Juin-1945

1er juin [1945]

Aujourd'hui, 70 ans, c'est un jour qui ressemble en plus profond, au jour de l'an. Mais ce n'est pas sur l'année écoulée, c'est sur l'ensemble de sa vie que l'on fait des retours. Pour soi-même, les fautes y prennent plus d'importance que les bonnes choses. Il n'y a même que les fautes qui comptent. Hélas! j'en ai fait beaucoup. Un intérêt trop grand que je prends à toutes choses et une certaine faiblesse de caractère, en sont les causes principales. Ce n'est pas que je sois peureux, ni lâche, mais je n'attache pas toujours assez d'importance à des actes importants et je me laisse influencer par des exemples de facilité. Il faudrait tous les jours, plusieurs fois par jour même, se répéter certains principes essentiels de conduite de sa vie. C'est à quoi ont pensé les fondateurs de religion qui prescrivaient à leurs adeptes des exercices spirituels, comme les prières, les offices. Ainsi finit-on par être imprégné de prescriptions, et tous les actes de la vie en prennent une unité qui m'a parfois manqué. Le religieux sans église, comme je suis, doit donc se donner à lui-même les sujets de méditation et de s'y livrer quotidiennement. C'est ce que je fais depuis quelque temps. Je m'en trouve bien. Je fais des progrès. J'ai toujours pensé de moi que j'étais un type à développement lent!

On m'a raconté aujourd'hui encore, une histoire de camp de déportés qui mérite d'être retenue, notée. À Noël, les gardiens de camp annoncent aux prisonniers qu'on leur fera un arbre de Noël. En effet, soir du réveillon, on les réunit autour d'un énorme arbre de Noël illuminé. On fait ranger tout autour les hommes et les femmes. Après quoi, on leur annonce que pour donner plus de sel à la fête, on va pendre à l'arbre, trois d'entre eux! Ce qui fut fait, avec défense à aucun des autres de bouger.[1]

2 juin [1945]

Chez Mme Dampierre, Bedel me parle d'un voyage qu'il vient de faire en Allemagne :

— Ils sont punis, dit-il. On a l'impression d'être dans une léproserie. Toutes les villes de la Rühr sont en ruines, rasées. Derrière des pans de murs on voit rôder des ombres qui se cachent à l'approche de l'auto.

Il passa par le Luxembourg. On lui a raconté là l'histoire d'un groupe de 17 personnes, enfermées hommes et femmes dans une cellule pendant des mois. Une des femmes était enceinte. Quand l'accouchement approcha, très humainement, la gardienne l'emmena. On ne la revit plus. Quand les alliés approchèrent, cette gardienne vint supplier les prisonniers de reconnaître qu'elle s'était bien conduite envers eux. On lui demande ce qu'était devenue leur compagne enceinte. Elle avoua dans les larmes qu'elle était morte, les jambes liées pour l'empêcher d'accoucher.

Il avait assisté en 43 à Paris, à l'enlèvement des enfants juifs. Il vit une femme se jeter par une fenêtre. Une autre, dans un camion réclamait en hurlant son enfant, un pauvre gamin de 5 ans, resté à terre, perdu dans la foule. Un soldat allemand lui dit qu'il va le lui chercher. Il lui ramène le petit, au bout de sa baïonnette.

Mais comment on supporte tout ceci! Peut-il en être autrement? Il n'y aurait alors que le choix entre le suicide ou le couvent de mortifications... Ce soir, dîner pour mes 70 ans. Marcel Cruppi était avec nous. Et conformément à la tradition on m'a donné des livres.

4 juin [1945]

Henry[2] aujourd'hui a 71 ans.

Visite de Mme Stoyanowski avec de gentils amis américains.

5 juin [1945]

La France est chassée de Syrie. Les Syriens se révoltent contre elle au nom de l'indépendance! Et les Anglais remplacent les Français... Quel échec pour la politique de Gaulle. A-t-il tellement raison de coller à la Russie, si incertaine. La sagesse et le bon sens n'auraient-ils pas été de coller au contraire au fond à l'Angleterre et à l'Amérique. Mais les gueulards du F.N. et du Parti Communiste l'emportent. La Russie paye mieux. Les Américains ont les poches cousues...

En vérité de Gaulle ne devrait pas, n'aurait pas dû faire de politique. Il devrait se contenter d'administrer bien. Mais il n'y a pas d'administration malgré le pullulement des fonctionnaires. Et son gouvernement provisoire en politique, fait des bêtises définitives. Mais jusqu'à présent, de Gaulle a tellement eu raison qu'on peut espérer qu'au fond, il voit juste.

Éric Dorgnies revient d'Allemagne, où il était parti chercher son père à Buchenwald, savoir quelque chose. Son père y est mort, tué dans la chambre à gaz. On l'y conduisit, alors qu'il croyait aller à la douche. Éric raconte des choses effarantes. Des déportés enfermés deux dans une cellule avec ordre de s'entre-tuer dans la nuit, sous menace d'être pendus tous les deux le lendemain s'il n'y avait pas un mort dans la cellule. Et il y en avait un!

Réception chez Paul Léon, où nous retrouvons Julien Cain et sa femme, Mme Toulouse-Lautrec, Reclus, Marguerite Long.

Soirée salle Pleyel avec trois conférences sur les camps de déportés. Un général, une femme, un dominicain parlèrent. La femme fut la plus directe et la plus émouvante. Le Dominicain fut insupportable. Il se prétend poète et nous a infligé une bonne demi-heure de vers de son cru, à la François Coppée. Il a su ridiculiser le martyr des camps. Après il y eut des projections affreuses de charniers. A-t-on raison, n'a-t-on pas raison? Je pense qu'on a raison. Il faut rappeler incessamment ces crimes incroyables. Nous n'avons que trop tendance à oublier. Et nos pauvres petits morts des champs de bataille!

6 juin [1945]

Büsser, à l'Institut, me dit qu'à la S.A.C.E.M. ils ont passé leur matinée à élire les membres d'une commission interprofessionnelle d'épuration. Rabaud[3] serait parmi les "inculpés". Évidemment à cause de sa présidence et de son énorme traitement.

Quant à la direction de l'Opéra. C'est toujours en suspens, mais il croit qu'il ne sera pas nommé et que finalement ce sera Reynaldo H[ahn].

8 juin [1945]

Buisson et sa jolie femme sont venus dîner. Elle le couve des yeux, sans arrêt, comme un enfant. Je l'ai trouvé changé, marqué, les cheveux déjà gris. Il parle sans arrêt, comme en proie à une sorte de continuelle surexcitation. Comment se rappeler tout ce qu'il a raconté. L'histoire de ces 15 hommes enfermés dans une cellule, prévenus qu'ils ne recevraient que les rations pour 5, à eux de s'arranger... Ils s'arrangèrent! Dix furent tués, étranglés. Un des survivants racontait ensuite que cette nuit est pour lui une perpétuelle obsession.

L'histoire aussi d'une pendaison. Tout le camp réuni pour assister. On les pendit l'un après l'autre. Le premier mit 5 minutes à périr, à se démener après sa corde. Le second, sa corde cassa. Il était à moitié étranglé. Le bourreau le releva à coups de pieds et de poings. Le laissa debout, flageolant, se remettre, ayant l'air de lui faire grâce puis il le pendit à nouveau.

Et l'histoire du poète français Desnos. Il y avait dans le camp un petit allemand, condamné de droit commun, pédéraste, mignon de ces messieurs les tortionnaires. Cet immonde petit voyou se plaisait à brimer les déportés. Un jour alors que Desnos passait tenant sa gamelle dans les mains, le petit misérable lui asséna un coup de matraque en pleine figure. Suffoqué, indigné, Desnos perd un moment son contrôle, et lui envoie sa gamelle pleine d'eau chaude en pleine figure. Hurlement du voyou. Les autres "capos" (on appelait capos les prisonniers de droit commun élevés à la dignité de gardes chiourmes) prévenus, se précipitent sur Desnos qui fut assommé à coups de talon, laissé par terre pour mort. Il se remit cependant suffisamment à temps pour éviter le four crématoire.

9 juin [1945]

M. de Montfort et sa fille et M. Pietrouski, le secrétaire de l'association France-Pologne, viennent à l'atelier. Nous parlons des artistes polonais de Paris. Il considère qu'organiser une exposition sera chose presque impossible, à cause de leurs rivalités, à cause aussi de l'insuffisance de la plupart. À propos de la situation de la Pologne, elle est, nous dit-il, complètement aux mains des soviets. Le gouvernement de Lublin est composé en majorité de Polonais naturalisés russes avant la guerre. La Russie actuellement atteint Leipzig et Eisenach à 200 km à l'Ouest de l'Elbe. L'inquiétude de l'Angleterre est grande. Elle prévoit et appréhende une guerre dans une dizaine d'années, qu'elle sait qu'elle sera incapable de la supporter. La Russie alors sera d'une puissance accrue par les territoires allemands occupés, dont la Silésie aux formidables usines souterraines intactes, avec un matériel presque neuf. L'Angleterre au contraire, sera plus faible qu'aujourd'hui. Aussi beaucoup préféreraient régler la question de suprématie immédiatement! En Amérique on serait enclin à penser pareillement...! Pendant qu'on y est!!

10 juin [1945]

Je parcours le livre de Dumesnil[4] sur Flaubert. Il rappelle l'histoire de Marseille dont les Goncourt parlent dans leurs mémoires. Flaubert, tout jeune, à Marseille, eut une aventure d'une nuit avec une femme belle et facile, dont il gardait un inoubliable souvenir. Chaque fois qu'il passait par Marseille, ensuite, il retournait sous les fenêtres de cette aventure éclair.

À la maison, visite de M et Mme Souillac, Mme Herbette, les Dampierre, les Blondel, Brébant, Chambrun et sa femme. Chambrun me dit qu'il prépare un nouveau livre, L'Esprit de la diplomatie. Il déplace l'actuel système de la "diplomatie sur la place". L'affaire de Syrie n'aurait pas pris le tour qu'elle a pris, si les choses avaient d'abord passées par les chancelleries. La France de la IVe République perd le Val d'Andorre, perd la Syrie. Elle aurait tout ce qu'elle voudrait, affirme Chambrun, avec quelque peu d'habileté et de juste prudence. Dangereux de pratiquer la politique du coup de poing sur la table, quand on a plus de biceps. Ainsi la France qui a promis à la Syrie et au Liban leur indépendance, n'y peut même plus avoir le plus misérable comptoir, tandis que l'Angleterre, tout en déclarant qu'elle ne veut rien pour elle, s'y installe. Chambrun considère que la Russie impérialiste actuelle est un immense danger et en sera un plus grand encore lorsque bientôt elle s'étendra de la Corée au Golf de Trieste.

Brébant revient de Sigmaringen où il a vu Brinon dans sa cellule. Il est assez piteux, disant qu'il n'a fait que seconder Pétain.

12 juin [1945]

Visite des candidats. Hier Goerg, aujourd'hui Guirand. Je l'aime bien. Il n'a guère de chances. Il le sait. C'est dommage.

Même les religieuses soignant depuis toujours lépreux et pestiférés sont chassées de Syrie. Cette histoire est vraiment bizarre. Je croyais la Syrie très attachée à la France. Sans doute, est-ce une minorité qui mène la danse. Pourtant en Algérie où la France a fait beaucoup de bonnes choses, il y a eu aussi des massacres, une véritable tentative de liquidation! À Sétif et dans la province.

13 juin [1945]

Ces sacrés peintres ont classé Guirand le dernier. Ils ont mis le Hollandais Van Hasselt en tête. Et puis Quizet. Et puis Gœtz et puis Jonas. Et Guirand. Guirand c'est un talent facile peut-être; mais large. Mais on n'aime pas l'homme. On en dit beaucoup de mal. Je l'ai trouvé toujours très chic, ami très fidèle. De beaucoup le plus intéressant du lot. Van Hasselt, ils sont des milliers pareils à lui. Pourquoi alors n'ont-ils pas élu de Beaumont[5], autrement distingué comme homme?

Billoul fait une remarque à propos des expositions à l'étranger. Avec raison. Le conseil de l'Association française d'action artistique a voté une subvention de 1 000 000 F pour organiser à Londres des expositions de Picasso, Léger, Matisse et je ne sais plus quel autre peintre de cet acabit. Billoul voudrait que l'Académie prit l'initiative de demander que l'État ne soit pas exclusif et que les artistes de toutes tendances soient tour à tour représentés à l'étranger. La note assez drôle de la séance a été donnée par une lettre ministérielle annonçant que Poughéon était réintégré dans ses fonctions de directeur de l'Académie de France à Rome. Voilà donc cette Académie qui n'est provisoirement pas à Rome munie de deux directeurs. Car Ibert est toujours en fonctions.

Je pense à l'exposition Devambez[6]. Remarquable. C'est un peintre. C'est excellent pour les jeunes gens de leur montrer ça, dans cette incroyable période.

14 juin

Visite de M. Schneider, de son gendre et de son architecte, et de M. de Boissieu. On est réellement enchanté du buste.

15 juin

Au salon de l'imagerie, tout un rayon est consacré à l'effet très intéressant fait pour renouveler l'imagerie religieuse, on donnait un Cantique d'action de grâces, paroles de Gérard, mis en musique par Marcel. Voilà des programmes difficiles. Je ne crois pas que Marcel ait trouvé là un de ces chants qui frappent, qui restent dans la mémoire. Si, d'une manière générale on affiche, aujourd'hui, un certain mépris pour ce qu'on appelle la mélodie, n'est-ce pas parce que c'est l'invention la plus difficile. Comme le dessin dans les Arts plastiques.

16 juin

Un général, en Syrie, du temps de Vichy, avait continué à servir et avait combattu contre les Alliés. Il passe ensuite à la dissidence. Comme on attaquait violemment cet officier à l'Assemblée Constitutive, le général de Gaulle prit énergiquement sa défense et fit taire les accusateurs à retardement.

Visite de Quizet, je ne sais pas ce qu'un brave homme comme ça viendrait faire à l'Académie. C'est un très bon paysagiste. C'est un Montmartrois de Montmartre, l'inépuisable source. Hélas! le ciment armé se chargera d'en avoir raison. Il débuta tout seul, dans les rues de Montmartre, où il se rencontre avec Maurice Utrillo. C'était à la porte de la maison où habitait ce dernier avec sa mère. Celle-ci ne voulait pas qu'il fit de la peinture. Il lui volait des tubes et des toiles et rejoignait Quizet. Ils rôdèrent ainsi sur la butte jusqu'à ce qu’à l'un et l'autre vint la réputation. Mais Utrillo avait peu l'habitude de boire. La mère en avait fait son domestique. Toute la journée elle l'appelait par la fenêtre "Maurice va me chercher de l'essence. Maurice va à la boulangerie". Maintenant, il est dans les pattes d'une autre femme, sa femme, qui ne lui donne à boire que lorsqu'il a terminé sa toile quotidienne. Elle a, en outre, installé dans la maison, deux autres peintres, qui toute la journée font des Utrillo. Utrillo et Cie. Les affaires marchent très très bien.

Réception au Sénat, pour remettre la Légion d'honneur au graveur Sables. Visite de la Bibliothèque, la coupole de Delacroix est bonne. Rien de plus. C'est quand même de la commande. Dans une autre longue pièce, il y a un Jordaens. Pas très remarquable. J'ai revu avec plaisir la décoration de l'Escalier par L. Simon. Un plafond de Maurice Denis couronne cet escalier. Le plafond est affreux. Pourquoi la peinture de Denis, qui était très intelligente, fait-elle l'effet peu intelligente? Dans cette autre pièce, enfin, dernière réalisation du Sénat, c'est un plafond de d'Espagnat. Je n'aime pas. Parce que c'est mou. Je n'aime pas ce qui est inconsistant, le bon d'Espagnat encore une réputation bien surfaite.

18 juin

Comité aux Artistes français. Chataigneau qui va régulièrement à l'Entraide parle des rivalités de l'Entraide. Et aussi de l'hostilité marquée de ce groupement vis-à-vis de notre Société (A.F.) on parle de publicité. Le type à qui nous avons confié la nôtre cette année, nous avait volé de 60.000 F. Mais surtout l'objet du Comité était la désignation à la nouvelle commission d'épuration que fait le ministre, sur les insistances du Front National. Passé au Gr[an]d Palais à l'exposition de l'armée anglaise en guerre. Il y a beaucoup de choses intéressantes, curieuses. Le plus est la reconstitution de la jungle indoue, avec l’enregistrement des bruits de la jungle, rugissement des fauves, chants des oiseaux. Ce qui surprend, c'est l'obscurité qui a certainement été rendue exactement.

19 juin

Une petite frise de malédictions[7]. Pandore pouvait s'appeler Pandore, les Parques les hommes. Ça s'arrange. Ça vient même assez vite. Mais je ne crois pas finir avant de partir à Chézy. J'ai bien besoin d'un peu de repos.

Mais me voici empoigné par l'idée, autour de laquelle je tourne depuis des années, d'une France. Ce que je ne trouvais pas, c'était la coupure de la robe. Car la robe va jouer un rôle essentiel. C'est d'une statue chryséléphantine qu'il s'agit. Or et ivoire. Elle aura un geste en croix, geste à la fois d'accueil et d'offrande. Elle sera vêtue d'une robe criblée de broderies et ces broderies raconteront toute l'histoire de la France. Ce sera une robe sans plis, comme les robes byzantines. Du bas jusqu'à la ceinture, l'histoire de la France monarchique et catholique, depuis les Gaules qui formeront le bandeau près du sol. Une large ceinture où sera contée la révolution de 89. Les bras étendus, sur les pectoraux de l'histoire moderne 1830 et 48, etc. Le grand manteau royal tombera de chaque côté avec des plis parallèles et verticaux. Le difficile dans le programme sera de faire circuler au milieu des images historiques, la pensée française, ce sera de la foi et de la pensée. Mais voilà un programme magnifique. Ivoire et or (bronze doré plutôt, disons!).

En Russie, c'est le procès de la délégation polonaise, cette fameuse délégation arrêtée à son arrivée. Quel mystère, cette Russie! On dit : c'est magnifique. Mais tous ces Russes que la guerre a conduits en France, Lettons, Baltes et autres, Russes même du centre demandent tous à ne pas y retourner.

20 juin

On élit Van Hasselt à l'Institut! Les élections médiocres succèdent aux élections médiocres.

Pontremoli avec qui je suis parti, pour aller voir Suzanne, me dit qu'il a perdu 9 membres de sa famille, dont Jean et Michel, ses fils et sa sœur. Chez lui, nous voyons arriver une de ses cousines déportées, qui elle ne semble pas en mauvais état. Mais quel effet ce bras avec ce numéro tatoué. Les êtres humains marqués comme des bêtes.

22 juin

Réception de quelques amis. Paul Léon, Büsser, Dr Debat, Émile Mâle, Mme Brunswick; Michel-Ange gros effet.

25 juin

Je déjeune chez Riou. Il y avait Valette le sculpteur et le professeur Soureau et le directeur de l'affaire Phogor. Pendant le déjeuner la conversation, bien entendu, tombe sur la situation politique et le général de Gaulle. Alors voilà Simone, la petite bonne, qui entre dans la conversation, pose son plat et les mains sur les hanches exhale une fureur violente, qui doit être l'opinion des boutiques du quartier, contre l'actuel gouvernement, contre le général etc.. Si l'opinion des bonnes est le reflet de l'opinion publique, c'est vrai qu'il a perdu énormément de popularité. Il me semblait ressortir de ces véhémentes paroles qu'on lui reproche de tout céder aux communistes.

26 juin

L'opération du pauvre cher Ladis[8] est décidée pour vendredi prochain.

27 juin

Le général de Lattre de Tassigny, qui joue les grands seigneurs, a demandé que les grands prix de Rome soient envoyés auprès de lui en mission en Allemagne. C'est presque un ordre de les envoyer, aurait fait savoir la rue de Valois (Robert Rey). On rédige une acceptation de principe, ce sera intéressant en effet, mais en sauvegardant le point de vue essentiel, l'envoi le plus rapproché possible des pensionnaires, à Rome, à la Villa.

28 juin

À l'hôtel de ville, chez M. Bizardel, pour l'augmentation de mon crédit pour le Monument du Père Lachaise[9]. Voilà un directeur autrement sympathique et intelligent que les précédents que j'ai connus. Ce P.A. Masson et cet autre vide de Darras.

J'ai visité trois expositions aujourd'hui. Le Salon des Tuileries, l'exposition Maurice Denis, et ce fameux Salon de mai. Ce dernier dans une galerie privée, rond-point des Champs-Élysées fait partie de la campagne d'offensive cubiste engagée depuis la libération. Dans le plan de campagne dressé par un consortium de marchands internationaux, il y a la création de grands établissements, magasins internationaux, magasins d'exposition : c'est cette galerie, c'est la galerie Drouin, place Vendôme, c'est la galerie Carré, avenue de Messine. Il y a là déjà d'énormes capitaux engagés. Intéressant de voir jusqu'où ira pareille entreprise avant l'effondrement. Ce Salon des Tuileries est assez médiocre. Ni en peinture, et encore moins en sculpture il n'y a de choses remarquables. Si j'avais à faire une rubrique quelconque, je ne parlerai guère que de l'exposition Arnold, le sculpteur mort il y a un an. Du nommé Asseline, peintre renommé dans le milieu, je dirai que les envois sont d'un esprit bien école et qu'il a grand besoin de retourner à l'école. Yves Brayer a une excellente exposition. On parle beaucoup du sculpteur Cornet : comme je l'ai toujours pensé, c'est un médiocre, bien faible, ne sachant même pas construire. Son buste en est la preuve. Carton, mon ancien élève de l'atelier de l'école, a un buste d'homme assez bien. C'est un garçon doué mais ayant trop tôt abandonné le travail sérieux. De même cet autre ancien des mes élèves Martin parti chez Wlérick. Beaucoup de facilité. Trop. Ce n'est plus que du modelage pour concours. O.S. aussi expose un bon buste. Une grande statue de Berlioz par Saupique, ne fera pas oublier le remarquable Berlioz de Lenoir. Celui de Saupique n'est pas réfléchi. On sait que c'est Berlioz parce que c'est écrit dessous. On pourrait aussi bien l'appeler Lamartine ou qui que ce soit. C'est banal, fade. De la sculpture passe-partout. Très artiste français dans le mauvais sens du terme. Mais du jeune Trémois, d'excellentes eaux fortes, dessins. Dommage que veuillent aller à ce salon d'arrivistes des jeunes gens de cette qualité.

Bouchard m'écrit pour me dire que Montagnac dans sa déposition devant le juge d'instruction a dit que c'était moi qui lui avait dit que, à l'Académie, seul Bouchard avait été capable d'aller rapporter aux Allemands les paroles de Desvallières. C'est probable que je l'ai dit, car c'est certainement lui. Il m'écrit que je serai appelé à témoignage. Que ça m'ennuie! Car je ne veux pas le charger, malgré sa conduite ignoble à mon égard, et cependant, puisque j'ai raconté cela à Montagnac, je ne puis le démentir, moi-même j'atténuerai comme je pourrai.

29 juin

Ladis est opéré. Opération terrible. Picot a été au moment de ne pas continuer. Il a persévéré. Il a réussi. Il a réellement tenu dans ses mains la vie de Ladis. Paulette[10] assistait. Elle a un cran magnifique. En sortant de la salle, elle avait la gorge sèche. Elle était toute blanche d'émotion. Elle avait cru aussi son père inopérable et le voir mourir sous ses yeux. Les grandes émotions ne se manifestent pas par de grands gestes.

30 juin

Ladis est aussi bien que possible, après un choc opératoire comme celui d'hier.

 

[1]. Notes de lecture en regard du 1er juin : « Il n'est permis qu'une fois et à une nation de montrer au monde le génie de Michel-Ange et de Raphaël; mais toutes, quand elles pratiquent les arts, doivent aspirer au moins à la correction à la noblesse du dessin, et peuvent y arriver par des sévères études. » Th[iers].

« C'est le style qui assure la durée des œuvres de l'esprit, c'est l'exécution qui assure celle des œuvres d'art, parce qu'elle est, non pas le seul, mais le plus élevé, mais le plus constant des signes de l'inspiration. » Th[iers].

Voilà qui est bien contestable.

 

[2] Henry Landowski.

[3] Henri Rabaud, président du comité professionnel de l’art musical sous le gouvernement de Vichy.

[4] René Dumesnil.

[5] Hugues de Beaumont.

[6] André Dewambez.

[7] Nouvelle Faculté de médecine.

[8] Ladislas Landowski.

[9] Le Retour éternel.

[10] Ladislas Landowski et sa fille Paulette.