine. Il y avait des nus lamentables et des paysages romains. Pauvres paysages romains. Guiraud Rivière, toujours partout, préparait le placement de l'exposition sportive. Le bon [Dunoyer de] Segonzac était là, gros, rose, toujours charmant, en compagnie d'une fort jolie femme.

17 [novembre 1922]

Le discours programme de Mussolini a été un excellent début de journée. C'est Ruy Blas arrivé. Il apporte la dose de théâtral indispensable à la réussite, pour mener les peuples. C'est aussi Louis XIV. Il paraît (c'est Lily qui me racontait cela ce soir, retour de chez les Millet où elle avait vu un journaliste français retour de Rome), il paraît que le fameux jour anniversaire de l'armistice, il avait revêtu une redingote, avait aplati une mèche sombre sur son front et se tenait, une main derrière le dos, l'autre passée dans l'ouverture de la redingote. C'était Napoléon. Tragediante ! Comediante ! Il semble cependant avoir plus de bon sens que le modèle.

Rien fait aujourd'hui. D'abord à Bagneux. Puis galerie Barbazanges où mes deux bronzes sont aussi bien placés que possible. Comme l'inauguration était à deux heures, suis resté à déjeuner avec René Blum et le colonel directeur de l'École de Joinville et son officier d'ordonnance. Inauguration. Inauguration assez sympathique. Exposition assez réussie. Une petite toile de Degas (Aux courses) délicieuse. Des courses de taureaux de Goya, une Chasse aux lions de Delacroix qui n'est pas une des meilleures toiles. Cependant elle fait face à une toile représentant aussi une Chasse aux lions d'un nommé Dufresne, effarante de sottise et d'ignorance et surtout de laideur. Je rencontre le comte de Polignac et sa femme. Devant le Delacroix, cette femme charmante me dit :

— On dirait un couvercle de boîte à cigares.

Devant des chevaux de Géricault elle dit :

— Tiens, je n'ai jamais entendu parler de ce peintre, ni rien vu de lui.

Devant la charmante toile de Degas : Combat de jeunes gens et jeunes filles spartiates, elle dit :

— Il faut que les artistes progressent et commencent par faire des choses laides.

J'aperçois Bartholomé. Il est très rouge. À peine lui ai-je dit bonjour qu'il me parle des concours olympiques dont j'ai refusé de faire partie des jurys pour pouvoir participer au concours :

— Ce sera inutile, car nous avons conseillé d'organiser[19] une exposition, et c'est à l'exposition qu'il y aura les choses intéressantes, etc.

Le comte de Polignac me confirme que les artistes convoqués ont tout fait pour essayer de supprimer le concours. Je ne devine que trop à quel sentiment peu élégant et même peu courageux mes chers collègues obéissent. Ce ne sont pas gens à l'esprit sportif. Mais comme les concours ont été annoncés officiellement à l'étranger, on ne peut pas les supprimer complètement. Il s'agit donc d'étouffer les concours. Tout ça n'a d'ailleurs que bien peu d'importance.

De retour à la maison, un coup de téléphone de l'Office du tourisme, me réclame d'urgence la maquette de la coupe de ski pour mardi, jour où, paraît-il, une commission doit examiner les maquettes proposées ! Je suis stupéfait[20]. M. Famechon m'avait parlé de cette coupe comme d'une chose convenue. Je ne crains pas les concours, mais[21] pourquoi ne pas dire tout de suite et franchement les choses. Je crois bien que je vais laisser cette histoire là. Encore de la besogne hâtive. De plus, peut-être du travail pour rien.

18 [novembre 1922]

Bonne matinée de travail au dernier bas-relief du tombeau Darracq. Celui du centre, la Pietà, est également trouvé. Il n'y a plus qu'à l'exécuter. Tout cela sera fini à la fin de cette semaine j'espère bien et ce sera un bon débarras.

Déjeuner très sympathique à la maison avec Albert Sarraut, Miss Getty, Marthe Millet, Jean Vignaud, René-Jean, nos amis Bellaigue. Conversation sur l'Extrême-Orient où retourne Miss Getty, où voudrait retourner A[lbert] Sarraut, où nous voudrions tous aller. Le jour où mon Temple[22] me sera commandé, je commencerai par faire un voyage là-bas. Ce serait tout à la fois la meilleure préparation et le meilleur repos avant le "dernier acte".

J'ai travaillé tout de même encore une heure avant la nuit. La gentille Madame Paul Adam que nous allons voir ensuite, me dit que la solution va intervenir incessamment et favorablement pour le monument de Paul Adam.

19 [novembre 1922]

Matinée, travaillé au marbre du buste de Madame Blumenthal.

Après un excellent déjeuner chez l'excellente Madame Tauflieb, où il y avait Doumer et le général Pénelon, tout à fait sympathique, avons été à Bagneux assister à l'inauguration de mon petit monument. Il ne fait vraiment pas mal. Du monde[23], malgré un temps bien gris[24]. Revu M. Chéron le député et Bokanowski et Escholier. Parmi les discours il y en eut un de bien et un de lamentable, du ministre de l'Hygiène, M. Strauss ! Qu'aurait dit Puvis de Chavannes qui admirait tant l'éloquence en présence de cette éloquence-là !

Dans la voiture qui nous ramenait, Escholier parlait de la sculpture française contemporaine et dit :

— Vraiment, c'est une pléiade magnifique et c'est d'un bel espoir et bien rassurant pour les grands monuments de l'avenir.

Cette pensée est juste. Mais elle contribue à[25] me rendre mélancolique. Ces grands monuments se feront sans doute. Mais ils se feront trop tard pour les hommes de ma génération. Si je n'arrive pas à trouver le moyen d'édifier mon Temple, je ne laisserai qu'une œuvre morcelée, dispersée, comme tant d'autres, très au-dessous de ma valeur vraie. Je suis sûr que pas mal[26] d'artistes n'ont ainsi pas eu l'occasion de donner leur mesure. De leur faute ? Ou parce que la chance leur a manquée ! La chance ? On la rencontre souvent dans la vie. Il est certain que la chance a parfois favorisé des hommes sans valeur qui ensuite attribuent leur réussite à leur seule valeur. Il faut se dire que cela est exceptionnel. La sagesse des Nations a trouvé la formule : "Aide-toi, le ciel t'aidera". Moi, il faut que je me le dise et que je me répète que j'ai, dès à présent, en mains de très sérieux atouts pour exécuter le Temple. Tous les atouts en tant que relations et réputation. Il m'en manque un, très important : l'argent qui m'assurerait les deux ou trois années nécessaires pour faire les grandes maquettes d'ensemble et quelques-uns des principaux morceaux. Si je réussis le concours de Rio, cet atout-là, je l'aurai aussi. Alors !

21 [novembre 1922]

Idée trouvée pour coupe de ski. Chercherai l'esquisse demain.

Hier, rendu visite à Paul Léon avec Guilbert, pour obtenir des crédits pour la réfection du vestibule de l'École[27]. Je ne crois pas que ces crédits, quoique bien modestes, puissent être obtenus.

Ladislas nous raconte l'origine du mouvement fasciste, d'après Loucheur avec qui il a déjeuné hier matin chez Charles Meunier. Ce mouvement a été suscité, créé, soutenu par deux grosses banques. La banque di sconto et la banque commerciale. Les banques italiennes étaient très gênées par deux dispositions prises après la guerre sous la pression des partis de gauche : l'impôt sur les bénéfices de guerre, l'obligation des titres nominatifs. Les millions nécessaires à l'organisation des bandes fascistes furent réunis, distribués. Ainsi s'explique cet extraordinaire mouvement, cette création d'une armée touchant sa solde et le premier acte du parti fasciste arrivé au pouvoir fut de supprimer l'impôt sur les bénéfices de guerre et l'obligation de n'avoir que des titres de rente nominatifs.

Bien travaillé aux Fantômes le matin. L'après-midi, le jeune duc de Luynes est venu poser pour la statue de son frère. Il a évidemment la même bouche et cette séance m'a été très utile. Travaillé aussi au Bouclier. L'arrangement des médaillons étudié à Lamaguère fera bien. Hermant m'a donné un bon conseil en me disant de changer la forme des médaillons de base. Cette cire dans laquelle j'exécute ce Bouclier est bien désagréable.

22 novembre [1922]

Autre version sur le fascisme. Le fond du mouvement serait agrarien. Il s'agirait d'un prochain partage des grandes propriétés. Pour arrêter cette sorte d'émigration à l'intérieur même de l'Italie, constituée par ces masses de paysans qui vont du sud au nord, au moment des moissons pour louer leurs bras. Il s'agit de fixer ces gens-là en donnant à chacun de la terre sur laquelle on puisse vivre. Les banques ont évidemment profité du mouvement, ont fourni l'argent demandé et demandé en échange la suppression des décrets fameux sur les titres nominatifs obligatoires et l'impôt sur les bénéfices de guerre. La vérité est qu'il n'y a jamais une cause unique à aucun mouvement social. Les causes sont toujours multiples, complexes, mêlées d'idéalisme et de petits intérêts. Voilà ce que nous raconte le père de Lily ce soir.

Heureux d'avoir travaillé toute la journée aux Fantômes. Mais je n'ai pas encore, pour la tête de l'Homme aux grenades, retrouvé le mouvement juste de la tête. Quel ennui que la première fois elle soit tombée. Il y a des riens, des "impondérables" aussi en art, qu'on ne retrouve jamais.

23 [novembre 1922]

Est-ce une bonne journée de travail ? Matin et après-midi aux Fantômes. Séances trop courtes. À 4 h M. de Oliveira est arrivé avec une serviette bourrée de documents pour notre monument de Rio. Travaillé aussi à l'esquisse de la coupe de ski ! Aussi au buste en marbre de Mme Blumenthal. Quel travail dispersé ! Je commence à sentir un peu de fatigue. Je voudrais ne travailler qu'à une seule chose.

Nadine revient du Théâtre-Français où elle a entendu Œdipe roi. Évoquer cette œuvre splendide qu'un grand artiste composa pour lui-même et soumit ensuite au verdict du peuple, me fait faire un triste retour sur nos méthodes de travail d'aujourd'hui. Quand, quand donc pourrai-je travailler librement, sans dépendre d'un client sot comme ce comte de Fels, d'un monsieur pressé comme ce Famechon, etc. Travailler sans hâte, solidement, avec suite et sérénité, à des œuvres profondes, sans autre juge que soi-même. Si le concours de Rio réussit, ce rêve, je pourrai le réaliser ! Je passe mon temps à gémir. Il y a de ma faute. Je manque d'énergie et de confiance. J'en aurais pourtant je crois, si j'avais devant moi une somme d'argent assez importante. Taillens écrivant à Lily, lui dit qu'il a cherché de nouvelles esquisses de l'architecture du Temple. Mon oasis. Quand ce gris morceau les Fantômes sera fini, à cette oasis je pourrai enfin m'abreuver. Les bas-reliefs du tombeau Darracq viennent très bien. Ce monument fera très bien car, en définitive, c'est un vrai monument. Ça va faire une sorte de symphonie en blanc qui changera de ces pièces montées de cimetière, de ces Douleurs, de ces Génies éternels, etc. Le principe de ces tombeaux romains où la vie du mort est racontée est excellent.

24 [novembre 1922]

Déjeuner chez l'oncle Max[28]. Consacré l'après-midi à Bigot. Lui ai amené de Montherlant pour lui faire connaître le plan de Rome. Avons ensuite parlé du projet de Rio. Si ces deux concours réussissent, Bigot et moi, nous serons tous deux sortis d'affaire. Joie énorme de pouvoir choisir. Bonheur de se sentir encore jeune et solide, plein d'élan et de toute la force nécessaire pour mener à bout mon grand programme. Les six mois qui viennent, où se décideront les concours de Rio et de Douaumont vont être d'une importance décisive dans ma vie. Bigot ne m'en veut plus de ne pas avoir pris part au vote du jury. Il se rend compte maintenant que je peux lui servir d'une manière bien plus efficace et agir franchement. Il me faut plus que jamais, maintenant, ne pas perdre une minute, achever tous les travaux en cours afin d'avoir devant moi le champ libre. Ce soir je me sens plein d'un immense espoir.

Cahier n° 15

27 novembre [1922]

Samedi, dans l'auto qui nous emmenait à la gare du Luxembourg, pour Dampierre, Lily m'a raconté sa visite à Mme Simon :

— Voici, lui dit Mme Simon, deux voyantes m'ont vue dans le Temple de votre mari ! Ce Temple doit se faire. Ce Temple se fera. Je veux former un comité, grouper[29] des gens qui réuniront les fonds. Que votre mari vienne mardi en huit, 6 décembre, à notre réunion du Cercle spiritualiste pour nous faire une conférence sur son idée.

Il y avait là d'autres dames, plus ou moins couvertes de perles, fort intéressées, paraît-il. J'irai au rendez-vous. J'irai d'autant plus que j'ai, aujourd'hui, rencontré Paul Léon. Il était déjà venu dans la journée à l'atelier avec M. Famechon et le président du Touring-Club. Tous trois ont été emballés par l'Hercule et la Biche aux pieds d'airain. Au Cercle Interallié Paul Léon me confirme cette impression, me disant que c'est une affaire entendue, en principe. En l'accompagnant en auto jusqu'à la rue de Valois, je lui parle de la prochaine réunion de Madame Simon et je lui demande s'il m'autorise à dire que l'État s'intéresse à ce projet et donnera le terrain. Très gentiment, et cela je ne l'oublierai jamais, Paul Léon m'a dit :

— Voulez-vous que je vienne à cette réunion. Je dirai[30] tout l'intérêt que nous attachons à cette œuvre.

J'ai répondu à Paul Léon en le remerciant, lui disant qu'à cette première réunion sa présence ne serait probablement pas encore utile, mais que, une autre fois, elle sera peut-être nécessaire.

— En tout cas, vous pouvez dire que nous nous y intéressons, que nous soutiendrons toutes les initiatives collectives ou privées qui permettraient d'élever un semblable monument, que nous y collaborerons, soit en fournissant le terrain, si possible, soit en commandant des morceaux.

Je ne savais comment le remercier :

— J'y songe même, dit-il, je pourrais tout de suite vous commander un de vos murs pour l'Exposition dans deux ans[31]. Il y aura là une salle décorée de sculptures[32]. Ce serait l'occasion. Le monde entier viendra là. Je vais y réfléchir. Il faudra en parler à Bonnier et à Plumet.

Nous étions arrivés rue de Valois. J'ai quitté Paul Léon, et je suis parti[33] plein d'espoir. Il me semble que soudain tout veuille s'arranger. Je ne m'imagine pas que tout va aller comme sur des roulettes. Mais je crois que ça va aller. À moi de profiter maintenant de la chance qui m'a touché du doigt aujourd'hui. De la suite dans les idées. De l'énergie. Pas trop de dispersion.

Hier, journée tout à fait agréable à Dampierre. Levé tard. Nous avons revu l'admirable Âge d'or de Ingres, peut-être son chef-d'œuvre, le petit Louis XIII de Rude[34] et la Pénélope de Cavelier, qui mérite aussi le nom de chef-d'œuvre. Boni de Castellane voltigeait à travers tout cela, à travers les salons, les corridors, les meubles, critiquant, gavrochant, faisant surtout la cour au jeune Philippe de Luynes. Dans quelques années, ce jeune homme destiné à faire un mariage ultra riche, sera un client fameux.

Le marbre de la Pénélope est devenu magnifique avec le temps. L'argent noircit trop par contre[35] et le Louis XIII n'est plus d'une jolie matière. Les matières précieuses[36] ne doivent pas être employées dans de grandes choses. Autant leur préciosité est mise en valeur dans un objet petit, autant dans les œuvres de grande proportion elles semblent n'en plus avoir du tout. Cette grande et insipide Minerve de Simart le serait peut-être un peu moins si elle était en marbre blanc. L'ivoire des bras et du visage semble de bois.

La grande heure est peut-être tout près de sonner. Les mots manquent. Je ne pense plus qu'à cela. Je me réjouis d'avoir demandé à Taillens les dessins de la partie architecturale.

30 [novembre 1922]

Bien qu'assez nerveux et dormant plutôt[37] mal, je me sens très bien. Travail enragé. Aux Fantômes, aux bas-reliefs Darracq qui se finissent, et à l'esquisse de Rio. Après de chaudes discussions avec l'ami Bigot, je dois reconnaître qu'il a très bien fait d'insister sur son point de vue. Nous avons une esquisse remarquable. Son effet est ample, somptueux, puissant. Toutes les idées historiques sont bien en place. Nous devons y gagner.

Le dernier groupe des Fantômes avance. Mais je vais être obligé de l'abandonner un peu ces jours-ci, car M. Famechon m'a téléphoné ce matin pour sa coupe de ski, pour me dire de me mettre au travail tout de suite. Il m'a dit que Paul Léon lui avait parlé de moi dans des termes particulièrement élogieux.

Pour parler de ma vie en ce moment, je peux employer ce mot de Flaubert et dire qu'elle est énorme. J'achève les Fantômes et je suis à peu près sûr de les exécuter en granit, à l'endroit du front que je choisirai[38]. Je suis sûr aussi que le Bouclier, lorsqu'il sera terminé ira au Panthéon, ou mieux encore, à l'Arc de Triomphe peut-être, sur la tombe du soldat inconnu. Un de ces jours le monument d'Alger se fera. La statue équestre de Sevagi, pour les Indes, se fera aussi peut-être. Enfin j'ai quantité d'autres travaux intéressants, les deux statues pour le comte de Fels, ce grand sot, exceptées. Et surtout devant moi la perspective de commencer le Temple.

C'est un sentiment, en quelque sorte, instinctif chez moi qui me fait trouver sans intérêt toutes les occupations pratiques de la vie. Même les préoccupations de haute politique [39] m'apparaissaient telles. Tout à l'heure, tandis que j'entendais chez Paul Reynaud, parler de Jouvenel, de Monzie, Forgeot, etc., tous ces hommes en pleine force, qui sont les hommes des gouvernements de demain, je regardais sur les murs les remarquables estampes que Paul Reynaud a rapportées de son voyage au Japon [40]. Un magnifique d'Utamaro, deux femmes se coiffant, et deux ravissantes d'Hokusai. L'effort que représentent ces minces feuilles de papier, que d'amour vrai, que de tendresse, que de conscience. Quelle différence !

 

[1]    Suivi par : "je crois", raturé.

[2]    Suivi par : "de revendre", raturé.

[3]    Laparra.

[4]    Au lieu de : "qui m'a fait un immense plaisir", raturé.

[5]    Au lieu de : "un", raturé.

[6]    De Raoul Laparra.

[7]    Au lieu de : "je trouve", raturé.

[8]    Giacomo Puccini.

[9]    Le Jongleur de Notre-Dame, opéra en 3 actes de Jules Massenet, créé à Monte-Carlo en 1902.

[10]  Au lieu de : "fait voir", raturé.

[11]  Au lieu de : "devient", raturé.

[12]  Au lieu de : "pour ne pas me fatiguer", raturé.

[13]  Au lieu de : "Le pauvre bougre", raturé.

[14]  Ajouté a posteriori, car d'une encre différente.

[15]  Suivi par : "Mais alors je ne me gênerai pas pour en raconter les vraies causes", raturé.

[16]  Au lieu de : "quelques", raturé.

[17]  Conte symbolique. Paris, 1922.

[18]  Au lieu de : "qu'on a dû l'enfermer", raturé.

[19]  Au lieu de : "car nous organiserons", raturé.

[20]  Suivi par : "C'est un concours", raturé.

[21]  Suivi par : "je n'aime pas", raturé.

[22]  Au lieu de : "Si jamais mon Temple", raturé.

[23]  Au lieu de : "pas mal de monde", raturé.

[24]  Au lieu de : "un temps affreux", "bien triste", raturé.

[25]  Au lieu de : "elle ne peut pas ne pas", raturé.

[26]  Au lieu de : "que beaucoup", raturé.

[27]  Il s’agit de l’Ecole des Beaux-arts.

[28]  Maximilien Vieuxtemps.

[29]  Au lieu de : "réunir", raturé.

[30]  Au lieu de : "je parlerai", raturé.

[31]  L'Exposition des Arts décoratifs.

[32]  Au lieu de : "par des sculpteurs", raturé.

[33]  Au lieu de : "parti plus que jamais", raturé.

[34]  Suivi par : "réellement charmant", raturé.

[35]  Au lieu de : "avec le temps", raturé.

[36]  Au lieu de : "riches", raturé.

[37]  Au lieu de : "assez", raturé.

[38]  Suivi par : "j'ai d'autres travaux", raturé.

[39]  Au lieu de : "des hommes politiques", raturé.

[40]  Suivi par : "Une belle chose cela ne change jamais", raturé.