Novembre-1944

2 novembre [1944]

Retouches au grand Cantique.

Il parait qu'à Arles, le maire actuel est le tenancier de la maison publique. Est-ce vrai? La ville est sous la coupe d'une véritable bande internationale. On fait ripaille. Après les repas, on fait amener des prisonniers que l'on torture. Est-ce vrai?

3 nov[embre 1944]

Il faudrait faire une étude très sérieuse sur la question suivante : les grandes personnalités ont-elles une influence plus grande sur le mouvement artistique d'une époque que le goût général de la collectivité? Question à laquelle j'ai répondu dans mon livre, en opinant pour la collectivité, mais sans avoir approfondi. Phidias ou Tanagra?

5 nov[embre 1944]

Michel-Ange fait grosse impression.

6 nov[embre 1944]

Chataigneau me communique le procès-verbal de la commission qui me donne grande satisfaction.

8 nov[embre 1944]

Roosevelt est réélu. C'est excessivement important. J'ai beaucoup aimé l'allocution que Flouret, le préfet de police, a prononcée sur les ordonnances concernant Conseil municipal de Paris et Conseil général de la Seine. J'ai aimé surtout le ton, cette façon d'expliquer le pourquoi des décisions. Les Français ne sont plus considérés comme des mineurs incapables de penser et de comprendre. Voilà du système démocratique bien compris.

9 nov[embre 1944]

Journée au grand Cantique. Que j'ai eu froid!

Il se fonde à Paris une université libre que dirigera un certain M. Husson. Science et humanité : tels sont ses mots d'ordre. Peut-être est-ce une fondation extrémiste. Car l'Université de Paris et le Collège de France me paraissent offrir tout ce qu'on peut souhaiter de meilleur, et de liberté d'esprit. Je ne comprends pas la nécessité d'une pareille fondation. Avec quel argent?

De nouveaux engins V2 sont tombés sur Londres.

L'écrivain nationaliste Suarez a été fusillé ce matin.

10 nov[embre 1944]

Il y a deux jours, on avait annoncé la prise de Budapest et la ruée russe dans la plaine conduisant  à Vienne. C'était magnifique. La nouvelle est démentie aujourd'hui.

Les journaux signalent le silence symptomatique d'Hitler, ce jour anniversaire de son parti. Les journaux allemands ne parlent que des V2, qui sont envoyés d'une distance de 500 km, montent à 1 500 mètres, s'abattent un peu n'importe où. Mais les propos de Churchill ne sont pas alarmants.

11 nov[embre 1944]

Journée triomphale. Le général de Gaulle, Churchill et Eden ont défilé ensemble dans Paris. La France reprend sa place de grande puissance dans le Conseil des nations. C'était vraiment vexant lorsqu'on entendait parler du Conseil des quatre grandes nations : l'Angleterre, l'Amérique, la Russie et la Chine!

Revenant de chez Bousquet, je suis hélé par Héron[1]. Bavardons un moment. Il m'apprend que Deshairs a été renommé directeur de l'École des Arts décoratifs. C'est vraiment idiot. Quand se débarrassera-t-on de ces hommes qui sont des double-ratés. Raté de la peinture? Raté de la littérature. C'est à ceux-là qu'on confie la jeunesse. Il me parait, ce brave Héron, avoir de singulières idées. Il ne croit pas à de Gaulle. Il le croit débordé par les communistes. Il ne lui manque qu'un cheval noir, dit-il, pour être un nouveau Boulanger. Je proteste éloquemment. Heureusement les preuves concrètes ne manquent pas.

12 nov[embre 1944]

Hier, de Gaulle et Churchill sont allés aux Invalides, sur le Tombeau du maréchal Foch. Sans mon idiote histoire, j'aurais été invité.

Il parait que le général Kœnig annonce la fin de la guerre pour le commencement de 1945. En attendant, tout le monde parle d'une mobilisation des jeunes classes en France. Tout le monde s'incline. Il faut que la France soit présente, avec une armée forte, au jour de la dernière bataille et pour occuper l'Allemagne. Mais quelles nouvelles angoisses en perspective.

Riou vient. Gros effet de Michel-Ange. Comme toujours il est fort intéressant.

— Il y aura, dit-il, après la guerre, des blocs de puissances.

Il y aura, en fait, trois grands blocs. Le bloc occidental, le bloc oriental et le bloc russe. L'Allemagne et le Japon ne seront admis dans aucun de ces blocs. L'Atlantique jouera le rôle que la Méditerranée a joué dans le passé. C'est autour de l'Atlantique que se formera le bloc occidental dont les soleils seront l'Angleterre, la France, le Canada et les États-Unis d'Amérique. Contre, se dressera peut-être le bloc slave, excessivement puissant aussi et riche. Car l'État russe est possesseur de mines d'or aussi riches que toutes les autres exploitations aurifères du monde.

Voilà qu'on nous annonce un discours d'Hitler, qui fut lu par Himmler. C'est toujours le même boniment contre les démocraties, contre les juifs, contre le bolchevisme et naturellement, l'affirmation de la continuation de la bataille, l'assurance de la victoire, etc.

13 nov[embre 1944]

Michel-Ange. Cette statue me sauve.

14 [novembre 1944]

Chez Bousquet. Au grand Cantique. Il faisait froid!

À l'Institut, David-Weil est de retour. Agitation autour de la nomination Ibert, et de la protestation de Poughéon. L'Académie est dans une position délicate. Elle ne doit pas abandonner Poughéon. Elle ne peut pas ignorer Ibert, directeur officiel, auquel d'ailleurs il n'y a rien à reprocher. Et qui est fort intelligent.

La commission d'épuration de la rue de Valois a, parait-il, aujourd'hui entendu Jaudon et Bouchard. Jaudon, c'est surtout un pauvre type qui vit de son enseignement, l'École et son cours. Il n'a vraiment pas été collaborateur. Je ne crois pas, en fin de compte, que les choses puissent aller bien loin. Pour Bouchard, c'est plus sérieux. Il s'est tellement mal conduit. Pourtant, j'ai de la peine de la savoir dans ce pétrin. Il disait à Lemaresquier[2] :

— Je ne vis plus.

Beltran est aussi sur la sellette. Mais lui aussi, bien que son cas se complique d'affaires d'argent — il avait accepté d'évaluer les biens juifs qu'emportaient les Allemands — il s'est conduit inconsidérément, par sottise, par ignorance. Ses sous-évaluations en sont la preuve.

Comme on voudrait que toute cette lessive soit terminée, et surtout qu'il n'y ait de sévérité que pour les délateurs, les propagandistes conscients et les affairistes.

15 [novembre 1944]

À cause de mon Michel-Ange, je vis beaucoup dans la Renaissance. Quoiqu'on dise, se fut un moment étonnant de l'histoire de l'esprit humain. Peut-être le plus enthousiasmant, plus enthousiasmant que le romantisme qui était mêlé de bien des scories. La Renaissance, par bien des côtés, c'est l'application des idées de Julien l'Apostat. C'est vraiment leur épanouissement.

À Michel-Ange toute la journée.

Mais journée assez dérangée, par Marcel Grottesat [?] qui vient m'entretenir de ses petites affaires; puis par Mme Jaudon. Son mari a été entendu hier par la commission d'épuration de la rue de Valois. Il a demandé à ce que je sois entendu comme témoin à décharge. Ça m'ennuie, mais je ne peux le refuser. Ça m'ennuie même beaucoup.

Nous avions à déjeuner H. Besnard et Grillo, les élèves de Bigot. Et rue de Valois se réunissent encore des commissions pour la réforme de l'enseignement des Beaux-Arts! C'est comme ça depuis 1648!

Nous recevons une lettre du curé de Marcilly. Est-il possible d'être plus malheureux. En s'inclinant devant lui et son camarade tué après lui, l'officier de son bataillon a dit :

— Deux hommes remarquables, comme toujours ce sont les meilleurs qui partent.

Je n'ai jamais été dans un pareil état d'angoisse et de chagrin.

15 nov[embre 1944]

Le grand Cantique, rue du S[ain]t-Gothard[3].

Voir ces Jeeps circuler dans les rues, voir ces jeunes officiers, quel déchirement ininterrompu!

16 nov[embre 1944]

De Gaulle va aller à Moscou. Il a raison. Il n'y a pas à avoir peur de la Russie. C'est une force et c'est un idéalisme. L'attitude de la Russie vis-à-vis de pays comme la Finlande, la Roumanie, est un exemple remarquable. C'est une belle surprise.

Michel-Ange toute la journée. Épaule, bras droit.

Visite d'un ami de mon Jeannot[4]. Notre Jeannot était tenu en très haute estime par tous ceux qui l'approchaient. Il parait qu'il avait fait des choses remarquables et qui resteront dans son poste des Communes mixtes[5]. Toute cette jeunesse qu'on fauche ainsi! Comme le disait l'officier sur son cercueil "ce sont les meilleurs qui s'en vont".

18 nov[embre 1944]

Content des retouches au Cantique grandeur définitive. Rencontré Michelet et Brasseur. Guère sympathiques.

Je travaille. Je vais. Je viens, mais avec quelle tristesse et brusquement l'angoisse du malheur.

Le second fils de Mme Schneider et sa jeune femme sont tués dans un accident d'avion. L'avion dans le brouillard s'est écrasé dans la montagne.

19 [novembre 1944]

Visite du docteur Debat. Homme charmant. Après-midi, Domergue et sa femme. Puis Thomé et Pelletier (l'ancien s[ou]s-préfet de Montreuil) et M. Sere [?], le préfet en disponibilité, qui préfère attendre un peu avant de reprendre un poste.

20 nov[embre 1944]

Michel-Ange, toute la journée. Vient vraiment bien. Je dis "c'est mon opium". Si peu.

22 nov[embre 1944]

Convocation pour vendredi prochain rue de Valois, pour l'aff[aire] Jaudon. Signée Sibert.

Une commission nouvelle vient d'être nommée à la direction des B[eau]x-A[rts] pour le choix des professeurs de l'École. Elle est composée de : Robert Rey, nommé directeur des Travaux d'art et de l'enseignement, de Salle, ancien conservateur des estampes du Louvre, actuellement, je crois directeur des musées nationaux, de Heuraux, l'ancien marchand de marbre, enrichi, de Perret, entrepreneur-architecte, de Tournon et de Deshairs! Pas un peintre, pas un sculpteur!

23 nov[embre 1944]

Passé chez Gaumont. Il me parle de l'attitude de Bouchard devant la commission qui l'interrogeait. Attitude très maladroite, s'abritant derrière l'un ou l'autre. Il aurait dit : "Je suis allé en Allemagne pour suivre le directeur de l'École (moi), qui lui y allait par ordre". À propos de l'aff[aire] Desvallières, il a communiqué une lettre de Desvallières où celui-ci dit qu'il lui pardonne!

24 novembre [1944]

Rue de Valois. La commission ministérielle. Dans ce bureau de Poli, qui est tout en longueur. Dans le fond le Président. À droite, à gauche, deux longues tables. À l'autre extrémité de ces deux tables, la chaise réservée au témoin ou au prévenu. Je m'assieds. Le président, M. Sibert, me dit qu'il m'entend comme témoin. Cependant on me pose des questions sur le voyage, sur ses raisons, etc. Je ne trouve pas les membres de cette commission aussi hargneux qu'on m'avait dit. Au contraire. Je les sens sincères, compréhensifs, cherchant à savoir. J'explique donc les raisons de mon attitude. On me demande si c'est par ordre que je suis allé là-bas, et que A[rno] Breker a été invité à l'École des B[eau]x-A[rts]. J'ai très nettement répondu que si je n'avais pas voulu, je n'aurais ni fait le voyage, ni reçu B[reker] à l'École. Mais que j'ai considéré comme une obligation d'agir comme j'ai fait. Les libérations massives escomptées valaient le risque à courir. On m'a demandé si Bouchard et autres avaient reçu de moi avis d'accepter de faire ce voyage! J'ai été obligé de démentir, d'autant plus que je fus invité le dernier. Le président, avec un sourire indulgent me dit :

— C'est que presque tous cherchent à s'abriter derrière vous.

Bouchard me semble avoir été à la fois lâche et maladroit. On a orienté l'interrogation vers Irondi, l'homme de main de Bouch[ard]. J'ai éludé. Ç'aurait été trop grave. J'aurais dénoncé [6] leur système de délations. "Nous avons eu Tournaire. Nous aurons Landowski." Mais je n'ai pu faire autrement que de confirmer, à propos de l'incident Desvallières-Pontremoli, que, à l'Académie, tout le monde avait pensé que, seul, Bouchard, qui voyait continuellement les Allemands, avait pu le leur raconter. Maintenant je regrette, quoiqu'il se soit conduit vis-à-vis de moi d'une manière ignoble, avec Irondi et Umbdenstock. Deux fois, ils ont cherché à me dénoncer, comme franc-maçon et comme juif (Hautecœur dixit). Après moi il y eut parait-il une confrontation très violente entre B[ouchard] et Montagnac et Lamourdedieu. Gaumont que je rencontre dans l'antichambre en m'en allant, me dit que la commission m'a trouvé très indulgent, comme je lui disais que je craignais d'avoir trop parlé :

— Ils sont au courant de tout et ont au contraire apprécié ta réserve.

Que tout ça est empoisonnant. Nos actes nous suivent. Voilà ce qu'il ne faut cesser de se répéter au moment de décisions délicates à prendre.

25 nov[embre 1944]

Michel-Ange. Toute cette statue se tient dans le visage et les mains. L'esprit et la fabrication. Dans le même homme, l'homo sapiens et l'homo faber.

Mécontent de ma séance d'hier, au fond. Il y a des choses que je n'aurais pas dû dire. Mais fusillé par ces six questionneurs! Il ne faut pas se laisser aller à l'esprit de rancune. Je n'en ai pas pourtant.

26 nov[embre 1944]

Des séries de sujets :

Le législateur (Sun Yat Sen); L'ascète (Gandhi); Le mendiant; Le condamné.

La plaine (taureaux conduits par le bousier) lignes horizontales; Le désert (vautours sur un cadavre d'animal ou d'un homme); La mer (pêcheurs rapportant un mort); La montagne.

Tout ça assez petit. Petits poèmes sculptés, sur les drames de la nature.

Et puis la série sur les esquisses païennes;

Et puis celle des contes des Mille et Une Nuits;

Et puis celle des Boxeurs (fig. de 1 m) : le Pugiliste, le Knock down, le Knock out, le Combat, le Vainqueur.

Aurai-je le temps?

Aujourd'hui visite M. et Mme de Bengotchen [ ?], la duchesse de Seran[t], M. et Mme Deleplanque, Percheron. Grosse impression du Michel-Ange.

Percheron parle avec humour de son passage à Drancy; jamais il ne s'est trouvé en pareille compagnie de rosettes et de croix de commandeur! Il parle avec énorme sympathie de Sacha Guitry :

— Il est toujours en scène, a des réparties fort drôles. Il est relâché avec un non-lieu. Par prudence il est dans une maison de santé... de femmes piquées. Il a aidé beaucoup de gens.

Percheron nous assure qu'il y a 37 000 personnes arrêtées, et qui attendent... Il critique beaucoup la politique intérieure actuelle, la suppression de la liberté de penser, qui continue sur un autre plan. Il y a un peu de vrai, mais il ne faut oublier de quel abîme nous remontons.

De la politique extérieure, il n'y a pas lieu, à son avis, d'être tellement satisfait. En 42, la Russie était à la veille de s'entendre avec l'Allemagne. L'Allemagne se retirait sur la ligne Curzon, réparait les ruines de la zone de combat. L'Angleterre et l'Amérique alors intervinrent : c'est la conférence de Téhéran au cours de laquelle l'Angleterre accorda à la Russie accès dans le Pacifique, par le golfe Persique, accès à la Méditerranée par internationalisation des détroits, accès à la mer du Nord par la Finlande et le Nord de la Norvège. Alors la Russie interrompit les tractations. Mais maintenant l'Angleterre ne marche plus pour l'accès au Pacifique et l'abandon de son influence en Perse. C'est pourquoi la Russie a arrêté sa poussée en Prusse orientale et en Pologne? Quand elle aura achevé la réunion du bloc slave dans les Balkans, comme elle a, maintenant, les États baltes et son accès à la mer du Nord, elle attendra que Anglais et Américains se fatiguent à l'Ouest pour exiger son golfe Persique. Le général de Gaulle serait à Moscou pour arranger les choses. Si tout ça est vrai, c'est bien regrettable.

On a aussi beaucoup parlé des mesures d'épuration. M. Jazarin a parlé avec beaucoup de bon sens et d'humanité.

27 nov[embre 1944]

Lejeune me téléphone. Il me dit que Lamourdedieu raconte qu'à la séance de la commission de vendredi dernier, Bouchard a été chargé par moi. Chargé! Mais le malheureux, c'est par lui-même qu'il est chargé. Je ne pouvais pas confirmer des mensonges manifestes. Mais j'écris au président une lettre pour atténuer, dans toute la mesure du possible, son rôle évident dans l'incident Desvallières. C'est curieux l'antipathie grandissante que m'inspire cet ancien ami. Je me rends compte tardivement qu'il n'a jamais eu [un] geste bien à mon égard. Une dévorante jalousie s'est toujours dissimulée.

28 nov[embre 1944]

Institut. Ibert est reçu par la commission de la villa Médicis pour entendre ses projets pour les pensionnaires.

À dîner les Gregh qui ne racontent guère de choses intéressantes.

29 nov[embre 1944]

Marbre de la g[ran]de Duchesse[7].

30 [novembre 1944]

Michel-Ange. Mais je commence à guigner vers la porte. Quand une œuvre se termine, la pensée d'une autre vous empoigne peu à peu.

 

[1] Charles Hairon ?

[2] Charles Lemaresquier.

[3] Entre Denfert-Rochereau et le parc Monsouris, dans le XIVe arrondissement.

[4] Jean-Max Landowski.

[5] En Algérie.

[6]. Au lieu de : "On entrait dans", raturé.

[7] De Luxembourg.