Décembre-1941

 

 

1er décembre [1941]

École. Rue de Valois pour le cours des Mon[umen]ts hist[ori]que. Si Perchot obtient les gros crédits envisagés, je ne comprends pas pourquoi on ne m'accorde pas ceux que je demande.

La guerre commence à traîner. Un général allemand disait ces jours derniers :

— Vous verrez, c'est votre vieux bonhomme avec son bâton qui finira par gagner.

2 décembre [1941]

Très dures batailles en Russie, en Afrique. L'Allemagne qui craignait tant la guerre sur deux fronts, elle l'a. Si jamais l'Amérique finissait par entrer en guerre, qu'elle et l'Angleterre puissent débarquer quelque part en Europe, ça lui en ferait trois. Mais est-ce possible?

3 décembre [1941]

Je confie à Riou mon manuscrit sur l'Enseignement[1].

6 dé[cembre 1941]

Classement de la section de peinture. Biloul, Leroux, Poughéon, Roger. Biloul a beaucoup de chances. J'ai horreur de sa peinture vulgaire, mais sans réfléchir, beaucoup disent : c'est un peintre; parce qu'à larges coups de pinceau il fait tous les ans des grosses femmes à triangle bien velu, ou de grosses paires de fesses. Et ce n'est pas même bien peint.

8 dé[cembre 1941]

Il y a eu des attentats contre "des membres de l'armée d'occupation". Couvre-feu à six heures, sous peine de mort.

Mon pauvre vieux Jo[seph][2] est malade. Je suis allé le voir aujourd'hui. Il est tout maigri, respire mal. Il a abusé du tabac. Son cœur est touché. Avec les appareils, il s'ausculte lui-même. Il me dit :

— Si j'entendais un cœur comme ça chez un de mes malades, je lui dirais de se soigner, qu'il peut durer, mais en moi-même je me dirais qu'il n'en a pas pour deux ans.

9 décembre [1941]

Je déjeune avec Boschot qui revient d'un voyage en Allemagne. Ils étaient plusieurs : Rouché, Rabaud, S. Rousseau, Honegger, Hautecœur. C'était surtout pour assister à un festival Mozart à Vienne.

Au palais de Tokyo, nous votons les bourses de voyage, prix du Salon, etc.

Je vais aux Champs-Élysées pour la libération des prisonniers. Ehmsen me dit de ne mettre que des peintres et des sculpteurs, de ne pas en mettre trop. D'autres listes seront présentées quand un premier lot aura été libéré. Les architectes seront demandés après le voyage prévu au printemps pour les architectes.

La guerre brusquement bat son plein dans le Pacifique. De nombreux vaisseaux anglais et américains ont été coulés.

10 décembre [1941]

Nous donnons le sujet du concours en collaboration.

Théâtre de marionnettes.

12 décembre [1941]

Segonzac vient m'apporter la liste des prisonniers du Salon des Tuileries. Il me donne rendez-vous pour déjeuner avec lui chez Maxim's. Impression de luxe bien désagréable. Insolence du maître d'hôtel vis-à-vis des gens qui viennent sans lui être recommandés! C'est plein d'Allemands. Comme ceux que nous avons vus pendant le voyage, ils n'ont rien de spartiates. Ils mangent et s'en collent jusque-là.

Des bruits contradictoires circulent sur la levée ou l'aggravation des mesures d'occupation, de la délimitation de la zone.

En Russie, ça a l'air d'aller mieux. Dans le Pacifique, ça n'est pas brillant.

13 décembre [1941]

Deux sœurs m'apportent de la part d'une dame inconnue 30 000 F pour être distribué à mes élèves pauvres. L'une de ces sœurs est la sœur de Jérôme.

Je vais chez Schnurr pour la marche à suivre.

À l'Institut, Biloul est élu au cinquième tour.

Dans Paris tout à coup, les arrestations s'intensifient. Il court des bruits de toutes sortes. En Russie, en Afrique, dans le Pacifique, c'est sur toute la terre un immense malheur.

14 déc[embre 1941]

Mme Brulé vient me parler pour l'achat de la collection très remarquable de gravures de son père, fort âgé et devenu pas mal piqué.

Le couvre-feu à 18 heures est levé. Donc détente.

15 déc[embre 1941]

Gratiot me parle d'Hélène. Il me dit qu'un autre incident sanglant est survenu gare S[ain]t-Lazare.

Comité des Artistes français où j'irai de moins en moins souvent, tant que Bouchard et Lejeune en seront président et vice-président. Atmosphère de gêne.

16 déc[embre 1941]

Fini une première série de dessins pour l'École de médecine[3]. Je commence par le Dante : La Harpie. Je fais poser ce monstre à la si jolie petite M. C[ombet]. C'est qu'elle est étonnamment souple et intelligente.

19 déc[embre 1941]

Une élève femme, bulgare, vient se plaindre de brimades. Elle m'assure que certains jeunes gens lui exhibent leurs attributs de virilité et que tout l'atelier trouve ça tordant. Me voici obligé de sévir. J'appelle le massier. Il proteste. C'est elle qui est une excitée et les provoque manuellement, m'assure-t-il. En outre elle les injurie, leur dit qu'ils sont d'une nation de vaincus, etc. Je les sermonne quand même, sévèrement, tout en ayant envie de rire. Il faut leur rappeler la situation navrante où nous sommes et qu'il faut éviter toute plainte, tout incident pouvant gagner l'extérieur.

Au Dernier-Quart, Bénédic me parle de l'entrevue de S[ain]t-Florentin, dont il ne sortira rien de bon. Il dit que la situation de la flotte américaine dans le Pacifique est des plus graves. Sa flotte est montée par la lie de la population.

20 décembre [1941]

À l'Institut, on s'émeut avec raison, de l'enlèvement des statues de bronze. Quelle laide comédie. La France faisant semblant de demander pour elle ce qui sera livré à l'Allemagne, pour ses canons. Il n'est pas possible même de faire semblant de croire pareilles affirmations. Le Claus Sluter de Bouchard, qui est une très belle chose, est menacé d'être livré à la fonte. L'Institut va protester et demander d'être représentée à la commission de désignation. On parle de l'inauguration de la villa Paradisio, à Nice, où il n'y avait que deux pensionnaires. Le maire de Nice n'a pu cacher rancœur et désillusion. Avec Leriche, emmenés par Daniel Brunet, nous allons voir la collection [ill....], chez Mme Brulé. Il y a des pièces étonnantes. Leriche l'estime à environ 400 000 F.

21 décembre [1941]

Retouches à mon article devenu un livre.

23 décembre [1941]

Conseil Supérieur de l'architecture. Programme : Les équivalences avec les écoles étrangères. Je déjeune avec l'enthousiaste Expert. Puis rendez-vous chez Hautecœur avec Büsser, pour Rome, les dépenses de la villa de Nice. Incidemment on parle de l'enlèvement des bronzes. Il me conseille de veiller à mes Fils de Caïn, il y a des gens dans la commission de la Ville qui proposent leur livraison au Baal allemand. Il me susurre le nom de Léandre Vaillat.

25 décembre [1941]

Marcel dirigeait à Versailles Les P’tites Michu[4]. Pas de répétitions. Une troupe ignorant ses rôles. Ce ne fut pas très fameux, quoiqu' il s'en soit tiré au mieux, pour son manque d'expérience.

31 décembre [1941]

On enterrait Marcel Baschet, à l'église S[ain]t-Thomas. Il est mort subitement, dans le métro. Il allait encore souvent au spectacle. Ce fut une vie magnifique, sans histoire. Quand je me retournais vers la foule, il y avait un effet extraordinaire dans cette grande nef. Tout au fond, tout en haut l'orchestre.

Je vais aux Champs-Élysées où je rencontre Bouchard qui y venait aussi pour les prisonniers. Drôle de type vraiment. Il sait, c'est convenu, que c'est moi qui m'occupe de cette question. Il faut qu'il aille de son côté, en cachette, intriguer auprès des Allemands. D'ailleurs Ehmsen le lui fait sentir. Il paraît que, durant le voyage, il avait donné déjà une liste de ses élèves à lui, à un des Allemands auprès duquel il était assis à table. Ça avait déjà compliqué les choses.

Nous allons avec Lily voir les Pontremoli. Suzanne est très amère. Elle fait allusion aux gens qui actuellement ne savent pas démissionner... C'était pour moi. Je fais semblant de ne pas comprendre, parce que je ne peux pas démissionner. Nous avons trop d'élèves en situation irrégulière que je couvre. Mon successeur serait certainement un collaborateur qui les mettrait en danger. Dans quelle situation affreuse est la France, et sommes-nous tous individuellement. Moi, en particulier, comme tous ceux qui ont des fonctions entre l'État et la jeunesse. Je ne peux le dire, cela. Il faut que j'encaisse et que je me laisse croire capable de n'être pas fidèle à mes convictions. Non.

Faisant, en ce dernier jour de l'année, retour sur ma conduite, je ne me sens coupable d'aucune défection, d'aucune lâcheté. Peut-être même faut-il plus de courage pour risquer d'encourir le blâme de ses plus chers amis, et par des actes qu'on juge devoir accomplir. Le moment des éclaircissements viendra. Tristesse bien grande cependant de constater la facilité avec laquelle ceux qui vous connaissent depuis toujours, sont prêt à vous mal juger. Je ne peux pas même vis-à-vis d’Emmanuel et de Suzanne, trahir les secrets de ces quelques jeunes gens. Un mot est si vite échappé. Non, je n'ai rien à me reprocher dans mon examen de conscience de fin d'année. Je quitterai la direction de l'École à la fin de l'année scolaire, de manière normale, et j'aurai le temps de choisir un successeur dont je serai sûr.

Bouchard vient, comme convenu, en fin de journée, m'apporter sa liste.

Mais quand je jette un regard sur les pages de cette année, comme je trouve ça peu intéressant. Je travaille pourtant, malheureusement quand j'ai quitté l'atelier, je n'y pense plus assez. On est traqué par toutes les complications où l'on se débat, par cette espèce de boue de sang où toute l'Europe piétine, boue morale aussi dont on ne peut éviter les éclaboussures. Ah! Certes non! Je ne resterai pas un jour de plus à ces deux directions. Quand j'en vois se cramponner à leurs postes, je ne les comprends pas. Être de nouveau indépendant, ne plus avoir aucune raison de se rencontrer avec les Allemands, quel soulagement, et ne plus penser qu'à sculpter, dessiner, écrire pour soi-même sur des questions d'art uniquement, quelle joie cela sera. À condition que la tourmente se termine vite et bien. Je crois vraiment que cette fin d'année 41 permet de penser qu'elle se terminera bien. Vite, c'est une toute autre affaire. Je me rappelle ce que me disait mon sculpteur allemand à Düsseldorf :

— Cette guerre ne peut pas finir. L'Allemagne, même si elle le voulait, ne le pourrait pas avec ses milliers d'hommes mobilisés, avec ses milliers de prisonniers, et ses ouvriers étrangers. Non seulement la guerre ne se terminera pas maintenant, mais elle s'étendra. L'Amérique qui a orienté toute son industrie vers la guerre, est obligée d'y entrer. Elle y entrera.

Mais nous, en France, dans quelle situation de plus en plus équivoque allons-nous être? Divisés plus que jamais, à cause de l'armistice, à cause de ce gouvernement de Vichy dont le rôle, en fin de compte, est bien néfaste. Si nous étions dans la même position que la Belgique ou la Hollande, tout serait bien plus clair. Tandis qu'avec le temps qui passe, les compromissions seront de plus en plus nombreuses, presque de plus en plus obligatoires pour certains. Il faut compter sur quelques événements imprévus, quelque abus par trop excessif de nos ennemis, quelque violation trop flagrante des conditions de l'armistice pour que Pétain, courageusement, prenne position, crie non, non, non, assez. Et alors tout le monde sera derrière lui. On n'aura pas cette impression louche que donnent ses actes. Il secondera de Gaulle, dont la voix, de Londres, donne tant d'espoir, donne en tout cas un but lumineux à la morne attente de ces mois.

Pour moi, mauvaise année. C'est ce voyage en Allemagne qui la gâche. Maintenant que j'en suis revenu, je ne trouve déjà plus tellement indispensable d'y avoir été. Si je n'y avais pas été, peut-être le regretterais-je. Peut-être pas. Et quand je me reporte aux conditions dans lesquelles je suis parti, je crois que je recommencerais. Non si j'avais pu prévoir le coup Breker. Engrenage, dont me sortira mon départ en juillet. Je redeviendrai un artiste, uniquement. La parole de Tolstoï, dans  Guerre et Paix, me revient à la mémoire. "Tout homme est libre d'accomplir tel ou tel acte. Une fois qu'il l'a accompli, il ne lui appartient plus." Il y a certaines pensées auxquelles on devrait toujours se reporter lorsqu'on est à la veille d'importantes décisions.

 

 

 

[1] Peut-on enseigner les beaux-arts ?

[2] Joseph Landowski.

[3] Nouvelle faculté de médecine.

[4] Opérette.