Février-1956

1er février 1956

Journée au lit. Vague de froid. Je me soigne pour pouvoir aller jeudi à Nancy à la première du Fou de notre Marcel[1]. Il est content des répétitions. Je lis. Discours excellent de Guy Mollet : le voilà parti avec une forte majorité. Les 110 voix communistes ne lui ont servi en rien. En tout cas, les communistes se sont comportés bien. La minorité est composée de cette droite idiote qu'on devrait symboliquement représenter comme la synagogue au Moyen Âge, les yeux bandés.

Je téléphone à Paulette[2] qui me déconseille absolument de voyager jeudi par ce froid exceptionnel.

 

2 fév[rier 1956]

Téléphoné à Marcel. Il me parait très content de la répétition générale d'hier. Ce fut au-delà de ce qu'il espérait. Il me dit que Marcel Aubert, arrivé hier soir, a voyagé dans un wagon non chauffé. Il était dans un très mauvais état. Il est âgé aussi. Pourvu qu'il n'ait pas attrapé une congestion pulmonaire. Mais Le Fou va être joué ailleurs, à Lyon, à Rouen, etc.

Alors j'ai travaillé tranquillement, au coin de mon feu, au bouclier. Il est presque terminé. Il le sera demain soir, fort probablement. Je crois, j'en suis même certain, que c'est une excellente amélioration. La Jeanne d'Arc fait très bien. Et puis, c'est bien dans ma théorie. Le décoratif atteint par les idées. Et non des idées installées comme elles peuvent dans une formule décorative. La volonté de mettre là des éléments essentiels de l'histoire de France, cette volonté m'a forcé à chercher et "à trouver" une composition riche et neuve.

Mais le drame du moment, c'est le froid! Le chantier[3] est arrêté. Nous avons moins quinze. Et aussi, je crains un drame pour le buste d'E[ugène] Schneider, en terre, dans l'atelier du fond. La gelée a un peu commencé. J'ai enlevé tout tissu mouillé. Je l'ai entouré de toiles sèches, par dessus du nylon. Nécessaire d'attendre demain pour voir ce que c'est devenu. Heureusement que j'ai un bon creux[ ?], mais quand même!

3 février [1956]

Autre ennui du même genre, mais cette fois à cause de la chaleur! J'avais bien travaillé toute la journée au bouclier Trocadéro[4]. Presque terminé. À cause du grand froid, je m'étais installé près du poêle. Et voilà qu'à la fin de la journée, il glisse de son fond. Heureusement il était placé bas. Les dégâts ne sont pas terribles. Deux heures de travail pour remettre tout en ordre. Et comme il faut savoir tirer parti de tout, j'en profiterai pour l'installer sur un fond bien droit (plaque de marbre), ce qui me permettra de redresser la partie architecturale, la forme de l'écu qui doit être nette.

À cause du froid, nous ne sommes pas allés à Nancy pour la première du Fou (il faisait moins douze hier. Le vieux Marcel Aubert a fait le voyage dans un train non chauffé! La SNCF va fort et on est sans défense contre elle. C'est l'État!). Mais le Fou a eu, parait-il, un succès énorme. Les téléphones de Marcel le laissaient entendre. Je crois que voilà sa situation sérieusement consolidée.

La plastiline a de grands avantages. Il faut néanmoins se méfier et ne pas négliger l'armature. Encore une leçon! Il est temps. Il est toujours temps, du moment qu'on peut continuer à travailler. Je n'ose pas aller regarder ce qui se passe sous les linges secs dont j'ai entouré le buste de M. Schn[eider].

Cependant la situation politique est toujours bien inquiétante. Surtout l'Algérie. C'est la poutre qui, au fond, soutient tout l'édifice dit "La grande France". C'est un de ses principaux piliers, sinon le principal. Si l'Algérie flanche tout à fait, que deviendront l'AOF, l'AEF et Madagascar, etc.? Il est évident que tout cela ne peut être tenu par la force. Surtout quand on ne l'a plus! Conséquences de la défaite de 1939! Bien plus que toutes les théories. Elles ne prennent valeur qu'en conséquence de la défaite. Je suis bien anxieux de connaître le programme de Guy Mollet. Il va partir à Alger avec son ministre-résident.

5 février [1956]

Hier chez Mme de Dampierre. Pas très nombreux. Mais société brillante. Il y avait Pozzi, la d[uche]sse de la Rochef[oucault], Jacques Bardoux, Reclus, Mme E[ugène]. Schneider, etc. On parlait beaucoup de l'angoissant problème de l'Algérie. Dans ce milieu, on estime une erreur le fait d'avoir nommé Catroux en remplacement de Soustelle. Personnellement je le pense aussi. Évidemment les procédés de ce qu'on appelle "Présence française" sont blâmables. Très. Mais la politique de "continus abandons" ne l'est pas moins. Je finis par discerner l'arrière-programme des Français d'Algérie. Chastenay l'expliquait. Fonder un gouvernement français d'Algérie, d'une Algérie européenne comme firent les colons anglais d'Amérique en se débarrassant des Anglais d'Angleterre. Sans doute, mais déjà à ce moment les Indiens étaient fort peu nombreux. Les Américains européens exterminent les Indiens autochtones, purement et simplement. Vous ne voyez tout de même pas les Français algériens exterminant les 10 000 000 de Berbères, Mozabites, Kabyles, etc., qui peuplent le pays. Dans cette crise, je crains fort que ce ne soit le contraire. Mais les gens de Présence française disent qu'ils sont les seuls interlocuteurs valables. Parmi les musulmans, il n'y a que des chefs de bandes. Sans doute. Mais ainsi commencent tous les États. Chastenay disait que des attentats contre Catroux peuvent très bien avoir lieu. L'inquiétude, même en haut lieu, se laisse deviner. Guy Mollet, qui devait d'abord partir avec Catroux, est parti ou va partir seul. Catroux qui devait le rejoindre mercredi, annonce son arrivée pour vendredi seulement. Guy Mollet a fait hier soir une déclaration-radio, mais qui est des plus vagues. Comment ne pas être vague quand on ne sait pas clairement ce qu'on veut, ni même ce qu'on pense. Or je crains que ce soit le cas. Non pas tant, après tout, de ce que l'on pense, mais de ce qu'il faut faire.

Suivi à l'atelier. Journée affreusement triste. Ciel bas. Froid grand. Petite pluie fine glacée. Travail au bouclier. Le motif : les champs Catalauniques. Et surtout : précision de la forme du bouclier.

Je suis très impressionné par le suicide de ce jeune acteur Alexandre. Il se colle une bonne dose de somnifères. Il ouvre son robinet à gaz. Il s'installe confortablement dans son fauteuil. Il appelle au téléphone une amie. Et en bavardant, s'endort dans la mort. À quel degré de "l'à quoi bon?" un jeune homme peut-il en être venu par s'anéantir avec autant de grâce. Sans doute était-il trop artiste pour n'être qu'acteur? Mais combien de créateurs aussi se suicident : impuissance!

5 février [1956]

Réception affreuse de Guy Mollet à Alger. Il a failli être écharpé. Foule énorme l'accueille avec des projectiles de toutes sortes. Il dépose quand même, au milieu des huées, sa gerbe au pied du monument. Les gardes mobiles l'emmènent à grand peine au palais d'Été. Par téléphone le vieux général Catroux lui offre sa démission, qu'il accepte. Catroux a raison.

Comment a-t-on fait pour laisser la situation en arriver là? Pour moi, ces manifestations (qui ne sont pas séparatistes, au contraire) sont de l'ordre de celles des A[ction] F[rançaise] d'avant guerre. Question de politique intérieure. Il y a là-dessous un arrière goût de fascisme.

8 février [1956]

Institut. Je vais maintenant aux séances, sans plaisir. Depuis que Paul Léon a pris la tête de la revendication des membres libres voulant être considérés comme s'ils étaient peintres, sculpteurs, etc. Au fond, Paul Léon est-il une déception? J'ai vu et su de lui bien des choses qui le situent comme un ambitieux très habile et qui a su, tout au long de sa vie, se faire offrir ce qu'il désirait obtenir, jusqu'à ce poste de conservateur de Chantilly qui aurait dû revenir à un peintre. Cette absurde et scandaleuse question du vote des membres libres, voilà qu'on a décidé de la reprendre. Il y aura encore une réunion de la Commission de règlement le vendredi 24. Et la séance du mercredi 7 mars sera entièrement consacrée à l'étude des textes rédigés par Hautecœur. Voilà deux séances de perte de temps et de possible confrontation de vanités opposées.

Autre incident pénible. À propos de Patrice Bonnet qui ne vient plus jamais. Il est malade. Mais apparaît de temps à autre à Paris pour ses affaires personnelles. Pontremoli défend Patrice Bonnet et se bat pour qu'aucune décision ne soit prise à son égard avant la fin de la révision en cours du règlement. Mais le règlement actuel existe toujours. Lemaresquier attaque assez violemment Patrice Bonnet. Je prends la parole uniquement pour dire que je suis témoin de la maladie de Patrice Bonnet et rappeler que jusqu'à ces dernières années, la courtoisie était de règle parmi nous et de manière toute naturelle. Bref, on n'a rien décidé. La vraie raison de l'absence de Patrice Bonnet est l'élection de Hautecœur. C'est lui qui a fait sauter Patrice Bonnet à Versailles. Et son attitude pendant l'occupation, Patrice Bonnet ne la lui pardonne pas. P[aul] Léon qui se plaît aux cancans, me dit :

— Mais si Lemaresquier veut la démission de Patrice Bonnet, c'est pour faire élire Labro.

Enfin, on ne peut pas dire que les discussions de l'Académie soient d'un ordre très élevé!

9 fév[rier 1956]

Froid dur ce matin au chantier[5]. Ça n'avance guère. Et puis les maçons ont ouvert la baraque sur les côtés, pour poser les dalles de la muraille. C'est plein de vents-coulis et de maçons. Ils ont moins froid dans la baraque, évidemment, que dehors. Dehors où la gelée d'ailleurs arrête le travail. Je reviens à l'atelier pour achever le petit modèle du bouclier qui fera certainement très bien. Je maudis ma faiblesse qui m'a fait accepter deux ans et demi au lieu de trois ans que je demandais. Mais j'avais à faire dans Jacques Meyer à un homme tout à fait incompréhensif du temps que demande un ouvrage de cette importance.

Mais un homme plus empoisonné que moi, c'est certainement Guy Mollet. Il me paraît un homme remarquablement honnête et sincère. Il vient de remplacer Catroux par Lacoste, son ministre des Finances. Que veut dire ce titre de ministre-résident? Je n'y vois d'autre conséquence que, si le ministre tombe, le ministre-résident tombe avec. C'est une erreur.

10 février [1956]

Guy Mollet fait un discours excellent, plein de cœur, mais vide de programme. L'Assemblée unique? Comment résoudra-t-il le problème du nombre? La loi du nombre est aussi impitoyable que bête. Les nouvelles des journaux n'indiquent pas un apaisement. On ne hurle plus, pour l'instant. C'est tout ce qui est acquis. Mais ça gronde.

Légère détente à Alger. Il y a eu des manifestations devant le monument aux morts. Mais il semble que les manifestants ne savent pas contre qui manifester? Le nouveau ministre-résident, Lacoste, est arrivé sans incident. Déclaration rituelle à la radio. Guy Mollet est parti pour le Constantinois. Sera de retour à Paris dimanche.

Le jeune de Boissieu, Michel, est très pessimiste. Il dit qu'avant deux ans la France sera communiste. Nous aurons en tout cas de grosses difficultés à cause de cette Chambre que nous devons à Edgar Faure. Il paraît que vraiment c'est un homme très vendu. C'est aussi un fameux imbécile. Un imbécile qui se croit très malin, c'est pire que tout.

Bien travaillé. Difficile à arranger le thème : les champs Catalauniques[6]. Beau grand titre pour un motif forcément réduit. C'est presque fini. Je crois que demain à midi ce sera à point pour le donner à mouler à Capelli.

Je ne puis m'empêcher de penser à l'affaire membres libres-Paul Léon. Si l'Académie se laisse faire, ce sera catastrophique. Mais je vais quand même m'amuser à observer les manœuvres du Paul Léon. Il me fait penser au mot du vieil avocat Bardoux :

— Que nous resterait-il, à nous vieillards, si nous n'avions l'ambition?

Visite de Loucheur pour le remplacement de V[ictor]. Rousseau. Nous parlons de choses et d'autres et de Florent Schmitt qui l'aime beaucoup. Nous parlons des difficultés matérielles de la vie des musiciens. Je ne les connais que trop par mon petit Marcel[7]. Mais il m'apprend que les musiciens sont sucés même par les danseurs, depuis que Lifar a inventé le choré-auteur. Un musicien apporte un livret et une partition. Livret de ballet, bien entendu. Le directeur transmet l'ouvrage au danseur étoile. Celui-ci propose aussitôt des modifications imposées par la technique de la danse. Alors il apparaît comme choré-auteur. Et cet acrobate, appointé régulièrement par l'administration, touche la moitié des droits d'auteur du musicien.

11 février [1956]

Article très dangereux de Mauriac dans l'Express, contre Guy Mollet. Article inspiré par Mendès-France? Si c'est, le jeu de massacre va continuer. Et dans de pires conditions, avec les 150 communistes qu'on doit à Edgar Faure et la cinquantaine de poujadistes. Dans une situation aussi difficile, tous devraient se tenir coi autour du gouvernement investi par le Parlement. Assez de bavards!

Travail au bouclier[8]. La composition, quel problème, surtout le bas-relief, où on n'a pas la ressource du "sfumato" des peintres et de l'effet, etc. Le bas-relief, on pourrait dire que c'est la composition pure. Ce petit motif supérieur, auquel je donne le grand nom des champs Catalauniques, me donne beaucoup de mal.

Santé bonne. Moral toujours très préoccupé par la sournoise campagne de Paul Léon. Il en parle à tout le monde, aux candidats dont il cherche à avoir des promesses, etc. Déception très grande de ce petit vieillard.

Visite de Dupuis, candidat. Gentil, sourire et modestie. Mais comme il sent le vieux. Nous parlons des temps lointains. Charpentier malade, crise d'urémie. Il a quatre-vingt-seize ans. Il mourra dans son petit appartement plein jadis de midinettes, boulevard des Batignolles. Ainsi doit finir l'auteur de Louise, ouvrage si humain et qui, à cause de cette valeur primordiale (la vie) résistera à toutes les imbécillités des modes. Il me parle de S[ain]t-Saëns, de son tempérament agressif. Lorsque malade, Debussy, se présente à l'Institut, S[ain]t-Saëns alla acheter une suite pour piano de Debussy. Il porta la partition chez Widor. Il lui dit :

— Je vais vous jouer ça. Vous allez voir.

Et il joue. De temps en temps il se retournait vers Widor :

— Vous aimez ça?

Et il continuait. Quand il eut fini, il demanda à W[idor] ce qu'il en pensait.

— Vous avez joué ça tellement bien que vous me les faites aimer.

Debussy avait un cancer de l'anus. Il souffrait affreusement. Il ne sortait qu'avec une seringue pour se piquer à la morphine. Dupuis accompagna un jour Widor au concert. Debussy vint et fut obligé de s'en aller, tellement il souffrait. Il mourut avant l'élection.

Les nouvelles générales sont très mauvaises. Guy Mollet qui, débarquant à Alger annonçait qu'il resterait trois semaines si nécessaire, revient demain, "s'étant informé" conformément à son expression. Je ne le crois informé de rien du tout. Il a annoncé, phrase imprudente "la France se battra pour conserver l'Algérie", il aurait mieux fait de faire savoir comment il comprenait une Assemblée unique pour laquelle voteront 8 millions d'Arabes dont les trois-quarts au moins sont illettrés, au sens absolu du terme, et un million et demi de Français d'Algérie. L'héritage Edg[ar] Faure est lourd. La vraie solution aurait dû être de conserver les quatre départements. Je ne suis certes pas pour la violence. Je comprends cependant les manifestants de ces dernières journées.

14 fév[rier 1956]

Froid intense. Terminé l'esquisse au tiers du nouveau bouclier[9]. Je crois que ça fera très bien. Ça mettra une note brillante au milieu de tous ces uniformes embêtants.

Après-midi au chantier. Le brave Juge, très satisfait de lui, travaille comme un margoulin. Il me prépare soi-disant le travail. Ses préparations consistent essentiellement à me gêner. Plus de matière et comme il dessine très mal, j'ai un mal du tonnerre à rattraper ses erreurs. Dommage que je sois trop âgé. Sans quoi je le renverrais et terminerais tout seul, avec un simple metteur aux points obéissant.

Que se dire de la situation politique! Je ne sais pas comment on en sortira. G[uy] Mollet est-il vraiment un as, un caïd, un formidable. Il vient de prendre Jules Moch dans son cabinet comme ministre des Finances.

À S[ain]t-Mandé. La tête de la France. Pas mal de travail encore et qu'il faut faire à l'atelier. Faire le possible pour qu'il n'y ait pour ainsi dire rien à reprendre sur place. Je crois avoir trouvé l'arrangement du béret du marin. Ça ne sera pas grand chose. Mais ce qui va retarder, c'est le nouveau bouclier.

Chez Juge, il y a en cours une très bonne statue de Joffre pour un monument à la Résistance. Il a eu un modèle extraordinairement musclé. Par contre, il y a là une statue accroupie de Revol, au-dessous de tout. Ainsi le charmant Cadenat fait sur une statue des plans à tort et à travers. Tous ces jeunes gens sont trompés. Veulent être à la mode. On les perd.

15 fév[rier 1956]

Matinée au Troc[adéro][10]. Froid, mais les radiants chauffent assez bien. L'allongement des jambes me donne des difficultés. J'ai été obligé de baisser le genou droit, ce qui me force à aplatir le pied, au coup de pied. Refaire ça directement dans le caillou est bien difficile. Mais tout compte.

À l'Institut, où je vais avec de moins en moins de plaisir depuis la stupéfiante "revendication" des membres libres, classement des candidats. Il n'y avait que deux musiciens. Büsser et Schmitt. Schmitt absolument intransigeant pour Loucheur. N'acceptant même pas de mettre ex-aequo Dupré et Loucheur. Büsser finit par céder. De ces deux vieillards de 85 ans, Schmitt a été le plus tenace. Donc le classement proposé est : 1. Loucheur, 2. Dupré, 3. Lebouchet, 4. Canteloube, 5. Mazelier. Je crois que Dupré sera élu.

15 fév[rier 1956]

Téléphone de Büsser. Il me dit qu'il a été appelé au téléphone par Gavoty (C. Cavendou [?]) pour lui dire que si l'Académie n'élisait pas Dupré, le Figaro engagerait une campagne furibonde contre l'Académie. Immédiatement je dis à Büsser de ne pas raconter cette intervention. Ça retirerait des voix à Dupré. Tout de même le toupet de ces journalistes est fantastique. Gavoty aurait dit à Büsser que ce serait Pierre Brisson lui-même qui ferait le premier virulent article. Maintenant est-ce vrai ce que m'a dit Büsser?

Après-midi à la tête de la France qui demande encore pas mal de travail.

À la Chambre la séance a été scandaleuse à propos de l'invalidation de deux à trois poujadistes. La cause en est dans des apparentements illégaux autorisés cependant par les préfets. Dans ce cas, au fond, les poujadistes ont raison. Pas de faire le scandale qu'ils ont fait. Eux et les communistes se sont battus au pied de la tribune. Edgar Faure a fait une furieuse sottise en ne faisant pas voter la réforme électorale que tout le monde souhaitait.

"Le moyen d'avoir raison dans l'avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé". (Renan)

17 fév[rier 1956]

Porté chez Halijon le bouclier, esquisse nouvelle. Je vois dans leur atelier une très bonne statue d'un gouverneur de colonie noir, par Jonchère. C'est un homme de beaucoup de talent. Halijon me dit qu'il est très malade.

Après-midi au chantier. Toujours les pieds du territorial.

18 fév[rier 1956]

Comité d'Expansion artistique à l'étranger. On est nombreux. Jaujard, toujours distingué et attentif et renseigné, préside. En face de lui, Bourbon-Busset avec son visage agréable et assez insignifiant. Il y a là Laugier et Mme Cuttolli, côte à côte. Madame de Jouvenel, avec son beau visage et son inexpression plutôt bête. Il y a là l'aimable Chaunut, et puis Pierre Descaves et Jean Vilar, et Marguerite Long toujours aussi laide, et le gras Marx et naturellement Ph[ilippe] Erlanger l'affreux, mais qui travaille et renseigne bien. À côté de moi, le contrôleur des finances. Il s'agissait dans cette réunion de distribuer des crédits pour des représentations, spectacles de ballets, troupes diverses : J[ean]-L[ouis] Barrault, compagnie Roland Petit, etc.

Mais on a amorcé une question nouvelle : organisation d'une exposition de peinture française en Russie. Elle aurait lieu au printemps. Entre autres on parlait d'envoyer La liberté sur les barricades, de Delacroix. Cette valse des tableaux, de mode aujourd'hui, est bien inquiétante. Pendant des mois, en outre, la place dans le Musée sera vide. Il serait intéressant de savoir vraiment les dessous financiers de ces entreprises. Quand on vient de lire les fantastiques comptes des travaux de reconstruction (entreprise Le Corbusier, entreprise P. Perret) on peut s'attendre à tout. Le grand ordonnateur de ces histoires architecturales est Claudius-Petit. Le comble est que, au courant de ces dépenses absurdes, on recommence deux entreprises Le Corbusier : à Nantes, à Meaux. Ce sont véritables escroqueries.

Après-midi, la tête de la France-Trocadéro[11]. Il faut que ce soit la perfection. Prétention! Ce monument ne peut être sauvé que par la perfection d'exécution.

Je repense au dîner de vendredi avec Charles-Henry comme invité. Charles-Henry qui s'occupe de beaucoup de choses, fut ces derniers temps au cabinet du général Catroux. Il s'occupe, comme administrateur, de Paris-Match. Peut-être fera-t-il un reportage sur le monument du Trocadéro? L'Illustration m'a donné l'autorisation de me servir des photographies tirées. Nous reparlerons de ce projet dans quelque temps. Il m'a mal impressionné Charles-Henry. Il est devenu énormément gros. Il parle les yeux fermés. Il a une grosse tête ronde. C'est un ancien roux. Il a dû avoir une petite attaque car son visage est un peu tiré vers la droite, la bouche. Après le dîner, vautré, le ventre en avant, sur son fauteuil, il s'est endormi, trois fois. Mais parlait quand même, prononçant une phrase entre de courtes séries de ronflements. Je ne serais pas étonné d'apprendre sa mort subite, au sortir d'un bon dîner, car il mange et boit fameusement.

20 fév[rier 1956]

La radio annonce ce matin la mort de G[ustave] Charpentier. Ce brave type, car c'était un brave type, toutes les fois que ces temps derniers on lui distribuait quelque décoration à propos de quelque anniversaire, je pense à la dernière conversation que j'ai eue avec lui. C'était le jour de la séance annuelle de l'Académie. Nous étions dans la bibliothèque, en attendant l'heure de descendre au son du tambour. Défilé devant les gardes municipaux en grande tenue, présentant les armes. Charpentier avait pris mon bras et tandis que nous défilions, il me faisait ses confidences sur ce que les hommes "de notre âge" doivent et ne doivent pas faire en amour. Le tambour roulait. La poignée du sabre à hauteur de leur menton, jugulaire mises, les gardes municipaux devaient se dire : ces vieux messieurs, que de choses intéressantes ils doivent se dire. L'un d'eux disait des cochonneries vécues à l'autre. Il doit en être de même dans beaucoup de circonstances analogues.

21 fév[rier 1956]

Ne pas oublier Shakespeare et enfin Prométhée. Prométhée qui sera mon testament artistique.

Hier, à la réception de l'ambassade d'Italie, longue conversation avec la nièce de Salomon Reinach, mariée à un off[icier] italien. Il a démissionné car il est resté très royaliste. Puis, je rencontre Geneviève Tabouis, comme toujours très pessimiste.

Aujourd'hui Commission administrative pour Chantilly où tout marche bien. Les bois donnent de gros revenus.

Travaillé à la tête de la France[12].

22 février [1956]

À l'École, concours Roux. Pas de concurrent pour les sculpteurs. En peinture, quelques bien faibles esquisses.

Institut. Les deux concurrents principaux étaient Dupré et Loucheur. Ce dernier très soutenu par Fl[orent] Schmitt. Dupré élu par 17 voix, Loucheur 10 voix. Alors brusquement, Schmitt se lève, rouge d'indignation, s'écrie "Nous sommes en pleine crasse" et enjambe sa banquette et sort en frappant des talons, la tête en avant. Tout le monde avait envie de rire. Cher Schmitt. Mais est-ce que vraiment Loucheur a tant de talent que ça!

Après la séance, Commission adm[inistrative] de notre Académie. On essaye de régler la situation de ce Fleuriot de l'Angle, un poison de bonapartiste, intrigant qui engage des dépenses, sans en aviser l'Académie, pour son confort personnel. Il paraît que c'est impossible de s'en débarrasser.

24 fév[rier 1956]

À Malakoff, chez Santelli où je trouve un bloc de Chauvigny qui fera l'affaire pour la tête du marin que je recommence.

25 fév[rier 1956]

Travaillé à la tête de la France, chez Juge.

26 fév[rier 1956]

Lélia, de Maurois. C'est bien fait, mais ça ne doit pas être bien difficile à faire ces livres là. Affaire de lectures et de fiches. Ces grandes monographies sont néanmoins bien intéressantes. Moi, j'ai un faible pour le XIX° siècle, surtout à partir de l'époque romantique qui débute avant 1830. Il y a eu à ce moment et jusqu'à 1900 une kyrielle d'hommes éminents, étonnants. Cette Georges Sand est un véritable phénomène. Avoir su se faire de vrais amis d'hommes comme Flaubert et même Hugo, et des amants comme Musset et Chopin, montre que ce fut une femme vraiment remarquable. Je connais mal sa production littéraire, je ne crois pas que je chercherai maintenant à la connaître davantage. Après le romantisme, c'est l'époque réaliste qui a tout mon intérêt.

Pour moi le Balzac de Rodin marque l'extraordinaire tournant qu'a pris l'art, aussi bien littéraire que plastique. C'est par une étude du Balzac que je commencerai mon bouquin. Un dialogue entre un artiste et un philosophe, historien, critique d'art, etc., un de ces types intelligents, reflet de tout, un genre de caméléon intellectuel, que je ferai sympathique. Dans un ouvrage de cet ordre, il faut être très objectif. Ce qui ne m'empêche pas de dire très nettement ma façon de penser et pourquoi. Thèse : 1. la tradition occidentale européenne est dans le réalisme. Donc montrer l'opposition fondamentale entre l'art européen occidental dont la base est la nature et l'expression de la vie, et les arts d'Orient dont la base est l'abstraction. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de grandes œuvres dans cet ordre, bien sûr. Cependant montrer l'attraction de l'expression de la vie, même dans l'Extrême-Orient. Exemple : l'origine grecque des images du Bouddha. L'art grec est peut-être d'origine égyptienne, mais cette influence ne dure pas longtemps. L'écrasante expansion de l'art grec est due à ce que les Grecs allèrent au fond de la question humaine (dans la pensée également). Mon propos sera de limiter mon étude à l'art européen et principalement gréco-latin. Mais sans s'attarder trop sur le passé. Faire cependant un rapide examen de l'histoire de l'art européen, montrer les attaques dont la tendance réaliste a été périodiquement l'objet. Mais qu'en dépit de ces mouvements de mode, l'art français est toujours revenu à l'expression de la vie. Ex. : le roman, l'art du XII°, XIII°, XIV° principalement. La continuité. Opposer la doctrine de la "Continuité" à la doctrine sophistiquée de la "Rupture". Très important. Et montrer le danger théorique dans l'art moderne qui est une régression : sophisme du futurisme, du surréalisme, de l'art abstrait qui concrétise tous ces mouvements éphémères. Et discerner les causes dont la principale est la révolte contre l'effondrement d'une civilisation. Le romantisme si attachant et si important fut surtout un mouvement de révolte contre un état d'esprit artistique défaillant.

Dans les révoltes actuelles il entre une grande indignation contre la société politique. Les Romantiques et avec eux les Réalistes (Courbet, etc.) croyaient à un progrès tout proche du monde. Aujourd'hui on ne croit plus à une évolution logique. Beaucoup souhaitent une transformation totale des systèmes sociaux. Cette transformation, analogue à la destruction de l'empire romain, amènera un art nouveau en profondeur. Seules les grandes révolutions mondiales amènent un art nouveau, correspondant à une sorte de pensée commune de toutes les classes d'un peuple. L'art égyptien correspondait à la pensée du peuple, de même l'art grec, de même l'art roman. La Renaissance fut un mouvement un peu plus artificiel, tenait moins aux racines populaires. L'art byzantin était en harmonie avec le peuple. L'art classique français fut un art de société en dehors du peuple et sombra dans l'académisme, parce qu'il oublia trop la vie et se laissa trop influencer par les théories classiques littéraires, cependant que, par réaction, l'amour de la vérité de la vie l'entraînait vers un érotisme bien dessiné! Réaction : le néoclassicisme déjà imprégné de romantisme (Gros, David dans ses portraits principalement). Retour à l'antique d'où jaillit en protestation le romantisme. Alors commence la grande aventure de l'art moderne. Ce sera le principal de l'ouvrage.

27 février [1956]

Séance affreuse de la Commission pour la réforme du règlement. Plus qu'antipathique. S'apercevoir de plus en plus qu'un homme qu'on estimait et qu'on aimait, n'est qu'un égoïste, arriviste encore à quatre-vingt ans! Vaniteux et voulant mener les artistes comme ses bureaucrates de la rue de Valois. C'est Paul Léon. Je me souviendrai toujours de son expression méprisante lorsqu'il a étendu les deux bras maigres en avant, disant :

— Ah! là là, je les connais les artistes!

Au fond il ne les aime pas. Et pourtant il n'a eu sa situation que par eux. Mais passons. Toute la discussion a porté sur le droit de vote des membres libres pour la réforme des élections. Ces messieurs veulent voter. Et ils voteront. Quel moyen de les en empêcher? Toute cette histoire me turlupine plus qu'elle ne le mérite.

29 fév[rier 1956]

Réception de Jaujard. Le nouveau mode de réception qui consiste a avoir des invités n'est pas mauvais. On a d'abord déclaré la vacance du musicien. Mercredi prochain viendra en séance le débat de la discussion pour donner ou non le droit de vote aux snobs.

 

 

[1] Marcel Landowski.

[2] Paulette Landowski.

[3] Du monument A la Gloire des armées françaises.

[4] A la Gloire des armées françaises.

[5] Du monument A la Gloire des armées françaises.

[6] Du monument A la Gloire des armées françaises.

[7] Marcel Landowski.

[8] A la Gloire des armées françaises.

[9] A la Gloire des armées françaises.

[10] A la Gloire des armées françaises.

[11] A la Gloire des armées françaises.

[12] A la Gloire des armées françaises.