Novembre-1941

17 novembre — 20 novembre [1941]

Retour de ce voyage. Dès la gare de l'Est, au départ, le jeudi 30 oct[obre], mon impression a été bien désagréable, affreusement désagréable. La façon dont les cheminots nous regardaient n'avait rien d'approbatif. J'ai dit à l'un d'eux, qui portait ma valise, quelques mots.

— Ah! vous avez tout de même raison, m'a-t-il répondu. Beaucoup y vont. Ils reviennent à peu près sûrs qu'ils seront battus. En attendant vaut mieux faire ce qu'il faut pour qu'ils ne nous emmerdent pas trop.

Paroles d'un sage, peut-être, mais qui n'enlèvent rien à ma tristesse. Corvée nécessaire. Mais sembler aussi peu que ce soit, par un geste, approuver les méthodes ignobles de ces gens, quelle lâcheté, au fond, à notre retour, est de me dire que très probablement bien [peu] de nos prisonniers seront relâchés. À l'instigation d'Ehmsen, mes compagnons de voyage me porteront[1] les noms des prisonniers de toutes les sociétés. Ségonzac, Oudot, Legueult, pour les Tuileries, le Salon d'automne. J'ai déjà les autres, celles de l'École des beaux-arts et des arts décoratifs. À tous les autres, à peu près, Ehmsen l'a promis et c'est pour la plupart[2] d'entre eux, ce qui les a comme moi, décidés. J'ai pu éviter d'être photographié au départ. Durant le voyage, mon angoisse s'est dissipée.

Le 1 nov[embre] et le 2, nous étions à Munich. Un jeune membre du parti nous a tenu un discours artistico-critico-politique dans lequel il nous a dit que cette guerre n'était que celle de 1914-18 qui trouvait sont juste achèvement... Bouchard a répondu bien mal, nous a tous choqués par son éloge de "la collaboration". Le petit jeune homme du premier discours a été prié de disparaître. Nos guides allemands (Schnurr et Ehmsen) avaient trouvé ses paroles incorrectes. Le 2, visite de l'atelier somptueux du sculpteur Thorak. C'est un Tchécoslovaque, qui fait une immonde sculpture, au dessous d'un Récipon et dont Hitler a fait un des sculpteurs officiels du régime. Il est logé dans un véritable palais. La sculpture qu'il fait là-dedans est d'une inqualifiable horreur. Ce qui est bien, c'est le palais d'art moderne. Je pense avec tristesse à l'affreux palais de Tokyo. On nous mène aussi dans une autre exposition où sont conservées les maquettes aquarellées des grandes cérémonies nazies qui sont paraît-il dessinées par Hitler lui-même. Visite aussi de l'École des beaux-arts. Il n'y a plus d'élèves. La plupart sont à la guerre. Il en sera de même un peu partout. Dans toutes ces écoles, écoles surgies toutes récentes, sans passé, sans poésie, les professeurs ont leurs ateliers à côté des ateliers d'élèves. Idée fausse du système corporatif. Car les maîtres prenaient autant d'élèves qu'ils en avaient besoin, pas plus. Dans le système actuel, ce n'est pas le maître qui choisit. Il est obligé de prendre autant d'élèves qu'il en vient s'inscrire. Nous avons été reçus chez ce Thorak, très courtoisement. Il vit avec une très jolie fille qui lui sert de modèle; atelier, maison, qui ne sont que décor. C'est du théâtre, mauvais. Gros flirt entre lui et Despiau. Hitler en a fait avec Breker, que nous devions voir à Berlin, un des deux grands sculpteurs du régime. Installation somptueuse comme n'en eurent ni Rubens, ni Le Brun.

Nous étions le 3 à Vienne, à travers laquelle on nous promène. Seul avec Ségonzac, j'ai été là où le corps de Mozart fut jeté, perdu. C'est à Vienne, au coin d'une rue, que j'aperçois pour la première fois deux juifs, un pauvre couple de deux pauvres vieux, avec la fameuse étoile. Ce n'est pas pour eux qu'elle est humiliante. On nous a emmenés dans les environs, voir l'hôtellerie où Gœthe séjourna.

Le 4, nous étions à Schönbrunn, nous avons visité le château, médité devant la fameuse berline où Napoléon impatient viola Marie-Louise, à peine l'eut-il rejointe sur la route. Au déjeuner, Ehmsen nous reparle des prisonniers, objet de notre voyage, et donne aux uns et aux autres les conseils sur la façon de nous y prendre. Pas bien compliqué, d'abord recenser tous les noms, me les faire parvenir; ensuite lui et moi nous aurions à faire toutes les démarches.

Le mercredi, musée de Vienne, où il y a encore des pièces de premier ordre. Le jeudi, ce fut la collection Albertina, des Dürer surtout. Quel enthousiasme.

Le vendredi Nuremberg. Je ne me sens pas bien. J'étais parti un peu souffrant. J'ai pris sur moi de partir quand même. Quand je vais au fond de moi, sur la raison de ce départ, je n'y vois que la conviction que c'était au directeur de l'École, des deux Écoles, de s'occuper de ses prisonniers. L'idée que d'autres que moi pourraient obtenir leur libération, par un effort, m'était insupportable. Cet effort, c'était à moi de le faire. Je ne décris pas Nuremberg, ni le musée Albrecht Dürer, installé dans sa maison. Ce sont les plus émouvants et instructifs musées. Dans la nuit, je tombe tout à fait malade, fièvre, et tandis que la caravane file sur Dresde, moi, avec Adrion, je file directement sur Berlin. À l'hôtel où il me conduit, un grand officier allemand nous attendait. C'était un docteur qu'Ehmsen avait alerté. Petit point congestif. Au lit, avec des tas de petits tubes à comprimés. Médecine chimique. Le lendemain (10 nov[embre]), je me lève pour déjeuner avec M. Hencht, que j'avais vu à Paris (déjeuner Hautecœur), grand chef des Chambres de culture. Il m'en explique le système, basé en somme sur la décentralisation. La chambre de culture centrale des artistes est à Munich, centre du mouvement plastique. La musique, c'est Vienne. Berlin, c'est la science, etc. Mais chaque ville a sa corporation, très indépendante de la centrale. N'importe qui ne peut pas en faire partie, et je devine que la ligne politique joue un rôle très grand. Il y a un grand organisme central, cependant, dont le siège est à Berlin, ville politique. Il est admis légalement que les artistes doivent avoir un standing de vie estimé à au moins 30 000 F par an. À tout artiste reconnu, inscrit, qui n'a pas 30 000 F de bénéfice par an, l'État assure le complément, soit par commande, soit par achat ou subvention. Pour assurer l'activité artistique, une loi oblige toute société, tout individu, dont les bénéfices annuels dépassent un certain chiffre, à consacrer un tant pour cent de ces bénéfices à des acquisitions d'œuvres d'art. À Munich, comme à Vienne, comme à Nuremberg, nous avons visité des expositions d'art moderne. Elles ont lieu dans les maisons des chambres de culture, qui sont, il faut le reconnaître, très bien conçues. Notre palais de Tokyo apparaît encore plus comme un sinistre ratage. Dans toutes ces villes, les véritables palais d'exposition, sont bien composés et les salles vastes bien éclairées. Munich est à ce point de vue un modèle. Il n'y a pas une mauvaise place. Aucun artiste ne peut se plaindre. Et l'on voit des gens, carnet à la main, qui prennent des notes, en vue de l'acquisition annuelle de l'œuvre d'art. La tendance artistique est très nettement orientée vers le naturalisme. Il y a comme partout d'excellents paysages. D'une manière générale, on peut qualifier toutes ces productions "d'art allemand", et l'on sait très bien ce que cela implique d'application, d'insensibilité, d'imitation du passé, ou d'imitation de la nature, sans grand choix. Les chambres de culture contiennent des salles de musée permanent, d'expositions temporaires et d'exposition permanente changeante où les artistes vivants peuvent vendre tout le long de l'année. À Munich, c'était la grande exposition annuelle, comme notre Salon. Je vois pour la première fois des œuvres de Breker. C'est affreusement mauvais. C'est de l'Allemand cent pour cent, une sorte de charge perpétuelle du Laocoon. De la grimace, prise pour du pathétique.

De nous tous, les deux artistes qui ont le plus de prestige auprès des Allemands, ce sont Despiau et Derain. Conséquence d'une propagande bien menée. Un jour, un de mes interlocuteurs me dit :

— J'admire énormément M. Despiau. Voulez-vous me rappeler son œuvre principale?

Je réponds :

— Je suis comme vous, je ne lui en connais pas.

Derain, énorme et jupitérien est aussi très entouré. Ce sont les albums Druet[3], répandus partout qui ont contribué à ces réputations. Ces albums sont dans presque tous les ateliers. J'en vois, sur des tables, dans plusieurs ateliers que nous visitons, tous les "Maîtres" de la rue La Boétie. Ne m'a-t-on pas dit que Ehmsen faisait une peinture ultra-surréaliste? Je vois un album Picasso même, Braque et Léger, etc. Avec leur méthode, quand ils achètent un album, ils achètent toute la collection en même temps. Cela, c'est dans l'isolement des ateliers. De même, le trafic sur cette peinture, fonctionne, en sous main, en grand. À Munich, c'est la foire, le marché noir de la peinture "avancée". Elle n'est exposée ouvertement nulle part, car dans les expositions l'art dit "moderne" qui encombre nos musées en France, est absolument banni. L'amusant est qu'en France, ils ne recherchent que ces peintres là! Naturellement des portraits, des bustes de Hitler, avec son affreuse petite moustache en forme de morve, portraits en pied, ou entouré de son état-major. Une toile énorme m'a frappé par son inconscience. Elle représente des soldats envahissant une maison, mettant tout à l'envers, menaçant de leurs armes une femme et des enfants. C'est une protestation contre la Tchécoslovaquie! Et puis des scènes d'armées allemandes en marche dans des villes en ruines. En sculpture, les grands sculpteurs sont rares. Ce ne sont en tout cas ni Breker ni Thorak. Leur art ne dépasse pas celui des décorateurs- entrepreneurs-industriels, qui traitaient jusque vers 1910 à la grosse [ ?]  la décoration des façades et nous employaient pour cette besogne à tant l'heure avec ordre de ne pas passer plus de tant de jours ou d'heures sur tel et tel morceau. J'ai remarqué surtout un nommé Kolbe. Une jolie figure de jeune homme, assez sensible. Et un nommé Adolf Abel. Mais tout ça est sans imagination, ne dépasse pas la moyenne de nos Salons.

Mes collègues sont arrivés à Berlin le lundi. Je suis descendu de nouveau, et j'ai fait la connaissance de Breker, très affairé. C'est un grand garçon d'une quarantaine d'années, à visage assez insignifiant. Mardi, mercredi, jeudi, ça n'allait pas du tout. Mes camarades m'avaient demandé de me lever si possible pour un dîner. Je suis resté. Les réceptions sont affreuses. Je n'ai pu résister au désir de prendre part à la visite chez Breker. Son installation est effarante : ateliers immenses, portes s'ouvrant mécaniquement, portes roulantes électriques; un atelier principal plein de quadriges, de colosses à sexes énormes, sur lesquels râpent de nombreux ouvriers. Quelle sculpture! Là, j'ai entrevu le piège où nous avons été conduits. À peine étions-nous entrés dans l'énorme pièce que se démasquent de nombreux objectifs de photo, cinéma, braqués sur nous comme des mitrailleuses! Rien à faire, pour y échapper. On sait comment peuvent être interprétées des photos prises dans ces conditions. Breker, tout le monde d'ailleurs ici, avait des soins tout particuliers pour notre Despiau. C'est étonnant comme cet homme sait bien faire semblant de tomber de la lune. Dans la nuit, Schnurr vient me voir, pleurnichant presque. Il va être obligé de quitter Paris, il doit prendre du service, s'attend à être expédié en Russie. Il me demandait de l'aider à ne pas partir. Il était deux heures du matin. Ça! Je lui demande comment il croit ça possible. Je l'envoie promener.

Nous quittons Berlin pour Düsseldorf le vendredi. Ma maladie m'a empêché de visiter le camp de prisonniers où sont plusieurs de mes élèves, où il y a aussi le fils de Paul Léon. Je m'en réjouissais. Quelle joie c'eût été pour lui, pour moi, pour eux. Tout le long du trajet Berlin Düsseldorf, avec Segonzac, nous cherchons à voir les traces des dégâts causés dans la région d'Essen par les bombardements anglais. Il n'y a pas grand chose, c'est une succession ininterrompue d'usines, de cheminées comme le sud de la Belgique, sur des kilomètres et des kilomètres. Et cela fume, fume sans arrêt.

À Düsseldorf, nous avons visité l'Exposition. Beau musée, même caractéristique de salles bien conçues. Particulièrement bien à Düsseldorf. De cette exposition, j'ai gardé la même impression qu'à Munich, Vienne, Nuremberg. C'est un art qui ressemble énormément à ce qu'on voyait autour de 1890-1910 dans les cercles Boissy-d'Anglas et Volney.

Mais ce qui nous a surtout frappés, Segonzac et moi, c'est la visite aux ateliers où sont les maquettes des développements futurs de la cité. Ce n'est pas de la grandeur, c'est vraiment du Kolossal [4]! Le gros bonhomme à crâne rasé qui nous décrit les projets, nous montre : cette salle aura un kilomètre de long, huit cents mètres de large, cet escalier avec trois cents marches, cette tour aura cent cinquante mètres, cette avenue cent mètres de large, etc. En sortant nous nous disions, nous rappelant les installations Breker, Thorak, qu'on a l'impression que ces gens vivent un rêve diabolique, que tout ça va s'effondrer aussi vite que c'est apparu, que du souffre est prêt à suinter partout. Un certain sentiment de curiosité n'était certain[emen]t pas exempt dans le fait de notre acceptation. Il est satisfait. Nous ne revenons pas du tout persuadés qu'ils seront vainqueurs. Nous avons même pu discerner des symptômes de non-unanimité, surtout à cette soirée dans la maison de Jacobi. J'avais à côté de moi un sculpteur de Düsseldorf que j'avais reçu à Rome à la villa Médicis. Il m'a peu caché sa façon de penser, son horreur de toute cette aventure et même son espoir d'effondrement. Je ne l'ai pas trop poussé, on ne sait jamais. S'il est des gens dont il faut se méfier, c'est bien ceux-là. Celui-là me paraissait sincère.

Dès le lendemain de mon retour à Paris, je suis obligé de me coucher avec une grippe assez sérieuse. Ai-je bien fait? À mon point de vue personnel, non. Quand la guerre finira, mes amis certainement me le reprocheront, ce voyage. Si les Allemands sont finalement vainqueurs, il y aura en France, un parti de libéraux irréductibles, dont je serai, mais qui seront sévères pour qui aura eu des rapports courtois, même nécessaires avec les nazis. Moi, ma fonction m'y oblige. Mais on juge sur les apparences. Je ne crois d'ailleurs pas qu'ils seront vainqueurs complètement. S'ils sont complètement battus, en même temps qu'un immense enthousiasme, il y aura de la part de tout ceux qui auront souffert, qui auront pu éviter tout rapport avec l'ennemi, comme un besoin de sanctions, de punition, de vengeance même! Ce sera compréhensible. Et on ne saura pas trop discriminer entre ceux qui se seront aplatis devant les Allemands, les auront aidés dans leur tentation d'esclavage du monde, et ceux que leurs fonctions, comme moi, auront contraints à se compromettre, aussi peu que ce soit, aussi dignement que ce soit pour limiter les dégâts. Ce qu'il faut maintenant que c'est fait, c'est d'abord obtenir la libération promise, c'est ensuite ne pas profiter des relations plus étroites qui se sont établies, c'est surtout n'en tirer pour soi-même aucun avantage personnel.

21 novembre [1941]

Guéri, je reprends l'École et la présidence du Conseil Supérieur de l'architecture. Expert et Desmaret me disent avoir appris qu'un voyage d'architectes doit être organisé, analogue au nôtre. Ils me demandent d'indiquer leurs noms à la Propaganda Staffel pour être invités. Ils ne sont nullement collaborateurs. Curieux seulement.

23 nov[embre 1941]

Visite d'un peintre allemand, prof[esseur] Roesmer. Il est ancien élève de l'Académie Julian, de Marcel Baschet. S'il vit encore, il voudrait le revoir.

25 nov[embre 1941]

Vuillard a été un très bon peintre. Il est très supérieur à ses deux acolytes Roussel et surtout Bonnard. Cette exposition est remarquable.

28 nov[embre 1941]

Cérémonie à la mémoire de Sabatté, dans le grand amphithéâtre de l'École. L'affreux accident avait empêché de lui rendre hommage.

Mme Gaubert m'apporte des photographies de son mari. Pauvre cher Gaubert, il était un très chic type. Il a été vraiment bien pour Marcel[5], bien mieux que Rabaud et Büsser qui, au contraire, n'ont cessé de lui nuire. Gaubert n'était pas de nos amis.

29 nov[embre 1941]

Institut. On décide de reprendre les concours de Rome. Une certaine difficulté surgit à cause des deux zones. On passera outre.

 

[1] « M’ont chargé de réunir », barré.

[2] « Beaucoup », barré

[3] Edités par la galerie Druet.

[4]. sic.

[5] Marcel Landowski.