Mai-1944

1er mai [1944]

À Michel-Ange toute la journée. Le soir, vient Hautecœur. Il a quitté la rue de Valois sans aucune compensation. Il dit que c’est parce qu’on ne le trouvait pas suffisamment collaborationniste. Il espère quand même avoir une chaire au Collège de France. Ou bien, si on lui conserve le même traitement que celui qu’il quitte, il accepterait volontiers la succession à l’École, du pauvre Hourticq. Il accepterait aussi volontiers sa succession à l’Institut. Il est loin de valoir Hourticq, mais bien peu nombreux sont ceux qui le valent. Il n’en est pas moins un des écrivains d’art actuel dont l’œuvre mérite le respect. Son Histoire de l’architecture sera un monument. Mais il a contre lui, pour l’Académie, la réforme de l’enseignement de l’architecture, ou plutôt son attitude au moment de la discussion et de la mise en marche. Moi qui ai vu les choses d’aussi près que possible, je pense qu’à bien des points de vue, il avait raison. Quoiqu’il en soit, les architectes sont contre lui. Il en aura pas mal d’autres à cause de son musée de Tokyo. On le rend responsable du Palais lui-même si on peut appeler palais cette succession de boxes et de hangars et des peintures accrochées aux murs. Là, on n’a pas tout à fait tort. Son livre Art et littérature, montre l’importance qu’il donne à tous les braillards et qu’il a été bien obéissant aux mots d’ordre "moderniste". Lucidement, dans la conversation, il me parle très sévèrement de Robert Rey qui brigue aussi la succession de L[ouis] Hourticq. Tournon marcherait. Pour lui aussi, Tournon est une déception. Il ne s’occupe que de ses affaires, architecte conseil de la Radio, architecte de l’Évêché, etc. Robert Rey lui, trafique avec les marchands comme faisait Huisman qui, directeur des Beaux-Arts, avait pris des intérêts dans une boutique sur le quai, près de la Monnaie, dans la petite place. Il donnait ordre, tous les trois mois, d’aller y acheter une toile ou deux. C’est cet homme que poursuivait H[enri] Verne de sa haine et l’obligea à quitter la direction des musées nationaux. Verne, dit Hautecœur, n’était pas très pur non plus. N’empêche qu’on n’a rien pu découvrir contre lui, si ce n’est qu’il ne se servait pas uniquement, pour le service des musées, de l’essence fournie par l’État... que celui de vous qui est sans péché, lui jette la première pierre. J’ai montré à Hautecœur mes derniers boulots. Il est très curieux à observer dans mon atelier, Louis Hautecœur. Il ne regarde rien. Il semble être toujours en inauguration officielle de vernissage. On passe en vitesse devant tout. Il est entraîné à voir vite. Si c’est ça qu’on appelle la délectation...

Guerre. Période d’immobilité apparente se prolonge. La guerre aérienne seule, est de plus en plus violente. Trois alertes dans la journée. Une la nuit dernière avec fusée et grand bombardement à l’Ouest lointain. C’était sur la régulatrice d’Achères.

Cependant le maréchal Pétain, rentré à Paris, fait des projets d’avenir pour la fin des hostilités. Il a décidé de s’installer dans le Palais du Luxembourg. Il ne veut pas de l’Élysée. Il a quatre-vingt-neuf ans il est vrai. Mais je crois fort que s’il avait beaucoup d’années de moins, il ferait de semblables projets.

3 mai [1944]

À Alger, un certain Cristophoré, colonel, a été condamné à mort et exécuté. Motif : a été reconnu comme tortionnaire des prisonniers d’un camp de concentration. Alors ici, en France, le gouvernement Pétain, Laval, Darnand, décide de faire passer en cour martiale de jeunes français de la Résistance, faits prisonniers dans le maquis. Il est prescrit aux préfets régionaux de prendre toutes dispositions pour que les sentences puissent être exécutées immédiatement. On sait donc, d’avance, que ces cours martiales (on ne dit pas les noms des juges) doivent prononcer les condamnations à mort. Pareille mesure dépasse tout dans l’horrible et l’abaissement. Elle est vraiment la preuve que le gouvernement de Vichy gouverne contre la France. J’ai écouté tout à l’heure, le fameux éditorial de P[hilippe] Henriot. Voix antipathique, mais bien timbrée, élocution conforme aux traditions de l’éloquence politique. Quant aux propos, c’est effarant de mauvaise foi, mais, heureusement, tellement exagéré que je ne crois pas que ça puisse faire changer personne, troubler personne.

Aujourd’hui, Marcel, Jacqueline et leur bébé[1] sont partis pour l’Auvergne. Quand on se quitte, on ne sait pas quand, comment on se reverra... De Jean-Max[2], depuis plus d’un an sans nouvelles.

Travaillé à Michel-Ange ce matin, après-midi retouché les réductions de S[ain]te Geneviève pour l'édition Phogor.

À Alger, ils ont tort de jouer tout de suite aux juges, de condamner, d’exécuter, même comme dans le cas Pucheu et celui de ce Cristophoré, les faits sont patents. Mais quand de jeunes gens, comme ceux du maquis, ont agi par amour de leur pays, courageusement, désintéressés, il n’y a pas de mots.

On annonce, officiellement, que l’Espagne prend les mêmes dispositions que la Turquie pour ses livraisons de certains minerais absolument nécessaires pour [la] fabrication de l’acier. Mais il doit y avoir exagération quant à cette importance.

4 mai [1944]

Achevé les retouches nécessaires au plâtre du buste Baudinière. M’en voici satisfait. Travaillé au tombeau Schneider, maquette au tiers. Avant de donner à faire le moule à bon creux du Cantique, j’apporte encore des retouches. J’ai raison. Et puis maintenant je commence à bien manier le plâtre.

Il est arrivé à notre voisine, la coiffeuse de la grande maison rouge, l’aventure suivante : Hier, vers 6 heures, on lui dit que deux messieurs la demandent. Elle trouve dans son vestibule deux hommes qui se disent envoyés par la police allemande, exhibant leurs papiers :

— Nous savons que vous avez des tracts.

— Je n’ai jamais eu aucun tract.

— Conduisez-nous à votre appartement.

Elle les conduit. Dans l’appartement la tenue des hommes change. Revolver au poing, ils la somment de leur livrer les soi-disant tracts. Après perquisition infructueuse, ils déclarent qu’ils vont la conduire pour interrogatoire à la Gestapo. "Qu’elle emporte son sac à main" menottes aux poignets. À la porte une auto attendait. En fait de Gestapo, on la conduit au bois. On la dépouille de vingt mille francs contens dans son sac. On lui donne des coups, sous prétexte qu’elle a cherché à noter le numéro de l’auto. Et on la laisse en la menaçant de mort si elle dépose plainte :

— Nous ne sommes pas des policiers, nous sommes des terroristes.

Pendant la "perquisition" elle s’était pourtant aperçu qu’un des hommes s’emparait d’une bague. Elle n’osa pas protester.

5 mai [1944]

À l’atelier ce matin à 9 heures. Je le quitte ce soir à 10 heures. Matin à Michel-Ange qui commence à s’établir bien. Dans quelques temps ça va être un régal. La voilà la délectation et la sculpture en soi. L’expression n’y nuira point. Après-midi, quelques retouches encore au Cantique. Je crois que je le fais gagner encore en plénitude. Après le départ du modèle, je me rends au Michel-Ange, puis je travaille au tombeau de M. et Mme Schneider. Comme Lily[3] est allée au concert du mouvement musical des jeunes, je suis resté à l’atelier jusqu'à 10 heures. En somme, journée de onze heures de travail, à cause des deux heures environ d’interruption pour le déjeuner (où nous avions Jacques et sa mère[4]). Je suis content de ne me sentir aucune fatigue. Absolument aucune.

La guerre. Ni en Italie, ni en Russie, rien ne bouge. Cette immobilité brusque du front russe est bizarre. Même à Sébastopol. Est-ce essoufflement russe? Est-ce une invite aux A[nglo]-A[méricains] de se mettre à l’action? Est-ce une résistance très effective de l’Allemagne? Un peu de tout ça réuni.

En Italie, le bruit court que, à Anzio, les Allemands viennent d’avoir un assez important succès. Ce serait savoureux de la part des Anglo-Américains de commencer leur grande offensive en se faisant fiche à l’eau à Nettuno! D’une manière générale, leur lenteur est invraisemblable. De même qu’ils n’ont pas su profiter de leur merveilleuse manœuvre du début en Italie, ils ont laissé portant en Europe, tout le temps nécessaire à leurs ennemis pour s’organiser, prendre toutes leurs dispositions de résistance et de manœuvre, élever de réelles fortifications, etc. On peut se demander même à quoi riment ces bombardements des voies ferrées puisque, avec la main-d’œuvre qu’ils ont, les Allemands les réparent rapidement. En même temps on s’étonne que jamais le bassin de Briey, ni les usines Citroën aient été bombardés. Dans le Nord, beaucoup d’industriels avaient réussi à sauver leurs usines, à sauvegarder du matériel pour l’après-guerre. Les bombardements aériens massifs de ces derniers temps ont tout anéanti. C’est pour nous enlever, pour longtemps notre puissance industrielle, disent-ils, afin d’être seuls à réalimenter l’Europe en produits manufacturés. En même temps les derniers communiqués a[nglo]-a[méricains] prêchent la patience, tout en s’attendrissant [ ?] sur l’obligation où ils sont de faire cette guerre aérienne. Elle peut durer encore des semaines et des mois, nous annonce-t-on. Guerre des nerfs.

6 mai [1944]

Buste de Françoise qui aura du caractère. À l’Institut, rien de sensationnel. Tournaire nous cite une note à lui, envoyée par Alaux sur la villa Médicis et la villa Strohl-Fern, pour donner des arguments de défense de ces propriétés françaises. J’en parle à Charles-Roux chez Mme de Dampierre où nous étions en fin de journée. Si l’Italie avait été victorieuse, me dit-il, il en aurait été de ces propriétés comme du palais de Venise et du palais Cafarelli en 1918. Mais si les événements tournent comme on peut le croire, la France pourra défendre avantageusement ses biens qui ne lui viennent d’aucune usurpation.

On est dans l’attente angoissée. Ce matin, plus de 500 officiers ont été arrêtés à Paris. Le maréchal quitte Vichy et les Allemands l’installent à Voisins, dans le château des de Fels. Le gouvernement revient à Paris. Comme ça, tout le monde sera mieux en mains. Des milliers d’avions continuent à déverser des tonnes d’explosifs à travers l’Europe. Et il paraît que ça va s’intensifier. Chez Mme de Dampierre, il y avait Gregh, J[ean]-L[ouis] Vaudoyer qui me confirme qu’il ne sera pas candidat à la succession de Hourticq, Hautecœur, qui le sera, Daniel Halévy, etc. On ne parle que de la même chose ou presque ; Georges Lecomte annonçait le vol à la Malmaison de l’épée d’Austerlitz, d’un bijou de Joséphine et autres objets. Le pauvre Bouquignon doit être désespéré. Mme de Dampierre racontait le mal que Dezarrois a eu en Bretagne, pour défendre la tombe de Chateaubriand. La vieille et historique propriété doit être transformée en blockhaus, aussi. Ils voulaient transférer en grande pompe le cercueil à la cathédrale de S[ain]t-Malo, dans une cérémonie analogue à celle de l’Aiglon. Dezarrois a tout de même obtenu que la tombe soit respectée. Reclus — Sciences morales et politiques — me dit son inquiétude pour le projet d'agrandissement de l’institut. Projet inclus dans l’ensemble du plan d’urbanisme. Je le rassure. Si ça se fait, ce n’est pas nous qui le verrons. Hautecœur qui était là, dit qu’il y en aura pour quatre milliards. Quatre milliards, dit Reclus, alors je suis bien tranquille. Ainsi passent les jours et les semaines, avec ces moments de répits mondains, dans cette espèce de monotonie inquiète, inquiète de ce que rien ne se passe, inquiète de ce qui va se passer. Recensement des femmes. Arrêt bientôt total des trains (raisons qui fait rentrer le gouvernement à Paris). Saisie massive de produits alimentaires. On attend… C’est l’armistice.

7 mai [1944]

Avec Lily[5], rapide visite au Salon. On est très sévère pour ce Salon des Artistes français. Ce n’est pas parce que j’en fais partie, mais bien objectivement, je le trouve à la fois plus fort et tout aussi vivant que les autres. Ne parlons pas de la sculpture, cette année particulièrement pauvre, mais, en peinture, où trouverait-on toiles de qualité pareilles à celles de P[ierre] Jérôme (Portrait d’un prêtre), de Jouffroy (deux grandes natures mortes et scène d’intérieur), de Fontanarosa (Richelieu à La Rochelle) et quantité de paysages excellents. Je n’aime pas le grand portrait de Poughéon. C’est froid, trop arrangé, vilain de ton, insensible. J’aime mieux malgré ses antipathiques défauts, les Domergue. C’est dessiner n’importe comment, mais comme c’est intelligent. La Fête de nuit aurait pu être une chose remarquable. On est très sévère aussi pur Guirand de Scévola. C’est portant un de nos grands peintres actuels.

Déjeuner chez Domergue où il y avait la si jolie et sympathique duchesse de Séran[t] et Baudry et M. et Mme Midy (pharmaciens). Domergue, comme toujours a été étourdissant d’anecdotes. Il a connu tout le monde. C’est un feu roulant d’anecdotes sur les uns et les autres, et de révélations plus ou moins arrangées, sinon inventées sur les événements. Anecdotes :

On parlait de Mme Pétain. Je l’ai connue, voici longtemps, alors qu’elle était la femme de Hérain, lequel était pédéraste avéré. Elle voulait absolument un jour aller au bal des 4 z’Arts. Malgré tout ce que je lui dis pour l’en dissuader, elle persista et je lui donnais donc rendez-vous chez moi pour la déguiser et la maquiller. Ce même jour, je reçu même demande d’amis pour un jeune député de Marseille qu’on me présente, M. F[ernand] Bouisson. Et c’est ainsi que ce soir là, je peignais en bleu le nombril du futur président Bouisson et les seins de la future maréchale Pétain. Au bal, je les perdis. Et le lendemain matin, je les retrouvais tous les deux dans mon escalier, m’attendant, la futur maréchale ayant sur tout le corps, qui était beau, quoique peint en bleu, de nombreuses traces de mains qui avaient emporté le bleu. Il nous raconte aussi, comment les Daudet forcèrent la main au jeune Germain pour leur faire épouser leur fille. Ils l’avaient invité chez eux, à la campagne, et envoyèrent sous un prétexte quelconque, la fille porter, le nuit, je ne sais plus quoi, dans sa chambre. Toute la famille se précipita derrière elle, criant : Il faut réparer! il faut réparer! il offrit de payer. On l’obligea à épouser. On parlait beaucoup aussi de l’installation de Pétain à Voisins, chez les de Fels où il est sous la surveillance d’un bataillon allemand et de 400 miliciens-Darnand. Une des raisons de ce transfert serait dans l’installation à Vichy du grand quartier général allemand.

 

 

Cahier n° 44

8 mai 1944

Déjeuner chez Gaston Riou. Il y avait M. Hottinger, Vogt, Lemey, Baudinière et Calmann. Ce M. Calmann est secrétaire général à la Production industrielle. Rien de bien sensationnel ne fut dit. Tout le monde est prudent. Chacun laisse percer son anxiété. Ce M. Calmann, parlant de l'avenir disait qu'il faudrait établir une royauté communiste, ou plus exactement une royauté héréditaire avec un régime communiste... Il disait aussi que pendant deux générations au moins, n'importe quel système devra sacrifier l'individu à la communauté. Pour le présent il ne disait pas grand chose. Il n'avait pas même su que Pétain fût déjà à Voisins. Baudinière nous a entretenus de son invention pour libérer la France de sa dépendance pour les fournitures de papier. Il semble en effet que ce soit une remarquable trouvaille. Avec des sous-produits fort précieux (engrais notamment) on va monter une société d'exploitation, équiper deux usines pour commencer.

Commencé le fond de la salle du Père-Lachaise. Bonne séance au nu du Michel-Ange. Puis au buste de Françoise.

9 mai [1944]

Autre version sur le transfert de Pétain à Voisins. Ce serait pour libérer les hôtels de Vichy dont les Allemands veulent faire des hôpitaux. Ce serait aussi par crainte d'un complot visant à enlever Pétain?

Les Russes ont déclenché l'attaque décisive sur Sébastopol, qui semble, depuis trois jours, marcher très bien.

10 mai [1944]

Maquette du tombeau Schneider qui, je crois, aura grande allure.

Fin de journée, gentille réunion à l'atelier, organisé par Mme Deleplanque. Il y avait elle et son mari. Son frère M. Combastet et sa femme. Ce sont eux qui ont cette propriété splendide en Camargue, où ils font pousser même du riz. Est venue avec eux une Mme Nelson, graveur, exposant, comme tous ces gens qui ne savent rien, aux Tuileries ou au Salon d'automne. Il y avait une Mme Olivier Rostand, M. et Mme Paillet, une demoiselle Susiny, grande et belle jeune femme étrangère qui accompagnait le danseur espagnol J[osé] Torrès. Enfin, M. et Mme Percheron. M. Percheron qui a voyagé à travers l'Asie, a écrit de très intéressants livres sur ses voyages, il préface en ce moment une vie de Tamerlan, qui fonda le plus grand empire du monde, beaucoup plus grand que ne fut l'empire romain. Cet empire, me dit M. Percheron, dura deux siècles. Tamerlan avait un procédé de conquête auprès duquel ceux de Hitler sont peut-être faibles. Toute ville prise était impitoyablement ravagée. Tous les êtres vivants étaient anéantis, jusqu'aux animaux. Après le massacre, on laissait des équipes de nettoyage qui guettaient les survivants, les pourchassaient, les exterminaient. Après deux ou trois cités anéanties de la sorte, les autres se rendaient. Les hommes étaient incorporés pour d'autres conquêtes. Malgré l'immensité de l'empire, les communications officielles étaient assez rapides par le moyen des courriers équestres ininterrompus, jour et nuit, à la manière de ces exercices sportifs de nos jours, comme les courses au flambeau.

J'aime faire visiter mes ateliers à un public aussi sensible et enthousiaste. Torrès m'a plu. Pas cabotin, silencieux. Je lui ai demandé de poser [pour] le Dionysos.

On a parlé de l'unanime préoccupation de tous, le débarquement! Moi, j'y crois, et je le crois très prochain et que ce sera quelque chose de fantastique. Beaucoup n'y croient pas. Qu'en réalité, ce n'est qu'un bluff qui cache les tractions entre les Anglais-Américains et les Allemands pour se retourner contre la Russie. Quelqu'un faisait remarquer que jamais les A[nglais]-A[méricains] n'ont touché à une des usines allemandes de pétrole synthétique, très faciles à repérer et à atteindre :

— C'est que, disait M. Combastet, la Russie est devenue une puissance industrielle considérable dont la concurrence sera impossible à accepter.

M. Percheron disait quel pays surprenant est la Russie. Quand on débarque à Moscou, on est accueilli par une énorme inscription dont le texte est : "Nous ne somme pas un pays égalitaire. Staline." On n'imagine pas le mépris total de la vie individuelle du gouvernement actuel. Le prix en vies humaines qu'ont coûtées les créations de villes et d'usines en Sibérie est inimaginable. On a transféré des populations de régions chaudes dans des contrées où la température atteint - 30°. Certainement tout cela est vrai. La révolution bolchevique a été monstrueuse. Ils ont donné l'exemple de ces déportations massives dignes des tzars. C'est un système foncièrement contraire à l'instinct humain. Car si l'homme est un animal social, c'est aussi un animal individualiste. C'est là sa différence essentielle avec les autres êtres du règne animal. Mais cela n'a rien à voir avec les conditions de la guerre actuelle. Les Anglais-Américains et Russes termineront la guerre, unis. Après...?

11 mai [1944]

Françoise jouait ce soir chez la comtesse A[ndré] de Fels. J'avais passé ma journée à Michel-Ange, avec mon modèle. J'avais les yeux emplis de formes robustes, de ces passages si beaux des muscles les uns sous les autres, si difficiles à établir et à bien rendre en sculpture comme en dessin. Les de Fels achètent un peu de peinture et des dessins. Ils viennent d'acheter un dessin à l'exposition de ce pauvre type de Boussingault. Vendre de pareilles choses, c'est véritable escroquerie. Mais voilà! Quel critérium pour convaincre d'escroquerie le vendeur d'une œuvre mauvaise? Avec le "moderne" on acquitte les pires.

Les Anglais annoncent une offensive de grand style sur tout le front italien. Les troupes françaises y jouent un rôle important. La France reprend sa place.

12 mai [1944]

Jury de sculpture au Salon. Bien de la fatigue et du temps perdu pour pas grand-chose. Tout ça est bien pauvre. Je suis stupéfait de ce qu'expose Joffre. Tout ce contre quoi nous avons lutté, c'est-à-dire ce néo dix-septième. Voilà que ça revient. Et sans même ce charme, cette virtuosité d'exécution. Quelle incohérence.

13 mai [1944]

J'ai refait le patron ce matin. Été visiter dans les ateliers Pellerin, Antoniucci et Watkin. Pellerin a du tempérament, mais à lui, comme aux deux autres, le succès fait à Maillol, à Despiau, nuit. Tous imitent cette gaucherie sans sincérité. Mais Watkin me parait le meilleur. Pellerin en qui je croyais me déçoit en ce moment.

Déjeuner aux Cald'arrosti qui ne sont plus très agréables. Ce Lejeune, avec son genre commis voyageur, rend ce déjeuner insupportable. Garçon grossier, figure rougeaude, esprit rougeaud indiscret. Quelle erreur!

Les peintres n'ont pas classé Domergue. C'est stupide. De Beaumont sans doute est un homme d'agréable compagnie, mais comme il est éteint. Malgré tous ses défauts, et il en a, et qui se voient, j'aime mieux Domergue. Il n'est quand même pas sans chances. Petite altercation entre Boschot et les musiciens. Boschot voudrait remplacer tout de suite Bachelet. Les musiciens, ou plutôt Rabaud et Büsser qui veulent empêcher Rousseau d'être élu, veulent retarder pour permettre à des candidats qu'ils préfèrent de rentrer à Paris (Roucasse, Reynaldo Hahn).

L'offensive italienne ne semble pas progresser rapidement. Les unités françaises semblent les seules à avoir obtenu un avantage marqué. En Russie, le calme est provisoirement revenu. Mais je crois que dans le courant de la semaine prochaine, les grands événements commenceront.

14 mai [1944]

Visite de Souverbie[6]. Homme bien sympathique, visage distingué. Il me frappe par un air désabusé, peu enthousiaste de ce qu'il fait :

— Je n'ai presque rien fait depuis dix ans, dit-il.

Je lui dis que j'aimerais visiter son atelier.

— Je n'ai pour ainsi dire rien conservé depuis mon contrat avec les Bernheim.

Nous convenons que j'irai lui rendre visite demain. Il travaille à une décoration pour le musée des Travaux publics que construit Perret.

Après midi la duchesse de Serrant vient nous voir avec son frère et sa femme qui est fille de Claudel. Visite de l'atelier. J'apprends que la sculpteur Claudel[7], célèbre dans nos milieux par sa liaison avec Rodin, et qui est seule élève de Rodin, ayant de la valeur, était sœur de l'écrivain. Triste destinée que celle de cette jeune fille si belle et tellement douée, qui mourut folle, dans un asile.

15 mai [1944]

Après ma journée, étude du nu de Michel-Ange, buste de Françoise, maquette sculptée du fond de la salle du Père-Lachaise.

Je vais chez Souverbie. Je vois les débuts de sa décorations pour le musée des Travaux publics, que lui a commandé A[uguste] Perret. Conception assez banale et ne comportant que des allégories fort académiques de pensée. Me montre quelques esquisses. Il n'a pas grand chose en effet chez lui. Je vois aussi des photographies de ce qu'il faisait quand il était sous contrat chez Bernheim. Il me dit ce qu'était son contrat. Il recevait 100 000 F par an pendant cinq ans. Il devait donner 1 000 numéros par an. Il ne s'agit pas de mille tableaux, mais de la superficie. Les toiles sont numérotées d'après leur taille : toiles de 10, toile de 15, toile de 5 ou de 20, etc. Une toile de 10 lui était payée 1 000 F, une toile de 12, douze mille francs. Le contrat fut rempli. Quand on lui règle les derniers francs des derniers 100 000 F, on lui retient 250 F pour photographies prises de ses tableaux. Mais en redevenant libre, il était connu. Pour vendre bien, les Bernheim avaient fait la publicité nécessaire. J'ai vu quelques toiles qui lui restaient de cette époque. Pas fameux! Il me dit que ce sont les plus mauvaises. Il me montre une de ses dernières études, un nu de femme couchée. Grand progrès sur sa production précédente. Cet homme est certainement un artiste. Il a un peu plus de cinquante ans. Il tâtonne encore, cherche ce qu'il aurait dû apprendre dans sa jeunesse, le dessin, la construction. Ce n'est certainement pas encore ce qu'on appelle un maître, dans le vrai sens du terme. Nous avons bavardé longuement, à la fenêtre de son appartement qui donne sur les usines Renault. Comme nous parlions de Delacroix, il me dit qu'on va publier un journal de Maurice Denis. Ce sera sûrement intéressant.

Et l'on attend. Mon "intuition" m'a trompé! Rien de sensationnel ne s'est produit aujourd'hui. C'est toujours la même intensité de bombardements aériens. Les villes de Lille, Valenciennes, etc., seraient complètement rasées, et tous les villages de la région nord. Dans Paris, le trafic du métro est de plus en plus réduit. Les arrestations continuent, à-peu-près au hasard. Des gamins, encore au lycée, reçoivent des ordres de départ en Allemagne, même de très jeunes filles. À cela préside le maréchal Pétain, défense de l'ordre, de la famille. Il est vrai qu'il s'est marié à soixante trois ans avec une femme divorcée.

Il semble qu'en Italie cette fois, l'offensive progresse réellement. Les troupes françaises ont fait, jusqu'à présent, le principal de la besogne. En Yougoslavie aussi, il semble que des opérations excellentes ont eu lieu. Ce n'est encore qu'un jeu de pions. Je ne crois pas tout de même, que cette formidable bataille, qui sera vraiment la plus formidable de l'histoire, puisse tarder beaucoup plus de quinze jours à se déclencher. L'essentiel sera d'y survivre les uns et les autres. Car ça va être une tuerie aveugle et inouïe. On dit maintenant que Pétain va être réinstallé à Vichy. Le vieux comte de Fels est furieux contre lui, de n'avoir reçu aucun mot d'excuses pour cette installation forcée, soi-disant, dans une propriété où il avait été souvent reçu avec honneur...

16 mai [1944]

Réunion le matin chez Riou pour la Société Phogor, dont il préside le conseil d'administration. Il nous a fait un discours très bien construit, où il fort adroitement passé l'éponge sur la gérance de son prédécesseur. Discours très curieux où se mêlaient et se justifiaient des points de vue de moralité et d'affaires. Dans la conversation qui suivit, il nous dit avoir été hier à Vincennes au bureau de main d'œuvre en Allemagne. Un des chefs de ce bureau lui a déclaré qu'ils étaient déjà ligotés, qu'ils avaient déjà donné bras, jambes et qui si la guerre durait encore un an, il n'y aurait plus d'hommes. L'homme capable de travailler de ses deux mains devient une valeur considérable. Pour l'industrie privée on se les arrache et ce sont des enfants presque, de 15 ans, de 16 ans. Il a assisté à la scène suivante : un patron d'entreprise apportant la liste de ses employés et qu'on a cherché à garder sur le champ. Il a pu prouver qu'il avait une jambe gravement endommagée.

Lily[8] revient de Paris où elle a vu les Beltram, en plein emménagement. Lui, dit qu'en Espagne on croit à la guerre encore longue. Mme B[eltran]-M[asses] dit que les Allemands de Paris disent que ça sera fini bientôt, considérant eux-mêmes l'Allemagne dans l'impossibilité désormais de remporter la victoire. Lily rapporte la raison pour laquelle la Suède n'a pas répondu favorablement aux A[nglais]-A[méricains] à propos de leur réclamation pour ses livraisons de matériels à l'All[emagne]. La Suède s'appuie sur un contrat datant d'un an à peine par lequel les A[nglais]-A[méricains] acceptaient le principe de ces livraisons! Hélas! Ces tractations louches n'ont rien de nouveau pour nous qui depuis longtemps sommes renseignés.

Il semble que les choses se déclenchent sérieusement en Italie. C'est dur, lent, mais solide. C'est la guerre de montagne où l'avantage numérique n'a pas la même importance qu'en plaine, où l'aviation non plus ne peut agir avec la même efficacité. Les dépêches anglaises elles-mêmes signalent l'importance du rôle de la petite armée française en Italie, commandée par le général Juin. C'est excessivement important pour l'avenir. La Yougoslavie refoule aussi l'armée d'occupation. Partout vraiment c'est un recul. Mais ce que chacun attend anxieusement, c'est l'arrivée de la grande armée a[nglo]-a[méricaine]. Les gens "bien renseignés" assurent mystérieusement qu'un envoyé américain est à Paris en conversation avec Ribbentrop. Ce qui aurait fait suspendre le débarquement.

En l'attendant, je travaille. Aujourd'hui le fond du Père-Lachaise[9] d'après le dessin. Jusqu'à présent je n'ai pas de déception.

17 mai [1944]

On dit que Hitler serait malade, dépression nerveuse; que Gœring aurait constitué une sorte de conseil de régence, qu'il aurait fait arrêter Himmler, qu'il aurait remplacé Ribbentrop par Von Papen... Mais on dit en même temps que Ribbentrop est à Paris en conversation avec un envoyé de Roosevelt... On dit que la guerre finira plus prochainement qu'on ne pense et que la pacification commencera par un traité de paix signé entre la France et l'Allemagne. On dit aussi qu'aucun des belligérants ne peut arrêter la guerre. On craint partout de terribles remous populaires. On est comme ces gens qui commencent à aller à bicyclette et une fois lancés ne savent pas comment s'arrêter, par crainte de tomber. Ah! Quels idiots, idiots que tous ces chefs d'État, tous. Il n'y en a pas un seul d'admirable, aussi bien dans le présent que dans le passé. Pas même Marc Aurèle, qui a écrit un livre sage, mais s'est conduit comme empereur, sans invention, si cruellement, et sans sagesse.

Mais comme j'ai bien travaillé aujourd'hui, à Michel-Ange, au fond du Père-Lachaise, au buste de Françoise.

18 mai [1944]

Voilà qu'on m'annonce :

— Deux inspecteurs désirent voir Monsieur.

C'étaient deux inspecteurs du commissariat aux questions juives. Et voilà qu'ils me disent être chargés d'une enquête "raciale" sur moi, sur Ladis, sur Benjamin[10]. Ils m'exhibent leurs cartes d'identité avec "la Francisque". Je n'ai pu m'empêcher de protester. Encore! Après tous les papiers que j'ai dû fournir pour l'École, pour les Arts décoratifs, pour la corporation, pour le conseil municipal. Je leur demande de me montrer leur ordre de mission. Ils ne m'en montrent qu'une partie, tenant pliée la seconde moitié, qui devait sans doute porter le nom de qui était la cause de cette enquête. Me voilà donc obligé de réunir à nouveau ce dossier, déjà, voici longtemps, remis aux Allemands. Comme je demandais à l'un d'eux s'il trouvait ça amusant de venir déranger ainsi les gens, il me répondit :

— Mon Dieu, on fait son métier. Et quelque fois ça n'est pas sans charme...

L'un était petit, gros. L'autre grand, noiraud. Le petit seul parlait.

Le soir nous dînons chez M. et Mme Percheron. Il me raconte des choses vraiment curieuses de ses voyages en Asie, dont il est enthousiaste. Phénomène d'hallucination. M. Percheron parle : j'étais au Tibet, dans une case, causant avec plusieurs lamas. Des gens entraient et sortaient. Un vieux berger, sale, sentant mauvais, dormait dans un coin. Soudain je vois un des lamas se lever, aller vers le berger, le faire lever, lui ouvrir le ventre d'un coup de couteau et j'ai vu par la plaie, les côtes, les viscères. Revenu de ma stupeur, le berger dormait toujours, le lama s'était assis de nouveau, satisfait de son tour. M. Percheron me raconte comment se perpétue le Bouddha vivant. Une délégation de moines part à travers le pays à la recherche d'un enfant né exactement à l'heure où le Bouddha vivant est mort. Il faut qu'en outre de cette heure et date de naissance il ait une trentaine de signes physiques, grains de beauté, longueur des doigts, etc. On trouve ainsi quatre ou cinq petits gars qui sont ramenés à Lassa, gardés et observés pendant quatre ou cinq ans. Après ce stage, il s'agit de désigner celui en qui s'est incarné le mort, et qui deviendra le Bouddha vivant. Par cette désignation on réunit un nombre important d'objets usuels, robes, sandales, tasses, etc., parmi lesquels on glisse ceux ayant appartenu au mort. Et l'on donne aux enfants à choisir dans chaque lot une des pièces. Celui qui désigne celles ayant appartenu au Bouddha précédent est considéré comme sa réincarnation. Il les a reconnus. Les lamas, dit M. Percheron, ont une telle puissance de suggestion, qu'un des enfants, remarqué par eux durant les années d'éducation qui sont en même temps d'observation, est dirigé occultement par eux.

Il y avait à dîner avec nous, Mme Bugge, cette femme russe mariée à un Danois, que j'avais rencontré, salle Pleyel, avec Tubiana, la pianiste. Elle sort de Fresnes où elle vient de passer dix mois, dont deux et demi au secret absolu. Le secret absolu consiste à être dans une cellule obscure, qui toutes les dix minutes environ s'éclaire brutalement. Une tête passe par une lucarne qui vomit des injures et des menaces. Interdiction formelle de se coucher dans la journée. On doit se tenir assis ou debout. La nuit, le système des éclairages brusques ne cesse pas. Comme nourriture, une vague soupe le matin, une autre avec quelques pommes de terre à quatre heures. Au bout de deux mois et demi de ce régime, interrogatoire. On est introduit, dans ses vêtements fripés, dans un bureau bien astiqué, bien ciré, orné de nombreuses places, devant un officier tiré à quatre épingles. Sa première phrase est :

— Oh! Madame, regardez-vous dans le miroir. Voyez comme vous êtes changée.

Il parait que pour interroger les hommes, quelle que soit leur situation, on leur fait enlever leur pantalon et leur caleçon. Ils arrivent donc en veston fripé, dans les pans de leur chemise, en chaussettes et souliers. On espère les mettre ainsi, après les longues semaines de secret et de lente torture physique et morale (interruption continuelle du sommeil, déficience alimentaire, interdiction de repos pendant de longues heures) dans un état de suffisante dépression pour avouer tout ce qu'on pense qu'ils ont à avouer. Après ses deux mois et demi de secret, après un interrogatoire dont elle ne nous a rien dit, elle fut mise en cellule avec trois autres personnes. Elle eut le droit de recevoir des colis. Elle put ainsi se rétablir. Libérée enfin, car on ne peut rien prouver des accusations portées contre elle, elle a reçu l'ordre de quitter immédiatement la France et de retourner en séjour forcé et contrôlé au Danemark. Les prisonniers ne peuvent pas se voir. Cependant on sait, dans toutes les cellules, ce qui se passe dans les autres, qui y est, qui y entre, qui est déporté, qui est libéré et qui est fusillé.

24 mai [1944]

Visite de Madame Gaubert, venue voir le buste que je fais de Gaubert. Elle en est enchantée. Elle m'en a remercié avec une effusion qui m'a ému. Pauvre Gaubert. Il a eu une attaque à la suite d'un article idiot d'un imbécile de critique, contre une de ses compositions, la dernière qu'il dirigea lui-même à Pasdeloup. Il s'en affecta, se mit en colère et s'effondra. Les critiques! Quels gens malfaisants. Ne voila-t-il pas maintenant qu'ils se mettent à défendre l'art sérieux, l'art basé sur l'étude et l'observation de la vie. Le personnage prétentieux qui s'appelle J[ean]-Marc Campagne et écrit dans les tristes Nouveaux Temps, ne publie-t-il pas les extraits d'une conférence que Chapelain-Midy fit en Amérique, il y a quelques années, où il défend les mêmes principes que moi dans mon bouquin. Mais comme Chapelain-Midy expose aux Tuileries, il est considéré comme avancé. S'il exposait aux Artistes français, il serait considéré comme pompier. Il n'aurait pas été invité en Amérique. En fait il n'y a plus d'écoles, il n'y a que des coteries.

25 mai [1944]

On parle beaucoup, dans les milieux politiques du rôle que Chautemps joue en Amérique. Il est là-bas le représentant de la politique Pétain, face pro américaine. Car le fond du jeu Pétain est de rester en liaison, plus ou moins distendue, avec l'Amérique. Ainsi, il pense que même la victoire anglo-américaine lui permettrait de conserver le pouvoir. On assure que Darlan était parti à Alger dans ce but et que le général Giraud était dans cette combinaison. Toujours le rêve d'être l'intermédiaire pour la paix entre les Anglais-Américains et les Allemands, pour ensuite, parce qu'il n'y aura pas eu encore assez de sang versé, tous se retourner contre les Russes et leurs partisans. Une gigantesque opération genre Franco. De cette affaire, Laval espère bien être le maquignon.

En attendant, le futur artisan de la paix des dictatures est virtuellement prisonnier de ceux auxquels il a livré la France. Le séjour à Voisins[11] est terminé. On l'a ramené aux environs de Vichy, en villégiature d'été, dit le communiqué. Là, quelque soit le programme de sa journée, il reçoit un officier allemand qui lui dit :

— Nous allons à S[ain]t-Étienne dans une heure.

— Mais, dit le maréchal, j'avais promis aujourd'hui...

— Nous partons dans une heure pour S[ain]t-Étienne, reprend l'officier allemand.

Et l'on y va. C'est ainsi, qu'étant à Voisins, il reçut avis de son voyage à Rouen. Et les ovations le consolent.

Le président Laval n'a guère plus de liberté. Pas une parole qu'il prononce qui ne soit préalablement contrôlée.

En Italie, les Alliés d'Anzio ont fait leur jonction avec ceux qui viennent du mont Cassin. Rome sera bientôt dans leurs mains. C'est aux environs de Terracina que cette jonction a eu lieu.

Terracina! Il y a exactement quarante ans, pensionnaire, je m'y trouvais. J'étais allé passer là trois jours avant de commencer Les Fils de Caïn. Peut-être même une des figures, le vieux poète était-il commencé. Combien notre jeunesse était plus heureuse que celle de nos enfants. L'avenir n'était pas pour nous un mot plein de périls. Et si Terracina, si la mer qui baignait sa plage immense évoquait pour moi des invasions, c'était celle de Théodoric dont le palais en ruines fait l'ornement étonnant d'une colline, la plus riche en papillons de toutes variétés qui soit. Je me rappelle notre éblouissement à moi et à cette jeune fille italienne qui m'avait recommandé Terracina et m'y avait accompagné, en nous trouvant dans cette féerie. Comme si toutes les fleurs de la colline tout à coup s'envolaient, tournoyaient, dansaient, nous fêtaient. Le soir, nous allions à la porte du sud voir rentrer les troupeaux de chèvres et de petits moutons. Dans le roc, de véritables troglodytes avaient creusés ou s'étaient installés dans des grottes. La route passait au pied de ce roc. Quand j'y sui retourné, directeur de la Villa, Mussolini, au nom du progrès, avait fait disparaître la vieille porte et tout ce pittoresque : urbanisme. Et maintenant, au nom du fascisme, Mussolini a fait passer la guerre sur Terracina, comme il l'a fait passer sur la Sicile, comme il l'aura fait passer bientôt sur Rome, et sur Florence. Patriotisme.

Été chez Rudier voir mes bronzes. Je vois trois nouveaux Breker : buste de Maillol, buste de Vlaminck, et un immense s[ain]t Jérôme. Ce n'est plus cette sculpture froide et tout à la fois compassée et grimaçante et léchée que nous avons vue. C'est maintenant fait "à la Rodin" ou "à la Bourdelle". Les bustes sont ressemblants, ne manquent pas de puissance, mais même pas léchée, c'est de la sculpture insensible et d'un dessin très vulgaire. Il y a aussi en ce moment chez Rudier, les Trois Grâces de Maillol. Breker a du génie à côté de ces trois grasses. Le mot est aussi idiot et facile que ce groupe. Je connais peu de choses aussi bêtes. On est stupéfait qu'un homme aux conceptions aussi banales ait trouvé, même à prix d'argent, des gens pour lui faire une réputation. Delacroix avait bien raison quand il disait que les critiques ne louent que ce qui ressemble à quelque chose qu'ils connaissent. Ils prennent vraiment Maillol pour un Grec, ces idiots.

26 mai [1944]

Guy Crouzet n'écrit plus, depuis pas mal de jours, dans les Nouveaux Temps. Le bruit court qu'il a été kidnappé par la résistance... Il est en tout cas certain qu'il a disparu.

On reparle du débarquement. Les gens qui touchent de près au gouvernement de Vichy disent qu'à Vichy on n'y croit pas, ou que, s'il a lieu, il est voué à un échec immédiat. Par ailleurs, on l'assure pour le mois de juin, seconde quinzaine. Moi, je crois qu'il aura lieu. Je ne crois pas qu'on attendra longtemps. Et je crois que ce sera fait avec une extraordinaire puissance de moyens. Mais réussira-t-il? Contre un adversaire sur-averti, qui a fait travailler des milliers et des milliers de malheureux à ces fortifications, qui a dû étudier toutes les éventualités possibles, qui a dû évaluer toutes les distances, pointer d'avance toutes ses pièces, tendu d'innombrables pièges, semer plages et routes de mines, etc., et embusquer un peu partout ses troupes les mieux aguerries.

29 mai [1944]

Visite à Lily, de Madame Tournaire. Munch, le chef d'orchestre, lui aurait dit que la paix faillit être signée ces jours derniers. Hitler, qui serait, parait-il, pris de frousse et qui voudrait se terrer quelque part, avait tout accepté, l'Allemagne signait vaincue. Von Papen aurait fait échouer, n'acceptant pas, entre autres choses, l'envoi de plusieurs centaine de milliers d'Allemands en Russie pour rebâtir les villes détruites. Croire à de pareilles sornettes! Les raconter sérieusement! Invraisemblable.

Buste de ma petite Françoise. Les cheveux, c'est tout un problème devant lequel on recule aujourd'hui. On ébauche et on se contente. Le difficile est de mener la forme loin et de conserver la fraîcheur de l'ébauche.

Les Anglo-Américains approchent de Rome. Ils sont aux portes de Velletri. Ils marchent sur Albano. Ce que ces noms évoquent pour moi! Albano, son lac et tout près, Nemi. Le Rameau d'or! Quelles peines mérite l'homme, ce Mussolini, qui de sang froid, lança son pays, ce pays, l'Italie, le pays de tous, dans la guerre. C'est à Nemi qu'en grandes lettres, sur les murs blancs de la petite ville, j'ai vu cette phrase en lettres de deux ou trois mètres de haut : "La guerre est une vertu et une poésie." Quel idiot!

30 mai [1944]

Aujourd'hui, mise en chantier du marbre pour le Cantique. Il me parait assez grand, après un premier sondage, pour doubler à peu de choses près, le modèle auquel je travaille encore de temps à autre, et qui n'a cessé, avec ces toutes dernières retouches, de gagner.

Par une erreur stupide, je suis allé aujourd'hui à l'École pour un jugement qui n'a lieu que mardi prochain. Alors j'ai été voir Tournon et Guérin. Je les ai trouvés palabrant autour du legs Rocheron. Les choses ne vont pas vite dans notre bonne administration. De même traîne le don du pauvre Bigot. Je leur ai signalé la disparition de la toile de Monet,  la Vague. Guérin m'a dit que Tournon avait constaté des pesées pour forcer la porte de son agence. J'ai été à la bibliothèque de la Société des Arts décoratifs pour chercher des documents costume Shakespeare. C'était fermé. J'en voulais aussi pour les bottes serrées de Michel-Ange.

Alors fait un tour au Louvre, où l'on a laissé les fontes en bronze, par les Keller, des bronzes antiques. Je voulais surtout voir les Égyptiens. En passant, la réplique en plâtre de la Vénus de Milo me déçoit. Plutôt certaines critiques méritées par cette statue s'imposent plus nettement. La tête surtout. Et puis la longueur des jambes, du genou au sol. La tête, de profil est vulgaire; l'attache du nez à la lèvre supérieure. Il ne reste pas grand chose des Égyptiens, sauf les grosses pièces. C'est elles que je voulais voir, pour mon groupe du Père-Lachaise[12]. Il y avait, dans une salle basse, à la voûte en plein cintre, dont le sol se confond avec le diamètre, un grand sphinx tapi dans l'ombre d'un effet tragique. Il ne faut pas regarder de près les têtes de ces sphinx. J'ai l'impression que ce sont des gros eunuques qui ont posé pour. C'est l'effet général qui empoigne chez ces monstres inviables, leur masse, leur immobilité réellement éternelle, et la matière magnifique dans laquelle ils sont faits. Très bon d'avoir revu pour mon groupe.

Puis je pense à ma promesse depuis longtemps faite d'aller voir Tristan Bernard. Alerte pendant le trajet entre l'Opéra et la porte [de] Champerret. J'ai positivement dormi près d'une heure, sur ma banquette de métro. Je n'avais presque pas dormi la nuit précédente.

Comme ce boulevard Berthier est devenu triste et démodé comme presque tous les artistes de la fin du XIXe qui ont fait construire là leurs agréables petits hôtel pour héros et héroïnes de Maupassant. Etroits petits hôtels, cuisine en sous-sol, deux ou trois fenêtres de façade ce succédant en deux étages généralement et au dessus, le cerveau, la large baie de l'atelier. Tout cela est délabré, volets clos, vitres cassées. On aperçoit flottant des papiers collés. Chabas, Carolus-Duran, Roll, Lhermitte, etc., à peine prononce-t-on vos noms aujourd'hui. Vous aviez plus de talent pourtant que les gloires d'aujourd'hui qui habitent Montparnasse au lieu du quartier Pereire. Dans un petit hôtel de ce genre s'est réfugié Tristan Bernard. Il est à l'image du milieu, tout vieilli, gras, tout à fait sourd, l'œil intelligent toujours, mais éteint, inquiet. C'est dans la demeure de Jean-Jacques son fils, qui lui aussi, en a vu de dures. Il n'y a plus de conversation possible avec Tristan. Il est arrivé, en bretelles, s'est affalé sur un fauteuil, son gros ventre entre les jambes, sa barbe sur son gros ventre, il ne semble pas avoir de poitrine, sa tête, les bras fixés directement au ventre, sans cou, sans pectoraux. Il fouille dans la poche de son pantalon, en tire une boite, me la passe disant :

— Voilà ma dernière conquête.

C'était une boite de suppositoires pour soigner les hémorroïdes. J[ean]-Jacques m'a dit toutes leurs tristesses, dans quelle inquiétude il vivait, s'attendant toujours au pire, et prêt.

31 mai [1944]

Lemaresquier vient déjeuner avec Jacques[13]. On parle beaucoup de l'avenir, on organise, on cherche des hommes. Diogène n'en cherchait qu'un et ne le trouvait pas...

Visite de M. Tricart, pour le buste de Baudinière. Chose qui ne m'est jamais arrivée, M. Tricart, pour ce buste offert à Baudinière par ses amis, m'apporte un chèque signé "Baudinière".

 

[1] Marcel Landowski, Jacqueline Pottier-Landowski et leur fils Marc.

[2] Jean-Max Landowski.

[3] Amélie Landowski.

[4] Jacques et Ama Chabannes.

[5] Amélie Landowski.

[6]. Manuscrit : "Subervie".

[7] Camille Claudel

[8] Amélie Landowski.

[9] Le Retour éternel.

[10] Ladislas et Benjamin Landowski.

[11] Propriété des de Fels.

[12] Le Retour éternel.

[13] Jacques Chabannes.