Juin-1921

Cahier n°10

1er juin [1921]

Aujourd'hui j'ai 46 ans. Depuis longtemps, je peux dire, à chaque année qui se termine[1] : "Cela ne me fait aucun plaisir." Ce qu'il faut, c'est bien remplir les années.

Nous changeons d'hôtel et nous nous installons dans l'hôtel de la C[ompagn]ie Transatlantique, d'où nous avons une admirable vue sur les Oudaïa, sur l'Océan. Au premier plan devant nous, un cimetière arabe.

Continué l'étude à Chellah. C'est toujours ici la même profonde impression de mysticisme. Combien je comprends ceux qui, parlant et comprenant l’arabe[2], se sont vêtus comme les gens du pays, ont vécu leur vie et essayé de pénétrer leur mystère. Cette source sacrée vers qui viennent tous ces êtres, chaque jour, elle est bien près d'être aussi la source des premiers sentiments religieux. Plus que jamais mon Temple vit en moi. Il dépasse de beaucoup tout ce que pensent ces braves gens [3]. Ils sont au premier échelon. Mon voyage est fructueux. Pour les quatre bas-reliefs si importants de la base de mes murs, je touche au but.

 

2 juin [1921]

Journée passée à Casablanca. Nous avons avec MM. Ferreri, Blaise, et de Saboulin, jeté les bases de notre contrat.

 

3 juin [1921]

Journée magnifique. Nous approchons de la fin du Ramadan. Et c'était aujourd'hui une fête religieuse très importante. Quel extraordinaire phénomène social et religieux que l'islamisme. Un homme, un chamelier, se met en tête de fonder une religion. Car avec Mahomet il ne s'agit pas comme avec le Christ d'une légende qui se crée peu à peu, après la mort du sage, d'une religion qui se fonde sur plusieurs siècles, se développe, évolue et conquiert peu à peu une partie du monde[4]. L'islamisme a été créé en quelques années. Tout d'une pièce il a été imposé par la force et la terreur à des peuples divers, polythéistes, panthéistes, ayant toutes les superstitions. Le livre composé par le chamelier est quelconque, avec un très beau morceau, le Songe de Mahomet et depuis que cet événement s'est produit, c'en est fait. Depuis des siècles cette religion n'a plus bougé. Le peuple qui y croit n'a pas bougé non plus. Pas une fêlure. Le fanatisme est pareil à celui des premiers temps.

Toutes les femmes ce matin se sont répandues dans les cimetières. Par groupe de quatre le plus souvent, elles se sont installées sur les longues petites dalles funéraires et sont restées là de longues heures. Des groupes d'enfants allaient à travers les tombes. Ils s'arrêtaient devant les marabouts célèbres et chantaient. Ils allaient ainsi de mausolée en mausolée. Les pierres blanches[5]. Les femmes immobiles dans leurs vêtements blancs, comme des ombres. Le chant des enfants. Sur les créneaux rouges des Oudaïa de temps à autre le claquement de bec d'une cigogne qui vient se poser. L'Océan.

Plus que jamais il y avait foule à la fontaine de Chellah. La porte du marabout de Sidi Yahia était ouverte. À l'ombre tacheté d'or du grand figuier, des hommes étaient agenouillés. Les femmes en passant se baissaient et embrassaient le seuil. Dans l'ombre on devinait des ombres[6]. Mais il ne faut pas insister de trop pour essayer de voir. Ce qui est excessivement heureux dans la disposition de ce sanctuaire de Chellah, c'est qu'il est situé au fond d'un ravin. La source est encore plus basse. On est enfermé, l'horizon est bouché de tous côtés par les marabouts, la mosquée en ruine, la source où l'on jacasse terriblement. J'aimerais bien connaître la légende de cette fontaine et celle de ces tombeaux. Je suis étonné à quel point la plupart de ceux qui vivent ici sont peu curieux de connaître le sens profond de ce qu'ils voient.

Comme le soir de Noël, les catholiques [7] vont d'église en église visiter les crèches, à Rome, admirer ces horribles figures de cire et les vaches en carton qui adorent la naissance de l'enfant roi, ce soir tous les habitants de Rabat sont dans les rues faire la visite des mosquées. Les mosquées sont grandes ouvertes. Par les portes en chicane je parviens à en apercevoir un peu l'intérieur. Sous un éclairage doré, les croyants sont ou agenouillés par terre, ou debout, derrière le muezzin qui récite les prières, tourné lui-même contre le mur, l'abside orientée vers la Mecque. On devine les forêts de colonnes aux pieds desquelles cette foule magnifique forme des groupes qui sont les mêmes depuis des siècles. Quel malheur de ne pouvoir entrer ! Mais le spectacle de la rue n'est pas moins étonnant. Tous les enfants sont sortis. Habillés de leurs plus beaux vêtements, graves comme des petits hommes, les petits poignards en bandoulière, ils tiennent leur papa par la main. Les tout-petits sont précieusement portés par les pères. Toutes les boutiques sont ouvertes. Des musiques lointaines. Des bandes de mendiants, les aveugles se tenant en file, la main sur l'épaule, s'arrêtent devant les portes closes des maisons riches et chantent en attendant l'aumône. Accroupi à sa place habituelle, un nègre aveugle, hurle plus fort que jamais le nom d'Allah ! Allah ! Allah ! et ce cri semble planer sur toute la ville [8] en rumeur. De grandes femmes voilées s'approchent d'un Korba, tombeau d'un marabout célèbre et, chacune à son tour, se penche, embrasse le mur[9]. L'une d'elle s'aperçoit que je la regarde et s'enfuit dans l'ombre.

Les pèlerins qui à Rome [10] montent à genoux l'Escalier sacré, ceux qui acclament dans S[ain]t-Pierre le pape blanc et or porté par les serviteurs rouges, ceux que j'ai vu se succéder [11], en foule ininterrompue pendant deux jours de suite devant le corps qui semblait de cire de Léon XIII mort, ceux qui à genoux à Lourdes clament au commandement vers le ciel leurs misères et leurs implorations, ceux que j'ai rencontrés un jour, chantant des hymnes, dans les montagnes des Abruzzes, ce sont les mêmes que ceux ici, que ces femmes qui embrassent les seuils des koubba sacrées, que ces infortunés accroupis dans la poussière qui crient du matin au soir le nom du grand saint, et ce sont les mêmes que ceux qui s'agenouillent devant le mur sacré du temple de Jérusalem, que ces innombrables êtres qui aux Indes se baignent [12] dans les eaux du Gange. Les eaux du Gange ou les eaux du Jourdain, quelle différence ? Partout dans les monde, depuis toujours, monte vers le ciel l'immense supplication humaine. Et même nous, nous qui ne croyons pas comme cela, nous qui ne nous agenouillons pas sur la place, qui ne baisons pas les pieds d'une image de bronze, ne sommes-nous pas aussi des Suppliants, comme eux. Le travail d'un Michel-Ange n'est-ce pas comme une farouche prière. L'appel vers la vie éternelle : "Quum vollet illa dies, que nil, nisi corporis hujus - jus habet, incerti spatium mihi finiat oesi - Parte tamen meliore mei super alta perennis - Astra ferat, nomen qui erit indelebile nostrum[13]."

Comme, après avoir longtemps rodé par les rues agitées, nous revenions le long des murailles des Oudaïa, de loin nous apercevons une foule de gens, mais composée en grande majorité [d']européens [14]. Cette foule, le nez en l'air, regardait quelque chose. En débouchant sur la place, nous nous apercevons que c'était un cinéma en plein air. Sur les murs d'une maison du faubourg, sous le ciel profond d'Afrique, entre les murailles rouges crénelées où dorment les cigognes et une mosquée blanche, nous apercevons d'immenses projections et voici ce que cela représentait : un apache deux fois plus grand que nature, en casquette, tenait par le cou une femme, tandis qu'un autre, un couteau dans une main, fouillait dans le tiroir d'un meuble...

O civilisation !

 

4 [juin 1921]

Dans la cour des souks, des marchands de tapis, j'ai vu réellement Jérémie et Isaïe. C'était un splendide loqueteux. Sa peau était de la même couleur que ses loques. Yeux creux, d'une intensité incroyable. Pommettes saillantes. Joues caves. J'ai essayé de le photographier. Impossible. Sous la lumière tombant d'en haut dans cette cour, il était comme une statue, ou plutôt comme une apparition d'un être revenu du fond des siècles. Il se tenait debout, récitant sans doute des versets du Coran et il semblait absolument étranger à toute l'agitation qui se passait autour de lui.

 

5 [juin 1921]

Je me promène indéfiniment dans les rues de Rabat et ne me lasse pas du spectacle, toujours le même peut-être, à mon sens toujours différent. Pour moi j'y trouve mille documents qui me serviront dans les grands bas-reliefs du Temple. Ils sont trouvés. Je suis sûr maintenant de mon affaire. Beaucoup regardé un de ces cuiseurs de têtes de moutons. Voilà un personnage qui n'a pas changé, ni lui, ni son four.

Dans le quartier des prostituées. Ce n'est pas très remarquable ici. À Kairouan, nous avons vu beaucoup plus extraordinaire[15]. Entre deux boutiques, une petite mercerie juive et un boucher, deux négresses tenaient la leur. Par l'étroite porte ouverte, on les aperçoit, toutes deux assises dans l'escalier qu'elles obstruent[16] complètement. J'ai rodé par les ruelles blanches, aux portes closes. Devant certaines portes des soldats sénégalais stationnent[17], faisant la queue, attendant leur tour. Je suis entré dans les cours sales. J'ai vu tout de même une fille magnifique, visage violent et dure. Coiffure rouge, le reste de la toilette jaune et blanc clair. La tache sombre et violente de son visage hostile. Assise par terre, un peu en arrière de sa porte entrouverte elle semblait une bête de proie aux aguets, j'en ferai un jour un bronze que j'appellerai : "La Fille de la douceur". C'est le nom dont on appelle les prostituées au Maroc. Dans une autre cours, je pousse une porte et je trouve étendus sur la planche qui sert de lit une femme et un soldat marocain. Ils ne se sont pas dérangés de leurs occupations tout à fait intimes.

Dans leur auto[18], nos nouveaux amis, les Ceillier, que nous aimons déjà beaucoup, nous ont emmenés au marabout de Sidi Moussa, de l'autre côté de l'Oued, pas mal plus loin que Salé. Sidi Moussa est un grand saint. C'était durant sa vie, un pauvre, pauvre homme. Il ne vivait que dans le désir d'aller à la Mecque. Et Allah l'y transportait miraculeusement, lui et son âne chaque année. En l'honneur de Sidi Moussa des grands moussem ont lieu tous les ans. J'espère en voir quand je retournerai au Maroc. L'endroit où se trouve le marabout de Sidi Moussa est très impressionnant. Une grande plaine fauve au bord de l'Océan. La mer était violente aujourd'hui. Des lourds nuages[19]. Non loin du marabout il y a une de ces sortes d'enceintes abris, une casbah rouge, où les pasteurs, jadis, se réfugiaient avec leurs femmes et leurs troupeaux, en cas de razzias. Certaines villes comme Salé sont entourées de triples remparts. D'abord ceux qui entourent la ville elle-même. Puis une seconde enceinte protégeant les jardins. Enfin une troisième enceinte construite fort loin à plusieurs kilomètres de la ville et l'entourant, servant de refuge pour les troupeaux et offrant en même temps aux citadins une première ligne de résistance en cas d’attaque[20]. Depuis l'occupation française ces enceintes ne servent plus à rien [21]. En les voyant on se rend compte de la vie incertaine et continuellement menacée des citadins ou des pasteurs pacifiques.

Dans Salé nous avons fait une dernière promenade, car le séjour ici touche à sa fin. Nous nous sommes de nouveau arrêtés un moment sur la place grouillante, plus petite que celle de Marrakech, mais le décor est intact.

 

6 juin [1921]

À Casablanca. Déjeuner avec MM. de Saboulin et Blaise. Études sur place avec Prost et Ferreri. Ferreri est un excellent homme qui a au moins 50 ans. Comme Prost était en retard, il me raconte que pendant la guerre il fut mobilisé dans la réserve de la territoriale. Envoyé dans le sud, lui et ses compagnons eurent maintes fois pour compagnes des petites bédouines de onze ou douze ans.

En fin de journée réunion au Roi de la Bière avec le comité, le général Bertrand. Le nouveau projet a été adopté à la satisfaction générale.

 

 

7 [juin 1921]

Fini l'étude à Chellah J'ai dit adieu à la fontaine où apparaît, assure-t-on, la nuit l'âme de Lalla Chellah, la femme du "sultan noir [22]", portée par un poisson merveilleux. Les frères Tharaud, qui ne ressemblent pas à la majorité des voyageurs, ont su recueillir bien des documents intéressants. Je viens de lire : Rabat ou les Heures marocaines[23]. Ils m'aident à peupler Chellah. Ce sont deux beaux articles. J'ai évoqué le sultan noir dans les ruines de la mosquée, sous le figuier sombre. Avec ces deux figures il y a deux très beaux bibelots à faire.

Dîner chez le maréchal. Il s'est montré pittoresque plus que jamais, plein d'impression. Il m'a fait visiter ses collections. De bons dessins de Boutet de Monvel. De Majorelle, quelques bonnes toiles, ainsi que des feuilles de croquis d'un peintre dont j'ai oublié le nom, qui sont excellentes, il s'appelle Brana, je crois. Mais toute l'admiration du maréchal va à des aquarelles de l'architecte, qui est son grand conseiller. C'est le type des aquarelles habiles, sans consistance, sans valeurs et sans valeur. Sous son apparence d'homme de goût, j'ai acquis la certitude que le maréchal n'en n'a aucun. Mais quel agité ! Et comme il aime les compliments ! la flatterie ! À peine étions-nous à table qu'il me parle de cet entrefilet[24]stupide paru dans cette feuille de chou bolcheviste qu'est L'Internationale où, relatant la visite faite à mon atelier, le journaliste qui l'avait connu je ne sais comment, racontait que le maréchal, à plusieurs reprises, s'était écrié : "Nom de Dieu que c'est bien foutu." C'était tout. C'était idiot, mais il en a été frappé et Madame Lyautey également. Les gens continuellement encensés, lorsque leur arrive le moindre écho de quelque critique, ils en sont naïvement étonnés et navrés. Ils ne se doutent pas que tout leur entourage ne cesse de se moquer d'eux derrière leur dos.

 

8 [juin 1921]

Demain départ pour Casablanca. Nous nous embarquons le 11 pour Bordeaux. Je regrette de ne pouvoir revenir par la Méditerranée. Mais plus de place dans les bateaux. Nous rentrerons par un des bateaux de la C[ompagn]ie Transatlantique. Nous avons invité ce soir à l'hôtel, Vatin-Perignon, Sorbier de Pougnadorès, les Ceillier, le ménage Prost, le jeune Vienot. Par l'intermédiaire de Vatin-Perignon, le maréchal nous a fait demander de venir tous prendre le café chez lui. Nouvelle réception cordiale.

 

9 [juin 1921] Casablanca

Nous nous trouvions à la terrasse d'un café, place de France, avec M. Ferreri et M. de Segonzac, l'explorateur. À présent il fait des affaires à Casablanca[25]. Mouvement habituel de la place. Tout à coup nous entendons des chants et j'aperçois une foule blanche et hurlante qui débouche :

— Ce sont les Aïssaouas, me dit M. de Segonzac. Ils vont à la mosquée sacrifier un taureau, pour fêter [26]le dernier jour du Ramadan.

En effet, en avant du cortège, deux nègres tenaient par les cornes un petit taureau noir et l'entraînaient. Derrière le taureau, marchait le sacrificateur, un bras levé tout droit tenant le couteau du sacrifice. Autour toute la foule pressée, marchant, chantant et hurlant. De la ligne horizontale des têtes, la main brandissant le couteau émergeait seule. Ils passèrent très vite. Je n'ai pu rester là. Je laisse mes compagnons, je saute dans une voiture et je dis au cochet de me conduire à la mosquée. Je me doute bien que je ne pourrai pas entrer mais peut-être pourrai-je voir tout de même quelque chose. À mesure que nous approchons la foule devient de plus en plus dense. De nouveau plus d'européens. Voici la mosquée crénelée sur la petite place. Les sacrificateurs sont déjà entrés. J'avais espéré les rattraper et les voir à leur arrivée. Je saute de ma voiture et me presse vers l'entrée du temple, dans la blancheur des burnous [27] J'ai cru que la poussée de la foule m'entraînerait dans la cour du sacrifice. Mais un grand nègre, posté à l'entrée me crie violemment "macache" et me repousse. Je n'insiste pas. Je bats en retraite, rejoins mon fiacre et grimpe sur le siège à côté du cocher. La place est de plus en plus agitée et peuplée. Je dis à mon cocher de s'avancer le plus possible. Je domine cette agitation. Et voici des cortèges de pèlerins. Voici un autre cortège d'Aïssaouas. Ils s'avancent en dansant tandis qu'au-dessus d'eux flottent des bannières amarantes[28] Ils dansent et chantent, indéfiniment, sans se lasser et bientôt leur mélopée flotte sur toute la place. C'est comme une griserie qui gagne tous ces gens. Je pense évidemment à quelque sacrifice à Apollon dans quelque temple grec, mais je pense beaucoup plus au culte de Mithra. Ici, bien qu'à 200 mètres il y ait une place avec des tramways, des terrasses de café, des cireurs de bottes, des Palais et des Banques, la scène, bien que ce n'en soit que l'arrière-plan, est splendide. Les regards de tous ces hommes deviennent même hostiles. Cependant je suis arrivé à prendre pas mal de photographies.

Lorsque je suis revenu auprès de mes compagnons, ils m'ont raconté que l'on voit des fêtes encore plus remarquables. Le jour de la fête des Aïssaouas[29] des bandes d'exaltés se promènent en hurlant, saisissent tous les animaux qu'ils rencontrent et les dévorent sur place, tout vivants. À Fès, les femmes, du haut des terrasses leur jettent des moutons vivants. Ils les reçoivent sur les poings, les égorgent, mangent et s'en vont couverts de sang.

J'ai essayé de savoir de ces gens qui vivent au Maroc le sens de ces fêtes sanglantes. Personne n'a pu me renseigner. Aucun ne s'intéressait le moins du monde à ces survivances de cultes très anciens. Lorsque dans les grottes de Mithra, le sacrificateur avait égorgé la victime ou les victimes, les néophytes placés sous l'autel étaient arrosés, baignés de sang ; puis dans un grand banquet rituel, tous les fidèles mangeaient l'animal consacré[30]. On ne peut pas comparer le culte de Mithra à ses scènes sauvages. Le sacrifice du taureau est très clairement un symbole qui rappelle le combat du héros contre le monstre. D'après ce que l'on m'a dit, les actes des Aïssaouas sont le résultat de croyances enfantines consacrées au grand saint Aïssan ? En mangeant des bêtes crues et vivantes, en mangeant des têtes de vipères ou des morceaux de verre ou en se faisant enfoncer dans le corps des lames d'acier [31], ils veulent simplement prouver que le saint les protège effectivement et qu'ils peuvent faire ce que d'autres ne peuvent pas faire. Mais il doit y avoir autre chose dans le sacrifice du taureau. Nous ne devons pas être si éloignés d'idées semblables à celles du culte de Mithra. Je me promets bien, lorsque je reviendrai au Maroc de trouver la personne capable de me renseigner.

Un tableau dans la version papier, qui n’est pas dans la version numérique

10 [juin 1921]

Sur la place, un enfant dans un costume à larges bandes noires et blanches montrait un singe dressé. Après que la bête eut fait ses dernières cabrioles, d'un bond, elle sauta sur l'épaule du gamin et se blottit contre sa tête. Il la tenait de sa main gauche, serrée contre lui. Certainement cet enfant et ce singe devaient être l'un pour l'autre les seuls amis. Il y a à faire avec ce petit groupe un ravissant bibelot.

16 juin [1921 Paris]

Au Cercle Volney, c'est le premier jour de l'exposition rétrospective du pauvre William. Excellent ensemble. Raoul Bompard l'a organisé avec le plus grand dévouement, avec un dévouement touchant. Ce qui ressort de cet ensemble, c'est que William avait un très grand talent. Il avait traversé une période d'inquiétude, de trouble dont il sortait. Très sensible, il s'était enthousiasmé pour des artistes très inférieurs à lui, comme pour Sorolla, cet acrobate espagnol, puis dernièrement Guillonnet, cette vieille fille, ce commerçant à la peinture de boite à bonbons. Il y a trois ou quatre toiles qui sont des chefs-d'œuvre : le Portrait d'Édouard Laparra, le Violoniste, le Portrait de Benjamin et surtout l'Ouvroir. Toile remarquable, que les critiques avancés découvriront dans vingt ou trente ans.

Madame Julian touchante d'affection. Paul Léon est aussi venu et promis d'acheter l'Ange de l'Épiphanie. Trop grande toile pour le sujet. C'était souvent le défaut de William. Il ne trouvait pas toujours la grandeur juste à donner à ses tableaux.

18 [juin 1921]

Reçu aujourd'hui la visite de l'aide[32]du docteur Gosset, le docteur Loewy, accompagnant une jeune fille américaine, Mlle Hermann, jeune fille faisant de la sculpture.

19 [juin 1921]

Je ne sais ce qui est le plus amusant au cirque, des enfants qui regardent ou des clowns. À Médrano, souvenir de mon enfance où l'oncle Paul nous emmenait, aujourd'hui j'ai emmené nos quatre. D'abord avec Nadine et Jean[-Max] nous avons été déjeuner à Montmartre, à ce restaurant du Coucou, bien abîmé.

20 [juin 1921]

Monument du Neubourg. Bas-relief de l'École normale. Statue de Farabeuf qui vient bien. Ce n'est pas du travail agréablement fait, l'esprit passe difficilement d'un sujet à l'autre. C'est une question de volonté[33].

22 [juin 1921]

Toute la journée au Monument de Schaffhouse[34] avec la belle Juliette Herluison.

23 [juin 1921]

À l'Élysée, dîner des Salons. Après le dîner je m'approche d'un groupe où il y avait Paul Léon, Lapauze, de Fouquières, Réal del Sarte, Léon Bérard, et deux ou trois autres. Réal del Sarte vient d'avoir le prix national à l'étonnement général dans le monde artiste. C'est en qualité de lauréat qu'il était invité. Lapauze pérorait et racontait triomphalement à quelles manœuvres il s'était livré, quelles menaces même il avait faites, pour obtenir une majorité au Camelot du Roy ! Tout a donné, l'Action Française dans les coulisses, agissant sur les députés et sénateurs, membres de la commission. Car cette commission, ce Conseil Supérieur des B[eaux]-A[rts] est composé en minorité d'artistes, en majorité de fonctionnaires et d'hommes politiques. Autour de Lapauze, tout le monde se tordait. R[éal] del Sarte avait plus que jamais ce sourire faux et mielleux d'intrigant antipathique[35]. Paul Léon avait l'air assez embêté du triomphe bruyant de cette bande de malhonnêtes gens. Léon Bérard avait fait aussi une pression des plus fortes sur le jury. Léon Bérard est parmi ces parlementaires pour qui la crainte de l'Action Française est le commencement de la sagesse ! Comme tout cela est dommage ! Je pense à la si jolie, si belle statue de Pleureuse du petit Renaud, garçon plein de talent et pauvre et c'est à l'arriviste qu'est allée la réussite, sinon le succès.

Chez M. Regnault, l'ancien ambassadeur de la France au Japon, où je vais chercher Lily, j'ai vu une admirable peinture chinoise, une sorte de guerrier, d'une grandeur d'impression, d'une ampleur magnifique.

25 [juin 1921]

Que donneront tous ces dérangements pour le Monument Nieuport ? Avec M. Guibourg est venu aujourd'hui M. Flandin, pour une rencontre avec Mme Nieuport. La pauvre femme s'agite, voudrait bien arriver à la réalisation. Mais je retrouve du côté de l'Aéro-Club la même inertie volontaire, la même mauvaise volonté, presque la même grossièreté qu'à propos [36] du Monument Wilbur Wright. Je crois que ces gens-là réunissent l'argent d'un monument, puis après le gardent pour eux.

28 [juin 1921]

C'est avec un grand plaisir que j'ai retrouvé à dîner chez nos amis Bouwens, Mme Croiza. Femme intelligente, si artiste. Il y avait Nadia Boulanger, il y avait Thomas Barclay, cet Anglais qui a l'air d'un clown américain et Lejeune, qui m'a l'air plus malin qu'intelligent. Il y a un je ne sais quoi de vulgaire chez ce garçon qui arrête la sympathie.

 

29 [juin 1921]

Bénéditte est venu à l'exposition William[37] et je crois que les deux ventes vont s'arranger : le Violoniste pour le Luxembourg ; l'Ange de l'Épiphanie pour un des grands musées de province.

Chez Bernheim, il y a une exposition Laprade. Quelle faiblesse ! Quand on voit cette peinture-là, on pense vraiment au mot de Michel-Ange disant[38] que la peinture est un jeu de petite fille. Chez Laprade on peut ajouter : "de petite fille pas très intelligente". Très intéressant par contre les sculptures de danseuses de Degas, chez Hebrard. La danseuse habillée est un vrai chef-d'œuvre. J'aime ça sans restriction.

À dîner chez Philippe Millet, avec Albert Sarraut. Il a l'air fatigué. Il travaille beaucoup, dit-il. Mais c'est tout à fait autre chose que le travail de son ministère qui le fatigue, dit-on.

30 [juin 1921]

Le matin aux Fantômes. L'après-midi au Monument de Schaffhouse, la fin de la journée à la statue de Farabœuf.

Quand pourrai-je travailler à une seule chose à la fois !

 

[1]    . Au lieu de : "qui s'accomplit", raturé.

[2]    . Au lieu de : "connaissant la langue", raturé.

[3]    . Suivi par : "Mais ces braves gens comme je les aime, comme ils..." raturé.

[4]    . Au lieu de : "une immense partie du monde", raturé.

[5]    . Au lieu de : "Les tombes blanches." raturé.

[6]    . Au lieu de : "Dans l'ombre, j'ai deviné des veilleuses." raturé.

[7]    . Au lieu de : "chrétiens", raturé.

[8]    . Au lieu de : "semble planer plus que jamais sur toute la ville", raturé.

[9]    . Suivi par : "Tout est alternativement noir et blanc doré. Les lumières et les ombres sont brutalement plaquées." raturé.

[10]  . Cette phrase est précédée par : "J'ai vu à Saint-Pierre de Rome des pèlerins monter à genoux la scala santa, j'ai vu à Saint-Pierre la foule en délire hurler à l'entrée du pape dans l'église. J'aime cette foule se presser devant la chapelle où était exposé le corps de Léon XIII mort. J'ai vu à Lourdes cette même foule, la foule à genoux crier au commandement sa misère et ses implorations vers le ciel gris. J'ai vu les cortèges de pèlerins défiler en chantant à travers les chantiers en lacets. À Rome ou ici, cette foule, c'est la même." raturé.

[11]  . Au lieu de : "se suivre", "se presser", raturés.

[12]  . Au lieu de : "êtres qui aux Indes n'ont qu'un but, se baigner", raturé.

[13]  . Le manuscrit porte : "La vérité est que l'humanité est païenne. Ni l'islamisme ni le catholicisme n'ont empêché l'immense masse humaine de rester païenne et mythologique." Inscrit en regard sur la page de gauche.

[14]  . Au lieu de : "mais cette fois où les européens étaient en majorité." raturé.

[15]  . Suivi par : "Mais ce qui frappe toujours en Orient, c'est..." raturé.

[16]  . Au lieu de : "bouchent", raturé.

[17]  . Au lieu de : "des nègres stationnent", raturé.

[18]  . La phrase débute par : "Mais l'après-midi fut moins triste", raturé.

[19]  . Suivi par : "Tandis que nous revenions, je pensais qu'il y aurait un joli bibelot à faire avec le voyage fantastique de Sidi Moussa." raturé.

[20]  . Au lieu de : "une première ligne de résistance contre les Nomades pillards." raturé.

[21]  . Au lieu de : "ces enceintes évidemment ne servent plus à rien." raturé.

[22]  . Abou el-Hassan.

[23]  . Jérôme et Jean Tharaud, Rabat ou les Heures marocaines, Paris, 1919.

[24]  . Au lieu de : "article", raturé.

[25]  . Au lieu de : "l'explorateur qui est aujourd'hui devenu homme d'affaires à Casablanca." raturé.

[26]  . Au lieu de : "parce que nous sommes le dernier jour du Ramadan." raturé.

[27]  . Au lieu de : "dans la foule blanche des burnous." raturé.

[28]  . Au lieu de : "Ils s'avancent en dansant, dominés par des bannières amarantes." raturé.

[29]  . Suivi par : "il vaut mieux éviter de se trouver sur leur route..." raturé.

[30]  . Le manuscrit porte : "Je me rappelle cet immense autel de Mithra, près de Syracuse, où l'on sacrifiait cinquante taureaux à la fois. Le sang recueilli dans les rigoles s'écoulait en cascades sur les néophytes qui en étaient complètement baignés." Ajouté sur la page de gauche.

[31]  . Au lieu de : "des aiguilles", raturé.

[32]  . Au lieu de : "du chef de cabinet", raturé.

[33]  . Cf. appendice, feuille volante d'emploi du temps inséré dans le cahier à cet endroit.

[34]  A la Suisse consolatrice.

[35]  . Au lieu de : "mielleux qui le rend si antipathique", raturé.

[36]  . Au lieu de : "que lors des débuts", raturé.

[37]  Laparra.

[38]  . Au lieu de : "déclarant", raturé.