Avril-1941

1er avril [1941]

M. Garras vient me voir. Nous parlons du projet Arts et Sports. Une conversation de plus.

2 avril [1941]

Je termine pour Hautecœur ma note pour la fusion des deux Écoles. Une note de plus.

3 avril [1941]

Avant de la faire taper, cette note, je vais le voir. Ensemble ensuite nous allons visiter l'exposition Jamot. Splendides Poussin. Et des Corot. Un peu trop de Maurice Denis.

4 avril [1941]

À côté de moi, chez Calvet, où je déjeunais, il y avait Xavier Vallat. C'est le commissaire aux Affaires juives. Un français, accepter un poste pareil!

Le maigre Montinie, à l'École des a[rts] d[écoratifs] vient pleurer sur sa misère. Il a raison. La France est certainement le pays qui paye le plus chichement ses fonctionnaires. Son défaut : elle est bourgeoise et voit petit.

5 avril [1941]

Agitation à l'Académie autour de la future élection dans ma section. Cognacq[1], qui fait de plus en plus l'important depuis que Pétain[2] l'a nommé conseiller national, dit avoir fait une démarche auprès de Despiau, qu'il a accueillie avec enthousiasme. Boschot est très chaud pour cette candidature. Il craint une élection de Lejeune, qui renforcerait la situation de Bouchard. Ce dernier, déjà bien insupportable par son caractère violent et ambitieux, c'est rendu encore plus antipathique par son attitude pro boche pour les avantages qu'il en tire, et pour de véritables délations, car des histoires comme celles de Desvallières et de Tournaire ne peuvent venir que de lui. Comme la mienne, qui n'a pas pu aboutir comme lui, Umbdenstock et autres auraient voulu. Et puis Lejeune a moins de talent que Despiau. Entre les deux, il n'y a pas à hésiter.

6 avril [1941]

Au Salon des Indépendants.

Les Allemands entrent en Yougoslavie, attaquent la Grèce qui jusqu'à ce jour résistait bien aux Italiens. En même temps en Cyrénaïque, Germains et Italiens progressent. Tout cela est bien grave. Mais tant qu'ils n'auront pas pu prendre pied en Angleterre, on peut espérer.

7 avril [1941]

Téléphone de Perchot :

— Nous sommes parfaitement d'accord avec vous pour le projet de coordination des deux Écoles. À une condition toute fois : qu'il n'y ait aucune augmentation de subvention. Envoyez-moi donc un tableau des compensations financières.

Et voilà comment on enterre tout. Il aurait fallu commencer par ça. Je m'y attendais un peu et mon projet a tenu compte de l'esprit d'économie. Je me rappelle ce vieux médecin militaire auquel en 1917, je présentais un officier américain :

— Ah! monsieur, lui dit-il, puissiez-vous nous guérir de notre manie de faire des économies!

Pourtant, Perchot, quand il s'agit de choses l'intéressant, n'hésite pas à demander des crédits supplémentaires, et les obtient. Et pour notre projet de Réforme, on ne fera rien si on n'accepte pas des créations d'ateliers nouveaux. Conclusion : bien du travail et du temps perdus.

Les de Fels déjeunaient à la maison avec leur si jolie fille. Elle est de proportions magnifiques.

8 avril [1941]

Hautecœur me dit que le projet de Réforme a été envoyé à Vichy.

Les Allemands, sans peine, ont atteint la mer Égée.

9 avril [1941]

Ils sont à Salonique. Churchill ne dissimule pas une terrible angoisse dans un discours qu'il vient de prononcer. Faut-il s'attendre au pire! Quel malheur sur le monde.

10 avril [1941]

Chez Siméon qui n'a reçu aucune nouvelle du dossier que j'ai remis à Verrier. Quel bavard. Peut-être est-il bon type. Sûrement c'est un imbécile.

Mon fronton Asklépios[3] est en place. Il fait très bien, mieux que je n'espérais.

11 avril [1941]

Bien difficile, ce groupe de la Nature éternelle.

Dans les Balkans, armées italiennes et allemandes ont fait leur jonction.

Le montage de la porte est terminé.

13 avril [1941]

Petite réception à l'atelier. Il y avait Lejeune et Tournon. Tournon ne m'a pas donné des conseils fameux pour la porte. Lejeune me conseille de supprimer les petites frises. Or ce sont elles qui donnent de l'échelle aux panneaux. Il me parait bien agité, ce gros type. Tournon voudrait que les encadrements soient plus volumineux. Ce qui enlèverait aussi de l'échelle.

14 avril [1941]

Mais Poughéon et Expert qui viennent aujourd'hui ne critiquent rien. J'ai certainement raison.

15 avril [1941]

Déjeuner Bourgeois. Il y avait M. Magny, Cavillon, Heitz-Boyer, Thomé et autres. Thomé n'a pas de mots assez sévères pour Chautemps.

La situation des Anglais devient terrible. La Yougoslavie est hors de combat. Les Allemands et Italiens sont aux portes de l'Égypte.

16 avril [1941]

C'était aujourd'hui la première répétition de la symphonie de Marcel[4]. Je n'y suis pas allé. J'irai à celle de samedi. Françoise[5] et lui semblent contents de ce déchiffrage.

La Bulgarie entre en Thrace. Elle s'installe à Salonique. La Turquie ne bouge pas, tout en confirmant son amitié avec l'Angleterre. Tout cela, conséquence de l'idiotie du traité de Versailles.

20 avril [1941]

Première audition de la première symphonie de Marcel, Rythmes du Monde. Il voit grand, mon enfant. Le public, tout de suite, l'a senti. L'épreuve était difficile. On le jouait immédiatement après la Symphonie fantastique. J'étais horriblement inquiet. Dès les premières mesures, les toutes premières mesures, j'ai senti le contact s'établir entre le public et cette poésie généreuse. Les plaintes, la confusion, la fermentation en profondeur des forces qui se cherchent, s'appellent, se perdent, s'effondrent, remplissaient la salle d'une émotion qui n'a fait que grandir jusqu'à la fin. La voix de J[ean]-L[ouis] Barrault n'est malheureusement pas musicale. Beaucoup critiquent ce parlé sur la musique. Moi, pas. Je ne suis pas ce ceux qui considèrent que les paroles n'ont pas d'importance. C'est autour des paroles que la musique est née. Du moment qu'il y a paroles, il faut qu'on les entende. Elles maintiennent l'auditeur dans la pensée du créateur. Mais il faut que le récitant ait une voix qui s'harmonise avec l'harmonie, si l'on peut dire. Une voix comme était celle de Mounet, comme est celle de Hervé. C'est un très gros succès pour mon fils. Combien Rabaud et Büsser ont été bêtes et injustes avec lui aux concours de Rome. Médiocres au fond tous les deux, ils n'ont rien compris à l'enthousiasme, à la fraîcheur, à la sincérité de cet enfant. Il a bien fait de tout planter là. Heureux est-il d'avoir rencontré Gaubert.

22 avril [1941]

Visite de Niclausse aux Arts décoratifs. Il venait me parler chaudement de la candidature de Despiau. Cet après-midi Bouchard faisait, aux Ambassadeurs, une conférence sur l'art français. Étant donné la position philoboche qu'il a prise, il ne faut pas s'étonner qu'il ait parlé là. Ces conférences sont en effet organisées avec l'approbation des Allemands. Ce fut surtout une conférence de président de société, la défendant, annonçant des améliorations. Pas beaucoup de public. Mais un certain nombre de candidats à l'Académie.

Tous les huit jours il y a dans cette salle une conférence. On m'a demandé d'en faire une. J'ai dit que je n'avais pas le temps en ce moment. Je n'en ferai certainement jamais. Je n'aurai de rapports avec des organismes allemands que strictement dans la mesure de leur utilité pour l'École.

Le succès est toujours du côté allemand. Les armées grecques sont taillées en pièces. Pauvres Grecs qui luttaient si magnifiquement contre les Italiens.

23 avril [1941]

Aujourd'hui, à la commission de Réforme de l'enseignement du dessin, Hourticq et Bagne, qui étaient au concert de dimanche me disent tout le bien possible de la symphonie de Marcel. Hourticq critique le récitant.

Une partie de l'armée grecque s'est rendue. Le gouvernement s'est replié en Crête.

25 avril [1941]

Passé au Salon où j'expose mon grand Jubal[6], le berger. Il fait très bien. Michelet me disait que je devrais exposer une fois le torse seul. Tous ces faiseurs de morceaux, et ils sont faibles, ne savent même pas le faire, recevraient une belle leçon.

Expert avec qui je déjeune me confirme les désirs de Marrast d'être nommé directeur adjoint à l'École des b[eau]x-a[rts] pour l'architecture. Personnellement je n'y vois pas d'inconvénient. Mais il y aurait moyen d'utiliser plus utilement les crédits que ce poste nouveau nécessiterait. Toutes ces réformes, pour les faire aboutir, il faudrait être au levier de commande. Autrement, on est dans le bain des intrigues, des ambitions. On a beau considérer tout ça comme un spectacle, on préférerait en voir un beau.

26 avril [1941]

Je remets à Hautecœur le rapport sur l'enseignement du dessin, plutôt sur l'organisation meilleure des concours pour en avoir les [...]. C'est très bien, très logique ce que nous avons mis d'aplomb avec Hourticq, Bagne, et le bon Olmer. Ce ne sera sans doute qu'un rapport de plus.

J'interroge Hautecœur sur les suites données à mon dossier. Il n'en a plus aucune nouvelle. Les Allemands ne lui ont plus parlé de rien. Il dit que le départ de cette affaire vient de de Brinon.

À l'Académie, la question des élections est à l'ordre du jour. Comme il y a beaucoup de vacances chez les peintres, ont parle de faire deux élections à la fois. Boschot me reparle de l'élection chez les sculpteurs. Il n'est pas favorable à celle de Lejeune. Il craint de voir se former un bloc prépondérant. Il a raison.

27 avril [1941]

Tout un dimanche passé à ce rapport sur la coordination!

28 avril [1941]

Jugement du concours pour la "journée des Mères".

Au comité des Artistes français, atmosphère lourde, gêne de tous. On commence à ne pas oser dire ce qu'on pense. En sortant Poughéon me dit que Chataigneau lui avait laissé prévoir une organisation nouvelle de la direction générale des Beaux-Arts, dans laquelle Bouchard aurait une situation supérieure à celle de Hautecœur. Bouchard a vraiment tort de se faire ainsi pousser par les Allemands. Irondi, ce malheureux, aurait dit un peu partout :

— J'ai eu Tournaire. J'aurai Landowski.

29 avril [1941]

Vernissage. Je regrette d'y être allé. Les Allemands se comportent comme des invités. Que cette comédie est sinistre.

Des bruits courent de la signature prochaine d'un traité de paix. Je ne crois pas qu'on puisse y arriver. La suite en serait une alliance, puis la guerre avec l'Angleterre. Ce serait jeter la France dans une aventure où plus que jamais elle serait divisée en deux. D'ailleurs l'Allemagne ne peut pas accepter que la France refasse une armée.

30 avril [1941]

Vernissage du public. Je rencontre Despiau. Je le trouve bien prétentieux et antipathique. N'avoir le choix qu'entre lui et Lejeune. Bien ennuyeux. Despiau a bien changé. Le succès le grise. Lejeune est un agité. Il veut nous contraindre à voter pour lui.

 

[1] Gabriel Cognacq

[2] « Laval » barré.

[3] Nouvelle faculté de médecine.

[4] Marcel Landowski

[5] Françoise Landowski.

[6] Les Fils de Caïn.