Mars-1945

2 mars [1945]

Comme toujours, excellent discours du général de G[aulle], en réponse aux décisions de la conférence de Crimée. C'est vraiment un homme remarquable, extraordinaire.

4 mars [1945]

Nous avons à déjeuner le jeune Bourguet, l'ami d'Alger de Jean-Max[1]. Le cher enfant était très aimé. Chez Bourguet, on sent une grande estime pour les initiatives qu'il avait prises à son poste d'inspecteur des communes mixtes. Que de forces actives cette guerre nous aura fait perdre! Le cas de Jeannot souligne une fois de plus l'erreur que l'on fait en jugeant prématurément les enfants sur leur attitude d'écoliers.

Bourguet nous parle de l'état d'Alger et de l'Algérie au moment du débarquement anglo-américain. Presque tout le monde était pétainiste. Davantage. Royalistes. Le comte de Paris était venu à Alger. Il y aurait eu accord avec Pétain. Et là était l'opération pour laquelle Darlan avait fait volte-face. Après son assassinat, le général Girault fut désigné comme son successeur. Mais l'arrivée du général de Gaulle changea la face des choses.

5 mars [1945]

Aux Artistes français, le comité, avec raison, s'inquiète d'avance de la position de dénigrement prise systématiquement par la critique contre ses expositions annuelles. On cherche comment en finir. Le discrédit qu'on s'efforce de jeter sur les artistes y exposant éloigne les jeunes. Et une société ne dure pas si elle n'a pas un recrutement sérieux de jeunes. On veut tenter un gros effort de publicité. Ce n'est pas ça qui changera. Il faudrait agir directement sur les critiques importants, en les payant, comme font les autres. Ce sont les seuls arguments auxquels ces gens sont sensibles.

Marcel Samuel-Rousseau me téléphone qu'il ne se présente pas à l'Académie. Contrecoup de l'affaire Rouché.

6 mars [1945]

Visite de Robert Rey. Il viendra voir mon esquisse de Shakespeare dans une quinzaine. Nous parlons de l'École. Saupique, qui ne sait pas tailler un caillou, a été nommé à la pratique parce qu'il est ami de Capitant et que sa femme est secrétaire de Jaujard. Il me parle de la formation d'une nouvelle commission d'épuration professionnelle où il y aurait des délégués de toutes les sociétés. Incidemment il me dit être inondé de lettres de Bouchard qui réclame une augmentation sur le prix de son Victor Hugo. Que cet homme a été stupide, plus que stupide, car il a fait de réelles mauvaises actions dans son ambition d'être le chef des artistes!

Mon vieux Ben[jamin][2] est sérieusement malade. Pneumonie grippale. Situation sérieuse, très.

Guerre : Le Rhin serait franchi.

7 mars [1945]

Rapide visite au Salon des Indépendants. Pourquoi ce Salon s'appelle-t-il des Indépendants? On y voit des commandes de l'État, une Statue de Henri IV, des envois des professeurs de l'École des Beaux-Arts (Leygue y montre un mauvais torse), on y rencontre des directeurs des Beaux-Arts, des commissions d'achat (Robert Rey, Goutal, etc.), puis plus loin Darras. Si on demande des prix, on vous répond par des chiffres astronomiques pour la moindre petite croûte. Et vraiment pas grand chose, pas plus, pas moins qu'aux A[rtistes] f[rançais] ou à la Nationale.

Aux Cald'Arrosti, on parle surtout de la prochaine élection du musicien. Rousseau maintient son retrait. Je ne crois pas que je reviendrai à ce déjeuner. On y sent une mentalité trop pétainiste, très réactionnaire.

8 mars [1945]

Visite de Reynaldo Hahn. Ce vieux pédéraste n'est pas antipathique. D'art, il parle sainement. Mais je voudrais avoir le talent littéraire, pour moi-même, de faire la description du personnage souple et flétri, dans un impeccable costume. Cette tête de brun, blanchie, sortant sur un cou ridé d'un faux col, d'une cravate parfaite, c'est d'un effet lugubre. La fraîcheur du vêtement met en valeur le défraîchi de cette peau. Il m'a fait beaucoup de compliments de mes travaux.

9 mars [1945]

Visite de la gentille Suz Espérance Theureau. Elle venait me parler de Bagge que des ôte-toi-de-là-que-je-m'y-mette veulent sortir de son inspection de l'enseignement du dessin. Hélas! à cause du fameux voyage d'Allemagne, je ne peux rien faire pour lui. Elle me montre un livre illustré qu'elle vient de faire : Les Chansons de Bilitis, magnifiquement édité, tout ça trop fait de chic. Mais il parait que le succès de vente est grand. Tant mieux, c'est une jeune femme charmante. Avec peu, ces illustrations adroites, d'un joli trait, eurent été très bien. C'est peut-être, après tout, pour cet à-peu-près bien que c'est trouvé très bien.

10 mars [1945]

Aux A[rtistes] f[rançais] pour la publicité du prochain Salon. Je maintiens, et je le dis, que c'est sur les critiques presque individuellement, qu'il faudrait agir, adroitement.

Il parait que Leroux, président cette année, de l'Académie, est allé voir Capitant, pour Bouchard. Il lui a dit en fin de compte, la seule chose à mon avis, effective, dans ce cas, c'est que, quelle qu'ait été son attitude, il ne faut pas oublier qu'il est un grand sculpteur, dont l'œuvre fait honneur au pays. H[enri] Verne s'occupe aussi de lui.

11 mars [1945]

Visite Magelier[3], un large et puissant toulousain, au masque rouge et rond. Lui, pour son élection. En même temps que lui, une petite dame polonaise, sculpteur, maigriotte, ni vieille, ni jeune, qui s'est offerte pour poser... Elle venait pour me taper, évidemment. Elle est partie sans y avoir réussi. Puis Gaumont, cet homme charmant que j'ai toujours plaisir à voir. Il me parle de la jeunesse, de l'effet produit sur elle par les doctrines de l'intuition. On a un mal énorme à se faire écouter d'elle. Tout est devenu si facile, en art. Il suffit de faire mauvais pour être loué. Tout le monde y arrive. Il me parle aussi de la commission de la rue de Valois, où il va très peu, d'ailleurs. Il prétend que la cinquième colonne redresse la tête. Que le bruit court d'une réintégration de Bouchard, ce qui ne se passerait pas sans bruit, ajoute-t-il. L'effet sur la jeunesse serait désastreux.

Marthe M[illet] vient déjeuner et Bob[4] vient la chercher. Il est splendide avec ses fourragères, ses décorations, sa jeunesse et son entrain. Il quitte le front d'Alsace et part pour la Provence. Quand il s'en va, je lui dis :

— Espérons que bientôt, tout de même, ça sera fini.

— Ne dites pas ça, me répond-il, je ne souhaite pas que ça finisse moi. Qu'est-ce que je ferai? Heureusement il y a l'affaire d'Indochine.

13 mars [1945]

Après une grande inquiétude, Ben[jamin][5] va mieux. Cette maladie se traîne, cède, reprend.

15 mars [1945]

Visite singulière d'un certain Dr Weidt, qui m'avait téléphoné pour me demander de faire le buste de l'enfant d'une certaine princesse Lubominska, polonaise. Comme je lui demande 150 000 F, de lui-même il me propose plus et nous arrêtons le chiffre de 250. Première bizarrerie. Puis il me parla des impôts, de l'effondrement du franc, m'incitant, lui étranger — il est Suisse, directeur du palais des B[eau]x-A[rts] de Zurich — à prendre des mesures pour échapper au fisc. Deuxième bizarrerie. Il m'a aussi parlé d'une exposition d'art français à Zurich. À ce moment, j'ai manqué d'esprit de répartie. Ça m'arrive. Comme il me disait à propos de cette exposition qu'il n'inviterait pas Friesz et Van Dongen, parce qu'ils avaient été en Allemagne, je ne lui ai pas dit que moi aussi j'y avais été. D'ailleurs il me faisait de moins en moins bonne impression. Il est parti me disant qu'il allait m'envoyer des tas de choses. Ça ne m'a pas paru sérieux.

16 mars [1945]

Radio Londres confirme une tentative allemande pour traiter d'un armistice. Repoussée.

Esquisse Shakespeare dont je cherche, pour le couronnement, un groupement Prospéro, Ariel, Caliban. Il n'y aurait pas de Sh[akespeare]. Sera-ce clair?

18 mars [1945]

Très fatigué, alors je travaille à l'illustration du Dante. Aujourd'hui, c'est le chant II, Béatrice. Le premier chant, c'est Virgile. Le deuxième, c'est Béatrice. Le premier chant, c'est aussi les trois bêtes. Le deuxième, c'est les trois dames : Béatrice, Lucie et la Vierge.

Ce procédé, la lithographie, maintenant que je commence à le posséder un peu, je le trouve passionnant. Son gros avantage, c'est son côté direct. Mes dessins seront reproduits sans aucun intermédiaire.

21 mars [1945]

Je peux aller à l'Institut. Reynaldo[6] est élu. Commission de la revue. Pourrons-nous mettre ça debout, avec l'opposition, peu dissimulée d'ailleurs, de Boschot? Ce serait bien utile.

23 mars [1945]

Je descends peu à l'atelier. Je prépare à ma table Shakespeare. Je compose comme une étude littéraire. Je reste fidèle à ma doctrine qui est de partir des idées. Ma formule est : "L'idée crée la forme". Shakespeare a d'abord écrit de grandes pièces historiques, comme c'était la mode à la fin du XVI° en Angleterre. Dans ces pièces dont certaines sont impossibles, il faut choisir. Mon choix est : Le roi Jean et Richard III. Antoine, Cléopâtre et Jules César. Elles seront la base, le départ du monument. Hamlet, Lear, Macbeth, Othello feront les motifs dominant du centre, de même qu'ils dominent l'œuvre. Shakespeare ne serait pas Shakespeare sans ces grands drames humains, le doute, la douleur (Lear), l'ambition (Macbeth), la violence (Othello). Il ne faut pas oublier les féeries, dont la meilleure est Le Songe d'une nuit d'été et La Tempête, qui est sa dernière œuvre, et dont les analystes disent qu'elle est comme le symbole de Sh[akespeare] lui-même, avec Prospéro. Les féeries formeront le couronnement du socle, avec la Tempête et Le Songe. Pas encore choisi les deux autres. J'incline donc, par la logique de composition à abandonner le groupe Prospéro, qui devient un élément bas-relief, et à couronner le tout par une statue Shakespeare.

Je travaille en même temps à mes dessins de Dante, chant I, chant II, un peu en même temps, ce qui donne de la tenue et de la liberté.

25 mars [1945]

La symphonie de Marcel[7] qu'il a reprise a été donnée avec grand succès à la salle Pleyel. Il y a là, comme dans Rythmes du monde, un grand souffle. Je ne préfère pas l'une à l'autre. J'aurais aimé qu'il fit la troisième, puisque, dit-il, il s'agit d'un grand oratorio en trois parties.

Je suis très fatigué. J'ai l'impression d'avoir un clou dans le nez. Bien désagréable.

Il y avait Büsser à ce concert. Je n'ai pu m'empêcher de lui dire mon regret qu'il ait si peu aidé Marcel à monter en loge. Il me dit que ce sont Rabaud et Hue qui votaient toujours pour les petites filles bonnes élèves, ayant suivi tous les cours depuis l'âge de huit ans.

26-27 mars [1945]

Je travaille à Shakespeare. Mais très fatigué par ce clou qui est même un anthrax. Paulette m'a percé le nez à coup de thermocautère. Pas drôle.

Les opérations militaires évoluent victorieusement avec une rapidité foudroyante.

30 mars [1945]

Trois jours de lit.

Lu le Raphaël de Muntz. Très intéressant, surtout pour l'ambiance, l'érudition avec laquelle est étudié le milieu et dépeint. Mais ces longues descriptions admiratives des innombrables vierges sont fastidieuses. Les vrais titres de gloire de Raphaël sont les Chambres. Et tout n'y est peut-être pas de lui. Il n'atteint pas au niveau de Léonard et de Michel-Ange.

31 mars [1945]

L'aspect de certaines régions d'Allemagne, à l'est, à l'ouest devient dantesque. Ces régions sont envahies par les troupes en retraite ou en fuite même et par la marche de milliers de prisonniers et de déportés libérés qui vont vers les frontières. Quel spectacle. Quelle revanche.

Churchill a prescrit à ses ministres de rester tous à leur poste durant les vacances, en prévision d'événements sensationnels. Perspectives de paix rapide, plutôt de cessation des hostilités. On ose à peine y croire.

 

[1] Jean-Max Landowski.

[2] Benjamin Landowski.

[3] Mazellier ?

[4] Robert Millet.

[5] Benjamin Landowski.

[6] Reynaldo Hahn.

[7] Marcel Landowski.