Avril-1945

1er avril [1945]

Le général Lagan et Madame Lagan et les Tournaire à la maison. Le général Lagan est très sensible aux œuvres d'art. Il me dit des choses très justes sur ce qui est dans l'atelier. Il a été arrêté par Vichy. Relâché par une fortune inespérée, il s'est caché et a pu ainsi surmonter la tourmente.

Eisenhower qui voudrait épargner sang et ruines adresse aux Allemands un ultimatum de reddition. Ça me parait assez naïf. C'est bien sympathique. Mon hors texte du premier chant, que j'ai complètement repris, vient très bien. Mon erreur, pour la première version est que je ne me dégageais pas de la composition de profil qui convient au bas-relief. Le dessin, comme la peinture, laisse toute liberté, notamment celle d'user du raccourci qu'il faut bannir du bas-relief.

2 avril [1945]

Déjeuner chez Mme Léon, avec P[aul] Léon, et le docteur Debat et Marguerite Long. Brusquement, j'ai compris que le Dr Debat ambitionnait un fauteuil de membre libre à l'Académie! Après tout, pourquoi pas? Autant et plus qu'un Darras, Bourguignon et la plupart des candidats annoncés. Cependant il ferait mieux, en ce moment de s'abstenir.

Déjeuner agréable. Debat parle de Despiau dont l'affaire serait arrangée. Il a pris l'attitude du naïf. Il a été dupe. Il a signé le livre sur Breker, sans avoir lu le texte qu'on lui demandait de signer... Dans ces conditions, il n'y aurait que duperie... Je pense à mon Despiau boiteux de 14-18, et gambadant sans vergogne le jour même de l'armistice. P[aul] Léon me dit que le cas de M. Rouché est assez grave. Sur les affaires de l'Opéra se grefferait une affaire de sa maison de parfumerie. Commerce avec l'ennemi... Hautecœur ne serait pas non plus en bonne situation. Avec ses mots durs pour les uns et les autres, il s'est fait bien des ennemis. Et puis, tout de même, il a eu des mots bien imprudents. P[aul] Léon faisait remarquer que le général de G[aulle], dans son discours sur la libération de Paris, ne faisait aucune allusion aux Américains.

Hitler, de plus en plus fou furieux, proclame pour tous les Allemands "le droit d'assassinat". Il annonce la résurrection d'une association fameuse de malfaiteurs qui s'appelait "le Loup garou".

3 avril [1945]

Terminé le hors texte du ch[ant] I[1] : la forêt obscure.

4 avril [1945]

Je commence le frontispice du ch[ant] I. C'est l'apparition de Virgile. Il faut le faire, surgissant brusquement, immatériellement, tout blanc, silencieux.

5 avril [1945]

Ligne : Les Russes rompent le pacte de non-agression avec les Japonais...

Dessin du frontispice ch[ant] I.

Esquisse Shakespeare.

6 avril [1945]

Chez Marguerite Long pour mettre en place le petit modèle du Cantique des cantiques. Après des hésitations à n'en plus finir, il a trouvé sa place sur la cheminée du salon où il fait fort bien.

7 avril [1945]

Fini le frontispice, je fais le cul-de-lampe. C'est l'évocation du lévrier blanc qui doit chasser la louve. L'Empereur. Cette évocation marque la position gibeline de Dante. Dante, avec beaucoup d'Italiens éminents considéraient que politiquement l'Italie devait être satellite de l'Empire germain. Pour lui et ces autres, c'était la garantie de la liberté intérieure pour ces municipalités, républiques, duchés. La papauté lui apparaissait comme une tyrannie, du point de vue gouvernement. À elle, uniquement le gouvernement spirituel. Ainsi, pour le croyant, cette exclusivité enlevait à l'église les tentations terrestres, dont elle avait tant montré, qu'elles ne lui déplaisaient pas. Mon dessin se présente comme une sorte de s[ain]t Georges terrassant le dragon. C'est, je crois, assez une vision habituelle aux hommes de ces temps.

 

 

Cahier 47

8 avril 1945

Visite de la petite Blanche Yvain d'Affy. Curieuse jeune fille très petite avec de grands yeux noirs, son visage mince encadré par cette lourde natte brune bien roulée tout autour du crâne, comme une auréole de geais. Elle me montre des dessins bien composés, mais d'un dessin trop plat. Elle me dit qu'elle ne prend pas modèle. Avec le modèle, elle est incapable de rien faire. C'est très difficile de se servir du modèle. Mais quand on sait, quelle différence! Elle me dit qu'elle est très dégoûtée de ce qui se passe en France, qu'elle en est à regretter d'avoir tant risqué, pour voir qui en profite.

Mais vraiment, ces jeunes gens croyaient-ils qu'ainsi tout allait changer du jour au lendemain. D'ailleurs bien des choses sont changées tout de même. On est débarrassé de cette affreuse bande de l'A[ction] F[rançaise], toute cette racaille réactionnaire, décapitée, se terre, très diminuée d'ailleurs, inoffensive. C'est quelque chose.

En art, il est vrai, c'est le contraire qui s'est produit. C'est la réaction qui triomphe, car pour moi, cubistes, futuristes sont des réactionnaires. Tout ce qui tourne le dos à la vie est réaction. Plus grave, c'est plus que jamais le triomphe du marchand de tableau. Les marchands de tableau sont à l'art, ce que sont ou étaient les marchands de canons à l'humanité. Que meurt l'art, pourvu que nous gagnions de l'argent. Que meurent les nations pourvu que nous vendions des canons. Mais, même ça, ça n'empêche pas que la liberté soit revenue et redeviendra plus totale aussitôt que les conditions générales de la vie seront redevenues normales et faciles. De même l'art évoluera de nouveau vers le réalisme sauveur. Il n'y en a pas d'autre possible.

9 avril [1945]

J'ai été voir, à l'École, le deuxième essai du concours de Rome de peinture. Le changement du genre des épreuves a donné d'excellents résultats. Au lieu d'une esquisse, peinture en 6 heures sur toile de 6, on demande aux concurrents un grand dessin fait en 4 jours, d'une composition permettant de juger des connaissances en anatomie, perspectives. Les dix choisis sont bien les meilleurs. Si on leur donne un bon sujet pour le concours définitif, on aura un bon concours certainement. J'ai noté surtout Guyennot et Hondusse.

Guerre. Essen est pris! C'est symbolique. De même Kœnigsberg, Brême. Et dans les mines les Américains ont mis la main sur le trésor de guerre des Allemands. Une tonne d'or, des millions en papier, etc. Tout ça était enfoui dans de profonds souterrains organisés comme des sous-sols dans les banques.

10 avril [1945]

Toute la philosophie aboutit, ou bien à l'action sociale, ou bien à un effort de conception du monde que nous ne sommes pas faits pour concevoir. Depuis Aristote, depuis Platon, les philosophes ont cherché à établir en même temps qu'un système transcendant du monde, un système social, en accord plus ou moins logique avec leur métaphysique. Et à travers les siècles, Platon n'est pas très différent de Nietzsche du point de vue sociologique. Et tout leur système, le monde actuel le repousse. On pourrait presque dire, sans paradoxe, que la guerre actuelle c'est la liquidation de ces systèmes que le fascisme ou le nazisme ont essayé d'appliquer. Oui, mais le communisme est là!

Visite de Lemoyne. Il me montre la remarquable collection de photographies qu'il a réunies depuis des années, de l'œuvre de Degas. Ce sera un livre bien intéressant, ayant peut-être surtout le caractère d'un catalogue. Il faut attendre le texte. Cependant, je ne peux considérer comme un homme très remarquable celui qui se consacre à ce travail de collage et de ratiocinage sur des photos. C'est de plus en plus en ça que consiste l'histoire de l'art, aujourd'hui. De véritables érudits, sachant exprimer des idées générales, ayant des idées générales, originales et saines, pensant vraiment par eux-mêmes c'est rare, de plus en plus. Voyez ce Lemoyne, voyez même ce Réau, plus savant encore; comme c'est médiocre, au fond, même extérieurement.

11 avril [1945]

Réunion du jury du Salon. Pour la présidence on me donne cinq voix et cinq voix vont à Michelet. Je demande qu'on vote Michelet, le voilà président. Opérations toujours semblables. Que de médiocrités. En sortant, je vois quelques œuvres provenant du Salon des Indépendants qui vient de clore ses portes. Aucune différence, dans le médiocre, entre ce qui sort et ce qui entre. Même aucune différence de tendance. Combien le côté artificiel de la querelle apparaît vivement.

Déjeuner des Cald'arrosti, où je vais, malgré là aussi la médiocrité de la conversation, donc des convives. Et puis, on les sent par trop réactionnaires. Plusieurs, au fond d'eux, regrettent les Allemands.

À l'Institut, commission de la revue. Audition de Huyghes qui nous donne des précisions. Il faudrait 2 000 000 par an pour commencer. Il nous dit que la maison Chaix prendrait volontiers cette revue en partie à sa charge : impression, papier, illustrations. L'Académie aurait la rédaction. Combinaison à étudier. Mais Boschot soulève l'objection capitale suivante : l'Académie a-t-elle le droit de s'occuper d'une affaire? Nous nous quittons en lui confiant le soin d'étudier consciencieusement la question. Lecture des lettres de candidatures pour le fauteuil de membre libre. Il y a Lemoyne, Bourguignon, Labrousse, Réau, Darras, Doria, Alaux.

Fin de journée, comité des A[rtistes] f[rançais] où Gabriel Domergue était convoqué, représentant la Nationale. Sa Société s'opposait absolument à tout ce que nous cherchions à faire pour réanimer notre groupement. Le comité avait peur. On ne pourrait faire autrement que céder, paraît-il. Domergue avait mandat impératif de refuser nos suggestions.

12 avril [1945]

Mon Shakespeare est bien composé. Aujourd'hui, j'ai commencé le choix des 24 personnages, vingt-quatre! qui entoureront la base sur ses quatre faces, six par faces, comme autant de marionnettes. Puis commencera la pyramide du socle, divisée en trois zones inégales, dont la première est consacrée aux grands drames historiques, la seconde aux grands drames humains, c'est la principale, et la dernière avant la statue, aux féeries. Puis la statue représentant Shakespeare lisant une pièce à ses collaborateurs et acteurs. La première zone représentera sur la face principale Jules César et Antoine et Célopâtre, sur la face postérieure. Jean sans terre et Richard III à droite et à gauche. Zone centrale : Hamlet sur la face principale; Othello sur la postérieure; Lear et Macbeth à droite et à gauche. Zone des féeries : face principale, la Tempête; face postérieure, Le Songe d'une nuit d'été, Le Soir des Rois ou Ce que vous voudrez et Comme il vous plaira, face gauche et droite.

Critique : Il manque Roméo et Juliette, une des premières pièces de Sh[akespeare] et une des plus célèbres. Elle ne peut prendre place à côté d'Hamlet, etc., car ce n'est pas une pièce de caractère. C'est cependant une pièce très humaine. C'est l'Amour, comme Hamlet est le Doute, Othello la Jalousie, etc. Peut-être ferai-je bien d'en faire le thème de la face principale, à la place de Jules César. Antoine et Cléopâtre suffiront pour évoquer les grandes pièces antiques, après tout moins personnelles. À méditer. Je le composerai en triptyque : au centre, la scène du balcon; à gauche (du spectateur) le bal, la rencontre; à droite, la mort, dans la chapelle.

Visite de Bourguignon. Charmant petit bureaucrate. L'œuvre écrite n'est vraiment pas considérable. Il me raconte les visites qu'il reçut à la Malmaison, Stülpnagel, Keitel, tous ceux que récemment Hitler a fait pendre ou crocheter! Il reçut Gœring, tout en blanc couvert en effet de décorations. Il portait à sa cravate une bague d'or, large comme trois doigts, incrustée de bijoux, diamants, émeraudes. Quelques jours après sa visite, la Malmaison était cambriolée.

— C'est la manière Gœring, dit le juge d'instruction à Bourguignon pendant l'enquête. Chaque fois que Gœring a visité un musée, ce musée est cambriolé quelques jours après.

De l'Ouest et de l'Est, les armées alliées avancent vers Berlin très vite.

13 avril [1945]

Pour la guerre, ce n'est plus un désastre, pour la paix c'en est un : Roosevelt est mort subitement. Tout le monde crie : c'est injuste. Qu'est-ce que la justice a à voir là? Sottise des hommes de tout ramener au plan humain du juste et de l'injuste, sentiment purement, uniquement humain. Qui sera son successeur? On élit le vice-président, légalement. Constitution remarquablement prudente. Quel qu'il soit, il n'aura pas son prestige.

Une division américaine parachutée est arrivée aux portes de Berlin... Hitler fait prendre d'affreuses mesures contre ses généraux. Les familles de ceux qui se rendent sont arrêtées et exécutées, femmes et enfants!

Tension entre la Turquie et la Russie.

14 avril [1945]

Visite de Réau. C'est évidemment le plus érudit de tous. Mais a aussi écrit assez lâchement sur la sculpture contemporaine. Je le lui ai dit.

Déjeuner chez le Dr Debat, dans sa fameuse propriété de S[ain]t-Cloud. La vente des produits pharmaceutiques n'appauvrit pas. Il y avait les Perret, P[aul] Léon et Marguerite et Jean-Paul et Madame Léon. Je ne conseille pas au docteur de se présenter actuellement. La situation est d'apparence confuse, mais il y a entente entre Labrousse et Bourguignon, ça se sent. Les mœurs politiques gagnent.

Comme M. Debat mettait sa voiture à notre disposition pour nous conduire, nous en avons profité pour aller chez Domergue, voir son salon. Il est trop tard pour que ce charmant artiste se ressaisisse. Ce grand nu, d'un certain charme de couleur est d'un dessin si facile et si vide que ce n'est quand même pas une bonne chose. Deux paysages fort agréables et des têtes charmantes, mais que je n'aimerais pas avoir chez moi. Dommage, dommage Tant de dons et tant d'intelligence.

Puis, visite à Madame Malaterre-Sellier. Elle nous raconte d'affreuses choses de ces camps infernaux de femmes. Toutes ou presque furent naturellement violées, tuées souvent après. Des femmes lui ont raconté que des Allemands avaient habitué les chiens à les violer!

Nous rencontrons Valéry sur l'avenue. Comme il est changé, visage tout boursouflé, tout rouge. Il marche courbé, tremblotant. Nous causons un moment, le temps qu'il nous dise son immense fatigue. Et il est reparti, tristement, accablé.

17 avril [1945]

Après hésitations, sur les conseils de tous, je décide d'exposer le grand Cantique. Cette décision m'oblige à faire les dernières retouches nécessaires.

18 avril [1945]

Classement des candidats membres libres : 1 Bourguignon, 2 Lemoyne, 3 Labrousse, 4 Alaux, 5 Réau et puis Darras et Doria.

Poughéon m'emmène avec Dupas chez Boutet de Monvel, délicieusement installé dans un petit hôtel rue du Bac, installé avec beaucoup de goût. C'est un homme de talent que Poughéon voudrait faire entrer à l'Institut. Il a sur le chantier un grand portrait qui ne m'emballe pas énormément. Mais il nous montre de bien intéressantes études faites au Maroc et en Asie.

Le soir, représentation du Roi Lear avec Dullin. Remarquable. La scène de la danse entre autres. Je ne crois pas qu'il y ait au théâtre une scène plus émouvante, parce qu'elle est sans gestes et sans mots, que la rencontre de Lear et de sa fille, lorsqu'il veut fuir les soldats qu'elle a envoyés pour le protéger.

19 avril [1945]

Labrousse remue ciel et terre si l'Institut représente le ciel et la terre à cause de son classement n°3. Il croyait être classé n°1. Alors Montezin, Leroux, Dupas, Poughéon (plus prudemment) téléphonent. On agit surtout sur Verne pour qu'il fasse désister Bourguignon, qui ne marche pas. Montezin a obtenu le désistement de Darras qui dispose de 4 à 5 voix. Telle est l'atmosphère du Salon où j'étais ce matin pour l'emplacement de ma statue. Elle sera très très bien placée, au centre d'une des salles de peinture. Quel musée stupide. Rapide tour dans les salles. Impression bonne. À la Nationale, Trottereau expose une fusillade d'otages, dramatique, mais qu'une exécution trop sommaire affaiblit. Fontanarosa a un excellent envoi très fort. J'aperçois quelques Forains, bien étonnants.

Dans une petite salle grise d'une ancienne justice de Paix, c'était la première réunion depuis 1939 de la section de Boulogne de la ligue des Droits de l'homme. Elle est présidée par un pharmacien, M. Wagner. Il est caractérisé en ce moment par une conjonctivite magnifique. Des yeux rouges, larmoyants encadrés de paupières sanguinolentes. Je crois qu'il aurait mieux fait de rester chez lui dans le noir. Nous étions six ou sept, dont un Arabe, un couple de petits Juifs à peine naturalisés, baragouinant à peine le français, etc., et autres braves gens bien sympathiques heureux de pouvoir librement se réunir. Un monsieur qui doit commencer une paralysie agitante, maigre et tremblant, mais bien documenté, nous a fait une conférence, ma foi intéressante, sur la différence qu'il y a entre nationalisation des industries et socialisation. La nationalisation est un mot paravent, une blague qui ne change rien. Mais [ill.] de la socialisation qui change tout. Je crois qu'il a raison. Mais tout ça, à tort, ne m'intéresse pas beaucoup.

24 avril [1945]l

Transport au salon du Cantique. Bonne, très bonne impression.

J'ai passé un agréable après-midi à dessiner.

25 avril [1945]

Deux nouvelles considérables... Lebrun est élu membre libre! Pétain s'est présenté, en cortège à la frontière Suisse. Mais très modestement, on peut penser que les deux événements seront sans aucun effet, aussi bien sur le renouveau de l'Académie que sur celui de la France.

26 avril [1945]

Article scandaleux de Warnod dans le Figaro contre le Salon. Ah! Comme on voudrait avoir les preuves des trafics qui se passent en dessous, qui font manœuvrer ces pantins. On le sait. Mais les preuves?

Bataille dans Berlin. Hitler y est-il comme l'affirme sa radio? Et Herriot est délivré. Bollaert aussi.

27 avril [1945]

En Italie l'armée s'est rendue. La guerre est finie. Venise est sauvée.

Pétain est transféré au fort de Montrouge. Il peut s'y dire : Je n'en ai pas moins été chef de l'État, plus puissant que Louis XIV! Pauvre imbécile.

Gœring se serait sauvé. Hitler voulait le faire pendre.

Daladier, Paul Reynaud sont délivrés. Les Richet ont eu des nouvelles de Jacqueline, vivante, libérée aussi de cet affreux camp ou elles étaient plus de 30 000 femmes.

Les armées américaines et russes ont fait leur jonction. Quelle fin de partie d'échec. Et quelle partie d'échec!

28 avril [1945]

Ce moment peut s'appeler l'hallali. C'est l'effondrement allemand et italien. Mussolini aurait été arrêté dans le Nord par des partisans. Petacci serait déjà fusillée. Himmler demande à capituler aux Américains et aux Anglais. Gœbbels, dans une radio diffusion qu'il présente comme sa dernière, dit que Hitler a été frappé d'hémorragie cérébrale, qu'il ne survivra pas à la demande de capitulation. Mais les alliés ne disent s'ils croient à la mort de Hitler pour demain, mais ils refusent d'accepter la capitulation à moins qu'elle ne soit demandée également aux Russes.

Mme Buisson dînait chez nous. Elle est sans nouvelles de son mari. Quelle tristesse, quelle inquiétude! Nous parlons des élections de demain. Puis est revenue sur le tapis la question de la morale et de la religion. Lily[2] défend le point de vue qu'il ne peut y avoir de morale sans religion. Je reste fidèle à ma philosophie rationaliste qu'il y a une morale sans religion et qu'une morale sans obligation ni sanction est même "plus morale". Et qu'elle existe.

29 avril [1945]

Oublié de noter le vernissage de vendredi dernier, 27 mai, par Jaujard [3]. L'événement est pourtant important, jusqu'à présent, aucun incident. Il fallait le faire. Il ne faut pas avoir l'air de se cacher. Le Cantique a eu beaucoup de succès. Jaujard est arrivé dans sa jaquette de garçon d'honneur. Il y avait aussi Bizardel. Avec Jaujard, un de ces seconds que je ne connais pas. Tous ont paru très frappés. Ce n'est comme ce petit serein de René Jean. Je le trouve très vieilli. Il vient jeter un coup d'œil, vraiment un coup d'œil sur la statue, et retourne à ses cimaises : je verrai la sculpture après. Alors, je lui tourne le dos et m'en vais comme il allait me parler d'un tableau. Il se vengera lâchement avec son stylo. Rencontre de Waldemar Georges, il vient me serrer la main. Je lui dis :

— Je vous serre la main quand même, bien que vous vous soyez permis d'écrire des choses bien injustes.

Qui était avec lui? Je ne me souviens pas. Bref, la conversation a évolué courtoisement. Il m'a demandé de le conduire à mon envoi. Il m'a semblé qu'il comprenait.

La guerre. Mussolini aurait été pendu à Milan? Dommage, c'est trop vite. C'est l'hallali. Laval, Déat, Luchaire auraient demandé le transit à travers la Suisse, pour se rendre au gouvernement français? Ils craignent une justice trop expéditive, s'ils étaient pris par l'armée ou des partisans.

Le général Eisenhower n'a encore reçu aucune demande de reddition sans conditions.

30 avril [1945]

Je vais dans la nouvelle installation de la direction des B[eau]x-Arts, [ill.]-Jaujard-Rey. Courte visite à Mortreux d'abord. Il est dans un beau bureau, bien clair, avec une très belle vue sur un jardin. C'est l'hôtel de Louis Louis-Dreyfuss, [ill.].

Puis avec Jacques[4], nous sommes reçus par Jaujard. On parle du journal Opéra pour lequel Jaujard accepte d'écrire un article. On parle de la direction de l'Opéra que convoitent Büsser et Reynaldo Hahn. Büsser se mord les doigts de l'avoir fait élire à l'Institut. Il y aura deux directeurs, un directeur administratif qui sera Lehmann. Lui, c'est fait. Et un directeur musical. Büsser et Reynaldo ont, je crois le même âge, soixante-douze ou treize ans.

La situation politique : les élections marquent une nette poussée à gauche. Des gens font une longue figure. Comment vous étonner, pauvres gens. Si un système social conduit le monde à des tueries pareilles à celles auxquelles nous venons de prendre part, deux fois en 30 ans. Comment s'étonner que les peuples veuillent changer. Si vous leur aviez donné la paix et le bonheur, ils vous rééliraient.

La guerre : il paraît certain que Mussolini a été exécuté à Milan, ou dans les environs. Puis son corps, avec celui d'une maîtresse et d'un certain membre de ses suivants, aurait été pendu par les pieds, dans la vitrine d'une boutique d'une place de Milan.

Himmler, ce disant successeur d'Hitler mort, offre à l'Angleterre et à l'Amérique la capitulation sans conditions. Les circonstances de la mort d'Hitler sont très incertaines. S'il est réellement mort, je crois qu'il a dû être abattu depuis quelque temps déjà par ses compagnons.

 

[1] Dessins pour Dante.

[2] Amélie Landowski.

[3]. Manuscrit : "Jeaugeard"

[4] Jacques Chabannes.