Novembre-1924

Cahier n°20

Cahier n°20

4 novembre 1924

Deuxième séance de nu de la figure de S[ain]te Claire[1].

Visite de Bottiau. Nous regardons le Héros dont la pierre m'enchante. Le défaut qui me semblait apparaître aux jambes est causé par la matière laissée entre les jambes. Quand cette matière sera enlevée, le dessin intérieur jouera son rôle et les jambes reprendront leur rectitude.

Après-midi, travaillé encore à ce Concert, pour de Fels, qui m'intéresse de moins en moins. J'en ai assez. Je pense à autre chose. Corrigé les têtes des enfants dont les crânes étaient trop gros.

Le bas-relief du monument Colonne vient bien. Ce monument sera une de mes bonnes choses.

Pas encore de confirmation de l'expédition de mes pierres pour le fond du Héros !

Fauré est mort. Grand artiste. Homme exquis. Il avait 79 ans. Je me souviens de ce qu'il m'a dit lorsque j'ai été le voir l'année dernière :

— Il n'y a que depuis cinq ans que je peux travailler tranquillement !

5 [novembre 1924]

Ma lettre à de Fels a eu un effet auquel je ne m'attendais pas. Il m'a aussitôt envoyé son chèque de 37 000 F ! Il a été le bienvenu, vraiment, car nous sommes, en ce moment, continuellement à court. C'est cher la sculpture !

Travaillé au nu de S[ain]te Claire, au bas-relief du monument Colonne.

Avant d'aller dîner rue de l'Université, chez Mme Mühlfeld où je retrouve la princesse de Polignac, le gentil Valéry, le long Mauriac[2] et le petit Germain, plus insexué [sic] que jamais. Conversation sans aucun intérêt, cancans sur les uns et les autres, et surtout appréciations des plus méprisantes sur le gouvernement. On se réjouissait des élections anglaises et l'on souhaite des élections nationalistes en Allemagne !

Rue de l'Université, à dîner, M. de Fleuriau, sa femme et sa fille et Honnorat. Honnorat sincèrement gentil. J'ai rarement vu d'aussi laides personnes que Mesdames de Fleuriau. Quant à l'ambassadeur, je voudrais bien avoir sur lui une impression et pouvoir en dire quelque chose de définitif. Sauf qu'il a le nez terriblement busqué, il ne m'a frappé en rien. Il a l'allure soumise d'un bureaucrate ponctuel. Il porte une cravate d'artiste à pois blancs.

6 [novembre 1924]

Madame Bokanowski m'a eu l'air enchanté de tout ce que je lui ai montré. Ah ! Si mes pierres arrivent à temps, je suis sûr du succès. Je me décide de plus [en plus] pour le conseil de Valéry, pour appeler mon Temple, "le Temple de l'Homme".

Benjamin, qui revient avec moi de chez M[aître] Plaisant (pour ce stupide procès de Gallargues), me dit avoir rencontré Hourticq qui lui a dit que mon exposition de 1925 "ferait époque !"

7 [novembre 1924]

Muller, de chez Fèvre, venu me voir ce matin, m'a confirmé qu'un wagon était parti depuis la semaine dernière. J'étais dans la joie. Le soir il me téléphone. Il me dit que tout est prêt en carrière, mais que rien n'est parti, la C[ompagnie] n'ayant pas de wagons ! Je n'en sortirai jamais !

Auburtin a été très emballé par mon projet et très content aussi du bas-relief Colonne.

Nous nous sommes mis d'accord avec les ingénieurs du pont de la Tournelle pour la statue de S[ain]te Geneviève, pour le prix de 100 000 F. Heureusement il ne s'agit pas cette fois d'un travail très très pressé. 

8 [novembre 1924]

Couru ce matin de bonne heure chez Fèvre pour cette question de pierres. Le directeur m'a assuré que la plupart était en gare et attendait des wagons depuis plusieurs jours. Au quai d'Orsay pour trouver Chabanne, le chef de gare. Personne. Il n'arrive jamais avant 10 heures ! Rue de l'Université, où nous rédigeons une note que M. Gerdolle ira porter à Chabanne. Ce soir, j'apprends que ce dernier a promis de faire le nécessaire et qu'il en faisait son affaire.

Rue du Cherche-Midi, dans le nouvel atelier des femmes[3]. Trois de mes petites jeunes filles sont devant un très beau modèle. Correction amicale. Mêmes conseils. Tous les samedis de 9 h ½ à 11 h, je répète exactement la même chose. Je vais faire de plus en plus des corrections d'ensemble. Corriger particulièrement chaque élève, c'est odieux. Parfois c'est si mauvais qu'on ne sait quoi dire. Quand les élèves sont nombreux, à force de voir ces mauvaises figures, on finit par trouver que le modèle a tort.

Ai-je eu raison de montrer à Blondat mon projet A[rts] D[écoratifs] 1925 ? Plus que de le montrer à Bouchard. Pour ce dernier, je trouve de plus en plus bizarre qu'il ne m'ait pas montré ce qu'il faisait pour cette exposition. L'amitié est une belle chose pourvu qu'il n'y ait pas de réticences chez l'une des parties. La seule chose en quoi Bouchard soit sincère, c'est dans le peu de bien qu'il pense des travaux qu'on lui montre. Ça, il ne peut pas le cacher. En tout cas, les Blondat ont eu l'air d'aimer surtout le Héros.

À la réunion de la Société Amicale, beaucoup de cordialité. Il me semble pourtant que l'attitude de H[ippolyte] Lefebvre est changée vis-à-vis de moi. Cela ne m'intéresse qu'au point de vue [de l']Institut. Sans doute a-t-il entendu parler de l'histoire du Christ du Corcovado[4] dont il doit s'imaginer monts et merveilles et, comme il est spécialiste d'art religieux, doit se considérer comme lésé. Ou bien[5] est-ce à cause des Arts Décoratifs ? Ou peut-être tout simplement n'y a-t-il rien et comme souvent, est-ce imagination de ma part ?

J'ai trouvé le bon Guirand de Scévola toujours de même. Il a vu Lélio Landucci à Rio. Ce dernier travaille pour lui, a toujours cherché à travaillé pour lui, et raconte là-bas des blagues. Je regrettais les lettres sévères que j'avais envoyées à lui et [ill.]. Je ne les regrette plus. La situation est nette. Il paraît que Conty, notre ambassadeur à Rio ne pense qu'au théâtre. Il dirige des répétitions des troupes de passage, ne parle que de cela, pièces de théâtre, et n'est heureux que lorsqu'il se trouve dans le trou du souffleur.

9 [novembre 1924]

Inauguration du monument de Boulogne. Temps gris, qui m'a donné un éclairage excellent. Le monument fait très bien. Discours de Morizet très bien, dans la note et sans excès inutiles. Après lui, à la tribune est monté Vaillant-Couturier, beau parleur. À ce point de vue là, je suis comme Puvis de Chavannes. L'éloquence m'étonne, surtout l'éloquence de ceux qui parlent sans notes, sans rien lire et dont pourtant les périodes se succèdent avec logique, dont les raisonnements s'enchaînent. Public assez curieux. Chez presque tous les hommes une expression d'ironie dominait. Les passions politiques font tout oublier, et les morts de la guerre ne sont guère plus que des abstractions.

Le ménage Legueu nous a rendu visite. Chez eux, comme chez Bigonet ce matin, j'ai vu une véritable expression d'étonnement devant mon Héros. Il vient vraiment bien. Je vais maintenant en faire commencer la pratique.

Salomon Reinach me montre une fort belle tête grecque qu'un grec a mise en dépôt chez lui, très ressemblante au Méléagre de Rome. Il y avait le docteur Quinton, porteur d'un portefeuille de photographies de sa collection. Il me paraît avoir de fort belles choses chez lui.

10 [novembre 1924]

Réconciliation avec le comte de Fels. Il a été très content de son buste. À juste titre, reproche un peu de froideur à la patine. Cette patine ne s'arrange pas. Je la ferai reprendre par Malnati. Il a été aussi très content du Concert. Puis nous avons été rue de la Ferme[6] voir la Becquée en pierre dont il a été très satisfait. Comme il me ramenait en voiture je lui parlais de candidature comme membre libre à l'Académie des Beaux-Arts : 

— L'Académie des beaux-arts m'intéresse moins à présent, me dit-il, car plusieurs amis me poussent à me présenter à l'Académie française. Sur leur insistance, j'ai accepté. Alors, vous comprenez[7].

Je travaille mal. Est-ce fatigue générale ? Est-ce la sorte de gêne [8] inconsciente d'avoir toujours quelqu'un dans mon atelier ? Sont-ce les fréquents dérangements au téléphone ? Mais rien n'avance vite. Tout traîne ! Le Concert qui devrait depuis longtemps être fini, le groupe de S[ain]t François, le nu de la femme me donne du mal. J'ai travaillé aujourd'hui sans méthode. J'ai envie, au milieu de mes séances, d'aller me promener. Mon réconfort est d'aller voir la statue du Héros dont la mise au point s'achève et fait [9] vraiment bien. Il faut se ressaisir. Mais je sens que je travaillerais bien mieux si j'étais seul dans mon atelier. C'est effrayant mon encombrement actuel[10].

De Fèvre, j'ai appris qu'un wagon de pierres avait été expédié hier. Quel retard !

Rendu visite à l'oncle Max que j'ai trouvé plongé sur des dossiers, toujours vert, plein d'entrain, exquis. Il y avait bien quatre mois que je ne l'avais vu. Pas changé.

Je trouve l'arrangement de l'inscription autour du groupe S[ain]t François. Rien ne vaut que de faire faire les choses sous ses yeux. Longues recherches. Comme tout le Cantique n'est pas assez long pour meubler tout le mur, je vais séparer chaque strophe par une sorte de petit bas-relief qui illustrera la strophe. Bas-reliefs très plats, traités peut-être même en creux, comme des hiéroglyphes. Cela va donner, je crois bien, quelque chose de très heureux et de très nouveau.

Ah ! Pouvoir ne penser qu'à cela ! Qu’à cela !

11 novembre [1924]

Meilleure journée, surtout la matinée où j'ai bien ressaisi le nu de la S[ain]te Claire. Encore deux séances et ce sera fini. Le nu de S[ain]t François sera achevé de mouler demain. Je ferai ensuite mes mannequins, et le groupe alors marchera vite. J'ai pourtant été dérangé par la visite de Jo[seph] qui m'amenait un admirateur mexicain.

Après midi, Louis Vauxcelles. Il m'a paru sincèrement intéressé par mon projet. Il répétait : "c'est considérable." Le Héros m'a semblé l'étonner. Depuis que je fais dégager les jambes, cette statue gagne chaque jour. Demain, Jouenne, le praticien consciencieux que m'a recommandé Bouchard, va commencer les détails du monstre. Je vais surveiller cela de quart d'heure en quart d'heure. Pour en revenir à Vauxcelles, il m'a semblé en fait, un besogneux. Cela me paraît incroyable que l'on puisse gagner sa vie en écrivant des articles de critique d'art. Il m'a parlé de la grande inquiétude que vient de lui donner sa fille, malade depuis un an, atteinte de tuberculose à la suite d'une grippe infectieuse attrapée dans un palace à Chamonix. Elle est guérie. Mais je sentais chez lui tout à la fois sa peine sentimentale et combien cette longue maladie avait dû augmenter les difficultés matérielles de sa vie. On va jouer de lui, au Théâtre Albert 1er, une pièce qui s'appelle, Le Grand Homme.

— Cela m'a été vaguement inspiré par l'histoire de Dardé, m'a-t-il dit. J’ai voulu montrer comment des marchands et des critiques fabriquent un grand homme du jour au lendemain. Le grand homme leur claque dans les mains et préfère devenir un artiste mondain qui[11] gagne de l'argent. Mais il n'y a pas que des canailles dans ma pièce. Je montre là aussi quelques marchands et critiques qui ne savent pas très bien distinguer une vespasienne d'une cathédrale.

Puis il m'a reparlé de mon Temple :

— J'aime ça, vous savez. Si vous avez besoin d'un coup de main, je suis votre homme.

Le bout de l'oreille...

12 novembre [1924]

Je travaille de force encore à ce Concert pour de Fels. J'en ai assez. Pourtant je ne puis me décider à le laisser, surtout qu'il doit être grandi, avec les négligences et même les insuffisances qui y sont encore. Je suis quand même tout près de la fin.

Le petit Méric active de me refaire l'inscription du Mur de s[ain]t François. Avec les petits bas-reliefs, très très plats, incrustés entre chaque strophe, je crois que ça sera très heureux.

Au Salon d'automne, avec Lily. On en ressort avec une impression de gris sale, de dessin pénible, d'intentions avortées. Quand on retrouve la rue boueuse, on n'est pas étonné. Ça ne change pas.

Peut-on parler de la sculpture du Salon d'automne ? Peut-on imaginer œuvre donnant plus grande impression de sottise que ce bas-relief de danseuses de Joseph Bernard ? Sans invention, mauvais de plan, et pas un morceau pour se rattraper. Dans la même salle, trône un énorme Pingouin de Pompon. Un jouet d'enfant agrandi mécaniquement. Sur presque toutes les autres sculptures[12] on ne trouve que des noms russes. En peinture, il en est presque de même. Les excentriques ont été éliminés, ou comme dans le Château des cœurs de Flaubert, se sont assagis. Et que cette sagesse est morne et pauvre et vide et accuse la boursouflure de toute cette affaire ! Le plus typique cas est celui de Van Dongen. Sa façon de peindre les têtes, les yeux, est la même que celle des mannequins de cire dans les vitrines des couturiers, dans le hall d'entrée. Car le hall est occupé par des boutiques. Les modistes y exposent des robes sur mannequins de cire. Avec Lily nous avons été frappés combien certains de ces mannequins sont semblables aux figures que sculpte Janniot ! Lily me l'avait fait remarquer[13] devant le groupe de Janniot aux Beaux-arts, groupe séduisant pourtant[14]. Décidément, ce qui est vraiment difficile, c'est d'arriver au style en dessinant devant la nature. Pour Van Dongen, il n'est rien de plus qu'un Flameng. Il en sait même beaucoup moins. On n'a aucun plaisir à regarder longuement une de ses toiles. Il en aligne toute une série dans la grande salle principale, y compris un nègre diplomate. Depuis cette Maternité que Marchand exposa il y a deux ou trois ans, je suis ce peintre avec intérêt, dans l'espoir de trouver sinon un progrès, du moins une équivalence. Mais rien. En fait c'est un vide de pensée total. Dans ses deux nus je vois des qualités de force, mais des qualités avortées. La touche n'est pas belle. Ce sont des traînées de couleur, sans recherche de belle matière.

J'aime encore mieux ceux qui imitent le bon [Dunoyer de] Segonzac et maçonnent leur toile avec le couteau à galette. Il y a là une franchise sympathique, et parfois des réussites. J'aime les compositions échevelées de Desvallières. Vraiment il y a là un tempérament, une fougue qui ne vieillit pas. Évidemment, ce sont des effets d'esquisse d'École des beaux-arts. Et bien, au milieu de tout ce vide, cela éclate. En fait n'est-ce pas ce qui manque à tout ce monde, d'avoir été à l'École, quelle qu'elle soit ? Ainsi, tout gentiment, ils en reviennent tous, plus ou moins, aux tons de M. Bonnat, et ils crient qu'ils sont des révolutionnaires.

Chez Barbedienne, à l'exposition des dessins de sculpteurs, où j'ai dû protester pour la façon dont on m'avait placé. Mes dessins de la Porte de Psyché placés dans un coin tout en haut, mais en place d'honneur des médiocrités d'un Poisson où d'un Arnold. Il paraît que c'est Vauxcelles qui avait fait le placement.

13 novembre [1924]

Soirée parfaite rue de l'Université. [Roger-]Ducasse nous a joué merveilleusement d'abord du Bach, puis du Mozart, puis du Chopin, d'abord des Études et la fameuse Ballade que je ne puis jamais entendre sans émotion particulière[15]. Avec la Rêverie d'H[enri] Vieuxtemps rien ne m'évoque mon enfance rue Blanche avec plus d'intensité. Je revois l'oncle Paul, après sa dure journée de labeur, jouant seul, dans le grand salon non éclairé.

Pendant le dîner, Ducasse nous a raconté quelques histoires amusantes. Notamment celle-ci sur le vieux Planté, le pianiste qui a 84 ou 85 ans. Certain soir[16], il dit à ses proches : "ne vous étonnez pas si demain vous entendez du bruit. Ce sera une répétition." Et le lendemain on voit arriver des hommes avec [17] un cercueil. Le cercueil, on l'apporte, sur son ordre, dans la chambre où le vieux Planté était encore couché. On le dépose : "maintenant reportez-le", dit le vieil artiste après l'avoir examiné. Mais en l'emportant les hommes s'accrochent dans la porte : "voilà bien ce que je craignais", s'écrie le vieillard en se soulevant sur son lit : "Recommencez jusqu'à ce que vous n'accrochiez plus."

Bien travaillé le matin au nu de S[ain]te Claire avec la belle Georgette. Demain il sera fini.

L'après midi, j'ai encore perdu du temps sur le Concert où je vois encore trop de négligence. Pourtant il commence à se finir vraiment. Finir, c'est là le difficile.

Quant au Héros, c'est ma consolation de tout. Il vient magnifiquement. Ce Jouenne que j'ai engagé, travaille très bien. Le point difficile à traiter dans la pierre, l'entrejambe, s'arrange comme il faut. Je laisserai la matière partout, comme dans les statues égyptiennes. Mais je suis chaque jour plus tourmenté par le retard énorme de mes pierres du grand fond[18]. Le représentant de Lens-Industrie, venu me voir le soir, m'a raconté que ce Bonne n'a aucun moyen de fournir des pierres, qu'il prend des commandes et ne livre que si les mesures correspondent à un certain nombre de blocs qu'il a trouvé tout sortis dans le bout de carrière qu'il a loué. Ainsi s'explique d'abord la livraison du bloc pour le Héros, puis la comédie qu'il a jouée par la suite, et la facilité avec laquelle il a accepté la rupture du marché. Il ne m'en a pas moins mis dans un terrible pétrin.

14 nov[embre 1924]

Ce matin, Fèvre me téléphone qu'un second wagon est parti pour moi et que tout sera en route avant [19] deux jours. S'il en est ainsi, je suis peut-être sauvé.

Fini le nu de S[ain]te Claire. Drapé le S[ain]t François. L'étoffe est un peu trop jolie, plis trop nombreux. La pauvre Lily est aussitôt partie en acheter une autre. Les préparatifs sont longs. L'exécution ensuite ira vite. Le fameux adage de J[ean]-Jacques : "Il faut savoir perdre du temps pour en gagner."

Guirand de Scévola est venu déjeuner. Très emballé sur tout ce que je lui ai montré. Me parle à nouveau de Rio, de la conduite de Lélio, qui est vraiment un gaillard incroyablement faux. Je ne veux plus penser à toute cette histoire.

Le Concert m'a encore un peu occupé l'après-midi. Ce que j'y fais n'est pas inutile. Autant de moins à faire ensuite pour l'exécution dans la pierre.

Reçu ce matin le projet de contrat pour la statue de S[ain]te Geneviève et le contrat d'Alger. Voilà deux grosses choses qu'il me fait plaisir à avoir à exécuter mais que j'aurais préféré voir retardées de quelques mois.

15 novembre [1924]

Le premier wagon de pierres est arrivé. Lundi, ce premier lot sera à l'atelier. J'ai décidé de faire le travail ici. Je mettrai, chez le père Landucci, le grand fronton. Le reste a besoin d'être surveillé de trop près. J'ai aussitôt téléphoné, envoyé des pneumatiques. Lundi on commence l'installation. Je vais faire installer l'électricité. Et j'espère bien qu'à la fin de la semaine on pourra donner les premiers coups de pointe ! Quel soulagement.

Ce matin aux Invalides, j'ai enfin pu obtenir d'enfoncer ma salle de 15 cm de plus. Cela va me coûter plus d'argent car il faudra que j'établisse un petit mur de soutien le long de la semelle de la cloison du cloître des métiers.

Je suis, jusqu'à présent, content de Jouenne. Il est soigneux et plus compréhensif qu'il n'en a l'air.

Vu dans l'Intransigeant une image de la porte de Ventre et Brandt[20]. Cela me paraît très bien. Impression vraiment excellente.

Rencontré Bouvard. Il me dit que l'exposition ouvrira entre le 15 et le 25 avril. Mais beaucoup poussent à ce qu'elle n'ouvre que le 1er mai.

Comme ce matin j'ai pu obtenir aussi de faire entrer mes pierres par la fenêtre en face de ma salle, je ne commencerai pas mon installation sur place avant le 25 mars. Je reprends espoir d'arriver et de réaliser mon programme.

Cet après-midi, j'ai eu la visite de Boni de Castellane. Il est sensible aux belles choses. Il n'est quand même pas très sympathique. Il est sautillant.

16 [novembre 1924]

Décision définitivement prise. Demain matin on commence l'organisation. Toutes les terres vont être transportées dans mon grand atelier. Après-midi arrivera le premier lot des pierres. Seul le fronton se fera chez M. Landucci. Le Héros ira dans mon atelier où je suis toujours. Je l'aurai continuellement sous les yeux.

J'ai encore travaillé au Concert. M'avait poursuivit une observation de Boni de Castellane sur la tête de la fillette à la guitare qu'il trouvait trop grosse. Il avait raison. Je l'ai diminué aujourd'hui. Ça a fait gagner. Pour bien faire je devrais prendre une ou deux séances de modèle (enfant) pour terminer. Je vais m'y décider. La nature n'est pas tout. Mais il la faut pour commencer et il la faut pour terminer.

Repris nos visites. Chez les Besnard. Il m'a paru fatigué. Accueil très aimable. Aman-Jean était là, comme d’habitude[21]. On parlait des funérailles de Fauré.

— Je proteste, a dit Besnard, contre ces funérailles nationales. Elles sont accordées trop facilement. Pour S[ain]t-Saëns, oui, c'était naturel. Mais vraiment Fauré, c'est trop.

Je dois reconnaître que personne dans l'entourage ne partageait le point de vue du maître de la maison. Le gros Philippe[22] est arrivé avec sa gentille femme. Aman-Jean m'a pris à part et m'a parlé de l'École des beaux-arts :

— La mort de l'École des beaux-arts date de Jules Lefebvre et de Boulanger. Ces gens-là faisaient des prix de Rome. La jeunesse de ce temps se précipitait chez eux. Puvis de Chavannes passait pour ne pas savoir dessiner à côté de Jules Lefebvre et ses contours en fil de fer. Maintenant c'est la même chose. Maurice Denis aurait beaucoup voulu être nommé professeur. On lui a préféré J[ean]-Pierre Laurens. Denis aurait amené avec lui une jeunesse intéressante.

Tout ça n'est pas si faux. Je lis en ce moment Les Théories et les Nouvelles Théories de Denis. C'est bien écrit. C'est intelligent. Cet homme sait beaucoup de choses. Nous avons quitté le salon Besnard au moment où arrivait le couple funambulesque Drouin.

Chez Salomon Reinach, où nous sommes allés ensuite, conversation intéressante, se tenant plus dans le domaine des idées générales. On a fait des lectures d'une nouvelle revue de jeunes : Philosophies, plein de littérature incompréhensible. Cette jeunesse est faible, vraiment. Quelques idées subtiles, de l'adresse, un certain goût, mais aucune vraie puissance. Montherlant seul, parmi les jeunes, en a et surtout en aura. S[alomon] Reinach me montre le galvano d'un magnifique anneau d'or de l'époque de l'âge du bronze, trouvé en Portugal. C'est un anneau qui devait orner quelque idole.

17 [novembre 1924]

Grand branle-bas dans l'atelier. Le premier wagon est arrivé. Déménagement de l'atelier du fond pour l'installation des blocs. La pierre ne me paraît pas mauvaise quoique assez tendre. J'aime mieux les pierres plus dures. Le Lens est pour moi l'idéal. Je serais content si je ne prévoyais une terrible bousculade dans cette exécution. De plus, en les mesurant, je m'aperçois que Taillens a fait une erreur dans son dessin. Le premier bloc, celui de la pieuvre, et qui comporte le dernier gradin architectural n'aura pas la matière nécessaire pour l'exécution de ce gradin ! C'est effrayant, mais on devrait tout, tout revoir soi-même. Je m'occupe pourtant bien de tout ! Cette erreur ne sera tout de même pas trop grave. Dans la pierre on peut toujours rajouter un morceau. Je m'attendais vaguement à ce qu'il y ait quelque erreur. S'il n'y a que celle-là, ne nous plaignons pas. Le Héros avance. La mise-aux-points est complètement finie. Je vais le faire rentrer dans mon grand atelier demain ou après-demain. Je suis très content de l'arrangement des lettres autour du groupe S[ain]t François. Ça va être très bien, et nouveau.

Mais j'ai encore travaillé à ce Concert pour de Fels. Et ma foi, je ne le regrette pas, car aujourd'hui j'ai, malgré l'agitation de la journée, beaucoup amélioré le groupe de la petite guitariste et du petit tambourinaire. Pourtant c'est assez. Il est temps que je me remette à fond et uniquement au Temple.

18 nov[embre 1924]

Encore une journée perdue en quelque sorte, puisque je n'ai pas travaillé au Temple.

J'ai travaillé au bas-relief du monument Édouard Colonne que Pierné, sa femme, Mme Colonne, et vos vieilles amies Éva et Sabine Zébaume sont venus voir. Il commence à faire très bien, ce bas-relief. Pierné est en ce moment sur la sellette pour le fauteuil de Dubois[23]. Son concurrent sérieux est Bruneau. Comme je lui disais que, dans tous les cas, il arriverait, puisqu'il y avait deux fauteuils :

— Pas si sûr, me dit-il. Widor pense à abandonner le secrétariat perpétuel pour le fauteuil de Fauré. Dans ce cas, il n'y aurait pas d'élection autre.

En fin de journée visite de Guibourgé, le beau-fils de Coutan qui m'amenait une de ses nièces comme élève pour l'Académie Julian. Je leur ai montré l'atelier.

Demain, je me remets au groupe de S[ain]t François et je ne fais plus autre chose.

Mais j'attends le second wagon de pierres. L'erreur d'une pierre me paralyse complètement. Je me demande quand je verrai tout ça dressé dans l'atelier et quand on travaillera à plein. Je ne commencerai pas avant décembre !

19 [novembre 1924]

Le Concert étant enfin fini, j'ai commencé aujourd'hui la grande frise du Mur du Christ[24], la partie de l'Apocalypse. À partir de maintenant, je ne vais plus travailler qu'au Temple, jusqu'au moment de l'Exposition.

Matinée un peu sabotée par l'installation dans mon grand atelier du bas-relief du Christ. L'après-midi a été excellente. J'avais d'abord pensé à composer cette frise un peu comme une frise romane, mettre au centre le Christ en gloire, les 4 animaux, les vingt-quatre vieillards, etc. En travaillant je me suis vite aperçu que ce serait une grande erreur. De plus, mon horreur instinctive du pastiche m'a arrêté sur cette voie. Il faut là-haut de grandes figures dans un mouvement horizontal. Au lieu d'essayer de faire une illustration de l'Apocalypse, morceau par morceau. J'ai pris un seul thème, les sept anges aux trompettes et le combat de s[ain]t Michel pour délivrer la Femme et l'Enfant.

Dessiné les motifs décoratifs qui séparent les strophes du Cantique des Créatures. Il n'y aura que deux motifs avec des figures. Tous les autres seront pareils, un arrangement de glycines. Mais tout ça très plat, très dans le plan du mur.

Hier soir, au théâtre de l'Avenue, pour assister à la première représentation de Kou Kouli, la nouvelle pièce de Valentine et de son mari. Cela m'a donné l'occasion de voir la fameuse Spinelly que je n'avais jamais vue. Elle joue bien, mais danse mal. Elle est d'une incroyable laideur. Quant à la pièce, le premier acte était acceptable, amusant même, mais les deux suivants lamentables, sauvés par les drôleries de Spinelly. Rencontré là Madame Rosengart, vraiment ravissante, et qui va me venir voir lundi. Je crois qu'elle veut me demander quelque chose pour sa salle à manger... je ne refuserai pas... Et pourtant j'aimerais bien, pendant les six mois qui viennent, n'avoir rien de nouveau à chercher.

À l'exposition de peintures et dessins de sculpteurs, chez Barbedienne, un certain M. Defferey a demandé à acheter Les Émigrants. Nous ne tenons pas à vendre cette toile. J'en ai demandé 5 000 F.

21 [novembre 1924]

Pneumatique de la maison Fèvre annonçant l'arrivée du second wagon des pierres. La semaine prochaine on commencera les piliers. Enfin ! La pierre est heureusement assez tendre. Mon installation de lampes électriques est faite. En travaillant le soir on arrivera. Le gros retard est maintenant le groupe de S[ain]t François. Le mannequin de S[ain]te Claire va être fait demain. M'y mettrai à fond la semaine prochaine.

Hier et aujourd'hui à la grande frise du Mur du Christ : la Genèse et l'Apocalypse. Ni dans la Genèse, ni dans l'Apocalypse je ne fais figurer Dieu. Seuls les forces et les êtres en mouvement. Tout ça, va. Mais il me faudrait un an, et je n'ai que quatre mois. Impossible de travailler avec la même activité soutenue à des choses pareilles. La direction même des collaborateurs prend beaucoup de temps. Je n'ai pu m'empêcher de reprendre encore un peu le dos de la fillette à la guitare du Concert. C'était nécessaire.

Taillens venu pour l'organisation de la salle à l'Exposition. Tout ça fait perdre du temps.

Pour l'inscription du Mur de S[ain]t François, j'ai pris une liberté. Je n'arrivais pas à équilibrer cette inscription à cause du nombre des strophes, de leurs différentes longueurs. La partie droite avait un vide trop grand[25]. J'ai ajouté, à l'une des strophes, une phrase de s[ain]t François. À la strophe : "Louez et bénissez le Seigneur, etc.", qui n'avait que quatre lignes, j'ai ajouté la phrase fameuse : "Le ciel et la terre devraient s'incliner quand on prononce le nom du très Haut." Je ne pense pas que les puristes y trouveront trop à redire ! En tout cas l'effet est obtenu.

22 [novembre 1924]

Arrivée du second wagon de pierres. Dans quelle aventure me suis-je fourré ! Que de frais ! Au fond de moi, je suis triste, car l'effort que je fais n'est pas justement rétribué. Non seulement je ne gagnerai rien, mais en plus de mon temps, de mon travail, je devrai dépenser de l'argent. Et cependant tous ces fonctionnaires, tous ces entrepreneurs, tous ces architectes employés et tant d'autres touchent des mensualités plus ou moins avantageuses. Ce qui rend le plus triste, c'est l'injustice.

Je voulais passer au musée du Louvre voir les salles égyptiennes. Ces salles sont fermées le samedi.

Chez Boni de Castellane, où je déjeunais, il y avait une femme russe, mariée à un lord anglais, lord Alby, vraiment admirable. Elle était, paraît-il, mannequin chez Callot[26] où le jeune lord la vit, s'en amouracha, puis l'épousa. C'est Marie Scheikevitch qui m'a raconté l'histoire.

Dimanche [23 novembre 1924]

Travaillé le matin à la grande frise, "La Genèse". Ça s'arrange. Mais difficile[27]. Il faut dire ce que je veux dire et en même temps donner le mouvement plastique général. Maintenant que se finit le Mur du Christ après le Mur de Prométhée, ma conviction s'affirme qu'il me faudra recommencer celui du Héros. Plus je le revois[28], plus je le trouve confus[29]. Mais je me demandais comment ajouter une nouvelle rangée, et quoi mettre dedans, quel thème choisir. Maintenant je sais. Le thème sera L'Enfer. Mais pas celui de Dante. Je traiterai cette frise basse surtout d'une manière ornementale. Et la diminution d'échelle des frises mythologiques fera très bien.

Il y avait à déjeuner chez Ladis[30], M. Bonnier[31], sous-directeur de l'École, en fait directeur. Très gentil. Il me parlait de Besnard :

— Besnard, il y a quelques jours, était avec moi et me dit : "Ah ! Mon cher Bonnier, si vous vous doutiez de ma vie ! Je ne suis qu'un pauvre homme ! Chez moi, tous ces jeunes ménages qui se chamaillent. Ma femme n'en peut plus. Elle en est malade. Elle avait promis à Philippe le petit pavillon. Les autres ont été jaloux. Scènes continuelles. Ah ! Je ne suis qu'un pauvre homme. Et il faut que je gagne 200 000 F par an pour nourrir tout ça..."

L'envers d'un grand homme, je m'en doutais. Mais pas que ce fut à ce point-là. Et tout cela explique les palinodies de ce malheureux, qui a atteint aux plus hauts sommets des honneurs et de la gloire, mais n'a pas sa vieillesse assurée.

Hoffbauer est venu. Emballé par le Temple.

Relu le Cantique des cantiques pour le Mur des Hymnes. Cette fois-ci, ce ne sera pas comme pour le Cantique des Créatures[32] où il m'a fallu ajouter une autre phrase de s[ain]t François. Là, il me faudra élaguer, supprimer, faire un choix. De même pour les Hymnes à l'aurore des Veda. Je n'aurai que l'embarras du choix.

Mardi 25 novembre [1924]

Lily m'a très habilement choisi dans le Cantique des cantiques et dans les Veda les passages à graver sur le Mur des Hymnes autour du Cantique des cantiques et de l'Hymne à l'aurore. Cela fait deux véritables poèmes dépouillés de bien des inutilités.

Dîner au Volney. Toujours les mêmes ou presque. De temps en temps un mort. Cet été ce fut le bon petit bureaucrate de Legoux Gérard. Comme à l'Académie, nous le remplacerons en janvier. Hüe parlait du transfert [33] au Panthéon, des cendres de Jaurès. Il paraît que ce fut une véritable manifestation communiste. Laloux, à l'aspect plus olympique que jamais, parlait de l'élection de samedi prochain : il croit au succès de Bruneau[34]. E[rnest] Dubois me raconte la fin de la farce du concours de Bordeaux. Au second degré, la municipalité, après avoir décerné les prix, décida de ne pas faire de monument.

26 novembre [1924]

Dans quelle aventure me suis-je fourré, en entreprenant d'exécuter en pierre le Mur du Héros ! Je me suis conduit comme un débutant ! On n'arrive pas à réaliser, avant de l'avoir vu dressé dans l'atelier, ce que c'est qu'un modèle doublé. Depuis plus de huit jours j'ai les ouvriers chez moi, poussant, hissant les pierres. Mes deux metteurs-aux-points, continuellement dérangés, n'arrivent pas à travailler tranquillement. Et voici novembre fini. Enfin, le sort en est jeté. Il faudra bien arriver.

N'était cette question de temps, je serais heureux ! Mon groupe de S[ain]t François auquel je travaille me paraît venir fort bien. J'en suis content. J'ai procédé très méthodiquement, j'ai fait des nus soignés, des mannequins très étudiés. J'ai procédé comme si j'avais du temps devant moi. En fait cela m'en a fait gagner.

Presque achevé, il le sera demain, la grande frise du Mur du Christ[35]. Me voici dans les vieux thèmes, les seuls thèmes des artistes du moyen âge jusqu'au XIVe siècle. La Genèse et l'Apocalypse. Dans la Genèse, je ne mets pas Dieu. Seule son œuvre. D'énormes archanges accompagnent ou apportent les créations de Dieu. J'ai été obligatoirement amené à cette composition pour qu'elle se tienne avec les autres frises. Cela donne un aspect assez fantastique et de monde en création. Une grande figure de l'Homme naissant forme le centre. Là, je suis poursuivis, paralysé par l'Adam de la Sixtine. Je n'ose pas l'y mettre. Je devrais. C'est un sommet. C'est un sujet, comme Moïse, auquel on ne devrait plus toucher. Michel-Ange en a dit tout ce qui pouvait être dit. Ou ne pas l'y mettre du tout. Aussi, je me demande si je ne tâcherai pas de trouver autre chose. À droite et à gauche de cette figure centrale, de toutes petites figures illustrent les premiers versets de l'Ancien Testament : La naissance de l'homme et de la femme; la faute d'Adam et Ève chassés du Paradis. Et de l'autre côté, les malédictions : "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front"; "Tu enfanteras dans la douleur" et le crime de Caïn.

Ce Mur du Christ se compose comme une sorte d'immense triptyque. Le centre, c'est le Nouveau Testament, la vie du Christ. À gauche l'Ancien Testament. À droite l'Apocalypse. L'Apocalypse, thème formidable et magnifique. Ainsi la doctrine du Christ se trouve-t-elle transformée. On peut dire que le Christ se condamna, en quelque sorte, lui-même à jouer son rôle jusqu'au bout. S'il l'avait voulu, à un moment, il eût pu échapper au supplice. Il l'accepta, par amour des hommes. Il ne faut pas oublier que les premiers chrétiens ont été des juifs, et qu'ils ont interprété la pensée de Jésus avec leur imagination inquiète et leurs habitudes d'interprétation pleines de scrupules, de terreurs. L'agneau mystique de l'Apocalypse, en fait c'est encore et toujours Jéhovah, le Dieu impitoyable. Sans s'en rendre compte bien nettement, tout le monde chrétien a toujours vécu dans cette terreur morale et sous la menace éternelle, qui est aux premiers versets de la Genèse.

Lily est allée se promener aujourd'hui avec Marcel et Françoise[36]. Marcel, tout à coup, sortant d'une profonde réflexion lui dit :

— Être un grand écrivain, un grand artiste, laisser un grand nom, oui. Mais il ne faut pas être un petit rentier. Ah ! Non. Ça jamais.

28 novembre 1924

Comme Hercule entre le vice et la vertu, l'artiste se trouve [37] entre deux voies, après qu'il a acquis une certaine réputation. Se consacrer uniquement aux commandes qui lui viennent, devenir un décorateur, un faiseur de portraits, être toujours à la disposition de sa clientèle, plaire. Comprise ainsi, la vie de l'artiste peut d'ailleurs être très intéressante parfois, car certaines commandes peuvent être prétexte à des œuvres de premier ordre. Tout peut être prétexte à des œuvres de premier ordre. Il y a l'autre voie, qui consiste à poursuivre des buts un peu chimériques, se donner à soi-même son programme, obéir à la voix intérieure, sans souci de plaire, et en sacrifiant parfois cette clientèle exigeante, toujours pressée. Quand on se trouve engagé dans la seconde, il y a des moments où l'on regrette de n'avoir pas, tout tranquillement, suivis la première. Mais choisit-on vraiment sa route ?

Tandis[38] que dans l'atelier du fond s'achève péniblement, à cause de la lenteur des livraisons, le montage des pierres, quel supplice ! Je travaillais aujourd'hui à la frise l'Apocalypse du Mur du Christ, tandis que Clerc et Spranck me préparaient les draperies sur les figures de S[ain]t François et S[ain]te Claire et le jeune Méric gravait le Cantique de s[ain]t François sur la maquette du Mur des Hymnes. Donc en ce moment se réalise le rêve ! L'atelier n'est plein que de fragments du Temple. Quant au Héros, il avance bien. Demain, on le transporte de la cour dans l'atelier, dans l'éclairage de l'exposition. Demain je finirai le Mur du Christ. J'ai remplacé la figure centrale d'Adam par un Jéhovah créateur du monde, qui fait bien.

29 nov[embre 1924]

Enfin un téléphone de la maison Fèvre m'annonce l'arrivée des derniers blocs. Livraison lundi. J'espère[39] qu'à partir de jeudi prochain on sera en plein travail. Malgré ce terrible contretemps, nous arriverons. Je pense dès à présent à mon installation. Je suis retourné ce matin au chantier. Il faudra absolument faire entrer toutes mes pierres par la fenêtre en face de mon stand. Sans quoi je ne saurai comment amener[40] tous ces blocs à leur place. Que de tribulations en perspective !

Hoffbauer m'avait invité à voir les décorations de la salle d'honneur des Invalides qu'il termine d'après les compositions de Flameng. Je trouve tout ça bien laid et bien sot. Il y a notamment un Napoléon sortant de son tombeau et saluant, qui est bien une des plus ridicules trouvailles qu'un artiste ait faite, et dont, j'en suis certain, Flameng devait être très fier (évoquer devant ça le Napoléon de Rude !). Je plains ce pauvre Hoffbaeur d'être obligé de consacrer tant de fatigue à pareille besogne. Car c'est considérable.

Travaillé à l'Apocalypse[41].

Le Héros est installé à sa place dans l'atelier du fond.

 

[1]    . Le modèle qui pose ce nu est Georgette.

[2]    . Le manuscrit porte : "(il a du talent, mais a l'âme d'un [illisible])" raturé d'une encre différente du reste du manuscrit.

[3]    . Académie Julian.

[4]    . L'architecte brésilien Hector Da Silva est chargé de construire un Christ en forme de croix sur le Corcovado à Rio de Janeiro. La commission qui dirige le projet décide de choisir un sculpteur en Europe.

[5]    . Au lieu de : "Ou tout simplement", raturé.

[6]    . Chez les Landucci.

[7]    . Le manuscrit porte : "Si je comprends, ai-je répondu", raturé.

[8]    . Au lieu de : "l'ennui", raturé.

[9]    . Au lieu de : "qui sort de la pierre et fait, je crois", raturé.

[10]  . Sont présents dans son atelier Clerc et Méric.

[11]  . Au lieu de : "Et celui-ci reprend sa liberté d'actions pour gagner de l'argent", raturé.

[12]  . Au lieu de : "Mais partout", raturé.

[13]  . Au lieu de : "signalé", raturé.

[14]  . Suivi par : "Les mannequins éclairent", raturé.

[15]  . Au lieu de : "spéciale", raturé.

[16]  . Au lieu de : "Un jour", raturé.

[17]  . Au lieu de : "portant", raturé.

[18]  . Suivi par : "Vu ce soir", raturé.

[19]  . Au lieu de : "partira avant", raturé.

[20]  . Porte d'honneur de l'exposition des Arts Décoratifs de 1925.

[21]  . Suivi par : "La conversation est tombée sur", raturé.

[22]  . Philippe Besnard.

[23]  . Du musicien Théodore Dubois.

[24]  Temple de l’Homme.

[25]  . Au lieu de : "important", raturé.

[26]  . Maison de couture, 9 avenue Montaigne.

[27]  . Suivi par : "En exprimant", raturé.

[28]  . Suivi par : "actuellement", raturé.

[29]  . Suivi par : "Je ne savais pas en", raturé.

[30]  Ladislas Landowski.

[31]  . Georges Bonnier.

[32]  .  En réalité le Cantique au soleil.

[33]  . Au lieu de : "de l'enterrement", raturé.

[34]  . Suivi par : "bavardé", raturé.

[35]  Temple de l’Homme.

[36]  Françoise Landowski-Caillet et Marcel Landowski.

[37]  . Suivi par : "continuellement", raturé.

[38]  . Précédé par : "En tout cas", raturé.

[39]  . Au lieu de : "Je pense donc", raturé.

[40]  . Au lieu de : "faire pour arriver à", raturé.

[41]  Mur du Christ du Temple de l’Homme.