Juin-1941

4 juin [1941]

Nous avons passé trois reposantes journées. Il y avait avec nous le docteur et Madame Abrami. Le pays est plein d'Allemands qui s'y conduisent vraiment comme en pays conquis. L'image prend tout son sens. C'est affreux. J'ai fait trois petits dessins de Marthe de Fels, d'Hélène, de Madame Abrami. Des conversations, je retiens ce que nous disait le Dr Abrami de l'extraordinaire influence qu'aurait Hélène Laporte[1], sur Paul Raynaud.

Siméon me téléphone. Il s'agit maintenant d'un programme pour ajouter au bachot. Comme si il n'y avait [pas] assez de peintres comme ça. Quelle utilité de pousser à l'inflation!

5 juin [1941]

Corporation rue de Valois. Bouchard, Desvallières, etc.

Après-midi, fond du Père-Lachaise[2].

6 juin [1941]

Chez Siméon. À notre programme de conversation inutile : le dessin facultatif au bachot, le prix de Rome et le mariage des pensionnaires (il veut transformer en bourse de voyage), villa Vélasquez.

7 juin [1941]

Visite de Bouchard. Il vient me donner ses idées sur les corporations. Elles ne doivent s'occuper que des questions réglant l'exercice de la profession. L'Académie doit avoir un rôle plus prépondérant du point de vue artistique. C'est à mon avis une chose à laquelle on n'assistera jamais, tant que les membres de l'Institut seront aussi peu nombreux. La suppression des [agréés ?] a été une sottise. Il me parle d'un projet de voyage d'artistes en Allemagne. Il y en aurait plusieurs séries. On commencerait avec une quinzaine de peintres et sculpteurs, on continuerait avec des architectes, etc. Si ça prend corps, ça va être bien embêtant pour ceux qui sont invités, sauf pour les collaborateurs.

 

Cahier n° 40 bis

8 juin [1941]

Voilà la Syrie envahie.

Je travaille à l'esquisse du Père-Lachaise[3] et aussi à la réforme de l'Enseignement, tout en ayant de plus en plus la sensation bien nette de l'inutilité.

Maréchal Pétain, qui a donné l'Indochine aux Japonais, proteste contre l'opération anglaise qui se fait avec des Français en Syrie. Ils ne peuvent pourtant pas laisser cette base d'intrigues aux Allemands.

9 juin [1941]

Toujours sur la coordination. Boschot vient me voir, à propos de la reprise des concours pour le prix de Rome.

Puis avec Nicod, je vais voir Perchot pour l'agrandissement prévu dans les grands travaux et les expropriations de la rue des S[ain]t-Pères et Jacob.

Chez Siméon. Toujours même conversation : Rome, mariage. Il faut ajouter la nouvelle proposition par le Conseil Supérieur de l'École : villa Velázquez.

10 juin [1941]

Dessin Pandore.

Darlan fait une bonne déclaration. Quand même tout ça est dans l'équivoque.

11 juin [1941]

Je mets au point le projet d'atelier d'orfèvrerie.

13 juin [1941]

Question épineuse aujourd'hui à la Commission des Corporations. On parlait de la critique. Nous étions nombreux d'avis, sinon de la supprimer, t[ou]t au moins de la réglementer. Desvallières, toujours adorable, toujours fumeux protestait :

— Pensez à Manet.

Comme je m'étonnais que l'Ordre des architectes ne fût pas inclus dans l'ensemble des Corporations, Poli nous dit que Hautecœur n'en est pas partisan.

14 juin [1941]

Hautecœur, que je prends chez lui pour la rue de Valois, me confirme que les dénonciations contre lui et moi viennent de Bouchard. Ce sont les autorités allemandes elles-mêmes qui le lui ont dit (Metternich).

Il est noyé dans les réformes et les contradictions administratives, notamment le décret sur les mesures transitoires, dérivant de la Réforme de l'Enseignement de l'architecture. Il demande d'urgence un nouveau rapport! Un de plus. Je crois pourtant le lui avoir déjà remis... Comme je le quitte pour aller chez Lamblin, arrive Delvincourt. Lamblin me parle aussitôt d'une conférence faite par Bouchard à Radio Nationale, scandaleuse, paraît-il. Pourquoi se conduit-il si mal? Un si beau sculpteur.

À l'Institut, réception de Lejeune. C'est moi qui le reçois.

15 juin [1941]

À l'atelier, M[argueri]te Long, Gaubert, Poughéon, Dupas, Gaston Riou.

16 juin [1941]

Rapport pour la prolongation des mesures transitoires. Quel ennui. Perdre son temps pour rattraper les sottises des autres.

17 juin [1941]

Marcel[4] n'obtient qu'un second prix au concours de composition. Jury: G[eorges] Hue, d'Ollone, Honneger, Messiaen, Grovelèse, Delvincourt.

Dessin Pandore et les Parques.

Maréchal Pétain prononce un discours affreusement triste. On le sent de plus en plus en porte-à-faux. En Syrie les troupes françaises avancent.

Ce diable de Bob Millet[5] serait à Moscou.

18 juin [1941]

Dans ma matinée, treize visites. La plus intéressante est celle de M. Briault pour l'organisation du travail des architectes dans les camps. Il avait sur lui une notice ronéotypée d'une entrée en guerre de la Finlande.

21 juin [1941]

Didier Gregh venant de Vichy dîne à la maison. Il ne sait pas grand chose de la situation générale, mais la sienne à Vichy est désagréable. Comme sa mère est juive, on cherche à le faire partir. On diminue l'importance de son service[6].

À l'Institut, nous avons élu Dupas. J'ai voté pour lui, mais plus pour l'homme que pour le peintre.

L'amiral Lacaze revient de Vichy où il a vu l'amiral Darlan. Darlan se conduit ainsi, dit-il, parce qu'il assure qu'on peut faire confiance aux Allemands. L'am[iral] Lacaze pense le contraire. De même l'ambassade américaine à Vichy. Toutes les discussions là-bas portent sur ce point.

22 juin [1941]

Les menaces énigmatiques de la Finlande de l'autre jour, trouvent aujourd'hui leurs explications. L'Allemagne vient d'attaquer à fond la Russie à laquelle elle était alliée. Prétexte : si elle n'avait pas pris les devants, c'est la Russie qui se préparait à attaquer?? Il semble que les Russes ont fléchi sous la puissance et la surprise. Sans doute allons-nous voir la Finlande se joindre à l'Allemagne.

23 juin [1941]

Des journalistes du Matin viennent me demander de faire un gala dans l'École par bienfaisance. Je leur réponds que l'époque ne parait pas favorable à cette idée, qu'il faudrait l'envisager sous une autre forme.

Dessin Tu enfanteras dans la douleur, pour la porte[7].

24 juin [1941]

Un major général Speidel m'annonce sa visite pour demain, de la part de la Propagande.

25 juin [1941]

C'est un officier agréable que le major général Speidel. Il vient me voir avec son off[icier] d'ord[onnance] lieut[enan]t Kruger. C'est un homme cultivé. Cet armistice nous a mis dans une situation bien délicate. Moi, surtout, à mon poste officiel. Il me demande de venir un soir dîner avec lui. Je réponds très évasivement : j'habite loin, Je travaille beaucoup. Il n'a pas insisté. J'aime voir leur étonnement de l'allure de notre École.

26 juin [1941]

Chez Formigé, pour voir les grands dessins du Columbarium[8]. Le grand massier, avant son départ pour Vichy. Il va défendre le point de vue des élèves sur la réforme que n'est vraiment pas populaire. Ils n'ont pas tellement tort.

En Russie, l'Allemagne semble réussir une troisième ruée, comme celle sur la Pologne et sur nous. On plaint moins la Russie qui hier, alliée de l'Allemagne, avalait la moitié de la Pologne que l'Allemagne lui laissait.

27 juin [1941]

Ces journalistes du Matin — Hervé de Pelhonan — pour ce gala pour les prisonniers. Il faut trouver une formule.

C'était la signature du contrat de mariage de mon petit Marcel[9]. Les notaires. Labiche est décidément un grand homme.

28 juin [1941]

C'est encore moi qui reçoit Dupas. Petit discours.

29 juin [1941]

Rapport sur la coordination. Encore un dimanche idiot. J'ai de moins en moins envie de tenir ce journal. Je n'y parle que de rapports, de commissions sur ceci ou cela. C'est comme le journal d'un salarié de la bureaucratie ministérielle.

 

[1] Pour Hélène de Portes.

[2] Retour éternel.

[3] Retour éternel.

[4] Marcel Landowski.

[5] Robert Millet.

[6]. Au lieu de : "poste", raturé.

[7] Nouvelle faculté de médecine.

[8] Retour éternel.

[9] Marcel Landowski.