Décembre-1919

Cahier n°7

1er décembre [1919]

Travaillé à La Becquée. Il y a quelque chose dans la tête de la femme qui ne va pas. Cela tient certainement à une gentille petite Lucienne qui n'est pas ce qu'il faut pour cela. Mais il est trop tard pour changer.

Boni de Castellane est venu me voir. Il a été impressionné par mon groupe. Toujours le même :

— Ah ! si j'avais les moyens, que ne ferions-nous pas !

Il était accompagné de son fils, une réduction de lui-même.

Ouverture de l'exposition de William chez Georges Petit. La première salle me fait très bonne impression. J'y retrouve tout ce que j'ai aimé chez lui. Mais je suis stupéfait de voir dans la deuxième salle, de très mauvaises choses, qui font tort au reste, notamment le portrait de nous tous que lui avait demandé l'oncle Max, où personnellement il m'a vu boursouflé, sans caractère. Ce n'est pas sous cette mauvaise image que je voudrais passer à la postérité !

2 [décembre 1919]

Mlle Fiévet à qui Lily m'avait demandé de montré le cahier bleu m'a amené aujourd'hui Mme Dieterlen qui connaîtrait paraît-il, des gens susceptibles de s'intéresser au Temple. Madame Dieterlen qui me paraît une femme fort intelligente s'est aussi fort intéressée à ce projet. Elle m'a dit qu'elle allait réfléchir à ce que l'on pourrait faire et qu'elle pensait à une certaine Mme Simon qui s'intéresse beaucoup à toutes ces questions, qu'elle me téléphonerait sous peu.

4 [décembre 1919]

Mme Dieterlen téléphone qu'elle viendra avec Mme Simon, samedi prochain.

6 [décembre 1919]

Déjeuner chez l'ami Chifflot. Le voilà magnifiquement installé. Sa femme n'a pas changé. Elle a conservé son accent italien qui m'est si sympathique. Elle est toujours belle. Chifflot arrive en retard. Il est surmené, ne fait presque plus d'architecture, ne pouvant plus s'occuper que des services d'architecture des régions envahies, dont il est le grand chef. Après le déjeuner Chifflot me montre un grand projet de Monument pour le Havre, dont il me demandera, quand le moment sera venu, de faire la sculpture. L'ensemble en est malheureusement assez banal. Mais il s'agira de rattraper par la figure.

J'arrive à Boulogne peu d'instant avant Mme Simon que m'amène Mme Dieterlen. C'est une petite dame boulotte qui m'a l'air complètement sotte. Elle ne comprend rien à ce que je lui montre, ou plutôt ne regarde rien, tourne les pages comme on feuillette un livre en s'écriant :

— C'est magnifique !

Mais elle connaît beaucoup de monde dans les milieux théosophiques. Elle me dit :

— Il faut former un comité pour réunir les fonds. Je m'inscris pour 10 000F.

Puis elle s'en va, car me dit-elle, elle est très pressée et elle nous quitte en nous invitant Lily et moi à une réunion chez elle pour le samedi suivant où nous rencontrerons Édouard Schuré. La perspective de faire la connaissance d'Édouard Schuré fait plaisir à Lily. Je suis très heureux de revoir Schuré. Mais je doute que ce soit par cette voie que j'arriverais à réaliser le cahier bleu.

11 [décembre 1919]

Fini La Becquée. Fini n'est pas le mot. En réalité ce devrait être maintenant le vrai commencement. Les enfants ont fini par être bien groupés. La femme n'est pas très bien, surtout la tête. Tel qu'il est, ça fera bien, j'espère, sur la table de Ladi[las] et de Lily [1], demain soir.

12 [décembre 1919]

Toute la maison depuis plusieurs jours retentissait de chœurs où les airs des Gardes Municipaux, du Mariage de Mlle Fallières, et de la Marche Nuptiale de Lohengrin se mêlaient, chanté par les petits, même Françoise, dont le don musical s'affirme. À ce point de vue, cette petite nous paraît étonnante. Ce soir avant le dîner qui nous a tous réuni autour de Ladis[las] et Lily fêtant leur 25 ème anniversaire, les enfants nous ont donc joué la petite revue que Bouglé et Benjamin [2] ont composé pour cette fête. Les enfants étaient habillés tout de rouge. Nadine[3] ouvrait la marche, tenant par la main notre petit Marcel[4]. On a écarté un paravent et la gentille petite Monique [5] est apparue, dans un charmant petit costume argenté, tous les autres se sont groupés autour et derrière elle et chacun a joué, gentiment comme tout, son petit rôle, sans se tromper, jusqu'au petit Marcel qui nous a avoué après :

— J'ai été un petit peu timide, mais j'ai continué quand même.

Le fond rouge que formait le costume des enfants sur lequel se détachait la petite Monique, formait un délicieux ensemble.

Dans la salle à manger on avait disposé une table en fer à cheval[6]. Pour l'effet de La Becquée s'était un peu étroit. À la fin du dîner l'oncle Max[7] a dit quelques paroles vraies. Si j'avais eu à parler, j'aurais dit ce qu'il a dit. J'aurais aussi évoqué nos morts. Je regardais le bon et cher visage de Ladis[las]. Quelle beauté rayonne de ce visage ! Souvent je pense à la carrière qu'il avait devant lui, carrière de professeur, de maître, où il aurait excellé, carrière faite de succès officiels et d'honneurs qu'il aurait aimés, auxquels il aurait été sensible, et vraiment nous ne saurons jamais lui être assez reconnaissant les uns et les autres d'avoir renoncé à tout cela, pour nous.

13 [décembre 1919]

Donc nous fûmes chez Mme Simon, aujourd'hui.

Avant, nous avons été chez Barbazanges voir la toile de Courbet, l'Atelier, que des marchands associés on acheté 600 000 F et veulent revendre au Louvre pour 900 000. On a raison de vouloir garder cette toile au Louvre. Mais on aurait tort de la payer 900 000 F. Elle est remplie d'admirables morceaux. Elle est assez surprenante, par son mélange de convention et de réalisme[8]. Courbet est un peintre magnifique[9]. J'admire que dans cette énorme toile, grande comme une fresque, peinte comme un tableau, on ait de loin une excellente impression d'ensemble (presque trop vraie), et que de près, on ait ce plaisir, pour moi essentiel, de voir des morceaux faits jusqu'au bout, de vrais portraits, bien construits et d'une riche et belle pâte. Baudelaire [10] entre tous, un chef-d'œuvre. On ne trouve guère cela que chez les grands vénitiens, Véronèse, Titien, Tintoret, dans les grandes toiles de Rembrandt que je ne connais que par reproduction. Nos peintres dit "décorateurs" tels Henri Martin ont-ils eu raison d'abandonner cette remarquable technique pour se rapprocher de la manière des décorateurs de théâtre ? Bien certainement non. Évoquer une toile d'Henri Martin, ou une toile d'Auburtin, en face de cette toile de Courbet c'est comme si on voulait comparer Chaminade à Beethoven, Millevoye à Victor Hugo. Les uns disent quelque chose et vont au fond des choses. Les autres ne pensent qu'au point de vue décoratif, le point de vue superficiel.

Et en sortant de là, nous allons à l'avenue du Bois-de-Boulogne, chez Mme Simon. Il y a du monde déjà, des visages inconnus. Mme Simon me fait de plus en plus l'effet d'une grosse poule à cervelle de dindon. Elle a les mêmes proportions dans tous les sens, hauteur, largeur et profondeur. Je retrouve Mme Dieterlen, au visage intelligent. Dans le salon, les chaises sont rangées. Il s'agit d'entendre une conférence sur les phénomènes psychiques, tables tournantes, médiums, matérialisations. La conférence commence, j'écoute avec soin. Je ne suis pas de ceux qui rient de cela. Mon avis est qu'on ne doit rire de rien. Je crois que nous sommes à l'origine d'une science nouvelle. Son caractère mystérieux, son apparence de mettre en relation notre vie terrestre avec la vie de l'au-delà, attire à elle quantité de gens crédules, et qui cherchent de toutes leur force la consolation à leurs chagrins, quantité de jeunes sots et hélas ! quantité de farceurs. Les photographies de matérialisation qu'on a fait circuler après la conférence sont de curieux témoignages qui donnent le désir de voir.

Course après la conférence, ce fut très drôle. Chacun leur tour, de braves gens venaient s'asseoir à la table et chacun racontait qui un rêve, qui une prédiction de somnambule, de gentilles petites histoires que des concierges racontent, appuyées sur leur balais, à la vieille dame du cinquième, rencontrée dans l'escalier. Le but de cette réunion était intéressant. C'était pour faire part à tous ceux que ces questions intéressent de la fondation d'un Institut psychique, où chacun pourra venir apporter sa contribution personnelle, où il y aura des laboratoires, bibliothèques, etc.

Édouard Schuré, que je n'avais pas vu entrer, s'est levé et a prononcé quelques paroles pour souhaiter que cet Institut rende les services qu'on en attend. Je l'ai revu avec émotion. J'ai fait sa connaissance, voici longtemps, en 1903 ou en 1904, à Rome, par l'intermédiaire de Gabriel Monod. Il habitait tout près de la villa Médicis une petite pension de la via Sistina. Je crois qu'il travaillait à ce moment à son beau livre Sanctuaires d'Orient. Je le voyais souvent alors, soit qu'il vint à la Villa, soit que ce soit moi qui allait le voir dans sa petite pension. Madame Schuré le suivait partout, l'accompagnait comme une petite ombre modeste. À mon retour de Rome, je suis allé le voir rue d'Assas une ou deux fois. Je lui avais demandé de poser pour son buste. Il avait accepté mais n'en trouva jamais le temps.

Au moment où il allait partir de chez Madame Simon, j'ai pu le joindre dans l'antichambre, car il était fort entouré, nous avons refait connaissance, et il est convenu que nous irons le voir, avec Lily, un vendredi, dans le courant de janvier.

Et tandis qu'il sortait, Madame Simon disait à un monsieur qu'un domestique aidait à enfiler son pardessus :

— L'idéalisme ! Ah ! l'idéalisme il n'y a que ça !

Et elle disait ces mots à chacun à mesure que chacun remettait son pardessus.

15 [décembre 1919]

Dans quelle aventure me suis-je laissé entraîner en acceptant d'aller à Cépoy pour le Monument aux Morts de ce petit pays ? À cause de Mlle Fiévet qui a perdu trois frères pendant la guerre ! je ne pouvais guère refuser. Mais je tombe en plein dans la "guerre au village" à cause du choix de l'emplacement du Monument. Les uns veulent la mairie, une affreuse mairie moderne, les autres une place près de l'église, à l'ombre de vieux arbres, auprès d'un cimetière désaffecté, ravissante place. Mais il y a déjà un vote acquis en faveur de la mairie, avec la réserve orale paraît-il de mon avis. Ce vote de la mairie pourrait donc être rattrapé, mais le budget du Monument est si modeste [11] que je n'ose prendre parti, car pour faire le Monument près de l'église, les moyens financiers sont insuffisants.

17. 18 [décembre 1919]

Hier soir, nous avons assisté à la première représentation de L'Œdipe roi de Thèbes, de S[ain]t-Georges de Bouhélier, monté et donné par Gémier au Cirque d'Hiver. C'est une des plus prétentieuses sottises que j'ai jamais vues[12]. Quand on monte un spectacle pareil, qu'on le qualifie de "spectacle olympique", quand on fait annoncer partout d'avance que c'est génial, il faut que cela le soit. Prétendre au génie n'est pas une raison d'en avoir. J'ai lu la préface que S[ain]t-Georges de Bouhélier a fait paraître dans la Grande Revue. Je n'en partageais pas les idées, et la représentation m'a prouvé que j'avais plus raison encore que je ne croyais.

Je pense depuis longtemps, et je pense aujourd'hui plus que jamais, qu'il y a dans les différents arts un certain nombre de sujets [13] auxquels on n'a plus le droit de toucher, car ils ont été traités de telle manière qu'ils ne peuvent plus être qu'abîmés. Telle dans le domaine de la sculpture la figure de Moïse, telle dans le domaine de la peinture : la Création de l'homme, à la chapelle Sixtine, telles les légendes germaniques depuis Wagner, tel dans le domaine littéraire Œdipe roi, entre tous. Y toucher est une preuve de grande sottise ou une preuve de grande prétention. Le sculpteur, qui après Michel-Ange sculpta, pour la fontaine dite de "Moïse" à Rome, la statue du prophète qu'on y voit encore actuellement, se suicida, raconte l'histoire, lorsqu'il se rendit compte de la faiblesse et de la vanité de son œuvre à côté de celle de Michel-Ange[14]. Celui-là, au moins, prouva sa sincérité et sa mort tragique fait qu'on lui pardonne sa statue [15]. Je suis loin de demander à S[ain]t-G[eorges] de B[ouhélier] de manifester de manière aussi définitive son repentir. Mais qu'il manifeste seulement son respect des grands noms et des grands chefs-d'œuvre en ne les ridiculisant pas et en ayant seulement l'élégance de ne plus écrire.

1. Le décor est affreux. On n'évoque pas l'esprit d'une époque par des reconstructions archéologiques, prétend S[ain]t-Georges de Bouhélier. Je ne vois pas comment on l'évoquera mieux en faisant de la demi-archéologie, par un décor que cette fois-ci vient en droite ligne de Munich. Pourquoi, du moment que l'on faisait un décor [16], l'avoir fait à peu près grec, au lieu de le faire tout à fait grec. Première sottise. J'aurais compris qu'on n'en fit pas du tout.

Autre grosse révolution : les personnages s'appellent entre eux "Monsieur", "Messieurs", comme des héros de Racine ou de Corneille. C'est enfantin. Et encore, tout cela ne serait pas bien grave s'il n'y avait pire. Le pire, ce sont les scènes rajoutées au drame de Sophocle. Car de temps en temps, le drame est si beau par lui-même, les situations sont si fortes, que malgré tout, la mauvaise adaptation est portée par son sujet et que l'émotion naît. Elle ne dure pas longtemps. Ainsi, il y a une scène entre Antigone et son fiancé, le fils de Créon, où Antigone tapote sur les joues du jeune homme comme une gentille petite couturière de la rue de la Paix. C'est entendu : l'auteur veut nous montrer une Antigone comme toutes les jeunes filles que les malheurs de son père grandissent par la suite. Petite idée et pas dans le sujet.

Loin de nous les conventions ! s'écrient en chœur S[ain]t-Georges de Bouhélier, Gémier, etc. : or sur un escalier viennent tour à tour jouer les gosses du ménage, puis Œdipe et Jocaste viennent s'y confesser leurs angoisses, puis, une invasion d'hommes nus qui viennent marcher sur les mains, lancer le javelot, tirer de l'arc, boxer, dans une exhibition parfaitement grotesque. On a osé qualifier cela de spectacles olympiques ! Tout cela se passe à la fois, dans une invraisemblance insensée. Mais pourquoi ce tireur d'arc, sur les marches de l'escalier a-t-il pris la pose d'une des statues du temple d'Égine ? Voilà de l'archéologie, il me semble. Et ce lanceur de disque, il me semble bien y reconnaître une fameuse statue antique ?

Cela se termina dans une incohérence comique où après avoir cru assister à une scène de la Révolution française [17], on devine que l'auteur veut faire un rapprochement entre le Christ et Œdipe, et cela se termine par une promenade de Gémier, dans son costume de roi Dagobert, à travers les fauteuils d'orchestre où chacun peut bien voir la vaseline et le bariolage qui lui coule sur le visage.

Je comprends bien la pensée de S[ain]t-G[eorges] de B[ouhélier] et je l'approuve dans son point de départ qui serait de créer une tragédie française de notre temps, comme il y eut une tragédie grecque, comme il y eu les Mystères au Moyen Âge. Le programme était beau. Il fallait aller jusqu'au bout. Pour cela il fallait faire ce qui a été fait par un homme de génie, à une époque toute proche, pour son pays, Richard Wagner. Il fallait créer vos sujets, créer vos thèmes, créer votre milieu, en trouvant votre sujet dans les légendes françaises, comme fit Wagner avec les légendes germaniques [18] ou bien même dans les temps présents, réaliser votre œuvre avec tous les moyens nouveaux que vous auriez voulu. L'effort eu été immense et vous auriez pris place à côté des plus grands. Tandis que vous faites seulement penser à un Scudéry. Romain Rolland a tenté cela dans son Théâtre de la Révolution. Et il y a réussi dans son Danton, qui est un chef-d'œuvre. Osez donc jouer cela.

Il y a quelques jours j'avais reçu une convocation pour aller à la mairie de Boulogne. La municipalité ancienne a été complètement remplacée par une nouvelle municipalité entièrement socialiste. J'y suis allé ce matin et j'ai été reçu par M. Morizet, le nouveau maire. Je suis reçu par un homme très distingué. Mon petit Lélio m'en avait déjà parlé en bien. Je me trouve en présence d'un homme très intelligent, beau visage, excessivement soigné dans sa mise. Nous nous saluons, nous nous rappelons de communes connaissances, puis il me dit : "Je vous ai demandé de venir, car je suis fort ennuyé. Nous prenons la municipalité avec une besogne effrayante devant nous. La précédente municipalité n'a rien fait. Alors les camarades ont pensé que nous ne pouvions commencer notre gérance par l'érection d'un Monument.

Moi. — Oh ! Rassurez-vous. Le Monument que m'a commandé la précédente municipalité est à peine commencé et vous aurez bien le temps d'ici qu'il soit prêt, de faire bien des choses dans Boulogne.

M. Morizet. — Nos camarades ont trouvé aussi que c'était une bien grosse dépense et auraient l'intention de surseoir provisoirement[19].

Moi.— Qu'entendez-vous par provisoirement ?

M. Morizet.— Évidemment, provisoirement est un mot très élastique. Je crois même que certains voudraient vous demander d'abandonner complètement, après vous avoir, bien entendu, indemnisé de vos frais. Votre contrat est parfaitement en règle d'ailleurs.

Moi.— Ceci n'est pas pour moi une question d'argent. À ce point de vue nous nous entendrions toujours et facilement. Mais c'est une question de sentiment. J'ai un projet qui me plaît et que je tiens à exécuter. Tout est là. Aussi bien n'est-ce pas mauvais d'habituer la population à considérer les œuvres d'art comme aussi importantes qu'un trottoir ou une vespasienne. Et la façon dont j'ai compris mon Monument n'a rien qui puisse choquer vos idées, qui à ce point de vue sont pareilles aux miennes. Et la meilleure preuve que tout ceci n'est pas une question d'argent, c'est que l'ancienne municipalité me doit de l'argent et que je ne lui avait encore rien demandé.

Morizet.— Mais justement, j'ai là un mandat pour vous."

Il sonne, fait apporter le mandat du premier acompte, me le remet [20] :

— Nous allons, me dit-il, nous constituer bientôt en commission. Je vous mettrai en relation avec celle qui s'occupera de ces questions-là.

Nous nous sommes quittés très bons amis. J'aime nettement mieux un homme intelligent comme celui-là qu'un sinistre soliveau comme était le précédent.

 

Ce soir, à la soirée où j'étais chez Boni de Castellane, René Boylesve m'apprend que Paul Adam est gravement malade.

20 [décembre 1919]

Dîner chez l'ami Rabaud, avec Pontremoli, Widor. Widor me fait penser à Don Guritan[21]. Rabaud fait un excellent jeune membre de l'Institut. Il a l'air de s'intéresser beaucoup aux travaux de l'illustre compagnie.

21 [décembre 1919]

Cet après-midi, chez la duchesse de Camastra, il y avait Mlle Ida Boni, la danseuse de l'Opéra. Elle était infirmière pendant la guerre dans l'hôpital italien que dirigeait Mme de Camastra. C'est une fort jolie femme. Naturellement on parla danse dans notre coin, et je m'amusais beaucoup à la regarder parler. Nous, lorsque nous parlons, nous gesticulons des mains. Elle, s'est avec ses pieds qu'elle faisait des gestes.

23 [décembre 1919]

Passé la soirée à l'Alhambra où Carpentier exhibitionnait [sic]. J'ai enfin pu m'entendre pour les séances. Je l'aurai entre le 1er et le 10 janvier, puis entre le 1er et le 15 février. Il pourra même me donner une séance demain matin.

24 [décembre 1919]

Carpentier est venu poser deux fois aujourd'hui. Très peu changé. Je travaille méthodiquement. Je fais sa tête, grandeur d'exécution de sa statue. Il est réellement magnifique.

L'exposition de William marche très mal au point de vue vente. C'est désolant.

25 [décembre 1919]

Ce matin, la gentille fête traditionnelle des souliers que Lily, hier au soir[22], avait rempli de jouets et de toutes sortes de choses, pieusement.

29. 30 [décembre 1919]

Tournée en Neubourg, Tourville, Empreville, Rouen, Grand-Couronne avec l'ami Delaunay.

31 [décembre 1919]

L'année se finit. J'ai tout de même travaillé beaucoup. Et j'ai devant moi beaucoup de travail.

J'ai fait cette année :

La grande maquette Monument aux Morts ou Les Fantômes ;

Esquisse du Tombeau du soldat[23] ;

Esquisse du Monument de Normale[24], à reprendre d'ailleurs ;

Buste de Paul Adam ;

Buste de Lily ;

Buste de M. Blumenthal ;

Monument Wilbur Wright ;

Esquisse Monument de Boulogne[25] ;

Exécution Monument Tourville ;

Esquisse Monument de la faculté de Bordeaux (concours) ;

Esquisse Monument de Neubourg.

Mais j'ai maintenant toutes ces esquisses à exécuter, en grand, et bien d'autres encore, je note tout pour voir à la fin de l'année prochaine où j'en serai :

1. Exécution de la pierre du Monument Wilbur Wright. Très important.

2. Exécution de la pierre du Monument de Tourville ;

3. Exécution du modèle grandeur 2 m 50 des Fantômes, 9 figures. T[rès] I[mportant] ;

4. Modèle du Monument Neubourg. Important ;

5. Monument de Combs-la-ville ;

6. Monument de Cépoy ;

7. Marbre du buste de M. Blumenthal ;

8. Marbre du buste du petit Bertrand ;

9. Marbre du buste de Lily ;

10. Marbre du buste du maréchal Pétain ;

11. Bas-relief du Monument de l'Internat[26]. Important ;

12. Monument de l'Inspection des finances ; Important ;

13. Statue de Carpentier. Très important ;

14. Statue de la géographie science pour l'Institut de géographie ;

15. Statue de la géographie lettres, pour [l'Institut de géographie] ;

16. Buste de M. Getty en bronze ;

17. Esquisse du Monument Blanche[27]. Qu'est-ce que ça donnera ?

18. Monument de l'École normale. Modèle. Très important ;

19. Monument d'Annonay. 2 statues en granit.

Voilà tout ce que j'ai à faire. Il n'y a que la statue de Carpentier et le buste de Lily qui ne me soient pas commandés.

Et j'ai en perspective d'autres travaux encore fort intéressants :

1. Le buste de Madame Mauset de Bordeaux ;

2. Le buste de Mlle Schneider.

Le Monument de Bordeaux, si j'ai le prix au concours.

La figure de Dionysos dont m'a parlé M. Mir et qui sera une de mes plus intéressantes commandes.

Il faudrait que je puisse faire tout cela et que je puisse commencer sérieusement les esquisses du Temple.

 

Alfred de Vigny, dans son journal, écrivait à la fin d'une année : "L'année finit, je ne crois pas avoir fait de peine à personne." Je crois pouvoir en dire autant, en tout [cas] volontairement, certainement pas.

 

[1]    Julie Landowski.

[2]    Benjamin Landowski.

[3]    Nadine Landowski.

[4]    Marcel Landowski.

[5]    Monique Landowski.

[6]    Suivi par : "autour de laquelle nous nous sommes", raturé.

[7]    Maximilien Vieuxtemps.

[8]    Suivi par : "pour l'aimer énormément", raturé.

[9]    Suivi par : "il continue", raturé.

[10]  . Précédé par : "Le portrait de", raturé.

[11]  . Au lieu de : "mesquin", raturé.

[12]  . La phrase débute par : "Si j'étais critique théâtral", raturé.

[13]  . Au lieu de : "certaines œuvres", raturé.

[14]  . Suivi par : "dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens", raturé.

[15]  . Au lieu de : "sa boursouflure", raturé.

[16]  . Au lieu de : "un style", raturé.

[17]  . Au lieu de : "se trouvent réunies des allusions où l'on se croit tour à tour à l'époque de la Révolution française", raturé.

[18]  . Au lieu de : "wagnériennes", raturé.

[19]  . Au lieu de : "momentanément", raturé.

[20]  . Au lieu de : "me le donne", raturé.

[21]  Personnage de Ruy Blas de Victor-Hugo.

[22]  . Au lieu de : "la veille au soir", raturé.

[23]  Le mort porté par le peuple.

[24]  Ecole Normale Supérieure, monument aux morts.

[25]  Monument aux morts de Boulogne-Billancourt.

[26]  Hôtel-Dieu

[27]  Non réalisé.