Décembre-1945

1er décembre

Ma journée aux têtes et à la draperie du groupe du Père Lachaise ça va. Chez Mme Dampierre. Toujours les habitués des premiers samedis. Il y avait Mlle. Bardoux, de Broglie, Grousset, Duc, l'homme des jardins, etc... On parlait des nationalisations des banques. Le projet du gouvernement est par terre, sous l'action des communistes. Le socialiste et le M.R.P. font bloc et les communistes manœuvrent pour les diviser. Malheureusement tous cèdent à la surenchère, poussent à augmenter le nombre des banques à nationaliser, à déposséder sans vergogne les actionnaires. Cependant la commission de la constitution besogne. De Gaulle de son côté a confié à Debré la charge d'élaborer le projet de constitution gouvernemental. Certains parlent d'une division possible du parti S.F.I.O. qui se souderait au M.R.P., formant une sorte de parti travailliste.

2 décembre

Déjeuner, comme toujours charmant chez le docteur Debat. À la fin du déjeuner est arrivée Mme Boas de Jouvenel avec les Américains. Je connais peu d'homme aussi séduisant que le Dr Debat, et fort intelligent. Il l'a prouvé par son extraordinaire réussite, et par l'organisation de sa vie.

3 décembre

Baudry vient dîner. Toujours plein de cancans et d'histoires administratives. Il revient de Limoges où il était allé arbitrer une querelle entre directeur et municipalité. Le soir le secrétaire général de la Préfecture l'avait invité à dîner, le Préfet étant retenu ailleurs. Le Préfet est communiste. Le secrétaire général est S.F.I.O. Le Préfet s'opposa à ce que Baudry fût vu dans un restaurant de Limoges avec le secrétaire général S.F.I.O. Alors il demande à Baudry de dîner à la Préfecture avec le secrétaire général. Eux deux tous seuls. Baudry nous racontait que Picasso habite une maison particulièrement sale, quartier de la rue Dauphine. Ces jours derniers des acheteurs vinrent le voir. On voulait un dessin. Picasso n'en avait plus. Il demanda de quelle somme disposaient les acheteurs. Cinq cent mille francs, lui répondit-on. Picasso leur demanda d'attendre une vingtaine de minutes et se retira dans une pièce à côté de l'atelier, il revint avec deux dessins. Les acheteurs laissent cinq cent mille francs et se retirent avec les deux dessins, datés, non seulement de l'année, mais du mois et de l'heure de leur exécution. Il aurait dû indiquer aussi les minutes.

4 décembre

À la radio il y a actuellement 4.000 fonctionnaires. 1.500 suffiraient largement. Par exemple ils sont trois pour le journal parlé. Un dit les titres. Un second lit le détail des nouvelles de France. Un troisième celles de l'étranger. Ça dure en tout un quart d'heure. Et c'est partout la même chose. Ils sont des millions. Et impossible de rien changer. Cette situation est pour beaucoup dans nos difficultés financières actuelles et est une des causes principales du réseau de contraintes administratives qui nous étouffent et qui étranglera bientôt la liberté. Ne nous faisons pas d'illusions. Nous allons vers l'État totalitaire.

5 décembre

À l'Institut, classement des candidats à la Section de Sculpture. Michelet en tête. Gaumont 2e. Lamourdedieu était classé 5e. Quand nous arrivons à la séance, cet imbécile sympathique de Billoul qui parlait avec Bouchard vient à moi, me dit que c'est impossible de classer Lamourdedieu qui a chargé Bouchard devant les commissions d'épuration. Et Bouchard? Qu'a t-il fait auprès des Allemands, lui? On ne pourrait pas lui répondre ça trop crûment. Bref il crée un petit mouvement d'opinion, la section de sculpture revient sur son vote. Ce que Boschot n'aurait pas dû laisser faire, quoiqu'un vote non proclamé ne soit pas un vote acquis - et l'Académie finalement ne le classe pas. Opération idiote. L’Académie ne doit pas se solidariser avec Bouchard qui s'est si mal conduit.

6 décembre

Visite de ce journaliste vénézuélien M. Villaréal et de Mme Temermann qui est bien une des femmes les plus attirantes surtout par l'expression de bonté de son beau visage.

7 décembre

Je vais voir Robert Rey, pour lui parler des Fils de Caïn, et demander qu'on les installe au musée d'Art moderne. Aussitôt il écrit une lettre à Cassou. Mais ça me fait quand même l'effet d'une blague. Il faudra que j'aille voir Cassou. Mais… on parle de nominations des professeurs, des bourses de voyage, de prix du Salon. La commission qui a la responsabilité de toute la jeunesse est ainsi composée. Robert Rey. Actuellement directeur des Arts Graphiques, ancien employé de la maison Bernheim jeune, marchand de tableau. Jaujard, directeur général des Arts et des Lettres, ancien placier pour automobiles, puis attaché au Cabinet Chautemps qu'il avait connu en lui vendant une voiture. Salles, ancien conservateur des Estampes, actuellement directeur des Musées Nationaux. Cassou (je ne sais pas grand chose de ses débuts) heureux héritier des marchands de marbre de Carrare. Perret, Auguste l'architecte. Pas un peintre, même cubiste, pas un sculpteur. Ah! Dominique Ingres que disais-tu? Nous, nous ne bougeons pas. Moi, très certainement je bougerais [sic].

12 décembre

Gaumont est élu. Pontremoli me fait une sortie idiote. « Les sculpteurs, me dit-il, se sont stupidement conduits samedi dernier, en ne votant pas le classement de Lamourdedieu. » Je proteste, attendu que j'ai chaque fois voté Lamourdedieu.

Et lui Pontremoli avait voté zéro. On avait lu avant le vote une lettre de Lamourdedieu fameusement désagréable pour Bouchard. Mais le sot de toute cette histoire, c'est Billoul que Bouchard a fait marcher. Enfin grâce aux sept voix qu'il a eues Lamourdedieu sera satisfait, à peu près.

13 décembre

Quai de la Rapée, où jadis j'allais voir Martzloff, je porte au vérificateur de l'architecture, un certain M. Daoutin, les documents justifiant l'augmentation que je demande pour le motif du Père Lachaise[1]. J'ai trouvé un homme sympathique, malgré l'aspect froid des hommes formés au milieu des additions et des multiplications. Il me demande un tableau comparatif.

Avant de reprendre le métro, je fais un tour au Jardin des plantes. Je revois la fort jolie figure de Frémiet, l'homme dansant avec une tête d'ours.

C'est de la bonne sculpture qui empêche le morceau d'être trop anecdotique. Puis j'ai fait le tour du Muséum, que fit, je crois Pascal et je revois le haut-relief du patron[2], le combat contre le crocodile hélas! Je ne peux pas dire que j'aime ça. Puis j'ai fait un tour dans les allées dénudées, jouant ma Tristesse d'Olympio. Mais Olympio vieux, c'est encore plus triste. Je me sens quand même, toujours l'âme romantique. Il est impossible d'être artiste sans romantisme. Sophocle, Euripide, Corneille ne l'étaient-ils pas déjà?

15 décembre

Séance solennelle de rentrée universitaire à la Sorbonne. Ce grand amphithéâtre est excellent de proportions. Le parti décoratif en est bien dans les grandes lignes, c'est-à-dire l'énorme surface où Puvis peignit sa fresque fameuse, et la disposition des statues sur la partie circulaire. Ce qui n'est pas bien, c'est le goût de la décoration d'accompagnement. Le pauvre cher M. Nénot n'avait pas très bon goût. Il en était resté aux arrangements Napoléon III, qui ont trouvé leur épanouissement dans l'Opéra de Garnier, où, par exemple, les cheminées, décoration du foyer sont des imitations des tombeaux des Médicis de Florence! Des pendules remplacent les statues iconiques[ ?]. Mais la fresque de Paris fait de l'amphithéâtre une chapelle unique. Un autre chef-d'œuvre, trop peu connu dans cette chapelle, le Lavoisier de Dalou.

Très sympathique cérémonie, celle-ci qui est la première depuis la libération. On y décernait, en outre de l'ordinaire cérémonial, des diplômes de "docteurs honoris causa" à de nombreux savants étrangers. Ces braves hommes, âgés, revêtus de leurs belles robes de couleurs, sous lesquelles on voyait passer les pantalons XXe siècle et les croquenods encore plus XXe siècle, venaient, bien sagement, à l'appel de leurs noms, recevoir le parchemin décerné.

Auparavant il y avait eu un respectable nombre de discours. Pauphilet le directeur de l'École Normale, dans le sien, où il faisait un tableau rapide des valeurs intellectuelles de la France, me citait parmi les sculpteurs les plus représentatifs. Ça m'a fait plaisir. On n’est plus habitué à voir citer les vrais artistes en cette époque de publicité à rebours.

J'ai vu de près le général de Gaulle. C'était la première fois. Je ne sais pas s'il est réellement un grand homme. C'est en tout cas certainement un homme grand. Sa grande taille et son grand nez sont ses deux caractéristiques. Son menton est déficient, autre signe de dégénérescence. Car c'est là l'impression physique qu'il me fait, d'un dégénéré. Le visage n'a pas l'expression intelligente, marquante, impressionnante qu'avait un César, ou un Alexandre, un Octave, Marc-Aurèle, etc. jusqu'à Bonaparte, ou même un Mussolini. Tous ces hommes, plus ou moins monstrueux, et en fin de compte des fléaux pour l'humanité, avaient des visages impressionnants. L'ambition sans doute les marquait. De Gaulle n'est pas ambitieux. C'est ce qui le caractérise entre tous. C'est pourquoi je suis avec lui. Il pense uniquement à son pays, et peut-être même au-delà du pays, à la condition générale des peuples. Si cela est, s'il réussit, alors il sera le plus grand homme de tous les temps. L'avenir, et peut-être beaucoup plus proche que nous pensons, nous fixera. Car ce n'est [pas] le seul fait d'avoir des idées qui fait le grand homme, le vrai c'est la force de réalisation. Ça c'est difficile. Il faut toutes sortes de vertus et aussi un certain manque de vertu.

19 décembre

J'avais demandé à M. Bizardel d'envoyer un de ses inspecteurs des Beaux Arts voir le groupe du Père Lachaise[3], terminé. Ce successeur de Louis Hourticq s'est amené aujourd'hui sous les espèces de Mme Lechart, une des fonctionnaires bureaucrates de la ville; elle était accompagnée d'un petit jeune homme à l'aspect zazou, bazar de l'Hôtel de Ville. Je ne crois pas avoir dominé ma surprise de l'arrivée de ce duetto singulier. Visite en demi sourire. La bonne femme a essayé par insinuations de parler de retards. J'ai remis les choses en place. Devant le foyer elle a dit "Vous n'avez fait que ça?" Un an pour faire un groupe de deux figures grandeur nature! "Vous n'avez fait que ça" Mais l'essentiel est qu'elle m'ait dit qu'on attendait le rapport du vérificateur pour prendre la décision.

20 décembre

Marcel[4] conduisait ce soir à Chaillot ses Rythmes du Monde et la IXe symphonie. Salle archi pleine et très gros, très réel succès. Il est charmant au pupitre, avec son aspect si jeune, un peu frêle, et sa fougue et son autorité. Quel dommage qu'il ne puisse se consacrer entièrement à ses créations. Qu'il n'ait pas eu le grand prix. J'en voudrai toujours à Rabaud et à Hüe qui l'ont si injustement brimé.

22 décembre

Il parait que le général de Lattre de Tassigny, lors d'une conférence à laquelle il assistait, désigna soudainement une jeune fille de l'assistance, déclarant qu'il la reconnaissait comme une dénonciatrice et la fit arrêter sur le champ. Quelques jours après, on a reconnu que l'accusation était fausse. Quelle brute! On dit beaucoup que les communistes ont les yeux sur lui pour être leur général de corps d'État, en cas de nécessité.

23 décembre

Commencé Les Chemins de la liberté de Sartre. C'est assez rébarbatif, mais il y a là énormément de talent.

27 décembre

Deuxième entrevue chez le contrôleur, quai de la Rapée, M. Drondin. Il me dit avoir de son côté fait des calculs et être arrivé à 1200 francs près, au même chiffre que moi. L'entrevue est tout à fait cordiale et compréhensive. Il me dit même que pour les pierres il recommandera une révision au moment de leur livraison. Enfin il me promet de déposer son rapport avant la fin du mois.

29 décembre

Demain départ pour Vence.

 

 

[1] Le Retour éternel.

[2] Louis-Ernest Barrias.

[3] Le Retour éternel.

[4] Marcel Landowski.