Janvier-1956

1956

1er janvier 1956

Quand j'avais vingt ans, trente ans, être en 1956 me paraissait aussi loin dans la nuit des temps que l'an 4 000 avant Jésus-Christ. Et m'y voici! Cette année 1956 apparaît bien inquiétante! D'abord, personnellement il y a ce terrible monument[1] qu'au fond de moi je n'aime pas et n'ai jamais aimé. J'espère en sortir quand même avec honneur. Mais il y a aussi cette terrible date d'inauguration. En réalité je n'ai plus que trois mois!

À cause de l'absence des enfants, dans la montagne, et comme tout le monde sera rentré demain et que demain aussi Jacques[2] pourra venir, c'est demain qu'aura lieu le déjeuner annuel.

2 janvier [1956]

Le déjeuner devenu solennel du 1er janvier a eu lieu, très gai. Il ne manquait que Marc et Anne[3], en montagne.

Tous les votants avaient voté le matin. Partout beaucoup de votants. Moi, à Boulogne, j'ai du faire une assez longue queue. Il faut admirer le calme du public, l'excellente organisation des bureaux. Cette année, tout le monde se rendait compte de l'importance. Raymond Pottier croit fermement que Mendès-France sera brillamment réélu. Que ses listes auront aussi du succès. L'inconnu c'est le mouvement Poujade. Il joue sur un quiproquo. Beaucoup d'idiots croient qu'il fera supprimer les impôts… Au ministère de l'Intérieur on pense qu'il y aura cinq ou six députés. En ce moment la radio donne les premiers résultats. L'impression est d'une poussée communiste. Les poujadistes seront certainement plus de cinq ou six. Pour le reste, je n'arrive pas à comprendre les nuances. Attendons.

3 janvier [1956]

Élections. Tout le monde est consterné sauf chez les communistes et chez les poujadistes. Ils sont près d'une cinquantaine. Cela fait faire des réflexions sur le suffrage universel. Surtout sur l'imbécillité du système fiscal actuel. Sans parler des gros fraudeurs, tout le monde est excédé de ses complications. Le vrai responsable du gâchis immédiat, c'est Edgar Faure. Il a joué le succès des communistes, l'affaiblissement des socialistes et le renforcement de sa majorité centre droit. Majorité pas très grosse, mais fidèle qui lui donnait le pouvoir pendant un ou deux ans. C'est loupé. Je ne considère pas la situation comme catastrophique. C'est quand même un sérieux avertissement. Cet Edg[ar] Faure c'est un genre Laval. Poujade c'est un genre Doriot, colonel Delaroche, etc., mais très dangereux.

4 janvier [1956]

Rentrée de l'Académie - Le Lutrin.

Hautecœur fait distribuer les 4 projets du Règlement qu'il a rédigés. Je proteste contre cette distribution trop hâtive. La Commission aurait du les étudier. Paul Léon prétend que c'est fait, que nous avons eu de nombreuses discussions. En réalité Formigé a laissé les choses aller. C'est P[aul] Léon qui a mené les débats (qui n'ont pas eu lieu). Personnellement j'attendais l'étude de ces projets pour les discuter en Commission sur les textes qui ne correspondent d'ailleurs pas aux propositions faites. Je suis de plus en plus déçu par Paul Léon. Les deux dernières révélations de l'insatiabilité de ce petit homme maigre : le coup de la conservation de Chantilly qu'il aurait bien pu laisser à un peintre. Le coup du vote des membres libres qui est une laide action. Tout ça fait "mine de rien", la main sur le cœur.

5 janvier [1956]

Les architectes (Derudder et Tabon) ont tout de même diminué leur absurde corniche. Il n'en aurait pas fallu du tout. Ça sera un peu moins moche. Autre erreur qui est de Derudder. Il a terriblement augmenté le frein du mur. Ça va me limiter la saillie de mon groupe. Il a changé le frein alors que mon travail était déjà avancé. Je suis ennuyé aussi par les joints dont le ciment (officiellement est qualifié ciment blanc) fait noir.

Mais j'ai enfin trouvé le bouclier qui portera au recto une image de Jeanne d'Arc. Le fond représente la bataille archi séculaire des champs Catalauniques.

Je me laisse trop préoccuper par la question du vote des membres libres. C'est idiot.

7 janvier [1956]

Visite Madeline. Il est à peu près décidé à poser sa candidature à l'Institut. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup de chances cette fois-ci. Je ne lui déconseille cependant pas de se présenter. Il a laissé passer plusieurs vacances. Il est donc bon qu'il rappelle son existence.

Réception chez c[omte]sse de Dampierre. Bardoux et Gillouin disent qu'Edgar Faure est effondré. Il dit ; "Nous avons fait une fameuse c…" Il pense que René Coty va appeler Guy Mollet ou Neagelen. Est-ce que Naegelen sera bien, après son passage à Alger ? D'aucuns disaient Pineau. Mendès-France les inquiète avec son système des dates impératives. C'est en effet une erreur.

8 janvier [1956]

Travaillé à la Jeanne d'Arc du bouclier Trocadéro[4]. Content ce soir. Elle est assez saillante. Je crois que je traiterai en creux la bataille des champs Catalauniques.

Je n'arrive pas à me débarrasser de l'obsession du vote des membres libres. Je suis très choqué. Je ne comprends pas que, sentant une grosse opposition, ils ne relisent pas leur stupide proposition. Pour y arriver ils n'hésitent pas à changer l'organisation des sections. Comme ils ont compris que douze membres rendaient leur succès impossible, ils proposent de les ramener à huit (il y a quelques années cinq ou six). Nous avons demandé, avec un exposé des motifs très motivés, de les augmenter de deux. Or, comme il faudra de nouveau soumettre à l'État nos propositions, nous aurons l'air de fameux étourneaux. Tout ça est absurde.

Au Trocadéro très bonne impression ce soir. Je prends de plus en plus confiance.

9 janvier [1956]

Matin, courrier. Puis au chantier. Nous commençons le marin. Morceau difficile parce que pas à la main. Et le modèle n'est pas assez étudié. Je suis responsable de bien des ennuis surgis en cours. Le grenadier vient bien. Bonne sculpture.

Déjeuner de la Société de Géographie économique. Duhamel fait la communication d'usage. Thème : le mystère français. Il a parlé cuisine surtout. Mais n'a pas même effleuré les sujets auxquels tout le monde s'attendait. En somme, propos pas très intéressants.

Travaillé au nouveau bouclier qui prendra une importance bien plus grande. Trois thèmes : Jeanne d'Arc, les champs Catalauniques, l'an II. Les trois grands monuments de la France. Les deux Marne étaient le quatrième. Et à partir de là, à la façon dont vont les choses, hélas! Peut-être le dernier.

Le Lutrin

P.V. séance plénière de l'Acad[émie].

Lecture par Lemaresquier d'une lette un peu compliquée.

 

11 janvier [1956]

Mauvaise journée. Toujours à cause de cette sacrée histoire du vote des membres libres. Pendant que Lemaresquier lisait une lettre de critique des projets Hautecœur-Paul Léon, je me tourne vers celui-ci en lui disant :

— Ce n'est pas bien ce que vous avez fait là.

Il s'est fâché et, à la fin de la séance, il est parti sans me serrer la main. C'est un drôle de sceptique! Il veut chambouler toute l'Académie, diminuer le nombre des peintres (4), celui des membres libres (12) pour que, les m[embres] l[ibres] étant en nombre réduit, leur participation à tous les votes soit plus facilement adoptée.

Et que sont ces discussions mesquines à côté des difficultés presque insurmontables dans lesquelles est la France, aussi bien intérieurement qu'en Afrique. Et, sur un plan plus personnel, à côté de l'exécution d'un monument comme mon affaire du Trocadéro[5].

12 janvier [1956]

Ce matin au Trocadéro où, en arrivant, je trouve Lagriffoul. Il a bonne impression. Je travaille au marin. Je vais essayer de lui mettre un béret, comme le désirent J[acques] Meyer et Jardinier. C'est ça aussi qui est difficile : se satisfaire comme artiste et répondre aux désirs de ceux qui vous commandent l'ouvrage. Dans le cas présent, ces désirs sont de véritables impératifs. Alors il faut prendre le problème par les cornes. Tout dépend de l'interprétation sculpturale du motif. Aux vraies grandes époques, on n'esquivait pas cette difficulté. C'est ce que je fais.

13 janvier [1956]

Au Troca[déro] ce matin. La main du fusilier marin. La tête de la Piéta. Après-midi, esquisse au tiers du nouveau bouclier. Très satisfait. Les idées sont en place. En conséquence la composition est devenue très bonne. Dommage de n'y avoir pas pensé plus tôt. Mais c'est sauvable. Halijon est venu voir le travail à envisager pour lui. Je lui donnerai le modèle au début de la semaine du 22 janvier. J'aurai le grand modèle quinze jours après. Comme il s'agira d'une mise aux points très simple, à la machine, puisque de même taille, je pense que ça ira assez vite. L'agrandissement sera en plastiline.

14 janvier [1956]

Chez cette dame où Françoise[6] a très bien joué pour le Centre européen de culture (Fondation Mme Miller) je retrouve la ravissante Mme Vitneck, cousine de la baronne Guillaume. Elle reflète les opinions de son milieu. On y a très peur. Elle se demande si elle ne va pas vendre son appartement de la rue Bassano. Elle dit que tout le monde dit que l'on va à une révolution.

Au déjeuner, tout à l'heure, ce M. Weill qui connaît très bien Edg[ar] F[aure], ne cachait pas que son intégrité était douteuse. Voici une conversation avec dires rapportés. Ce M. W[eill] était dans le cabinet Edg[ar] F[aure]. Il lui parlait d'un groupe financier envers lequel il avait des inquiétudes (ce M. W[eill] est dans les affaires immobilières). Il s'aperçoit qu'Edg[ar] F[aure] connaît fort bien ce groupe douteux :

— Si je les connais, je suis leur avocat.

— Comment! de gens aussi douteux!

— Mais, mon cher, répond Edg[ar] F[aure], vous n'imaginez tout de même pas qu'un président du Conseil puisse vivre avec ses seuls appointements!

Ma Françoise[7] a remarquablement joué. Elle est étonnamment artiste. Elle a fait pour Le fou de Marcel des maquettes de décor très originales et dont le directeur de Nancy se sert. Fille étonnante et d'un dévouement et d'une générosité absolus. Dommage seulement qu'elle ne prenne pas sa carrière plus au sérieux. Elle en a même un certain dégoût. Parce qu'elle en connaît trop les dessous. Qu'elle n'aime pas faire des visites en demandeuse.

Ai écrit à Paul Léon. Une vraie brouille avec lui me serait très pénible. Mais au fond de moi, j'ai un peu moins d'estime pour lui.

15 janvier [1956]

Je me proposais de travailler toute la journée au bouclier. Mais je me suis levé tard. J'ai mis de l'ordre dans le courrier à répondre demain matin. L'après-midi j'ai dormi un peu après le déjeuner. Puis nous sommes allés chez Marcel[8], dans son lit. Il y avait Sarrabezolles. Je lui dis que l'affaire égyptienne ne marche pas très bien. Je crains, avec raison, qu'André Lhote, très bien avec l'ambassadeur d'Égypte, ait jeté son grain de poivre contre moi. Je crains? Étant donné mes hésitations à me lancer dans cette histoire, je ne crains rien. Au point que si dans quelques jours je n'ai pas de réponse de l'ambassade ou du ministère, j'écrirai que je ne peux pas m'en charger. J'aurais été content d'apporter du travail à Sarrabezolles et à un certain nombre de camarades plus jeunes et sans rien à faire.

Laprade me fait sa visite de candidature. C'est un homme fort intelligent. Très artiste. Mais les sept candidats sont tous à peu près aussi remarquables : Madeline, Nicod, Laprade, Lecomte, Labro. On voudrait pouvoir voter pour tous. Laprade me dit qu'il écrit une histoire des grands architectes et que Hautecœur est furieux contre lui. Car lui, Hautecœur, a écrit une histoire de l'architecture classique en France. Or il y a paraît-il pas mal d'erreurs dans le livre de Hautecœur, que Laprade, par la force des choses, réfute.

16 janv[ier 1956]

Matinée au Trocadéro[9] où Gaumont vient me retrouver. Il semble satisfait. Me reproche d'avoir traité trop bas-relief les mains de la Piéta. Avec assez de justesse il me dit que sur des figures rondes-bosses, cette partie bas-relief est un pur contresens. Il a raison, je crois. Mais il est très content des têtes de la Piéta et du jeune mourant. Pourtant Michel-Ange

À déjeuner nous parlons de l'aff[aire] idiote du vote des membres libres. Il parle de Hautecœur assez sévèrement.

Très bien travaillé à l'esquisse du nouveau bouclier. C'est trouvé.

Fin de journée chez Mme Cappiello, cherché Lily[10]. La pauvre femme, sourde, parle surtout de sa solitude. Elle en souffre. Elle vit dans le souvenir de son exquis mari. Il y a sur les murs quelques originaux étourdissants d'affiches qui ont fait le bonheur des murs dans notre jeunesse. Quelle jolie imagination, quelle distinction aussi.

Je ne sais rien de ce qui s'est passé aujourd'hui, veille de la rentrée du Parlement. En quelle aventure allons-nous?

17 janv[ier 1956]

Il paraît que le Poujade menace le Parlement d'une marche de 500 000 paysans sur Paris et BOF et autres fraudeurs de l'impôt…

Jury du concours Carrière. À Paul Léon je demande en quoi je l'ai injurié? À ma lettre écrite pour éviter la brouille, il m'a répondu une lettre aimable, mais me parlait d'injures…? Je n'injurie personne, surtout à l'Académie. En disant qu'il allait détruire l'Académie des beaux-arts? Si c'est une injure de montrer à quelqu'un son erreur, aucune discussion n'est possible. C'est lui, naturellement, qui a pris la présidence du concours aujourd'hui. Image fondée pour un amateur vrai des jurys d'art d'aujourd'hui. Cognat, Claude Roger-Marx, R. Franchois, Dulmont, l'affreux Raymond Isay, de Waroquier, moi, P[aul] Léon. Deux artistes sur onze membres. Je ne me rappelle plus quels étaient les trois autres. Ça c'est bien passé. Ont passé devant nous cent cinquante toiles. J'oubliais René Huygues. Le prix a été à un jeune homme nommé Blanche. Une petite femme modeste et triste, assise dans un coin de chambre. Par contre, un mauvais paysage. Tout ça bien faible.

Après un déjeuner fort excellent, vins remarquables, je file à l'Académie pour la Commission administration centrale. Il s'agissait du renouvellement des commissions intérieures et de la réélection du chancelier. À mon étonnement, Buisson n'a pas eu l'unanimité. Il y a trois bulletins contre. Il a néanmoins été renommé.

À l'ordre du jour : Chantilly, notamment la question d'une assez importante parcelle jusqu'à présent louée assez cher, que Buisson proposait de vendre. Discussion assez vive à la suite d'un "pourquoi vendre" demandé par Mario Roques. Silence incompréhensible et de mauvais aloi de A[lbert-]Buisson. Finalement la Commission a renvoyé la question à la s[ou]s-commission de Chantilly. C'est ce qu'on peut appeler l'immobilisme. La position A. Buisson dans cette affaire me paraît singulière. La position Mario Roques beaucoup plus juste. Ah! Toutes les arrière-pensées dans le comportement des hommes.

On s'est séparé après avoir essayé de régler la question du logement de Hautecoeur, appartement dans lequel Mme Boschot est installée et refuse de s'en aller. Évidemment, s'en aller. Mais où? Elle est aveugle et vieille. On lui a offert un appartement de trois pièces, sans loyer à payer, mais à un cinquième étage, sans ascenseur. Les Commissions sont fatalement inhumaines. On a décidé de lui chercher dans les propriétés de l'Institut, un local, en la mettant en demeure de s'en aller. Délai trois mois. Elle sera là, encore dans deux ans au moins.

18 janvier [1956]

Mécontent, très, du travail de Juge au Troc[adéro][11]. Comme on dit : il s'en croit. Il n'a pas surveillé la pose des points par le metteur aux points. Lui-même, à la pratique, se contente d'aller de point en point, sans s'occuper de la forme, regardant de loin le modèle. Et me voilà avec un gros défaut à l'attache du nez, que j'avais tellement soignée (tête de la Piéta). Ainsi j'appelle le groupe de droite. J'ai beaucoup de mal à rattraper son défoncement. Falguière disait : "Il y en a toujours assez". Une boutade n'est pas une vérité.

Giess a été reçu aujourd'hui suivant la nouvelle formule. Il a lu une notice sur Poughéon. Ce n'est pas un bon système. Les récipiendaires n'ont pas assez de temps pour préparer leur notice. Le propos de Giess n'a pas été mauvais, mais insuffisant comme documentation. Pourquoi vouloir jouer à l'Académie française ? D'ailleurs, les nouveaux reçus ont plusieurs mois avant la réception, à l'Académie française. Classement des architectes. Untersteller a fait une stupidité de plus. Parce que Lecomte, nommé en sixième rang, il s'est levé à son fauteuil de v[ice]-président, a tapé du poing sur la table, s'écriant que "c'était indigne qu'on n'ait pas voté unanimement pour M. Lecomte, ancien professeur à l'École des Beaux-arts". Au fond de moi je trouve absurde ceux qui ne votent pas pour la présentation des candidats. Mais l'intervention de Untersteller était quand même bien déplacée et inutile puisque Lecomte avait largement assez de voix pour être classé. Voilà qui promet pour l'année où il sera président. Tout ce qui se passe à l'Académie est de plus en plus déconcertant.

20 janvier [1956]

Peu à peu j'arrive à rattraper la tête de la Piéta[12]. Elle commence à reprendre son caractère. C'est dur. D'abord parce que ça me fatigue. Je commence à trouver la masse lourde. Quand même travaillé deux heures ce matin. Après-midi, j'ai travaillé quatre heures de suite, sans repos, au nouveau bouclier. J'en suis très content. Au milieu, plein centre de ces neuf grandes figures, cette pièce soignée, très détaillée, contribuera à donner de l'échelle. Loi des contrastes. Ce détail complétera le sens de tout le monument. Bien que toute petite, Jeanne d'Arc prendra tout son sens symbolique. Au-dessus, la bataille des champs Catalauniques, au-dessous les soldats de l'an II (Valmy, Jemmapes). Les trois grands monuments de libération de la France? La victoire des champs Catalauniques, c'est l'origine de la France politique et marque en même temps sa latinité (Aetius, Mérovée). Jeanne d'Arc devint avec les siècles le symbole de la France. Je la préfère au coq gaulois et au bonnet phrygien. Durant la dernière guerre, combien y en a-t-il eu de Jeanne d'Arc! Les soldats de l'an II, c'est l'étape dernière, la France républicaine. Ces trois gestes groupés vont finalement former comme le lien géométrique de l'œuvre. Vérifier si, comme je le voudrais, des proportions géométriques correspondent à la règle d'or pour la place dans l'ensemble. Il a 1 m 50 de haut, 0, 77 cm de large à sa partie la plus haute. Les personnages ne sont pas grands. La Jeanne d'Arc, soixante centimètres. Cheval compris. Dommage que ce ne soit pas en Vilhonneur. Le Chauvigny[13] ne permettra pas de serrer la forme comme il faudrait.

Le défaut de ce groupe est dans le fait que j'ai négligé l'exécution du modèle. J'ai été pris de flemme. J'aurais du le reprendre beaucoup dans le plâtre, de sorte que je suis obligé de reprendre beaucoup plus de choses dans la pierre. Quand on a quarante ans, ça va. Quand on a le double, aïe! Aïe!

25 janvier [1956]

Depuis samedi dernier malade. Mal à la gorge. Et peut-être surtout, fatigue. J'ai heureusement pu bien avancer la Piéta[14] samedi dans la matinée. Je crois que c'est bien. C'est sans trop de préoccupations que j'ai pris le lit samedi après-midi. Mal de gorge. La petite température… Prudence. Couché jusqu'à ce matin.

J'ai raté la séance d'élection de l'architecture hier. Nicod a été élu. Évidemment c'est bien. Mais il a 77 ans. Il faudrait élire des hommes jeunes. Madeline n'a pas figuré, Laprade non plus. J'aurais voté Labro. Nicod a eu seize voix, Labro quinze. Si j'avais été là, il y aurait peut-être eu une élection nulle, ou peut-être Labro aurait-il passé. Labro a pour lui d'être très agissant. En pleine force. Nicod, comme me le téléphonait Gaumont, non seulement on ne le voit guère, mais il se cache. Je ne considère pas que ce soit une bonne recrue.

Lu beaucoup, évidemment, pendant ces jours. Le meilleur c'est le Phénomène humain de Pierre Teilhard de Chardin. Correspond à beaucoup de mes idées. Mais je ne crois pas à l'ordonnateur sublime. Le phénomène humain est la manifestation supérieure du phénomène vie. Les hommes s'entêtent depuis des millénaires à percer le mystère de la vie. L'homme le percera ce mystère. Il le percera un jour. Il y a, dans ce livre, des pages qui sont tout à fait dans le sens de ce que sera le dernier acte, la dernière scène de ma pièce byzantine, le dialogue entre Luc l'orfèvre aveugle et Luc l'anachorète, l'ermite qui va se donner lui-même comme proie aux aigles et aux vautours, tandis que Luc l'orfèvre va prendre sa place dans la caverne où depuis des siècles des anachorètes se succèdent les uns aux autres, comme si ils étaient un seul et même homme, vivant là depuis le fond des âges. Symbole de la pérennité de l'humanité sur terre. Symbole de la pérennité individuelle. Chaque être est incarnation d'un être semblable à lui, et pourquoi n'en serait-il pas ainsi? Est-ce plus sot que de croire à l'existence de "cette petite dame qu'on appelle l'âme"? Je crois bien que c'est Delacroix qui écrivait cela. Mais il ne parlait pas, autant qu'il m'en souvient, de l'idée de réincarnation interhumaine.

J'ai bien du mal à formuler ma particulière métaphysique. Je peux dire ce à quoi je ne crois pas. Je ne crois pas à une volonté abstraite, ayant un but déterminé. Je crois à la vie, née d'une fortuite connexion d'éléments physiques et chimiques. Vie d'éléments inertes, bouillonnant cependant sous l'effet de températures changeantes, bouillonnement d'où sortit la cellule animée. Et la vie animale, plutôt végétalo-animale commença. Tâtonnements des millénaires. Catastrophes et résurrections. Toute la terre recouverte d'une pâte chlorophyllienne. Pâte vivante, d'où tout naquit, tout grandit, se différencia, s'amalgama. Enfin l'homme. Mais que de millénaires pour qu'il devienne ce que nous sommes. Qu'est-ce que ce pauvre cher bon Dieu a à faire dans cette immense aventure? Qui n'est que l'aventure extraordinaire de l'homme. Et ce Dieu, que nous nous entêtons à mettre à l'origine des choses, n'est pas autre chose que nous-mêmes les hommes, tous divers, tous pareils. C'est nous qui le ferons en réalité, après l'avoir imaginé sous tant d'innombrables formes, que c'en est ahurissant.

26 janvier [1956]

Au chantier[15] où je n'ai pas trouvé mon praticien. Je me sens bien de nouveau.

27 janvier [1956]

Notre voisin Vexiau me conduit au chantier en somme abandonné, comme je suis malade. Comme je ne dois pas risquer de rechuter, je suis revenu et ai travaillé à la Jeanne d'Arc du bouclier. Cette composition de plus en plus heureuse. C'est ce qu'on peut appeler élever le débat. Avec ce petit détail, j'étale le sujet. C'est l'armée française reliée aux temps mérovingiens, c['est]-à-d[ire] aux temps où s'est forgée la France, au temps où la France est devenue une patrie (Jeanne d'Arc), au temps où la France est devenue le symbole de la Liberté (quatre-vingt-treize). La guerre de 1914-18 a été son apogée.

Visite d'un très beau modèle, surtout comme proportions et surtout par le caractère de son masque. Voilà mon Shakespeare. L'enchâssement de l'œil est remarquable. Ah! vivre!

28 janvier [1956]

Nous sommes atterrés par le chiffre de nos impôts. Je payerai cette année plus de la moitié des maigres bénéfices faits. Bénéfices, entendons-nous! C’est l'argent qui me sert à vivre.

29 janvier [1956]

Lu un livre étonnant : Au pays des Lomas, par une femme, Esther Warner. Une Américaine. Avec cet ouvrage et celui de l'Américain noir, Richard Wright Puissance noire, on a une idée assez éclaircie de la mentalité du noir africain. Wright étudie le sens politique des nègres, des nègres en contact avec les gros industriels. Le livre de l'Américaine s'intéresse davantage, on peut dire exclusivement, aux mœurs d'une tribu, les Lomas. D'ailleurs mentalité sympathique par la conviction, l'obéissance absolue aux mœurs, aux tabous, etc., tout cela mélangé d'un grand respect des croyances des autres. Il y a notamment le récit d'un voyage d'une semaine à travers la forêt pour joindre un village. On s'y rendait dans trois buts dont un des principaux était une bastonnade qu'un mari trompé devait administrer à l'épouse infidèle. Pour cet événement l'épouse s'était munie d'une magnifique robe. Le second but était l'ordalie ou le jugement de dieu. Un jeune homme, accusé de vol, s'en défendait et devait prouver sa bonne foi en cherchant dans une marmite remplie d'huile bouillante un anneau que le sorcier y jetait. Le jeune homme y réussit, avec une incroyable volonté. Après quoi, sous la protection de dieu, il raconta son vol, le pourquoi de son vol, etc. Si cela est captivant, plus émouvant réellement est le récit du voyage de jour et de nuit, presque continuellement sous une pluie battante, de la petite troupe à travers la jungle tropicale. Peu de rencontres d'animaux. Mais traversée de zones inquiétantes que les esprits des morts hantent et qui n'aiment pas qu'on les dérange. La petite troupe se composait d'une douzaine de gens. La jeune femme américaine, seule blanche. Tout le reste, des nègres. Ils sont tous doux et pleins de bonne volonté, et ne paraissent pas manquer d'un certain mépris pour les usages des blancs.

30 janv[ier 1956]

Cérémonies de jumelage Rome-Paris. Réception dans l'hôtel d'Harcourt (le photographe) qui abrite le Centre des Amitiés franco-italiennes. Que j'ai l'honneur de présider. L'avocat Pettité fait un excellent discours d'accueil. Je dis quelques mots. Le maire de Rome répond en excellent français. Mais la grande journée sera demain. Grand déjeuner à l'Hôtel de Ville. Puis le film de S[acha] Guitry, Si Paris m'était conté. Je me sens fatigué. Je rentre.

Visite de Mme Schneider pour la réplique du buste de son mari. Elle vient avec son petit-fils aîné.

Puis travail à la formule définitive du bouclier. Je crois que ça fera très bien. Aussi bien pour moi que pour mes ouvriers, ça sera un gros travail supplémentaire.

Fatigué, nous allons quand même, Lily[16] et moi, faire quelques emplettes, une paire de gants pour le déjeuner de demain. Avant de rentrer nous nous arrêtons dans un des cafés de la porte Molitor pour prendre un grog. Il y avait une fille remarquablement belle, une blonde lumineuse. Il y a des filles qui éclairent autour d'elles, qui sont comme des auréoles.

La situation politique est bien inquiétante. Je crois que Guy Mollet aura sa majorité. Le danger pour lui c'est l'abstention des modérés (groupe Bidault et autres) qui ferait des communistes les arbitres de la situation.

31 janv[ier 1956]

Légèrement malade. Vomissement ce matin en me levant. Alors je reste couché. Lecture du livre de Teilhard de Chardin, un père bien intelligent, d'une grande élévation et indépendance de pensée.

 

 

[1] A la Gloire des armées françaises.

[2] Jacques Chabannes.

[3]. Marc et Anne Landowski.

[4] A la Gloire des armées françaises.

[5] A la Gloire des armées françaises.

[6] Françoise Landowski-Caillet.

[7] Françoise Landowski-Caillet.

[8] Marcel Cruppi.

[9] A la Gloire des armées françaises.

[10] Amélie Landowski.

[11] A la Gloire des armées françaises.

[12] A la Gloire des armées françaises.

[13] Le Vilhonneur et le Chauvigny sont deux pierres différentes.

[14] A la Gloire des armées françaises.

[15] Pour A la Gloire des armées françaises.

[16] Amélie Landowski.