Octobre-1945

2 octobre

Françoise[1] prépare le concerto de Liszt pour une audition éventuelle de Paray. Elle installe la petite Elisabeth (10 mois) dans un fauteuil, à côté d'elle. La cale avec des oreillers. La petite bave les mains dans la bouche, rit silencieusement et sa maman a la double joie de travailler à une chose magnifique et de contempler son bébé, autre chose magnifique. C'est attendrissant à voir.

3 octobre

Visite à l'atelier Delacroix avec Billoul, Lejeune et Drivier. Il faut un peu se forcer pour avoir l'émotion qu'on devrait. Passer devant l'atelier, partir de la place, suivre les rues qui mènent à l'Institut, comme faisait Delacroix, me donne quand je pense à lui, plus d'émotion. Pourquoi? Certainement parce que l'atelier, l'appartement, ne contiennent plus un meuble, pas la moindre chaise, pas la moindre table lui ayant appartenu. Ce n'est plus qu'un musée, très intéressant, malgré sa pauvreté, tandis que la rue, la place ne sont pas changées. On peut le suivre, comme dans le jardin. Je suis frappé de l'ignorance dans laquelle étaient mes compagnons de la vie de Delacroix.

4 octobre

La seconde frise des Malédictions me paraît mieux que Pandore[2], qui est bien aussi. Mon groupe du Père Lachaise[3] est presque achevé. Restent les têtes. C'est-à-dire le plus important.

5 octobre

Je repense à l'atelier de Delacroix. Le Louvre a prêté La barque de Dante et Les femmes d'Alger. Tout a été dit sur la valeur de ces deux toiles auxquelles le temps a ajouté ce je ne sais quoi de sacré qu'il n'accorde qu'à ce qui a été fait avec lui. Les femmes d'Alger, moins plaisantes, plutôt moins attirantes à première vue que La barque, est cependant meilleure. C'est moins composé, en apparence, parce que c'est comme la vie. Disons plutôt que ce n'est pas arrangé. Mais c'est composé. Rythme, opposition des lignes, profondeur, tout y est de ce qui fait une toile de maître. Il y a aussi deux études, deux académies d'atelier, excellentes.

Ce matin, inauguration à Nogent, dans l'ancienne demeure magnifique de Champion de la Maison de retraite des artistes. Legs magnifique de la famille Champion. C'est le parc où Watteau peignit ses dernières toiles et mourut. Beaucoup de monde. Beaucoup d'enthousiasme. Discours parfait de Robert Rey. Il le prononça, une main dans la poche. Il était vêtu d'un veston jaune sombre et d'un chandail. Pas de cravate. Signe des temps. Beaucoup d'artistes surtout, des milieux Salons dits "avancés". Je serre quantité de mains. Muguet me raconte qu'il a vu ce nommé Fougeron. "Ce n'est qu'un effrayant arriviste" me dit Muguet.

8 octobre

Ladis[4] a aujourd'hui soixante-dix huit ans. Le voilà rétabli de son opération. Guérison miraculeuse, due uniquement à la chirurgie. Picot a été extraordinaire.

9 octobre

Les Américains ont paraît-il fait venir en Amérique les savants allemands qui ont inventé les V2. Ils sont installés là-bas avec leurs familles. Et sur Paris, hier, s'est promené un avion énorme qui m'a semblé avoir six moteurs. Ce serait un hydroplane pouvant emporter cent hommes. Il volait bas et assez lentement. Le bruit semble se confirmer qu'Hitler ne serait pas mort... etc. Et les traités de paix?

Michel-Ange est pour ainsi dire terminé et la seconde frise des Malédictions[5] en très bonne voie. Travaillé aujourd'hui aux deux, même aux trois, la troisième étant le groupe du Père Lachaise[6]. Quoique je me fasse aider pour celui-là, je le surveille de près. C'est nécessaire.

10 octobre

Journée à Paris. D'abord à la banque, chercher de l'argent pour l'engloutir dans le gouffre de la vie. Puis au magasin de décoration de ce Deveria, en vue d'une exposition au mois de novembre. Ce serait, au fond, pour accompagner celle de cette Madame Bugin, la soutenir. Seulement ce magasin est assez bizarre. On y vend des imitations d'un peu de tout. Mais on doit y vendre. Si l'exposition de Ruaz n'était pas envisagée, je crois que je marcherais.

Déjeuner au Cald'arrosti. Nous sommes très peu nombreux. Il ne s'y dit rien d'intéressant. Puis Institut. Puis je vais chez Grappe, qui me l'avait demandé. Il est complètement libéré d'interrogatoire, commission d'épuration, etc. Il a seulement perdu son poste au Musée Rodin. Il me demande d'écrire une monographie d'artistes. Il me propose Puget. Je lui propose Barye, mais. Mais où trouverai-je le temps! la vie est trop pleine de choses intéressantes à faire, dans tous les sens. Que n'ai-je la froideur d'un Degas, ou plutôt sa sagesse. Grappe évidemment se défend de tout collaborationnisme. S'il a accepté de présider le groupe Collaboration artistique, c'est à la demande de Max d'Ollone. Il oublie qu'il m'avait demandé de m'y inscrire! je le lui rappelle comme mon refus et les reproches que je lui ai adressés au moment, mais il n'a jamais réuni le groupe. Je suis content qu'il soit tiré d'affaire. Il n'a fait aucune délation, il n'a contribué au départ de personne pour le travail en Allemagne. Il n'a fait aucune propagande. Il est bien installé, rue du Bac. Pas mal d'excellentes choses sur ses murs, surtout un portrait de femme qui semble un Laurens ou autre Anglais de cette époque. Un superbe bronze d'empereur romain, fonte Keller, arrangé décorativement de manière ample et remarquable.

12 octobre

Hier, aujourd'hui, excellentes journées, de 9 heures du matin à 7 heures du soir. Mon temps est divisé en trois segments. Michel-Ange, le Retour Eternel (Père Lachaise). La frise Malédiction d'Adam et Eve[7]. Tout ça, de front, avance vers la fin. Demain, toute la journée à Michel-Ange. Je m'en réjouis comme à vingt cinq ans. Folie.

13 octobre

Verne vient déjeuner. Il nous dit beaucoup de choses intéressantes. Mais tout est-il exact? Le plus sensationnel est que l'entourage du général de Gaulle voulait faire un coup d'État, il y a trois semaines! Mais l'hostilité ou plutôt la "volonté" de l'armée et de la police fit renoncer. C'est évidemment inventé par la cinquième colonne. Autre bruit, probablement et malheureusement plus véridique. Dans certains milieux, dans tous les pays sortant de la guerre, on envisage comme assez probable la reprise de la guerre au prochain printemps. On répond : et la bombe atomique? et les tenants de la guerre, à leur tour rétorquent : On a trouvé la parade... Et puis d'ailleurs, elle est dépassée. Il y a aussi l'agiotage autour des tableaux : Le Conseil Supérieur des Musées vient de voter cinq millions et demi pour acheter des Bonnard et des Matisse! Une commission de cinq cent mille francs est partagée entre certains membres du conseil des musées! Je crois qu'il n'est plus composé d'artistes, mais en tout cas, d'une grosse majorité de critiques, de conservateurs (même milieu ou cumulants), d'amateurs.

Le travail de la semaine a été bon. Je me décide à envoyer à B[ouchard] la lettre que j'ai rédigée voici plusieurs semaines. Je n'aime pas les situations fausses. Il vaut mieux qu'il sache que je sais ce qu'il a fait contre moi. Il prétend que je l'ai chargé! Je n'ai dit que ce que je ne pouvais pas ne pas dire.

14 octobre

Visite Gaumont que je décide à se représenter à l'Académie. C'est un homme vraiment de qualités exquises, si modeste et si franc, et plein de goût, comme artiste et d'imagination. Classement, examen de ma collection de clichés pour les reproductions du futur livre de J[acques] Baschet.

On est impressionné, très, par la fin de la carrière de Pierre Laval. Personne ne s'attendrit. Mais la fable commence à courir qu'il y a des documents inédits, sensationnels. On imagine que ce sont des papiers compromettants pour d'illustres personnages en place. On se lèche les babines. C'est si amusant les scandales.

16 octobre

Dessin de la femme pour le bas-relief La Vie de la Porte[8], avec un modèle admirable. Elle est mariée. Son mari a été requis civil. Il a été au camp de concentration quand même. Au moment de la libération, il a vu un soldat gardien, bourreau de son camp, se couper lui-même le poignet et se laisser mourir, gémissant jusqu'au dernier moment : je meurs pour Hitler. Il a vu presque au même moment, des déportés s'emparer d'un de leurs bourreaux, le tenir étendu à terre, les bras en croix tandis que d'autres lui écrasaient la tête à coups de talons.

Après-midi, le groupe du Père Lachaise : les têtes. Difficiles!

17 octobre

J'ai bêtement perdu une réponse que B[ouchard] m'a remise aujourd'hui à l'Institut. En la lisant dans la rue, j'ai dû la laisser tomber, croyant la mettre dans ma poche. Réponse idiote, qui ramène tout à des mesquineries d'École! prétend que ce ne sont que des imaginations de "septuagénaire". Mais contenant des aveux inconscients. Dommage de l'avoir perdue!

19 octobre

Journée magnifique de travail. Michel-Ange, la seconde frise des Malédictions. (La Terre Maudite)[9] le groupe du Père Lachaise[10] avancent de front. Personne n'y travaille d'autre que moi. Formigé, mercredi à l'Institut, m'a dit qu'on lui avait téléphoné de la Ville à propos de l'augmentation que j'avais demandée. Ça va marcher. Il faut bien l'espérer. La mise au point seule me coûtera plus cher que la totalité de la commande!

Hier, excellent, remarquable discours du général de Gaulle. Les pronostics sont pour une très grosse majorité de oui (80 %) pour la première question et une majorité d'environ (60 %) pour la seconde.

Mais le gros point noir qui se précise, c'est l'attitude russe dans l'Est européen. Des dépêches assez vagues annoncent l'occupation de toute la Pologne par l'armée russe. Ce serait, disent les dépêches, d'accord avec le gouvernement polonais? Un gouvernement genre Kissling[11] ou Laval. La Russie comme fit le Japon d'abord après 1918, puis Mussolini, puis Hitler. Et on laisse faire. Et il semble que les Anglo-Américains n'osent rien dire. Davantage, on annonce un prêt américain aux soviets et une détente de la tension américano-russe depuis l'échec de Londres. Et bientôt on se trouvera en présence de situations de fait analogues à celles qui préludèrent à la guerre 1939. C'est la double agression germano-russe contre la Pologne qui déchaîna la guerre, pour l'indépendance de la Pologne. Alors on va laisser maintenant étrangler ce malheureux pays par la Russie. Elle joue le dégoût de la guerre chez tous les peuples libres. Seuls les pays de dictature peuvent risquer ce jeu ignoble.

21 octobre

Toute la journée à Michel-Ange dont toute la partie supérieure commence à sentir le fini. Travail dans l'enthousiasme. Je suis certain que la création artistique donne la sensation d'extase analogue à celle qu'éprouvent les mystiques. Mais elle n'a pas le caractère morbide des crises de mystiques, qui sont des sortes de malades. Dans ces moments extraordinaires de transport, au moment où le travail va vraiment bien, il n'y a au contraire qu'un élan de joie très sain dont on ne sort pas fatigué, loin de là, au contraire, on ne voudrait pas s'arrêter. On regrette la lumière qui diminue, que le modèle soit fatigué. On s'arrache avec peine à son travail qu'on regarde sous tous les profils comme fait par un autre. Et l'on est impatient d'être au lendemain, pour "se ruer à l'ouvrage". Malheureusement il va me falloir attendre 15 jours avant de me "re-ruer" sur Michel-Ange, car on va opérer la femme de mon modèle lundi prochain. Comme il faudra qu'il s'occupe de leur petite exploitation agricole, il me demande 15 jours, le temps d'absence de sa femme. J'en profiterai pour terminer le groupe du Père Lachaise[12] et la seconde frise des Malédictions[13]. Demain est certainement une des journées les plus importantes de l'histoire de France.

22 octobre

Visite du graveur Salles. Candidat. Il n'est pas spécialiste de la gravure originale. Mais en regardant les belles, très belles copies de toiles fameuses qu'il a faites je me demandais si la mode de la gravure originale n'avait pas beaucoup nui à la belle technique. Je pense par exemple à ce qu'a fait Decaris. C'est imaginatif. C'est décoratif, mais comme c'est mal dessiné et hâtivement exécuté. Ces deux défauts contrebalancent les deux qualités. Et on évoque Rembrandt qui lui aussi faisait de la gravure originale. Et quelle exécution! Ces partisans de la gravure originale ont regardé surtout les gravures du XVIe, dit-on. On ne le croirait pas tant! Car ce qui caractérise les artistes du XVIe c'est la poursuite de la perfection. Visite aussi de Gaudon. C'est vraiment un brave type. Je lui montre mes dessins, un peu abandonnés, du Dante. Il les aime assez et me donne des bons conseils techniques. Plus j'avance en âge, plus je pense que l'on devrait commencer les études par celles des métiers touchant le plus directement au dessin, c'est-à-dire les différents procédés de la gravure taille douce, eau-forte, pointe sèche, gravure sur bois, lithographie. Quel avantage au cours de l'existence, et quelles joies. En même temps moyen de maintenir longtemps le jeune homme sur le dessin.

Incidemment Gaudon me reparle de ce que Bouchard a tenté contre moi pendant l'occupation. Il s'en rappelle fort bien, tellement il en fut impressionné.

23 octobre

Les résultats des élections sont bien intéressant. Car les réponses électorales et celles du référendum sont en contradiction. Le nombre des "non" ne correspond pas au nombre des votants communistes et radicaux qui recommandaient non à leurs adhérents. En somme "vox populi" a été remarquable de bon sens. Elle a repoussé le danger d'une dictature d'assemblée. Elle a chargé d'élaborer la nouvelle constitution des hommes qui pensent sur beaucoup de points de la même façon. C'est une garantie de travail fécond. Combien de Sieyès, en ce moment, vont sortir de leurs tiroirs des projets de Constitution? Quelle qu'elle soit, cette nouvelle, elle sera en progrès social très certain. Je reste persuadé qu'avec le système de la IIIe République, on serait arrivé au même résultat, car il est des moments où certaines solutions s'imposent. En somme les pronostics ont tout lieu d'être satisfaisants, malgré l'énigme communiste. Il y a eu de telles bizarreries dans l'attitude de ce parti, de tels camouflages, qu'on est inquiet. Certains prétendent qu'ils n'hésiteraient pas à tenter un putsch... Mais je ne le crois pas trop. Ce serait se rendre immédiatement très impopulaire. Ayons confiance. Il n'était pas possible qu'un système social et international qui, en trente ans, avait abouti aux deux saignées que nous avons vues, ne s'effondre pas. C'est fait, c'est bien.

Aujourd'hui tête du Groupe du Père Lachaise[14]. Et après-midi, d'après la jolie Dolbeau, je devrais dire, la magnifique Dolbeau, dessin d'Eve sur le corps d'Abel, pour la Porte.

24 octobre

À l'Institut, Lejeune me dit que la nouvelle Commission dite d'Epuration professionnelle va convoquer tout le monde, y compris ceux qui déjà ont été entendus par d'autres commissions... Espérons qu'après ce sera fini!

Ce matin au Salon d'Automne. J'aimerais à écrire en ce moment des critiques, de temps en temps sur les Salons. Il y aurait vraiment bien des observations à faire. Dont la première serait la constatation de l'abandon de la conscience professionnelle. Cet abandon étant considéré comme une qualité. Ensuite la disparité des tendances. On ne peut plus parler d'une École française. Ensuite le caractère désuet du cubisme, refuge de la fatigue et de l'impuissance, comme tout ce qui est excessif. Manifestation de colère. Sorte de suicide de l'esprit qui veut atteindre ce qu'il n'est pas fait pour atteindre. Analogue à la poussée communiste, en politique. Chez beaucoup c'est la colère qui provoque les voies extrémistes. Il y a naturellement aussi, la volonté d'étonner, de frapper un gros coup. On aime à être regardé comme un veau à cinq pattes. Ils ne sont pourtant pas bien curieux les veaux à cinq pattes que j'ai vus ce matin. Ce ne sont que des veaux déjà châtrés. Mettons bœufs à cinq pattes, pour les vieux comme Picasso, Goerg, lamentable avec sa peinture qui sent le bocal à fœtus et ce Matisse, avec ses odalisques de bordel montmartrois. Tout particulièrement intéressante l’exposition de Matisse, parce que, dans son monotone ensemble d'œuvres récentes, il a intercalé quelques toiles de ses débuts. Comme c'est pauvre et misérable. C'est l'histoire du violoniste qui se sentant trop peu doué et n'ayant pas assez travaillé pour arriver à bien jouer de cet instrument difficile, prend des cymbales et une grosse caisse. Il n'y a dans ce salon que deux bonnes choses, deux toiles de Marquet, Vues du port d'Alger. Il y a aussi, il faut le reconnaître, la toile de Braque d'une très jolie harmonie noire et rousse, assez rare : cette toile, à cause de sa qualité même, caractérise parfaitement les faiblesses de cette école. Laide matière, pas de construction, négligence de construction. De loin, ça va. Dès qu'on se rapproche, il n'y a plus rien. On n'a pas ce plaisir grandissant et instructif qu'on éprouve quand on examine de près un Poussin, ou un Ingres, ou un David, un Delacroix, un Courbet, un Degas, etc.

En sculpture, en moins excessif, c'est la même chose. D'abord, la question de la taille directe. M. Hernandez et Deluol la règlent. L'envoi énorme de Hernandez et petit de Deluol sont aussi nuls l'un que l'autre. Le sculpteur assis, qui prétend à l'éternité, en général, ne réalise que l'insignifiance. Et quelles proportions! Quand à Deluol, c'est d'une sottise, d'une puérilité fastidieuse, aussi fastidieuse qu'une salle de peinture cubiste. Je rencontre Guénot qui m'emmène devant son lanceur de disque, long, mince, assez bien dessiné. Il pense à l'Institut. Je cherche et trouve les envois de Gimond (un buste, homme? femme? on ne sait) et le Leygue (statue d'homme drapé jouant d'une sorte de trompe). Tous deux viennent d'être nommés professeurs à l'École des Beaux-arts. C'est vraiment scandaleux. Quelle décadence. De pareilles nominations ne peuvent que précipiter le mouvement. Ce buste de Gimond est une "synthèse", la synthèse des deux essentielles formules de la "jeune sculpture contemporaine". Première formule "la sculpture c'est la lumière". Qu'est-ce que ça veut dire? Deuxième formule "Donner du poids". Mais ce que je vois, c'est que Gimond ne dessine pas les yeux. Il n'ose pas, à cause de la lumière, les dessiner et les mettre sur leur plan. Les paupières sont faites comme une couturière fait une boutonnière, de deux coups de ciseaux égaux. La paupière supérieure a le même dessin que l'inférieure. Tous les sculptent ainsi. La commissure extérieure qui dans la nature est sur un plan plus reculé que la commissure intérieure (sauf dans la race jaune) et les dites commissures intérieures sont sur le même plan. Mais chez les jaunes, il y a toute une construction des orbites, nez, os malaire, qui justifient le caractère bas-relief des yeux. En définitive, qu'on le veuille ou non, le critérium de l'expression plastique sera toujours la nature. Mais c'est difficile de voir avec ses yeux, directement. Et c'est difficile aussi d'accepter les contraintes de la création. Dans la plus excessive liberté d'expression il y aura toujours un postulat, une convention inévitable. Les plus belles œuvres son celles qui malgré les conventions, même à cause de ces conventions, sont des œuvres accomplies. Plus l'artiste aura de contraintes à vaincre, plus il aura de mérites. [ill.]. Et voici ce que l'on pourrait dire en conclusion : la difficulté vaincue donne un prix plus grand à l'œuvre. Dans ce salon d'Automne, on ne sent aucun combat contre les difficultés, sauf le pauvre Hernandez. Il n'y a vraiment pas beaucoup d'art, là.

 

26 octobre

Je ne suis pas allé hier au cent cinquantième anniversaire de la Fondation de l'Institut. Je le regrette maintenant parce que je vois que Palewski y est venu et j'aurais été content de le revoir. Mais j'ai bien travaillé, hier, comme aujourd'hui, à la frise des Malédictions[15]. Tous les matins à la tête de la Nature.

La difficulté de cette tête est que je ne veux pas en faire une tête classique. Avec le type grec on est évidemment tranquille, les veinards sont arrivés là à un caractère d'éternité, de général, dont on ne peut cependant user indéfiniment. Je cherche donc un caractère à la fois individuel et général. Une tête qui soit uniquement la tête de cette statue, et ne soit pas anecdotique. Je crois y parvenir.

 

29 octobre

Visite académique de Galanis, graveur. Très prôné par la bande Perret. Un petit monsieur maigriot, assez sale, parlant avec un accent métèque fort prononcé. C'est paraît-il un grec. Van Hasselt, est hollandais. À croire qu'il n'y a plus d'artistes en France dignes d'entrer à l'Académie. Par ailleurs, il me paraît assez prétentieux ce Galanis. Comme je regrettais qu'il ne m'ait pas apporté quelques gravures. "Peu importe, une notoriété suffit". Il était accompagné d'une assez jolie femme.

Aux Artistes Français, réunion de la Section de sculpture. Lejeune présidait, et bien. Ici aussi, on voudrait faire du neuf. On voudrait sortir du marasme. On voudrait en finir avec le parti pris du dénigrement de la critique etc... Alors les uns et les autres ont proposé ceci et cela. On a parlé d'un tas de choses, et des allocations familiales et de l'achèvement des statues bronze. J'ai mis les choses au point. Il paraît qu'il y a eu ce soir à la radio un émission sur Zadkine, Lipchitz, Laurens, etc. donnés comme des héros pour avoir passé les années de guerre en Amérique (à gagner beaucoup d'argent) tandis que d'autres artistes ici, voyageaient en Allemagne... on n’en finira pas.

 

30 octobre

Mme Neuzillet disait à Lily[16] que les Russes gardent les prisonniers français, qu'ils refusent de les rendre. La Croix-Rouge française a toutes les peines du monde à en délivrer. Des membres de la Croix-Rouge qui reviennent de Russie disent que la Pologne est en pleine révolution contre les Russes, que d'ailleurs beaucoup de Russes se battent avec les Polonais contre les Bolcheviks. Il y aurait eu un attentat contre Lénine. Ils rapportent l'impression d'un pays de barbares et de fous.

 

31 octobre

Commission de la Villa Médicis. Il s'agissait de répondre à une question de la Direction générale, au sujet d'une demande d'une femme musicien, Hamilton-Peyrène, pour obtenir une prolongation de limite d'âge au concours de Rome. Elle était partie de France en 1940 pour l'Angleterre. Revenu en 45, quoique ayant dépassé la limite d'âge en 1943, elle fut autorisé à faire le concours. Echoua. On aurait découvert depuis qu'elle n'est pas française (anglaise). Elle se prétendit mariée à un Docteur français Peyrène, mais ce Docteur n'est qu'un masseur. En outre, elle n'a pas pu présenter un certificat de mariage qui la rendrait française. Ce masseur lui aurait fait un enfant. Bref, si elle peut justifier de sa qualité de française par le mariage, on lui autorisera le concours de 1946. Nous n'avons pas voulu prendre une mesure générale.

Puis Pontremoli a demandé qu'on examine une nouvelle révision des règlements des envois! Il est assez snob notre ami Pontremoli. "Pour aérer" dit-il, "ce qui fera bon effet sur l'opinion." L'opinion s'en fout bien. Elle pensera ce que nous lui suggérerons. En tout cas, pour les sculpteurs aucune révision n'est nécessaire. Nous l'avons modifié, ce règlement il y a 5 ou 6 ans. Et pour les architectes, le plus piquant c'est que c'est Pontremoli lui-même qui a rédigé, il y a 5 ou 6 ans également, 10 ans au plus, l'actuel règlement.

Mais la séance a été bien mauvaise. Election du graveur en taille douce. Ils ont élu le plus mal, le plus banal, un grec naturalisé nommé Galanis. Opération montée par Perret, secondé par Dupas pourtant fin et intelligent, et par Dropsy, pas intelligent celui-là. Il y avait Chiffer, Cami, Lemagny, Salles et Lafleur médailliste. Tous à cent coudées au-dessus de ce petit métèque.

 

[1] Françoise Caillet-Landowski.

[2] Nouvelle Faculté de médecine.

[3] Le Retour éternel.

[4] Ladislas Landowski.

[5] Nouvelle Faculté de médecine.

[6] Le Retour éternel.

[7] Nouvelle Faculté de médecine.

[8] Nouvelle Faculté de médecine.

[9] Nouvelle Faculté de médecine.

[10] Le Retour éternel.

[11] Quisling.

[12] Le Retour éternel.

[13] Nouvelle Faculté de médecine.

[14] Le Retour éternel.

[15] Nouvelle faculté de médecine.

[16] Amélie Landowski.