Janvier_1941

1941

Cahier n° 40

2 janvier 41

Au Théâtre-Français, Jean-Louis Barrault jouait le Cid. On en disait beaucoup de mal. C'est très injuste. Il joue excellemment. Son côté gringalet ne me déplaît pas. La disproportion avec la puissance du père de Chimène donne au contraire tout leur[1] sens aux moqueries de don Gomès. Tout le monde dit :

— Ce n'est pas un Rodrigue.

Toujours la même chose, tout ramener au même type. Tout de même, si Rodrigue était un gaillard déjà fait, sa victoire sur Gomès surprendrait moins. Il est tout jeune à ce moment, Rodrigue. C'est à peine un homme. Mais le défaut principal de Barrault, c'est sa voix, aucun timbre.

3 [janvier 1941]

École. Visites. Tournon. Gromort. Olmer.

Après-midi, je travaille à l'article sur l'enseignement, qui se gonfle vers le livre.

4 janvier [1941]

Déjeuner Cald'arrosti. Le bruit court que la France aurait bientôt deux gouvernements : un, celui de Pétain dans la zone libre; l'autre que formerait l'Allemagne avec des hommes à lui, dans cette zone, des hommes genre Déat. Oui?

6 [janvier 1941]

Matinée à l'École. Après-midi, littérature. Puis je vais aux A[rtistes] f[rançais]. On me dit que la Fédération (entraide) marche mal et serait bientôt dissoute. Pas très intéressant. Il y a dans cet amalgame de sociétés quelque chose de contraint, d'artificiel que seul la présence de de Monzie maintient.

7 [janvier 1941]

Les Allemands nous avaient jusqu'à présent, comme ignorés. Cet après-midi, ils sont apparus dans l'École. Sous les espèces d'un petit officier grassouillet, à visage rond, d'aspect bon type, dans son vilain uniforme à veste trop courte. Il était accompagné d'un très élégant jeune homme en civil, grand, mince, à visage sec, très brun. Ce jeune homme est l'interprète de l'officier. L'officier est le capitaine Ehmsen, peintre de son métier. L'interprète s'appelle M. Schnurr. La première phrase après la présentation est pour me dire exactement ceci :

— Le capitaine Ehmsen tient à vous rassurer tout de suite. Il ne vient rien vous prendre.

Le capitaine qui ne parle pas français et le comprend (ça me fait penser à je ne sais plus quelle comédie), sourit et écarte les deux bras, les paumes en dehors, talons joints.

— Il désire visiter l'École, visiter les ateliers, connaître les élèves.

Avec Guérin et mes deux types nous partons. Il est sérieusement étonné, le gros petit capitaine. J'apprends qu'il a fait quelques séjours à Paris, à Montparnasse. Il ne se doutait pas de ce qu'était l'École des beaux-arts. Il est à Paris, ayant la charge officielle de direction de la Propagande du Reich pour les Arts plastiques et graphiques. On nous disait qu'ils étaient si remarquablement organisés ces Allemands. Mettre à un poste comme celui-là, un homme qui ne parle pas français, pas fameux. En nous quittant, le capitaine Ehm[sen] me dit qu'il se met à ma disposition pour toutes les difficultés qui pourraient surgir, pour tout ce dont nous pourrions avoir besoin. Je lui parle des prisonniers de l'École. Des bruits courent qui font espérer des libérations massives. Est-ce vrai? Il ne sait pas très bien. Ce n'est pas dans son rayon. Il s'informera. Mais, en attendant, il me promet de nous aider pour améliorer leur sort dans la mesure du possible. Il me demande de connaître les élèves. Nous devons nous téléphoner pour organiser aussi des visites des ateliers, avec les patrons. Eux qui n'y sont pas obligés comme moi, je crois que beaucoup éviteront ces visites.

8 [janvier 1941]

Travail au projet de la Corporation.

Le bruit court qu'un triumvirat se constituerait qui balancerait Vichy. Déat, Doriot seraient deux de ces personnages consulaires. Curieux l'esprit d'initiative des hommes. Lorsque, pendant les troubles qui précédèrent l'Empire, se forma le triumvirat Antoine, Lépide, Octave, c'est parce que ces trois hommes représentaient trois forces. Il y aurait eu un quatrième bonhomme également puissant que sans doute ils auraient formé un quatriumvirat, pour commencer.

9 janvier [1941]

Article bien scandaleux de Chateaubriant dans la Gerbe. Il dit en substance ceci : "Céder en tout à l'Allemagne, sinon elle nous exterminera et ce sera bien fait." Tout ça entouré de grandiloquence.

11 janvier [1941]

La grosse tension entre le gouvernement de Vichy et l'Allemagne s'arrange. La menace de créer un autre gouvernement à Paris, à la dévotion complète de Hitler s'écarte, sans que, parait-il, Pétain ait trop cédé[2]. Les demandes allemandes étaient d'avoir le droit de traverser la zone libre, de créer des bases en Afrique du Nord (sous-marins et têtes de ponts).

13 [janvier 1941]

Je déjeune boulevard Montparnasse avec Hautecœur et toute la bande d'habitués, Gaumont toujours concentré et silencieux, Fougerat bavard et bavotant, bon type, Jeanniot, robuste, classiquement sculpteur, mangeant bien, buvant bien. Rien de bien intéressant ne s'est dit.

Après et avec H[autecœur] rue de Valois où il examine et approuve le projet de coordination des deux Écoles.

Ensuite aux Artistes français. Chataigneau nous met au courant de la situation de la fameuse Fédération, où l'on se bagarre pas mal. Fédération imposée, donc non viable. Fédération, ça irait très bien pour grouper des sociétés sportives, des coopératives alimentaires, mais des sociétés d'artistes dont les intérêts sont si violemment opposés. Unissons-nous pour l'entraide. N'allons pas plus loin.

14 [janvier 1941]

Nous arrivons au bout de la Réforme de l'enseignement de l'architecture. Je retourne rue de Valois l'après-midi, montre à Hautecœur l'exposé des motifs de la loi pour la coordination des deux Écoles, puis je vais mettre tout ça au point chez Siméon. Mais il a ses idées, Siméon. Il veut tout revoir. Ça ne se fera jamais.

De retour à l’École[3], le lieutenant de l'autre jour me fait téléphoner. Je devais demain conduire 52, av[enue] des Champs-Élysées[4], le grand massier, Mondineux, pour le lui présenter. Il me demande de ne pas venir et de laisser Mondineux venir seul. Pourquoi? Je téléphone à Mondineux, lui demande de venir me voir et lui recommande une extrême prudence dans la conversation de demain.

15 janvier [1941]

Matinée rue de Valois où avec Siméon et Guérin, nous prenons point par point les articles de la Réforme de l'arch[itecture], pour incorporer dans l'ancien système et en voir les conséquences pour les élèves en cours d'étude. La mauvaise idée du projet, est de ne pas laisser ceux dont les études sont en cours continuer sous l'ancien régime. Erreur diplomatique, si j'ose dire, contre laquelle je me suis élevé à bien des reprises, et qui causera [5] bien des difficultés. Au court de notre examen, on vient à parler des grands prix. Le hargneux Siméon ne dissimule pas son hostilité.

— Ils ne foutent rien! etc.

L'après-midi, je rédige le rapport sur la Réforme, non, la coordination des deux Écoles.

16 janvier [1941]

Dernière séance de la commission de Réforme de l'enseignement de l'architecture.

Je vais voir Mlle Laurent pour les laissez-passer. Elle me dit que l'amiral Darlan est allé en Bavière où il a rencontré Hitler et Mussolini. On ferait mieux de dire qu'ils l'ont fait comparaître. Il s'agit toujours d'obtenir de Vichy la cession à l'Allemagne de notre flotte et de bases en Afrique du Nord. L'Amérique au courant des tractations aurait fait savoir que cette cession la ferait entrer immédiatement dans la guerre.

17 janv[ier 1941]

Le capitaine Ehmsen m'adresse l'attaché commercial de l'ambassade d'Allemagne. Il se présente : docteur Gœrtsner. C'est un grand garçon jeune à menton proéminent, en moins laid, type des Bourbons d'Espagne. Il est accompagné d'une jeune allemande brune, fort jolie, ce qui est rare, qui semble fort bien faite, des jambes musclées qui seraient bien intéressantes à sculpter. Mais ce n'est pas comme modèle qu'elle venait. Dr Gœrtsner me dit son désir de la voir entrer dans un atelier de l'École. Elle voudrait se consacrer à l'illustration. Bien délicat. Impossible de refuser. Comment sera-t-elle reçue dans l'École par les élèves. Je réponds que je vais étudier la question, ne cache pas le côté délicat. Qu'arrivera-t-il si on lui fait quelque avanie? Ou si seulement elle entend les propos qu'on échange entre Français sur les Allemands?

18 janvier [1941]

Visite de Pontremoli. Je déjeune avec Expert. À l'Institut, Nous apprenons que les propos si émus dont Desvallières a reçu Pontremoli samedi dernier, ont été répétés aux Allemands des Champs-Élysées. C'est lui qui devait présider la fameuse Fédération, idée à eux. Ils lui ont fait savoir qu'ils s'opposaient à sa nomination. Nous n'étions que douze en séance. Un de nous a donc été raconter ce qui se passe dans nos réunions. Et nous connaissons tous celui qui est en continuelle relation avec le 52. Je raccompagne Pontremoli jusqu'à sa porte et vais rendre visite à Mauclair. Comme il est tendu, violent, absurdement antisémite. Je ne suis pas resté longtemps. Il crée dorénavant une atmosphère désagréable. Pourtant c'est un écrivain de si grand talent.

19 janv[ier 1941]

La crise latente du gouvernement de Vichy continue. On la devine. Les renseignés en parlent. L'amiral [Darlan] a eu aujourd'hui une entrevue avec Pétain.

20 janv[ier 1941]

Extraordinaire déclaration de Vichy. On nous dit que pour être bon Français on doit dorénavant accepter tous les actes du gouvernement, quel qu’ils soient! Sans doute nous prépare-t-on quelque solution, quelque retournement. Pourquoi nous recommander d'accepter puisque nous ne pouvons pas faire autrement? Mais il s'agit de notre acceptation morale, intellectuelle. Ça, c'est autre chose.

Après-midi à mon article.

21 janvier [1941]

Serait-ce pour préparer la solution saugrenue dont me parlait Hautecœur tout à l'heure? Pétain ferait un ministère où entrerait le cardinal Suard, le cardinal Baudrillart, Abel Bonnard et je ne sais plus qui!

Formigé est venu me présenter son fils. Un grand garçon bien sympathique, qui vient d'être très malade dans son camp de prisonniers et que son état de santé à fait libérer.

22 janv[ier 1941]

Mondineux vient me raconter sa visite au capitaine Ehmsen. Celui-ci l'a reçu très courtoisement. Puis il l'a interrogé sur toutes sortes de points. Comment vivent ses camarades? Que pensent-ils? Sont-ils patriotes? Pensent-ils à une revanche? Quand il a visité l'École, il lui a paru qu'une femme qui posait était juive? Il y a-t-il beaucoup de modèles juifs? Est-ce pour apprendre aux élèves les caractéristiques raciales, qu'on avait une modèle juive? Puis il lui a fait une longue dissertation sur le racisme. Mondineux a répondu comme il pouvait. Que tout ça est bête. Quels imbéciles si vraiment ils font ça sérieusement. S'ils font semblant, quelles canailles. Disons : les deux.

Gaston Riou et sa femme viennent déjeuner. Vichy, dit-il, s'entête dans sa politique ultra réactionnaire. Pétain est complètement sous l'influence de Maurras. Quel mal cet homme, avec son journal payé par l'Allemagne a fait à notre pays. Il parait que Laval a vraiment failli être assassiné.

25 janvier [1941]

Vichy nous annonce la création d'un Conseil national. Il comprendrait des personnalités "éminentes" de toutes les activités du pays. Ces membres seraient nommés directement par le chef de l'État. Ils seraient peu nombreux[6].

26 janvier [1941]

Marguerite Long vient déjeuner. Elle n'a recueilli partout que de très mauvais échos sur la création du Conseil national. Ces traitements énormes pour ne rien faire, c'est ça l'ordre nouveau? Garnier vient me voir mettre au point l'interview sur l'École pour la radio. Me parlant incidemment de Despiau il dit :

— C'est un de ces types qu'on monte et qui ne renvoient pas l'ascenseur.

Assez imagé.

28 janv[ier 1941]

Ces deux journées à mon article.

29 janvier [1941]

Après visite à Hautecœur, où on ne fait que répéter la même chose sans que rien n'aboutisse ou bien lentement, je vais à l'École. Je reçois la visite d'un puissant Allemand à moi adressé par les Champs-Élysées. Je n'ai pas retenu son nom. C'est un peintre fresquiste. Il est directeur d'une école des b[eaux]-a[rts], située dans la région rhénane, près de Düsseldorf. Elle s'appelle École Hermann Goering. C'est le maréchal qui l'entretient. Les élèves, en y entrant, prennent l'engagement d'y rester au moins trois ans. Ils y sont internes. Ils travaillent à de grands ensembles de peinture décorative, modèles de tapisserie, etc., composés par le directeur.

Mon interview à Radio-Paris. On n'y voit que des Allemands en uniformes. Affreuse impression de conquête. Comment Garnier peut-il vivre dans ce milieu! Il n'y a plus rien de français là. On y est sous les ordres des Allemands. Il ne me semble pas qu'il y ait même une apparence d'indépendance. Ne plus remettre les pieds là dedans.

31 janv[ier 1941]

Tous ces jours, travail au fronton de la porte[7], travail à mon article. Il fera au moins deux numéros d'une revue.

L'Allemagne aurait envoyé un ultimatum à Vichy, ordonnant au maréchal de changer son équipe ministérielle.

 

[1]. Au lieu de : "son", raturé.

[2]. Suivi par : "Il parait que", raturé.

[3]. Suivi par : "je reçois communi...", raturé.

[4] Siège de la Propaganda Abteilung, chargée des relations avec la presse et le monde de la culture.

[5]. Au lieu de : occasionnera", raturé.

[6]. Suivi par : "Ils auraient", raturé.

[7] Nouvelle Faculté de médecine.