Mai-1945

1er mai [1945]

Esquisse Shakesp[eare] très bien. Mais je crois qu'il ne se fera jamais. Trop important. Coûtera trop cher. On ne voit pas grand, hélas! encore en France.

Il parait que dans un camp de concentration, Buchenwald je crois, le commandant du camp faisait repérer tous les hommes tatoués. Il les faisait tuer. La partie tatouée de la peau était tannée et conservée dans une collection unique! Bien mieux. Sa femme a fait de certaines peaux humaines des abat-jour pour les lampes de son salon.

Article idiot de R[ené]-Jean sur la sculpture. Tout ce qu'il trouve à dire du Cantique, c'est que c'est une œuvre d'exécution correcte... Quel serin.

2 mai [1945]

Après l'Institut, je vais chez les Pontremoli. Explications cordiales sur mon attitude. Ah! Que je m'en veux de n'avoir pas prévu ces réactions. J'étais si sincèrement anti-Allemand que je n'ai pas réalisé les conclusions d'un geste aussi spectaculaire. Je suis resté longtemps. Nous nous sommes quittés cordialement.

Le soir, cérémonie France-Pologne à la Maison de la Chimie. Discours du bâtonnier Charpentier et autres personnalités. Salle archi pleine.

Les journaux annoncent la mort d'Hitler. Certaines dépêches disent qu'il a été tué dans un bombardement. D'autres disent qu'il s'est suicidé. Beaucoup de gens le considèrent comme vivant et caché. En même temps, Berlin s'est rendu aux Russes.

3 mai [1945]

C'est vraiment la fin de la partie d'échecs sanglante. Après Hitler, voici le suicide de Gœbbels. Il s'est tué chez lui, avec sa femme, après avoir tué ses sept enfants. Laval, Bonnard, viennent de se poser comme des fleurs en Espagne. 500 000 prisonniers ont été faits dans la journée d'hier. Hambourg, Kiel, Prague, se déclarent villes ouvertes. Mais qui aura le pouvoir de décider la reddition sans conditions du Reich? Ainsi, enfin, c'en sera fini avec la tuerie et les destructions des villes.

Question que l'on peut maintenant se poser : Qu'est-ce qui doit être le plus sauvegardé, les vies humaines ou les œuvres d'art du passé? Question assez idiote après tout. Mais à laquelle on peut répondre ainsi. Toute vie humaine est destinée à la mort. L'œuvre d'art est la seule immortalité humaine. Elles sont l'héritage immortel des ancêtres. Il faut pour les détruire, le faire exprès. Je crois beaucoup plus irréparable la perte d'œuvres que celle des vies. Qui pense aujourd'hui, qui est vraiment reconnaissant aujourd'hui aux morts, pourtant encore tout proche de la guerre 14-18, je sais bien. Il y a les cérémonies, les discours autour des monuments, la flamme rallumée sous l'Arc de Triomphe... Mais à peine la cérémonie terminée, on va prendre un boc, ou l'on repense à ses affaires... Mais la Marseillaise immortelle est là, richesse irremplaçable que nous ont léguée nos aînés, évocation des événements et des sentiments aussi grands que ceux d'aujourd'hui. Sa destruction serait irremplaçable, un désastre pour toujours.

Michel-Ange est mort depuis quatre siècles. La Sixtine vit toujours et le Moïse. Avec eux Michel-Ange vit toujours. Depuis plus de siècles encore, les maîtres d'œuvres de nos cathédrales ont disparu, sont poussières d'ossement, ainsi que les foules qui peinaient, travaillaient. Tous vivent encore par ces pierres appareillées, sculptées. Que tout cela disparaisse, tous seront anéantis pour toujours, bien plus qu'au moment de leur mort charnelle; comme l'étaient nos ancêtres les plus lointains jusqu'au jour où les trouvailles des grottes les ont ressuscités. Aussitôt, à travers le temps, à travers les millénaires, un lien a été tendu, notre vie elle-même en a été prolongée dans le passé. Et nous nous apercevons que nous sommes plus près d'eux que nous ne pensions, que surtout, nous sommes beaucoup plus comme eux, qu'ils vivent en nous par leurs œuvres, qu'ils vivent collectivement... Sommes-nous tellement individualisés que ça? Ne sommes-nous pas les cellules éternellement renouvelées, modifiées, de cette seule, réelle divinité que nous appelons "la Vie"?

4 mai [1945]

J'ai bien des raisons de regretter ce voyage néfaste en Allemagne. Une des principales — idiot de ne pas l'avoir prévu — est d'être dans l'impossibilité de prendre la plume, de faire une manifestation publique à propos de certaines expositions, d'actes que l'on voit s'accomplir, et que je juge mauvais.

Ainsi à propos des nominations de chefs d'atelier à l'École des Beaux-Arts; à propos d'expositions comme les deux de sculptures que j'ai visitées aujourd'hui.

École des Beaux-Arts. Après avoir nommé Leygue à l'atelier des jeunes filles, R[obert] Rey vient de nommer, m'a-t-on dit, Gimond à l'atelier de sculpture, en remplacement de Bouchard. Il y a eu déjà la nomination Souverbie[1]. Rey, quand on lui fait des objections, dit :

— J'en prends la responsabilité.

Quelle responsabilité?

Alaux, le peintre de marines, nous explique les dessous de la campagne de presse contre les Salons et celui des Artistes français en particulier. La puissance occulte et le syndicat des marchands de tableaux. Ils voudraient être seuls à vendre des œuvres d'arts, comme payant patente, tandis que les Sociétés vendent par contact direct avec le public, d'où pertes pour eux. Des sommes sont donc distribuées annuellement aux directeurs de journaux et à des critiques, sous des prétextes paravents quelconques (catalogues, préfaces, etc.), et l'ordre est donné de parler à toute occasion et de ne louer que les artistes "sous contrat".

Grosse bagarre toujours autour de la direction de l'Opéra. Büsser ou Reynaldo. Le pédéraste est soutenu par David-Weill. Mais Verne me dit que, tôt ou tard, David-Weill aura des ennuis. Il aurait gagné énormément d'argent pendant la guerre, ses fonds étaient tous en Amérique. Si Jaujard nomme Reynaldo, il pourrait avoir des embêtements, dit Verne.

Autre raison, qui double un peu la première, de pouvoir, à propos d'expositions comme celle vue ce matin, faire le point. Il s'agit de l'exposition organisée place Vendôme, sous le titre, Sculpteurs d'aujourd'hui, de production de Lipchitz, Adam, Duchamp-Villon, Gargallo, même Picasso, etc. Il faut regarder, il faut tout voir... Mais a-t-on jamais osé, jusqu'à ce jour, présenter sérieusement au public semblables insanités avec des allures sérieuses. Il y a peut-être là de vrais fous sympathiques. Mais certainement pas Picasso. Mais je crois que cette galerie (Drouin) va boire un fameux bouillon. Il y a là aussi des choses de ce Laurens.

Déjeuner au Cercle républicain, la fin toute proche de la guerre ne fait plus aucun doute. Mais le sénateur Cavillon disait qu'à S[an] Francisco, le différend russo-américain gâchait tout, ajoutant :

— La prochaine guerre? Mais elle est déjà commencée...

5 mai [1945]

Jean Vignaud et Jacques Lacour-Gayet viennent déjeuner. On disait que Herriot était nommé ministre d'État. Bollaert serait nommé haut-commissaire d'Alsace. On est fort inquiet des effroyables dépenses dans lesquelles on est engagé. Il faut s'attendre à une montée vertigineuse des prix. L'attitude de la France vis-à-vis de l'Amérique était également critiquée.

Bien sympathique visite de Deriaz qui me conduit une petite bande de ses élèves de culture physique à Orsay.

Fin de journée chez Mme de Dampierre. Charles-Roux me dit que les voies entre France et Italie sont complètement détruites. Aller à Rome serait actuellement encore très difficile. Le sénateur Bardoux me dit que les résultats électoraux ne sont nullement aussi nets qu'on croit. Elles ont plutôt, d'après lui, un caractère de protestation contre les excès des comités de Libération. Si le personnel est renouvelé et les groupements plus orientées à gauche, le rapport des voix électorales est le même qu'avant la guerre.

Albert Sarraut est libéré. Louis Arthus, très ému, très déçu, me dit qu'il a dû retirer sa candidature devant celle de Émile Henriot. Il me dit que s'il a commencé à se présenter, c'est sur le désir de sa femme. Peut-être la présentera-t-il au fauteuil de Maurice Donnay.

Les journaux annoncent une nouvelle commission d'épuration professionnelle pour les hommes de lettres et les artistes.

Ici à Boulogne est morte ces jours derniers, une malheureuse femme déportée. On s'aperçut qu'elle avait le corps couvert de tatouages obscènes.

Gœbbels et sa famille, sa femme et six enfants paraît-il, ont été trouvés mort par le poison.

6 mai [1945]

Visite de Darras, candidat. J'avais envie de lui rappeler son attitude quand Bentley Mott voulait me commander pour Paris, le buste de Myron Herrick. Il l'en empêcha et fit faire un buste par Drivier. Également à la commission des métaux non-ferreux, il vota pour la destruction des Fils de Caïn. Mais je n'ai rien dit.

7 mai [1945]

À Reims aujourd'hui, l'Allemagne a signé la capitulation sans conditions. On dit Hitler mort, et de sa mort on donne plusieurs versions.

 

On ne fait rien de grand au monde sans les passions, sans l'ardeur et l'audace qu'elles communiquent à la pensée et au courage.

L'histoire fait voir que la rapidité est toute puissante à la guerre, comme dans toutes les situations de la vie.

Ce n'est pas à la guerre seulement, c'est aussi en politique et dans toutes les situations de la vie, qu'on trouve deux buts, qu'on veut les tenir l'un et l'autre, et qu'on les manque tous les deux[2].

8 mai [1945]

Nous fêtons chez les Deleplanque l'événement énorme : l'Allemagne rendue sans conditions. Elle disparaît de la scène du monde. À trois heures cet après-midi, pour la dernière fois les sirènes ont retenti. Churchill, le président Truman, le général de Gaulle ont fait des discours. Staline pas un mot.

J'ai regardé chez M. Deleplanque les photos qu'il a rapportées de son voyage à travers les Indes. Des photographies de sculptures dans les temples hindous. Ce sont des couples divins ou humains dans les poses les plus ahurissantes de l'acte amoureux. Il faut vraiment aimer l'acrobatie! Pareille tradition s'est-elle conservée? Mais quel est le sens religieux de ces accouplements? Des photographies très expressives aussi de Yogis tout nus.

En rentrant, après une presse comme je n'en avais pas encore connue dans le métro, nous restons un moment sur la petite place Denfert-Rochereau. À la musique tonitruante de disques tournant chez le bistro, quelques couples, quinze ou vingt, dansaient éperdument sous l'éclat blafard d'un haut lampadaire électrique. C'était le spectacle le plus dramatique de la joie.

Mot de la duchesse de S. qui revenait avec nous dans le métro :

— Ah! ce métro! quelle promiscuité! On est bien obligé de rester debout contre des hommes dont on ne voudrait même pas dans son lit.

Fête de Lily[3].

9 mai [1945]

Hautecœur avec qui je reviens de chez la gr[an]de duchesse de la R[ochefoucault], me dit que Bouchard et Lejeune lui avaient tendu, durant l'occupation, un piège pour lui faire faire des déclarations collaborationnistes. Il en avait été averti, il ne m'a pas dit par qui. Ils l'avaient fait inviter à un déjeuner où il y avait le chef de la Propagande allemande et son second et d'autres Allemands. On met en effet la conversation sur la collaboration, on lui demande ce qu'il en pensait. Il répondit :

— J'ai toujours pensé que les artistes devaient collaborer entre eux, c'est pourquoi nous avons créé à l'École des B[eau]x-Arts, un concours où architectes, sculpteurs, peintres collaborent.

À une autre amorce, il répondit encore à côté, de la même façon. On n'insista pas.

À l'Institut, Rabaud me dit ne rien savoir de ce qui se passe pour le monument Fauré.

Le général Weygand aurait été arrêté, ainsi que le colonel Laroque à leur descente d'avion. On dit que René Blum, le frère de Léon, aurait été brûlé vif, dans son camp. Je pense à la promenade de long en large que nous avons faite sur les boulevards extérieurs, pendant laquelle je lui recommandais de filer. Il ne le voulait pas, parce que Léon était arrêté.

11 mai [1945]

Dans Les Arts, le journal de Wildenstein qui patronne Huyghes, conservateur du Louvre! que rédige en chef Cognat, il est dit à peu près textuellement ceci sur mon Cantique, à propos du Salon : "M. Landowski a vidé le Cantique des cantiques de toute substance. De la sensualité de la Sulamite il ne reste absolument rien." Article non signé.

Réception sur la terrasse du jardin, chez Marthe de Fels. Réception très avant-guerre. J'y retrouve Pierre Lyautey en costume militaire américain. Je cause beaucoup avec un M. Riche qui paraît fort renseigné. Il paraît fort angoissé de la tension américano-russe. Comme les Russes s'avancent en Europe, s'installent à Vienne, sur l'Elbe et au-delà jusqu'à l'Adriatique même, les Américains poussent en Chine, ils auraient là-bas une armée de 3 000 000 d'hommes...?

12 mai [1945]

Déjeuner aux Parisiens de Paris. De Fouquières préside. Je suis entre le Command[an]t Lefèvre-Dibou et Boucher[4] (de Carnavalet). Rien de sensationnel n'a été dit. Les conversations tournent en rond.

Françoise donnait son récital pour Varsovie, organisé par France-Pologne. Elle a remarquablement bien joué. Très grand succès, mais pas assez de monde.

13 mai [1945]

Un ami de Marcel[5], retour d'Allemagne, dit tenir le récit exact de la mort de Rommel. Blessé par les Anglais en Normandie (sa voiture fut surprise par des avions alliés). Il fut soigné en Allemagne. Il n'avait pas pris part au complot des maréchaux contre Hitler, même pas. Il aurait dit, dans un groupe d'officiers, qu'il ne croyait plus la victoire possible. L'enquête menée à propos du complot atteignit Stülpnagel qui fut torturé, auquel on présenta une liste à signer des officiers suspects. Rommel figurait sur cette liste. Rommel reçut un jour, chez lui, la visite de deux officiers dont l'un était général. Ces hommes, de la part de Hitler, lui annonçaient sa condamnation à mort. En raison des services rendus, Hitler lui laissait le choix : Simuler un accident d'auto. auparavant Rommel s'empoisonnerait avec un poison rapide que le général apporterait chez lui; ou bien être arrêté, jugé, accusé de trahison, être déshonoré, dégradé, exécuté. Une demi-heure de réflexion lui était laissée. Il s'enferma avec sa femme et son fils, puis, en grande tenue de maréchal, rejoignit les deux envoyés de Hitler. On partit en auto. Une demi-heure après, un coup de téléphone annonçait à Mme Rommel que son mari avait été tué dans un accident d'auto. Quelques heures après, elle recevait une dépêche de condoléances de Hitler! Tel est le récit de la mort d'un des rares maréchaux allemands qui ne s'est pas déshonoré dans cette guerre. Récit fait par le fils de Rommel.

L'état de destruction de l'Allemagne est indicible. Le peuple supporte ses malheurs mérités avec apathie. Bien entendu il s'agit de l'état des villes, dans les campagnes, on s'en fout. On en veut surtout à Hitler, non pas pour les horreurs qu'il ordonna, mais pour avoir si mal mené l'entreprise.

14 mai [1945]

Lily revient d'avoir vu Jacqueline Richet. Elle a fini sa déportation au camp de Mauthausen, l'un des pires que les Allemands appelaient camp d'extermination. Elle y fut transportée du camp de Buchenwald. On les empila, je ne sais combien de femmes par camions et à 3 km du nouveau camp, on les fit descendre. Il y avait 3 km à franchir pour arriver à Mathausen. La pauvre fille était si faible qu'elle s'aidait de ses mains pour avancer une jambe après l'autre. Après cette montée si rude, arrivée dans le baraquement, elle tombe à quatre pattes, tellement épuisée qu'il lui était impossible de se relever. Tout à coup une main lui glisse un morceau de pain tandis que tout bas une voix lui disait :

— Mangez doucement.

C'était un camarade de la résistance qui l'avait reconnue. Alors elle a pu se relever et échapper à un châtiment, sinon au pire. Le lendemain travail à transporter des rails, à porter des lourdes traverses de bois. Défense de se mettre à deux. Elle tombe de nouveau, mais put quand même terminer sa dure journée. Elle fut ensuite mise dans un bureau. Puis elle fut fille de cuisine, ce qui lui permit de s'alimenter clandestinement en volant et mangeant des pommes de terre crues. Quand elle descendit du wagon, venant de Suisse, après pas mal de journées de soins, sa mère ne reconnut pas cette femme voûtée, cassée en deux qui l'appela. Elle a encore le corps, les reins, les cuisses, noires des coups reçus. Elle ne passa pas une journée sans recevoir des gifles violentes. C'étaient des femmes allemandes, polonaises, prisonnières de droit commun ou filles publiques, qui les gardaient et les maltraitaient ainsi. Toutes ses dents sont branlantes.

Les résultats des élections d'hier affirment l'orientation à gauche. Il en sera ainsi dans toutes les consultations électorales réellement libres, dans tous les pays du monde.

Mais ici la guerre est finie, il y a bien des inquiétudes encore. En Algérie, il y a eu une sérieuse insurrection. À Sétif, des Européens ont été massacrés. À San Francisco le différend américano-russe s'accentuerait. La France colle à fond à la Russie. A-t-on raison? C'est que l'amitié américaine me paraît bien nécessaire. Et peut-être plus efficace. Peut-on vraiment compter sur la Russie? Sans doute ce n'est pas la Russie des tsars. Mais peut-on oublier les débuts de cette guerre, la Russie attaquant la Pologne vaincue, absolument comme l'Italie nous attaqua.

16 mai [1945]

À l'Institut, pour la succession Devambez, David-Weill me demande si je voterai pour Bonnard. Je n'aime vraiment pas cette peinture. Étant donné cependant sa situation, je crois de l'intérêt de l'Académie de voter pour lui, s'il se présente.

17 mai [1945]

M. Devon [ ?], mon voisin, que je ne connaissais pas, me voyant passer devant sa porte, me propose de me conduire dans sa voiture, jusqu'au métro. En route, il m'invite à venir chez lui, le soir, après dîner, à une soirée, avec feu d'artifice, en l'honneur du général américain Roggers, qui est le commandant en chef des troupes américaines de la région parisienne. Soirée dans un jardin pavé de lampions. Le général Roggers nous fait un petit discours de remerciements pour l'accueil qui lui est fait, et nous annonce en même temps, un hiver au moins aussi difficile que celui de 44-45. Il y avait là Joliot-Curie et sa femme. Tous deux fort sympathiques.

18 mai [1945]

Aujourd'hui, 18 mai, j'ai commencé l'exécution grandeur définitive de la Porte d'Asklépios. Je commence par les petites frises, celle des "Malédictions". Pandore ouvre le feu.

Tout reprend ou cherche à reprendre. Ce soir, c'était à l'École des Beaux-Arts, la représentation annuelle de l'École. Ils nous donnaient les 3 Mousquetaires de A[lexandre] Dumas. Il y avait de l'entrain. Mais je n'ai pas retrouvé la fantaisie d'un Duveau, et de ce qui se faisait avant la guerre. Les costumes étaient de louage, ce qui est contraire absolument aux traditions de l'École.

21 [mai 1945]

Pour Paul Léon qui écrit un livre sur les fontaines de Paris, j'ai rédigé une note sur mes fontaines de la porte de S[ain]t-Cloud.

Willy Roggers vient me voir pour une exposition en province. Il m'explique que, pour qu'il s'y retrouve, il faut qu'il vende mes bronzes un prix double de celui que je demande. Cela s'appelle "faire la culbute".

Il paraît que nos soldats, en Allemagne, s'amusaient au jeu suivant. Ils avaient attaché des prisonniers Allemands et les avaient couchés le long d'un mur de clôture. Puis, du haut de ce mur ils laissaient tomber leurs baïonnettes sur les types étendus. Contagion.

Lettre à Madame de Jouvenel.

23 mai [1945]

Avec Martial, rendez-vous chez M. Mortier, des éditions Quillet, pour notre revue de l'Académie des B[eau]x-A[rts]. La question a paru l'intéresser. Il va en parler à Quillet, actuellement absent.

À l'École, j'ai été stupéfait de la faiblesse du concours d'esquisse, et du petit nombre des concurrents, une petite école de province.

À l'Académie, nous élisons Lemoyne.

Dans les couloirs, je rencontre Pelliot. Nous nous serrons les mains avec effusion. Puis il me scrute d'un regard inquisiteur. Sans doute il pense tout à coup au voyage en Allemagne.

24mai [1945]

Discours de Gaulle, il nous annonce les nationalisations des mines, des grosses industries et du Crédit. Mais les nationalisations, c'est de l'attrape-nigaud.

25 mai [1945]

Poignante cérémonie pour moi, au salon, à propos d'une fête coloniale. On a commencé par l'appel de morts des artistes et fils d'artistes tués à l'ennemi. On a lu les citations de mon petit Jean-Max[6]. Comme cela parait loin déjà, cette mort! Pauvres enfants, qui y pensera profondément, seulement dans dix ans! sauf nous, les pères et mères.

J'avais déjeuner chez Riou. Il y avait avec moi l'ancien député Lamoureux et le Dr Sureau. Ces messieurs ne commentaient pas favorablement le discours du général de Gaulle. On lui reproche son attitude restrictive vis-à-vis de Churchill. C'est par sa situation dans le ministère Raynaud qu'il entra en relation avec Churchill, avant le désastre. Au moment du désastre, Churchill mit à sa disposition la radio de Londres. Ces messieurs envisagent toujours la possibilité d'un conflit américano-russe. Je considère ce jugement absolument stupide. On n'a cessé d'en parler, en pleine guerre. C'était déjà parfaitement idiot.

Jacques[7] nous raconte qu'il y aurait eu un immense danger à retarder le débarquement. On a découvert en Haute Silésie d'immenses usines souterraines où se fabriquaient des V3 et des avions-fusées qui auraient surclassé la flotte américaine alliée. Les avions auraient fait du 800 à l'heure. Les destructions des communications retardaient énormément la fabrication. Mais si les Allemands avaient eu trois ou quatre mois de répit encore, le danger eût été très grand. L'aviation alliée eût été dominée. Les V3 auraient été mis en service. On ne sait comment les choses auraient pu tourner.

27 mai [1945]

Leclerc[8] vient me voir pour un monument, dont j'ai vu l'esquisse bien faible, à élever dans l'Aube, à un groupe de malheureux fusillés. On va voir au centuple ce qu'on a vu après 1918.

Il me raconte aussi une réunion d'artistes dans le XIVe arr[ondissement] que présidait le cubiste Fougeron, la révélation cubico-politicienne de 1945. Il s'agit de mêler la politique à l'art. Je n'en suis pas ennemi. Je ne suis pas partisan des Tours d'Ivoire. L'artiste ne doit pas vivre égoïstement. L'artiste doit s'intéresser à son temps. La théorie de l'Art pour l'Art conduit à la fin des décadences. Mais, il y a façon de s'intéresser à la politique. La première condition est que ce ne soit pas un arrivisme déguisé plus ou moins. On parle aussi d'un "Salon de mai", sorte d'émanation du Salon des Tuileries, dont les membres ne devront pas être nés avant 1900. Cela sert à la fois l'arrivisme et l'esprit de lutte des générations. Ces hommes, la plupart, sont venus demander à leurs anciens de les aider à leurs débuts. Nous les avons aidés. Après ils tirent sur nous à boulets rouges. Et puis, ce titre, "Salon de Mai", c'est celui des Artistes français, que des temps immémoriaux ouvraient le 1er mai. Encore une confusion, et une volonté d'élimination.

Et puis on a parlé aussi et encore d'épuration. Bien mieux. Certains parlent de faire annuler les commandes données pendant 1940-1944... pour les prendre. Comme tout ça est amusant à observer.

Réunion chez Jacqueline Rouvry-Baille pour la communion de sa fillette, et coïncide avec le retour de Jacques B[aille], libéré. Il me raconte les affreux traitements infligés aux déportés. Il a vu un garde-chiourme se jeter sur l'un d'eux qui venait de tomber d'épuisement en travaillant à une ligne de chemin de fer. Il l'a vu lui briser le crâne sur des rails. Même avec les prisonniers militaires ils étaient parfois terribles. Quand on leur rappelait les conventions :

— Les alliés n'ont qu'à traiter pareillement leurs prisonniers allemands. Les prisonniers ne sont pas intéressants.

Il y avait une soirée en l'honneur d'un congrès Polonais de la résistance. Ça se passait à Saint-Ouen dans une "Maison du Peuple". Affreux bâtiment tenant de la gare, du hangar et du marché. Le rez-de-chaussée est d'ailleurs un marché. C'est fantastique de voir à quelle pauvreté d'imagination, avec les moyens étonnamment faciles actuels pourtant, arrivent nos architectes modernes, à force de rationalisme et d'utilitarisme. Leur mentalité est descendue au niveau de celle d'entrepreneurs ou d'édiles de village.

Françoise[9] a joué quelques morceaux de son répertoire. Très bien. Mais acoustique déplorable.

28 mai [1945]

Aujourd'hui, commencement du groupe du Père-Lachaise[10].

30 mai [1945]

Séance solennelle à l'Académie des Beaux-Arts. C'était affreusement triste. Je pensais à celles des années d'avant-guerre.

31 mai [1945]

Travail au buste de M. Schneider. Le polissage m'oblige à une exécution impeccable. Pas un coup d'outil qui ne doive être réfléchi.

La France se trouve engagée dans une affaire bien grave et lourde de conséquences en Syrie. Ce gouvernement provisoire nous entraîne dans des actes définitifs. La perte de la Syrie semble bien! On dit que la division Leclerc est aux environs de Paris, en prévision des troubles à Paris... bobard sûrement.

Paulette[11] est revenue aujourd'hui bouleversée d'avoir revu un de ses clients, le jeune Dampierre revenu d'un camp de déportation, dans un état affreux. Quand tout chancela en Allemagne, les Allemands s'affolèrent dans le camp. Ils empilèrent à 80, 100 hommes par wagon de 40, leurs bagnards, dans un train qui erra pendant plus d'une semaine de l'est à l'ouest, du nord au sud. Pas une goutte d'eau à boire. 350 g de pain pour ces huit jours. Quand enfin, le train s'arrêta et que les wagons s'ouvrirent, il en tomba plus de 700 cadavres, sur 1 200 à 1 300 fantômes transportés.

 

[1]. Manuscrit : "Subervie".

[2]. Quelques réflexions mises en regard des 7 et 8 mai 1945.

[3] Amélie Landowski.

[4] François Boucher.

[5] Marcel Landowski.

[6] Jean-Max Landowski.

[7] Jacques Chabannes.

[8] Philippe Leclerc.

[9] Françoise Caillet-Landowski.

[10] Le Retour éternel.

[11] Paulette Landowski.