Juillet-1941

3 juillet [1941]

Parait aujourd'hui lettre sensationnelle de J[acques]-É[mile] Blanche à propos de l'élection de Lejeune. Ce presque eunuque brandit sa plus acerbe plume pour pourfendre ses confrères de l'Académie. Amusant de voir la réaction de l'illustre compagnie.

Terminé, — hélas! pas une œuvre de sculpture! — mais le projet de la Corporation.

4 juillet [1941]

Autre visite de H[ervé] de Pelhonan et [Bès de Berc], journalistes au Matin pour la fête des prisonniers.

Téléph[one] avec Poughéon à propos de sa candidature. Il est bouleversé parce qu'il vient d'apprendre que son neveu, command[an]t de s[ou]s-marin, a été englouti devant Beyrouth, il y a quinze jours. Pétain s'est trompé en acceptant si facilement, on pourrait dire si spontanément la défaite! Surtout, sa faute, c'est ce programme de "collaboration" avant qu'aucune paix [ne] soit signée, sans que la France sache le sort qui lui est réservé dans cette mirifique Europe nouvelle. On peut faire confiance aux Allemands, disent Pétain et Darlan. Hélas! toute l'histoire est là, aussi bien dans le passé que la toute récente, jusqu'à l'attaque contre la Russie.

5 juillet [1941]

Ce n'est pas Poughéon, c'est Mondzain, l'élu.

Aux Cald'arrosti, on parle beaucoup de la lettre de J[acques]-É[mile] Blanche. Lejeune très agité, exige presque que l'Académie réponde une lettre violente, que tout le monde tire ses sabres. Pas très bonne élection, M. Lejeune!

6 juillet [1941]

Beaux-arts et Arts décoratifs. J'en ai assez! Il faut que j'aille jusqu'au bout.

Au stade R[oland]-Garros, le jeune J[ean]-L[ouis] Barrault a monté un spectacle avec Les Suppliantes d'Eschyle et 800 m[ètres], d'un moderne. Une sorte de symbole de la collaboration, dans une compétition de course à pieds. C'est assez idiot. J[ean]-L[ouis] Barrault, qui n'a rien d'un champion sportif était même un peu ridicule, à côté de très beaux hommes qui jouaient à côté de lui.

En Russie, guerre terriblement dure où les Allemands semblent défoncer tout.

7 juillet [1941]

Dessin : la Malédiction.

8 juillet [1941]

Dessin : De profundis clamavi, bien, pour l'École de médecine.

La Syrie capitule. Un bon point.

10 juillet [1941]

Je suis toujours à ce projet de coordination des deux Écoles. Ça ne va pas bien à cause des difficultés financières, des impossibilités financières qu'on va m'objecter. Et aussi, surtout, parce que je ne peux pas intégrer dans mon système l'École des Arts appliqués.

On ne peut pas savoir grand chose, la radio nous apprend que les pourparlers d'armistice en Syrie, sont suspendus.

11 juillet [1941]

Cette réforme est drôlement nécessaire. C'était aujourd'hui, à l'École des Arts déco[ratifs], le jugement de la peinture décorative, et dans l'atelier de Prou, d'art industriel, le dernier concours de l'année. Dans les deux ateliers, je suis frappé de la faiblesse de tous les projets. Je suis frappé aussi du mauvais choix des sujets. À l'art industriel, ils avaient comme sujet : un décor de théâtre pour Le Misanthrope. Les peintres avaient une scène champêtre pour le décor, tout était puéril, malgré des souvenirs des décors Pitoëff. Leur grande toile, aussi grande que celle du concours de Rome, est peinte par les concurrents de peinture décorative, en quelques semaines et sans modèle. C'est-à-dire que c'est exactement le contraire d'un bon enseignement. Impossible pour le moment d'y remédier. Pas de crédit. Et puis, cet enseignement là, n'est pas ici à sa place. Tout cela est expliqué dans le rapport que je termine. Je m'efforce de définir le sens des mots. Il n'y en a pas prêtant davantage à la confusion que l'adjectif "décoratif".

15 juillet [1941]

Tous ces jours à ce rapport de coordination. J'en suis excédé.

16 juillet [1941]

Une de nos amies fut riche, mais fut avare, offre à ses invités, comme boisson, de la confiture largement délayée dans de l'eau.

17 [juillet 1941]

Dessin pour la porte : la Sorcière[1].

18 juillet [1941]

C'est le moment de la distribution des bourses d'études. Aujourd'hui les sculpteurs et les architectes. J'étais convoqué à une réunion à la maison des étudiants. De Fouquières, M. Peretti de la Rocca, Camille Mauclair. Comme son expression, à ce dernier, est changée. Il fait dans les plus bas journaux, une campagne antisémite scandaleuse.

20 juillet [1941]

Je sors de ce difficile programme de coordination des deux Écoles. C'est dangereux de toucher à des règlements pareils. C'est surtout l'École des A[rts] d[écoratifs] qui a besoin d'être mise dans sa voie. Elle a, surtout depuis ces années dernières, été dirigée par des amateurs : Deshairs, Couyba. Le premier, petit critique d'art inférieur, gonflé de prétentions. L'autre, mauvais chanteur de chansonnettes, mauvais député dégommé. Je peux considérer mon programme de l'École des Arts décoratifs comme bien d'aplomb, et bien logique.

24 juillet [1941]

Hautecœur m'avait donné rendez-vous. Il en avait des tas d'autres presque en même temps. C'est en auto que nous parlons de nos affaires. C'est-à-dire une dizaine de minutes, sans avoir les dossiers sous les yeux.

Plus intéressante mon après-midi, où je dessine L'homme emporté par la sorcière. Puis viennent Debat-Ponsan et Madeleine. Porte de l'École.

25 juillet [1941]

À Montmartre, dîner du Dernier-Quart. On est d'avis que cette guerre va durer indéfiniment. La guerre russe était une nécessité fatale.

Hautecœur m'avait prié de venir à son bureau où il avait convoqué les massiers. Ceux-ci, parait-il, auraient été trouver les Allemands du 52, pour leur demander d'intervenir dans la question de la Réforme dont ils ne sont pas contents. Hautecœur les a fortement engueulés. Je n'aime pas qu'on parle ainsi à de jeunes hommes. Mondineux a protesté. Mais je crois qu'il y avait un peu de vrai. Il parait qu'il y a lutte sourde entre Bouchard et Guirand [de Scévola], à qui aura la haute main sur les b[eaux]-a[rts], sous l'égide allemande. Est-ce vrai? Cet armistice qui se prolonge crée une situation bien empoisonnante.

27 [juillet 1941] dimanche

À quoi ai-je passé ma matinée? À étudier le tableau comparatif des traitements des professeurs de l'École des b[eau]x-a[rts] et ceux de l'École des a[rts] d[écoratifs]! pour la coordination. Mais bridé dès le départ, ça ne peut pas aboutir. Pour créer de nouveaux cours ou ateliers, il faut en supprimer d'anciens. Peut-on imaginer plus sotte directive?

Après-midi, visite Domergue, enthousiaste de mon Cantique[2], comme de la porte[3], comme du projet du Père-Lachaise[4]. Domergue me dit qu'on vend extraordinairement d'œuvres d'art dans la zone libre. Lui-même a vendu pour plus de 800 000 F en Provence. Mondzain, Désiré-Lucas ont un succès énorme.

28 [juillet 1941]

Rue de Valois avec Guérin, pour notre budget, pour les postes nouveaux, pour les Mon[umen]ts historiques, etc.

29 juillet [1941]

Nous déjeunons avec les Arcourt. Bien sympathiques.

 

[1] Nouvelle Faculté de médecine.

[2] Cantique des cantiques.

[3] Nouvelle Faculté de médecine.

[4] Retour éternel.