Janvier_1921

Cahier n°9

1er janvier [1921]

Fin d'année bêtement passée après tout chez les Woog. Convives : André Picard et Mauroy et sa femme, fort jolie personne. Agréable dîner, agréable soirée, mais j'aurais préféré la passer chez Ladis ou tout simplement ici à écrire tranquillement. On ferait bien mieux, à chaque fin d'année, de se renfermer[1] chez soi, de revivre l'année écoulée et de se demander si on a bien fait ce qu'on s'était promis de faire. Je suis navré d'avoir perdu le cahier précédant celui-ci. C'est un trou. Il était assez régulièrement tenu.

Avant de passer la revue de l'année finie, résumé de ces deux journées. Hier donc, le matin, corrections rue de Berri à mes petites filles[2]. Passé au pavillon de Marsan à l'exposition d'art religieux. Desvallières et Maurice Denis en sont les piliers, l'un visait à être le Gréco de cette tentative de Renaissance, l'autre l'Angelico. Ils n'arrivent qu'à être le Grécullo et l'Angelicoco. Mon pauvre Desvallières se gonfle, se boursoufle. Ah ! Qu’il a dû s'en donner des coups de poing dans la tête ! Quant à Denis c'est de plus en plus boîte à bonbons. C'est un Bouguereau qui dessine mal. On ne fait pas revivre ce qui est mort. Le XIIIe et le XIVe ont fait donner après les Byzantins et les Romains tout ce que le christianisme pouvait donner. Une renaissance artistique ne viendra qu'avec des idées nouvelles, les idées profondes de notre temps. Et bien, les idées profondes de notre temps, ce ne sont pas les histoires du sacré cœur de Jésus sur le drapeau tricolore.

La jolie Loulou Lagardelle et son frère sont venus déjeuner. Quels gentils enfants !

Cinquième séance du buste de M. Millerand. J'avance, mais ce buste, plus que tout autre, demanderait à être étudié longuement.

J'aime de moins en moins la pochade.

Arbre de Noël pour nos petits et leurs petits amis invités.

Chez Woog. Il nous montre deux grands nus : une négresse et une blonde. Je ne trouve pas Woog en progrès. Une extraordinaire facilité l'a empêché de travailler sérieusement de 20 à 30 ans. C'est le travail fait à cette période de la vie qui vous permet de faire des progrès, les vrais, les grands, après quarante ans.

Aujourd'hui, journée officielle de visites et de cartes déposées. Agréable promenade en taxi découvert à travers [3] Paris.

Or, 1921 commence. Depuis deux ans, je suis rentré et je n'ai pas encore commencé le Temple. Ceci me rend mélancolique. J'en aurais eu le temps cependant, puisque j'ai fait pas mal de choses qui ne m'étaient pas commandées. Mon défaut : vouloir faire trop de choses. Tout me sollicite.

Je voudrais faire cette série sur les boxeurs : le Pugiliste, le Boxeur tombé, le Boxeur au repos, les Bandelettes, un Combat. Autant d'œuvres.

Je voudrais faire cette série sur l'Espagne : le Pitoyable concert, le Vieux serviteur, la Danse macabre, le Singe de la piazza.

Je voudrais faire encore quelques bibelots de Tunisie : deux nus de femme, Conte des Mille et une Nuit.

J'ai peut-être perdu trop de temps sur le Boxeur tombé. Il est fini. Avec le Pugiliste cela fait deux pièces de cette série-là. Les deux autres seront faciles à faire. Ce sont deux figures assises. Elles iront vite. Le Combat sera plus long.

Curieux état d'esprit que celui de l'artiste qui s'imagine que ce qu'il fait est indispensable au bonheur de l'Humanité. D'où nous vient ce besoin absolu, ce besoin impératif de faire, cette souffrance de ne pouvoir parvenir à tout réaliser ? L'année dernière, j'avais écrit sur le cahier perdu (je n'arrive pas à comprendre où et comment a pu s'égarer ce dernier cahier), tout ce que je voulais faire dans l'année 1920. Je ne puis malheureusement me rendre compte si j'ai réalisé mon programme.

Voici ce que j'ai fait : Bas-relief Internat ; Monument de l'Inspection des finances ; Monument Bordeaux ; Maquette du Bouclier ; Pierre du buste de Paul Adam ; Figure de la femme du Monument d'Annonay ; Esquisse Monument du Maroc (collaboration Émile Pinchon) ; Grande figure du Pugiliste (pas très content) ; Monument Wilbur Wright (deux mois de travail au Mans) ; Esquisse définitive du Monument de l'École normale ; Esquisses pour le comte de Fels  (Biche aux pieds d'airain, le sanglier d'Érymanthe) ; Esquisse Dionysos (pour M. Mir) ; Buste Germaine Bouglé (presque achevé) ; Buste M. Millerand (commencé) ; Le Boxeur tombé ; Tête de République pour l'Illustration (détruite) ; Bas-relief Monument Grand-Couronne.

Je crois que c'est tout. Et bien, rien de très intéressant dans tout cela. Beaucoup de fatigue. Tout cela arrive à nous faire vivre. Mais je ne vois pas encore arriver la grosse commande qui me permettra de me mettre à fond à mon Temple. Mais une autre raison me paralyse : de ne pas être isolé dans mon atelier. Quelle que soit l'affection que l'on ait pour son jeune compagnon de travail, cette continuelle présence dans l'atelier est gênante. Quand même, il faut s'y mettre. Quarante cinq ans et demi. Il est temps. Je m'y mettrai aussitôt après mon retour de Banyuls. Et maintenant je vais faire mon programme de l'année 1921 :

 

1. Terminer buste M. Millerand ;

2. Buste Germaine[4] ;

3. Terminer Monument École normale ;

4. Monument Farabeuf ;

5. 6. Figure Géographie science et lettres ;

7. Maquette Monument Nieuport ;

8. Grande maquette de Prométhée ;

9. Cantique des cantiques ;

10. Finir grande maquette des Fantômes et faire commencer l'exécution du grand modèle ;

11. 12. Esquisse Monument Paul Adam, son Tombeau.

Voilà pour les morceaux principaux à créer.

En même temps s'exécuteront et se mettront en place les Monuments dont les modèles sont achevés (Neubourg, Grand-Couronne, Cépoy, Combs-la-Ville, Bordeaux).

Puis il y a les travaux en expectative : le Maroc (je commence à être inquiet. Il doit entrer en jeu toutes sortes d'intrigues là-bas). Le Tombeau du soldat[5] (solution Calais ou Mme Enthoven ou rien !). Enfin, voilà beaucoup, beaucoup de travail et j'espère aussi avec le temps de continuer la série de mes boxeurs. J'espère aussi que le comte de Fels donnera suite à ses projets, ainsi que M. Mir[6].

Mais je suis très fatigué, en ce moment. Dans trois semaines nous partirons nous reposer. Retour fin février, avec des forces neuves. Je suis fatigué, sans quoi je ne serais ni triste, ni inquiet. Or je suis l'un et l'autre, sans raison. Mon année passée a été magnifique. Entre moi et cette feuille de papier je puis avouer que ma réputation a considérablement grandi cette année. Je suis donc de mieux en mieux placé pour entreprendre le Temple. Des gens éminents en ont vu les dessins et s'y intéressent. Je me dis : "Je ne suis qu'un lâche si je ne l'entreprends pas." La fatigue m'empêche de me dire cela avec suffisamment d'énergie. J'inscris ici que je commencerai en mars. Nous verrons ce que j'écrirai en mars.

3 [janvier 1921]

Sixième séance buste M. Millerand. Bonne séance. Rien de sensationnel. Mme Millerand viendra mercredi.

Matin travaillé avec Renaud à l'École normale[7]. Excellent changement dans le mouvement du bras gauche.

4 [janvier 1921]

Matinée Normale. Après-midi bonne séance au buste de Germaine Bouglé. Visite de Simonin qui m'apporte le plan du caveau de la famille de son beau-père pour que je cherche un projet au tombeau. Il y a de la place. Bigonet venu le soir pour le concours d'Alger. Il y a plus de 4 000 noms à inscrire. Cela suffit à compliquer le problème et le rendre peu intéressant.

5 [janvier 1921]

Matin Normale. Mon bonhomme commence à se construire. Je travaille avec des impressions de jeunesse. Pas de meilleurs moments que ceux-ci où l'on travaille avec un beau modèle qui pose bien à un morceau de nu et dans l'état d'esprit d'un tout jeune homme qui s'applique.

 

Visite de Mme Millerand qui a été très contente du buste. Tandis que je me mettais au travail, Lily lui a fait visiter l'atelier. Puis elle s'est installée dans l'atelier en attendant la fin de la séance. Cela m'a horriblement gêné pour travailler. Jamais je n'ai pu travailler bien avec quelqu'un dans mon dos à me regarder, si bien que ma septième séance peut être comptée comme nulle. Présentation des quatre gosses. Les quatre petits font vraiment bien. Je suis très fier de mes petits.

7 [janvier 1921]

La difficile figure couchée de Normale vient bien. Je travaille chaque matin comme un élève qui veut faire des progrès. On est toujours un élève. Je suis bien sûr que tant qu'un artiste est dans cet état d'esprit il fera des choses intéressantes.

Hier, avec Lily nous avons été rendre visite à F[ernand] Cormon. Il est âgé. Ses grandes toiles ne sont plus fameuses. Mais il fait encore des esquisses imaginatives. Rendu visite à Madame Barrias. Rendu visite à Madame Julian. L'une et l'autre vivent dans la mémoire du culte de leur mari. Dans les [8] maisons, rien n'est changé. Chez Madame Barrias chaque meuble à la place de jadis, chaque tableau, chaque gravure au mur, me rappelaient le soir [9] où pour la première fois je fus invité à dîner chez mon patron. La maison était remplie alors. Aujourd'hui elle est bien désertée. Les six années de guerre ont creusé un peu plus le fossé qui après la mort d'un homme puissant, entouré, adulé, isole ensuite sa famille, puisque sa famille n'a plus guère d'influence. On ne peut même appeler cela de l'ingratitude. C'est la force fatale de la vie. Les hommes sont trop occupés. Il faut le vouloir absolument pour rester fidèle aux vieilles amitiés inutiles. Madame Julian m'a fait mauvaise impression. Nature vive, ardente, puissante, énergique, elle faiblit depuis quelques mois. La voilà qui accepte de rester enfermée chez elle. Elle est parfois plusieurs jours de suite sans aller à ses ateliers. La vieillesse est une bien triste chose et décidément, je pense [10] contrairement à beaucoup, que l'on a bien fait d'inventer les académies, les décorations, les honneurs, puisque cela console un peu la vieillesse.

Ce matin, bonne séance. Ce Renaud pose très bien. À la fin de la séance je suis interrompu par la visite d'Albert Sarraut et de Marthe Millet. Je leur montre le buste de M. Millerand. Albert Sarraut qui le connaît bien en est très satisfait.

Mais la séance de cet après-midi a été très bonne. Nous avons pris le parti de présenter le buste, non pas comme ces horribles bustes officiels habituels, en habit, cordon de la Légion d'honneur, sur piédouche imbécile. Nous le présenterons cou nu, avec presque pas d'épaules, comme le buste du maréchal Pétain. Nous le poserons sur un beau marbre de couleur :

— Tant pis pour les préfets et les conseils municipaux, si cela choque leurs habitudes, me dit-il.

Il défit donc son col[11]. Mais comme je voyais mal le cou :

— Si vous voulez je vais enlever ma chemise.

 

 

Et le voilà qui se déshabille. Après Georges Carpentier voilà donc le président de la République nu devant moi ! Cela m'a été d'ailleurs très précieux. Maintenant ma tête est bien en place. En vérité c'est maintenant que mon buste commence. Et je n'aurai plus que deux séances !

Demain, je pars à Toulouse pour juger le concours du Monument aux Morts. Fatigue. Perte de temps. Bien inutile.

10 [janvier 1921]

Retour de Toulouse, deux nuits de chemin de fer sans trop de fatigue. Concours sans résultat. Trois projets tout à fait insuffisants. Dommage qu'Abbal n'ait pas donné à son arc de triomphe brique et pierre, plus d'équilibre et de précieux. La frise, avec personnages de 9 mètres de haut, enlevait toute échelle à son affaire qui pourtant voulait être énorme. On a décidé de confier la direction de l'ensemble du monument à un architecte, dans l'espèce Jaussely, et la sculpture serait partagée entre les trois.

Retour ce matin, je file chez Georges Petit où j'expose la Becquée. Elle est en place et ne fait pas trop mal.

À la maison, où je retrouve enfin mes petits et Lily. Marcel est très occupé à faire marcher des trains. Il se précipite dans mes bras. Ce petit devient de plus en plus attachant. Ils le deviennent tous. Je reverrai toujours le galop qu'a piqué Nadine tout à l'heure lorsqu'elle m'a vu descendre du tramway.

Après-midi, chez Petit où Lily et moi nous trouvons nos invités et des compliments. À la fin de la journée je vais voir M. Coutan. Toujours le même, c'est un brave homme qui cache sous son aspect ironique beaucoup de sensibilité.

Demain reprise du travail, quoique je prévoie [12] des coups de téléphone qui vont me déranger. Avec J[ean] Boucher hier soir, dans le train, nous évoquions les tranquilles et longues journées de travail à Rome. Voilà la vraie vie de l'artiste. Que n'ai-je l'énergie de Poussin qui au bout d'un an de la vie de Paris, laisse là honneurs et intrigues (les uns ne vont pas sans les autres) et s'en retourne à Rome continuer à faire des chefs-d'œuvre. Je l'aurais cette énergie si ce n'était pas matériellement, aujourd'hui, impossible.

11 janvier [1921]

Très bonne séance ce matin pour le Monument Normale. Interrompu cependant par la visite de M. Foltzer venu m'entretenir du Monument de Bayonne. M. Foltzer est un monsieur à lunettes, fort sympathique.

Après-midi, séance M. Millerand. Très bonne séance. Je tiens tout à fait mon affaire. Dommage de n'avoir plus que deux séances. J'ai même eu de la peine à obtenir celle du jeudi supplémentaire. Dans le courant de la semaine il me dit :

— J'ai vu hier M. Coutan, au déjeuner que nous offrions aux prix de Rome. Il m'a dit : "Vous avez une tête à faire." Je n'ai rien répondu.

À propos du buste sans vêtement :

— J'ai dit à P[aul] Léon : "Vous savez, nous faisons une révolution avec Landowski. Mon buste sera nu." P[aul] Léon ne m'a rien répondu et a parlé d'autre chose[13].

À la fin de la séance le jeune fils de M. Millerand est venu, et Ladislas[14].

12 [janvier 1921]

Coup de téléphone de l'Élysée :

— Mon père ne pourra pas venir poser demain ni vendredi, car le ministère vient d'être renversé, me dit le fils de M. Millerand.

Les séances sont remises à la semaine prochaine. J'en profiterai demain et après-demain pour préciser [15] les esquisses de l'Institut de géographie.

Avec Bigot chez le père de Lélio où le bas-relief de l'Internat s'avance dans la pierre et le Monument de Bordeaux s'ébauche. J'ai eu l'imprudence de parler à Bigot d'un concours pour le Havre. Je suis trop fatigué en ce moment pour me mettre encore ce projet-là sur les bras. Il ne reste même plus un mois et l'on demande une esquisse à 0,10 %. Les autres travaillent depuis deux ou trois mois. C'est courir à un échec certain. Posé une carte chez M. Bonnat à propos de l'affaire de Bayonne. Je tâcherai de le voir samedi matin.

13 [janvier 1921]

Les journaux nous apportent ce matin les détails de la chute rapide du ministère Georges Leygues. Le soir, le Temps nous donne les premiers rendez-vous de M. Millerand [16]. Il nous apprend aussi la dissolution de la C.G.T. On ne peut pas dire que la situation s'éclaircisse. Avant la guerre[17], deux hommes, Guillaume et Nicolas II agissaient sur le monde et la guerre a été la conséquence de leur politique. Le monde souffre aujourd'hui de la volonté de deux hommes : Lénine et Clemenceau. Pour nous, tant qu'on ne se sera pas débarrassé de ce double héritage de Clemenceau : cette Chambre et le traité de paix, nous n'en sortirons pas et Clemenceau aura préparé le règne du Lénine français. Impossible pour la France de se remettre sans entente avec l'Allemagne. Je ne crois pas que ce soit possible. Nécessité pour l'Allemagne comme pour la France. Tout le reste est folie. Amène les pires catastrophes. L'homme qui en France aura le courage de le dire et d'agir en conséquence sera le grand homme. Mais je crains le contraire. Je crains un ministère qui continuera cette politique de tension continue. Tout craquera tout d'un coup. Il ne faut qu'un jour pour détruire le Temple. Il faut des siècles pour le construire.

Bouglé, ce soir, chez Ladis[las], a téléphoné à Westphal de la L[igue] D[es] D[roits de l'[homme]. Il paraît que l'homme à qui M. Millerand voudrait confier le pouvoir est le sénateur Thouron de l'Aisne. Ce doit être un bonhomme genre Monis. L'idée est peut-être bonne, car ce Thouron représente l'idée moyenne de la Chambre. Expérience ? ou s'agit-il derrière le paravent de confier les différents ministères à des hommes de valeur, sans s'occuper des partis politiques. Ou bien s'agit-il pour M. Millerand d'être, en fait, le président du Conseil. Dangereux. Retrouverons-nous jamais la tranquillité de vie d'avant la guerre ?

Très fatigué, excessivement fatigué même. Mais bien travaillé quand même ce matin à la figure de Normale. Dommage qu'il n'y ait pas d'argent et qu'on ne puisse pas l'exécuter en marbre. Après-midi trop fatigué. Ai corrigé avec Lélio figure de Grand-Couronne. Reçu visite de Mme Pasquali, jeune femme sculpteur. Puis n'ai rien fait. Rangé des paperasses avec Lily dans l'atelier du haut.

14 [janvier 1921]

 

M. Millerand[18] ayant remis les séances à après la crise[19], j'en profite pour me remettre aux Fantômes. Le groupe vient tout à fait. J'ai pu le mener lentement. Lorsque je commencerai l'exécution en grand, tout sera bien mûri, bien à sa place. Je ferai sûrement une bonne chose. Aujourd'hui j'ai repris la figure nue du milieu, la plus difficile, à cause de son caractère symbolique. Ce n'est pas un modèle esthétique qu'il faut pour cette figurelà, mais un adolescent plutôt grêle, à très beau visage. La faiblesse, la jeunesse, la beauté.

Dîner chez notre ami M. Behrendt. Seul. Ma pauvre Lily a la migraine. Dîner à côté d'une jeune femme divorcée, mais qui malgré son divorce, se fait présenter sous le nom de son ancien mari, un lord anglais. Jolie femme, assez prétentieuse. Tout le dîner on parle d'art. C'est effrayant ce que l'on parle d'art dans les salons. L'époque devient de plus en plus favorable aux farceurs.

15 [janvier 1921]

Chez Bouchard, après la correction Julian, nous mettons sur pied l'esquisse demandée par l'hôpital de Buenos Aires. L'architecte du lieu, Pater, s'amène avec son accent ultra bourguignon. Si cela marche, nous aurons enfin une commande assez bien payée. Nous sommes d'accord et je rentre assez vite à Boulogne.

M. et Mme de Fels viennent déjeuner, avec les Ladis[las][20] et le jeune ménage J[ean]-L[ouis] Vaudoyer. Madame de Fels me semble malade. En me serrant la main, M. de Fels me dit :

— Mais vous ne m'avez donc pas reconnu l'autre jour au Cercle Interallié ?

— Je ne vous ai pas reconnu évidemment puisque je ne suis pas allé au Cercle Interallié depuis un an.

— Ah ! ça c'est extraordinaire. Imaginez que je déjeunais avec Corpechot l'autre jour et à la table à côté de nous, s'asseyent trois personnes parmi lesquelles Corpechot en salue une me disant : "Tiens, voilà Landowski." Je me retourne et vous reconnaissant je me lève et vais vous serrer la main. Je m'explique maintenant pourquoi vous m'avez répondu tellement froidement et n'avez semblé rien comprendre lorsque je vous ai dit que j'avais pensé à vous quelques jours auparavant à Voisins, puisque ce n'était pas vous.

J'avais donc une sorte de sosie. J'ai remarqué que l'on n'est jamais flatté lorsque l'on vous montre votre sosie. On pense toujours : "Quels idiots de trouver que je ressemble à ce type-là."

Beaucoup parlé des projets de Voisins[21] qui prendront corps, je l'espère bien. Madame de Fels partage l'enthousiasme de son mari pour les deux esquisses des combats d'Hercule pour l'entrée du château. Mais il est surtout préoccupé maintenant de l'arrangement de sa pièce d'eau. Il me demandera pour là aussi, je pense, des groupes. Le dommage est que la disposition en est déjà composée et que ça va être encore un pastiche XVIIIe. Je ne désespère pas de l'amener tout doucement à des conceptions plus libres. Je me rappelle lorsque j'avais été à Voisins cet automne, ce que j'imaginais tout autour de cette pièce d'eau. Je crois que si j'étais plus audacieux et plus bluffeur j'obtiendrais qu'il me confiât la direction de cet ensemble. Quel rêve !

Enfin, j'ai quand même là devant moi la perspective de très intéressants travaux. Mme de Fels m'a remis les documents pour le Monument de son fils[22]. Ce sera bien difficile à arranger. Mais j'ai l'idée de faire une sorte de grande plaque de bronze dans l'esprit de ces belles plaques funéraires de la Renaissance. Malgré l'éclairage insuffisant cela fera bien.

Vaudoyer, engraissé et sa toute jeune femme blonde sont touchants[23]. La critique de Vaudoyer est tout ce qu'il y a de plus amusant. Il vante le cubisme et toutes les outrances de l'ignorance et de la farce, parce que c'est la mode, et son goût, son goût profond est pour toutes les amabilités, le charme, même les fadeurs du XVIIIe. Où est l'homme qui pense vraiment par lui-même ?

Journée perdue pour le travail. À cinq heures nous sommes allés chez Madame Bulteau qui crie à tout le monde qu'elle est amoureuse de Ladis[las]. Qu'elle est gentille et comme elle a raison. Nous sommes très content Lily et moi que Ladis[las] et elle se soient plu.

16 [janvier 1921]

Je suis allé le matin rendre visite à M. Bonnat, puis à Bartholomé.

Vieux, très vieux le père Bonnat[24] dans son somptueux hôtel[25]. Il ne me reconnaît que lorsque je lui dis mon nom. Aussitôt il se rappelle la question du Monument de Bayonne et me dit qu'il fera son possible pour moi. Nous bavardons, un peu à bâtons rompus. La conversation est lente. Je regarde les derniers portraits en train. C'est quand même la fin de vie d'un homme heureux, qui fut très heureux, qui connut toutes les faveurs de la gloire et que même l'âpreté de la jeunesse d'aujourd'hui, irrespectueuse de tout, n'ose attaquer. Ce ne fut pourtant pas un très, très grand artiste. C'est plus l'énormité de sa situation qui le sauva que le respect de son œuvre. Quoique vivant encore il est en quelque sorte déjà dans le passé. Pour un peu on le citerait comme contemporain de M. Ingres. Pendant longtemps après sa mort on dira de lui Monsieur Bonnat, comme on dit encore Monsieur Ingres, comme s'il vivait encore. Curieuse destinée. Tandis qu'il vit encore on en parle comme s'il était déjà mort. Quand il sera mort on en parlera encore comme s'il était encore vivant.

Bartholomé, c'est autre chose. Il a évidemment douze ans de moins que Bonnat. Quel bonhomme combatif. Toujours mêlé à tout, voulant se mêler de tout, protestant toujours, attaquant toujours quelqu'un ou quelque chose. Il a aussi une grosse situation dont il jouit et qu'il prend très au sérieux. A-t-il autant de caractère qu'il veut le paraître ? Au fond j'en doute un peu.

Je me rappelle sa fausse sortie, il y a de nombreuses années, lors d'un jugement du concours de Rome. Ce fut un peu ridicule. À propos de la stèle des cimetières du front, que de bruit il fit, pour rien. Pour la pointe de Grave, il n'aboutit pas et de plus, bien que ce soit lui, artiste, qui dirige tout, ce sont les artistes qui sont les plus sacrifiés. N'importe, je l'aime bien. Personne n'est parfait. Il a fait une belle œuvre une fois. Peu de sculpteurs peuvent s'enorgueillir d'un morceau de cette importance. L'exécution est faible ? Est-ce que chez les gothiques, que nous admirons, l'exécution n'est pas faible souvent ? Il a fait ce qu'il a pu. La vision est personnelle. Cela restera et cela suffit.

Et nous avons pu enfin aller chez Albert Besnard, rentré de sa Savoie. Le couple des Besnard est magnifique. Ces êtres là ne peuvent être que gros. Il ne me semble pas qu'ils puissent être autrement que gros. Je retrouve avec plaisir le grand atelier ou j'allais jadis, il y a, je ne sais plus, dix, douze ans. Un très beau portrait récent d'une dame roumaine est dans un angle, très beau. La dame l'a refusé. Cela lui était déjà arrivé avec Réjane qui s'en mordait les pouces. Mais j'aime beaucoup la grande décoration pour Strasbourg. C'est une tentative de résurrection des grandes compositions à étages des cérémonies officielles[26], dont les chambres de Raphaël du Vatican sont les chefs-d'œuvre, avec l'Enterrement du Comte d'Orgaz du Gréco à Tolède. Dans le bas, les portraits officiels, la cérémonie à commémorer. Dans le ciel, l'idée, la pensée de la cérémonie. Et bien, décidément le patriotisme n'est pas une grande idée. Je cherche dans ma mémoire. Je ne trouve pas une seule vraiment belle chose inspirée par le patriotisme. Figures conventionnelles, comme celle que Besnard met dans ce char qui vole lourdement au-dessus des trois maréchaux. Je cherche... Le groupe de Rude me vient à l'esprit. Est-ce une œuvre patriotique ? Il y a là- dedans une idée qui dépasse beaucoup l'idée de patrie, c'est l'idée de liberté. De là le souffle.

Chez Besnard, je rencontre Frantz Jourdain qui me redit tout le bien qu'il pense du Monument de Genève[27].

Mais aujourd'hui ma journée fut bonne surtout à cause du magnifique concert du conservatoire pour lequel M. Millerand nous avait envoyé des places. Entre autres, le premier acte de Tristan et Yseult. Quelle beauté vraiment ! Après Tristan, on avait inscrit au programme l'ouverture de Fidélio de Beethoven. J'ai été navré. Donner cela de Beethoven qui est une de ses moins bonnes choses, après Tristan, ce sommet, c'était nuire à Beethoven si grand, aussi grand que Wagner. Je n'ai pas aimé cela.

17 [janvier 1921]

Toujours bon travail pour l'École normale. Ce Renaud, qui est magnifique, pose de plus tout à fait remarquablement. Il m'a donné un mouvement de torse, dans cette pose couchée, qui est imprévue et dramatique.

Après-midi, M. Millerand a repris ses poses. Hélas ! C’est l'avant-dernière.

18 [janvier 1921]

Dernière pose de M. Millerand. J'ai été maladroit, sans quoi j'aurai peut-être pu en avoir une ou deux de plus. Tout en travaillant, je lui ai dit moitié en plaisantant :

— Et bien Monsieur le président, vous ne croiriez pas que si vous me donniez encore dix séances je les aurais encore bien employées.

— Vous auriez vraiment à travailler encore dix séances ?

— Peut-être pas, mais en tout cas et certainement quatre ou cinq.

— Vraiment ce n'est pas possible, m'a-t-il répondu, très gentiment.

Mais j'ai eu l'impression que si je lui en avais demandé encore une ou deux je les aurais eues. Enfin ! Le buste n'est pas mal venu quand même. Il sent un peu la hâte. Dans le marbre je pourrai reprendre des morceaux. J'ai d'assez bonnes photographies qui me permettront d'étudier la chevelure. Mais le difficile entre tout, ce sont les sourcils, difficile à interpréter pour la matière[28]. En ce moment ils sont traités de manière pittoresque, anecdotique. Je vais essayer de leur donner la solidité et le style qui leur manque. Je ne vois pas encore très bien comment.

19 [janvier 1921]

Donc, décidément, me voilà embringué dans le concours du Monument d'Alger[29], avec Bigonet et Maurice Gras. J'aurai dû profiter de la petite incorrection de Bigonet pour m'en dégager. Faiblesse. Désir de ne pas perdre le contact avec Maurice Gras. Je marche avec eux. Aucun d'eux, ni Gras, ni son associé et encore moins ce malheureux Bigonet ne brillent par l'imagination. Voilà de bien médiocres collaborateurs. Ce qui conviendrait là, ce serait mon Tombeau du Soldat. Mais ce n'est pas possible à faire en collaboration. Temps perdu.

Séance du conseil d'administration de la Fonderie Coopérative. Temps perdu.

Gentil dîner chez nous : les Woog, les Millet, Jacques et Georges Baugnies, le jeune Rolefax. Après le dîner on me demande de montrer le buste de M. Millerand. Tandis que je découvre la terre, nos hôtes entonnent la Marseillaise.

21 [janvier 1921]

Jean Vignaud est venu passer l'après-midi. Nous avons bavardé tandis que je travaillais au buste de Germaine Bouglé. Jean Vignaud désire vivement connaître Raoul Laparra. Il voudrait avec lui, tirer un livret de Sarrati le Terrible qu'on jouerait à l'Opéra-Comique. Raoul aime bien faire ses livrets lui-même. Je tâcherai d'opérer cependant cette conjonction.

22 [janvier 1921]

Travaillé chez Bouchard, avec Bouchard à l'esquisse de Buenos Aires[30].

Nous nous retrouvons après déjeuner aux Indépendants, dont c'est le vernissage. De plus en plus, maintenant, chaque fois que j'entre dans un Salon, soit Artistes français, soit Nationale, soit Indépendants, soit Salon d'Automne, me vient à l'esprit le titre d'un des livres de Jean-Christophe de Romain Rolland : la Foire sur la Place. Mais en nul endroit cette impression n’est plus vive qu'au Salon des Indépendants. Sans doute il y a dans ce Salon comme dans tous les autres, quinze à vingt bonnes toiles. Mais tout le reste ! Je revois là tout ce que je voyais dans ma jeunesse, à l'atelier de Jules Lefebvre. À ce moment, après la correction du patron, chacun grattait son travail et recommençait autre chose par-dessus, la semaine suivante. Le Salon des Indépendants abrite maintenant toutes ces études. Devant cela je ne m'indigne pas. Deux choses sont choquantes. C'est d'abord que ces gens-là s'appellent "indépendants". La majorité d'entre eux ont des contrats avec des marchands de tableaux. Drôle d'indépendance ! Et j'en voyais deux, dans une salle, chapeau bas, inclinés devant un critique d'art, et cela indiquait une fameuse souplesse d'échine pour des révoltés et des indépendants. Mais ce qui me choque le plus c'est l'autorité, l'importance de plus en plus grande que prennent les critiques d'art, dont presque tous vendent des tableaux en sous-main.

Les as des Indépendants sont : [Dunoyer de] Segonzac, Dufresne, Van Dongen. Quelle misère ! Ce pauvre ami [Dunoyer de] Segonzac ignore tout sauf de mettre beaucoup de couleur, au couteau. Ce n'est même pas d'un bon ton. Cette masse de couleur ne donne même pas une belle matière. Dufresne est le Dieu de ces gens-là. Ceux qui le connaissent l'aiment. Il est hanté, disent-ils, par l'inquiétude de ne pas être "à la page". Cela l'a conduit tout droit à la sottise[31]. Van Dongen est le Flameng du milieu, même mauvais goût, même peinture superficielle ! Mais il y a plus de malhonnêteté.

Nous sommes sortis de là pour aller juger le concours de la médaille de la guerre. Naturellement le prix est allé à la banalité. Nous étions plus de trente jurés. Des bureaucrates, des critiques, des industriels, des parlementaires, quelques artistes. Pommier avait une très bonne médaille. Il a été second. Je crois qu'il a eu toutes les voix des artistes.

23 [janvier 1921]

Visites ce matin. D'abord le docteur Delbet venu pour voir l'esquisse du Monument Farabeuf. Il a trouvé bonne mon idée de le présenter tenant déroulé un de ses grands tableaux muraux. Je me suis rappelé les dessins que je faisais pour lui, ma première année après être sorti du collège. Mais surtout il a été tout à fait ému par Les Fantômes.

Est venu mon vieil ami Pornin, toujours maigre, toujours terriblement occupé au Métro. Puis Madame Guibourg, Monsieur Guibourg et son cousin Lestrille, m'apportant des documents pour le Monument d'Ault.

J'ai toujours grand plaisir à aller le dimanche soir chez les Camastra. Je retrouve là, dès l'entrée, une atmosphère d'Italie qui me plaît, me rappelle mes années de Rome. Mais il n'y a pas à se dissimuler que Lily cependant a raison et qu'on s'ennuie là copieusement.

Marcel et Alice[32] recevaient. Nous y sommes allés et avons dîné rue de l'Université.

24 [janvier 1921]

Je ne travaille guère. Nous avons décidé de partir passer une quinzaine de jours dans le midi. Je l'ai décidé à contrecœur. J'ai tant de choses en train. Je me sens fatigué. J'ai arrêté les séances de Renaud. Matinée libre. Je suis allé jusque chez Valsuani voir la fonte de Carpentier, très bien venue.

Au Louvre, exposition Henri Regnault. Le Maréchal Prim reste une excellente chose. Cela et son concours de prix de Rome sont deux chefs-d'œuvre qui suffisent à l'immortaliser. Le reste est plus ordinaire, encore que ce soit rudement solide. Je retrouve là beaucoup de monde de connaissance, Vaudoyer qui pilote deux tantes, M. Bartholomé. Dans la salle des bijoux, voilà Bartholomé qui m'entreprend. Il vit dans un état d'exaspération continuelle. Il me raconte que l'on fait courir le bruit qu'il voudrait être nommé directeur de la villa Médicis.

— Et savez-vous qui fait courir ce bruit ? me dit-il. C'est Besnard. Oui. Parce qu'il voudrait ma place de président de la Société Nationale. Il a essayé de faire partir Bonnat des Beaux-Arts. Bonnat ne s'est pas laissé faire.

Peut-on raconter de pareilles sottises. Voilà de quoi s'occupe cet homme qui est un grand artiste ! C'est un peu désolant.

Je quitte Bartholomé et ses cancans et je file à la Sorbonne où j'ai rendez-vous avec M. Pruvost qui doit me donner des renseignements sur Banyuls où je voudrais aller me reposer. J'étais attiré là par l'aquarium. Je me réjouissais de faire des dessins de poissons bizarres et autres bêtes sous-marines pour les bases des portes du Temple. M. Pruvost me décourage complètement. L'aquarium est détruit depuis la guerre. Les hôtels sont des plus mauvais. Remettez votre voyage à plus tard.

Je rentre à la maison. Où irons-nous ? Monaco ? Il y a là un musée océanographique magnifique.

25 [janvier 1921]

J'avance bien l'esquisse Nieuport, à laquelle j'avais aussi travaillé hier après-midi. Madame Guimart est venue la voir avec deux amis. Elle paraît contente. J'ai composé une sorte de grande stèle, dont la face est occupée par un grand bas-relief où sont les deux frères. Au-dessus, dans le cintre, un bas-relief imaginatif et tumultueux. Pour l'arrière, grande inscription relatant l'œuvre des Nieuport, et dans le cintre bas-relief évoquant leur mort.

Madame Julian et Madame Capamagian sont venues à la fin de la journée voir le buste de M. Millerand. Madame Julian très enthousiaste.

26 [janvier 1921]

J'ai travaillé toute la matinée au buste de M. Millerand. Je l'ai amélioré et les terribles sourcils commencent à devenir de la sculpture.

Avec Lily, l'après-midi, nous sommes allés chez Valsuani, voir le buste de Paul Adam dont la patine est refaite et cette fois-ci réussie.

Suis retourné dans l'atelier de William [Laparra]. La plus triste chose qui soit, l'atelier où tout est resté en suspens. Nous regardons beaucoup de choses pour l'exposition que Fanny va [33] organiser en mai ou juin au Cercle Volney. Il y a de quoi faire une exposition excellente. Pauvre William. Nous ne mettrons pas tout. Dans l'œuvre de tout artiste il y a des choses que l'on fait [34] par nécessité. Ce sont des choses qu'il ne faut plus montrer. Là a été l'erreur de l'exposition chez Georges Petit de l'année dernière. Les mauvaises choses ont fait du tort aux bonnes. Et il y en avait bien suffisamment de bonnes, de très bonnes pourtant. Une des grosses erreurs de William a été l'influence qu'il a laissé prendre sur lui par le fade Guillonnet. Charmant homme, mais quelle pommade. Il semble "avancé", mais c'est un Bouguereau qui a mis sa palette à la mode. William valait dix fois mieux que lui. Il avait la force et le sens du caractère. Nous tâcherons par un choix judicieux de le faire connaître bien et comprendre.

 

Le sort en est jeté. Nous irons à Monaco. Nous avons été prendre nos billets jusqu'à Marseille. Départ lundi soir. Je suis sans enthousiasme. Je suis aboulique.

De chez le docteur Simon où nous parlons du buste du docteur Brocq que je vais probablement faire, j'ai retrouvé Lily chez M. et Mme Corbin. Appartement somptueux où se trouvent admirablement installées deux collections : l'une d'armes, l'autre d'œuvres d'art du Japon. M. Corbin me fait tout voir avec un soin pieux. J'admirais et je constatais [35] que tout de même la fabrication de la dynamite était plus lucrative que de faire des statues, même bien.

27 [janvier 1921]

Achevé ce matin le buste de M. Getty, en train depuis si longtemps.

Coup de téléphone. C'est M. A[ntony] Aubin, qui me demande si je veux m'occuper d'un tombeau que M. Darracq, fabricant d'automobiles, veut élever à sa femme. Rendez-vous est pris pour le jour même.

Bouchard venu déjeuner avec les gosses. Il est content car il vient d'acheter une maison à Passy, avec un jardin suffisamment grand pour qu'il y puisse construire un atelier. Il aime bien le buste de Millerand.

Nous sommes partis aussitôt après déjeuner. J'ai été rue La Bruyère, dans le quartier où j'ai tant roulé dans ma jeunesse. Toute la famille Aubin file avec moi à l'hôtel du quai d'Orsay pour voir M. Darracq, c'est-à-dire, M. Aubin toujours le même, sympathique et bavard, Mme Aubin et le petit Aubin, très doué paraît-il pour la musique.

Rien de plus pénible que cet intérêt dont les familiers entourent un personnage riche. Ce M. Darracq me semble malade, atteint assez sérieusement. C'est la rançon de la richesse qu'il semble que la sincérité soit à jamais bannie de leur entourage. Il me parle en termes touchants de la mort de sa femme, du tombeau magnifique qu'il veut lui élever. Et voilà que la pensée qui domine en moi, ce n'est pas la compassion pour le malheur dont il vient d'être frappé. Mais je pense que voilà encore une belle commande en perspective pour moi. Bien entendu je ferai de mon mieux. Mais je m'intéresse à la douleur de cet homme qu'intellectuellement. En vérité il est seul. On le bafoue. J'en ai la preuve quand il me montre le projet de tombeau qu'on lui a déjà soumis, et qui ne lui plaît d'ailleurs pas. Évidemment cela lui reviendra cher, mais quelle banalité et quelle ostentation. Il me demande de venir aussitôt avec lui au cimetière. C'est au Père-Lachaise. Nous y allons. Dans l'auto il est très fier de nous raconter qu'il a obtenu un terrain très beau, très difficile à obtenir, en donnant un pot-de-vin à un très gros personnage. Faisant du pouce et de l'index le geste du monsieur qui compte [36] des pièces d'argent :

— Vous savez, dit-il, dans ce régime...

Le terrain du tombeau [37] est en effet très bien situé. Il a trois mètres sur trois, c'est remarquable.

Je rentre à toute vitesse à la maison où j'ai rendez-vous avec le docteur Clément Simon. Je le trouve avec Lily, avec sa femme et le docteur Sabouraud. Le docteur Sabouraud me paraît très connaisseur. Madame Simon aussi. C'est avec grand plaisir que je leur montre tout l'atelier. Le docteur Simon emporte la médaille de Bétolaud pour la montrer au Comité du buste que l'on veut offrir au docteur Brocq.

Pour finir la journée, Bigonet vient m'entretenir du projet du concours d'Alger. Je manque de caractère. Je fais ce concours à contrecœur. Je donne des idées quand même. Après je le regrette. Sauf avec Bouchard, je ne veux plus faire de concours en collaboration.

29 [janvier 1921]

Visite à l'atelier de la charmante Madame Laroze. Elle a un don évident. Elle est dirigée par Gumery. C'est bien. Elle me montre son buste fait par Samuel. Ma foi, celui-là ferait bien de regarder un peu les cubistes.

Chez Bisceglia, je retouche la cire du Boxeur à genoux[38]. Ça fera un chic bronze. Il faut absolument que je fasse les autres boxeurs.

30 [janvier 1921]

Visite de mon atelier par M. Darracq, accompagné de M. Aubin et de son jeune ami avocat, dont je n'ai pas entendu le nom. Il est très, très sympathique ce Monsieur Darracq. Sa douleur est profonde, mais lui-même vous la fait évaluer en chiffre, pour ainsi dire. Il m'a dit :

— Ma femme repose sur trente coussins damasquinés. Son cercueil a 2m 50 de longueur. Je veux pour elle un tombeau qui défie les siècles.

Nous prenons rendez-vous à Monte-Carlo où il habite et où il sera mardi prochain.

 

[1]    . Au lieu de : "concentrer", raturé.

[2]    De l’Académie Julian.

 

[3]    Au lieu de : "dans tout", raturé.

[4]    Germaine Bouglé

[5]    Le mort porté parl e peuple.

[6]    Projet de sculpture de sa fille.

[7]    Ecole Normale Supérieure

[8]    . Au lieu de : "leurs", raturé.

[9]    . Au lieu de : "le temps", raturé.

[10]  . Au lieu de : "je trouve", raturé.

[11]  . Au lieu de : "faux-col", raturé.

[12]  . Suivi par : "une journée", raturé.

[13]  . Suivi par : "a changé de sujet de conversation", raturé.

[14]  Ladislas Landowski.

[15]  . Au lieu de : "mettre au point", raturé.

[16]  . Suivi par : "En même temps", raturé.

[17]  . Suivi par : "le monde souffrait", raturé.

[18]  . Précédé par : "Dernière séance", raturé.

[19]  . Le 16, Briand forme son ministère.

[20]  Ladislas Landowski.

[21]  La Becquée et Le concert champêtre.

[22]  Monument Le comte Hubert de Fels

[23]  .Précédé par : "amusants et", raturé.

[24]     . Suivi par : "me reçoit", raturé.

[25]  . Suivi par : "Très gentil," raturé.

[26]  . Suivi par : "où triomphait", raturé.

[27]  Mur de la Réformation

[28]  . Suivi par : "Je vais les faire sans lui", raturé.

[29]  Le Pavois.

[30]  Hopital français de Bueno-Ayres.

[31]  . Au lieu de : "Cela l'a ramené à l'enfance sans naïveté", raturé.

[32]  Marcel Cruppi.

[33]  . Au lieu de : "veut", raturé.

[34]  . Suivi par : "un peu", raturé.

[35]  . Au lieu de : "je me disais", raturé.

[36]  . Au lieu de : "touche", raturé.

[37]  . Au lieu de : "cimetière", raturé.

[38]  Boxeur tombé (le).