Décembre-1924

Cahier n°20

1er décembre [1924]

Ah ! que j'ai eu une mauvaise inspiration le jour où j'ai décidé de faire le Mur du H[éro]s en pierre. Complications ! Je n'en finis pas. Après l'histoire de cette canaille de Bonne, Fèvre me livre avec un immense retard. Je comptais sur tout le reste aujourd'hui. Je n'en ai reçu que deux. Le reste arrivera demain [1], on me l'a absolument promis. Mais il faudra peut-être toute la fin de la semaine encore avant que tout ne soit monté. Quelles difficultés vais-je avoir aussi pour l'installation sur place. J'y suis allé aujourd'hui. Les moyens d'accès se resserrent de plus en plus. La suppression de la porte d'entrée sur les Invalides complique tout. Je me suis fourré dans une terrible histoire, comme si je n'avais aucune expérience. Mon excuse était mon désir de faire pour le mieux et ma confiance mal placée dans cette canaille de Bonne.

Rendez-vous avenue du Bois-de-Boulogne, dans le nouvel hôtel de Mme Rosengart. Fait la connaissance de Roussel[2], le peintre, que j'ai trouvé bien sympathique. Il s'agit de la décoration d'une salle à manger. Roussel fait trois grands panneaux. Le morceau qui m'est réservé est un grand entrefenêtre de 3 mètres de large et 5 mètres de haut. C'est tout à fait important. Sans doute va-t-elle vouloir que je me mette tout de suite et uniquement à ce travail. C'est impossible[3]. C'est trop intéressant pour y renoncer. Il va falloir bien de la diplomatie pour la faire patienter.

Hier, chez Besnard, pour le féliciter de son élection à l'Académie française. Il était rayonnant. Beaucoup de monde. Nous ne sommes pas restés longtemps. Bavardé pourtant un bon moment avec ce bon demi-toqué de Frantz Jourdain, l'homme qui a fait une carrière dans l'indépendance.

4 décembre [1924]

Enfin, dans l'atelier de pratique toutes les pierres du Mur du Héros sont montées ! Le pilier des sirènes est commencé. Demain on attaquera le pilier des monstres. Le socle du Héros avance et fait de mieux en mieux. Un peu trop de détails[4] en ce moment. Mais je sais où je porterai les simplifications. N'était cette bousculade du temps, je serai en ces jours, parfaitement heureux. Le Héros se réalise en pierre. Et le modèle demi-grandeur du Cantique des créatures est très avancé. Deux des œuvres principales, que je me proposais depuis si longtemps de faire, sont donc sur le point d'être achevées. Je suis même dans une situation telle, maintenant, que si je ne voulais pas y travailler il faudrait que j'y travaille quand même.

Entre-temps j'ai trouvé ce que je ferai pour la salle à manger de Madame Rosengart. Roussel me disait l'autre jour qu'il prendrait comme thème de ses compositions : la vigne, les fruits, etc. Je vais prendre comme thème, l'eau. Un arrangement de vasques. Comme motif principal, une divinité des eaux sur un cygne, entouré de flamants roses. Fait croquis. S'arrange très bien. Je ne ferai rien derrière ni autour. Le mur blanc en pierre de Lens polie, rien ne fera mieux. Peut-être quelques rehauts de mosaïque d'or sur la vasque, dans le fond de la vasque, et montant en lignes toutes droites à la place des pilastres.

6 décembre [1924]

Fait métier du futur candidat, chez Widor. Serré de nombreuses mains, Baschet, Sicard, La Guillermie, Girault, etc.

7 décembre [1924], dimanche

Visite de Mme [de] S[ain]t-Marceaux, avec Jacques et G[eorges] Baugnies. Tous les trois très étonnés et impressionnés par le Temple. Apcher était là avec sa fille. Il m'a dit connaître des gens d'un groupe financier pouvant fournir les capitaux nécessaires.

10 décembre 1924

Après une bonne nuit, ce qui est rare, je me sentais frais et dispos et m'apprêtais à une bonne matinée de travail lorsque, au courrier, j'ai reçu la lettre suivante de Plumet : "Je suis désolé de vous signaler que les conditions dans lesquelles vous faites les fouilles de votre emplacement, Cour des Métiers, ne me donnent pas la sécurité désirable. Il eut été préférable que vous preniez comme entrepreneur le Constructeur, car s'il arrivait un tassement très possible, votre responsabilité se trouverait engagée. Je suis donc obligé de vous demander de reprendre en sous-œuvre le mur déchaussé et de ne pas appliquer seulement un contre-mur en collage contre la terre" !

J'essaye de téléphoner à Taillens. Pas chez lui. Obligé de renvoyer mon modèle et je file à l'Exposition.

Le contremaître a fait la bêtise de déchausser en effet tout le mur, d'un seul coup, au lieu de procéder, comme il lui avait été indiqué, par tranches. Aucun danger d'ailleurs. Je fus à la recherche de Crémier et je tombe heureusement sur lui et Plumet. Celui-ci me prend par le bras :

— Vous comprenez, c'est excessivement grave. Tout peut s'effondrer... !

Nous revenons à mon stand. Le mur de soutènement est en cours d'exécution. Plumet l'accepte. Je profite de l'occasion pour lui parler date et installation. Réponse : le plus tôt possible. Ma salle est d'un accès des plus difficiles à des poids lourds. Il voudrait que j'apporte la statue du Héros avant la fin janvier ! Pour le reste, après étude, examen, on fera un trou dans la cloison sur la rue de Grenelle, sous les vitraux. C'est la meilleure solution. De tout mon travail, ce qui m'inquiète peut-être le plus, c'est cette installation. Le jeune Crémier me disait qu'on ouvrirait le 1er avril, le 15 au plus tard ! Il faudrait donc que tout parte de chez moi le 15 mars. Je perds un mois.

Mais on travaille. Mes hommes font une heure de travail supplémentaire et travaillent aussi le dimanche. Le pilier des sirènes se dégrossit. Dans le haut, apparaissent les filles fleurs. Dès que cette partie sera terminée comme mise-aux-points, je mettrai un praticien dessus. Mon programme est d'être prêt au 15 mars.

Le groupe S[ain]t François me préoccupe un peu. Je n'ai pas les modèles qu'il me faudrait.

11 décembre [1924]

Les figures drapées, à première vue, semblent plus faciles à faire que les figures nues. L'exécution en est plus rapide. La mise en place en est à mon avis plus difficile. Lorsque le nu est construit et que l'on drape, toujours s'imposent des déformations. Il faut alors ne plus tenir compte du nu qui est dessous pour ne s'occuper que de l'effet. Les draperies souvent engoncent, alourdissent. Ma S[ain]te Claire faisait parfaitement bien tant qu'elle n'eut ni la guimpe ni le voile. Ces deux éléments essentiels m'ont obligé à des modifications très importantes, allongement du torse notamment. Pour S[ain]t François, un très curieux phénomène s'est produit. Mes aplombs pour l'exécution du nu avaient été pris, comme je fais toujours, avec le plus grand soin. Une fois revêtus de la robe de moine, les pieds semblaient beaucoup trop à gauche (il m'a fallu les couper et les faire glisser sur la droite de S[ain]t François, de sorte que maintenant où ils paraissent en place, si on déshabillait cette figure, on trouverait le pied gauche sous la jambe droite et le pied droit absolument en dehors de la statue; la jambe gauche coupée ne portant sur rien. Pourtant c'est depuis ce travail que la figure semble d'un mouvement juste et vivant, et de tous les côtés. Il semblerait en effet que de semblables libertés, prises avec la vérité, doivent se trahir d'un profil ou d'un autre. Il n'en est rien.

13 [décembre 1924]

Quelques mots vrais qui méritent d'être notés :

Hier soir, suis allé chez Mme Regrel à cause de la mort de M. Regrel. Je la trouve seule avec ses deux filles. Le bon M. Regrel est mort si vieux, 85 ans, après une maladie si longue, que tout le monde semblait soulagé. Je reste avec les deux jeunes femmes. Elles m'apprennent le divorce de Paul Barrias. La cause en est, me dit Mme C., dans la froideur de Paul pour sa femme :

— Il l'a trouvait si laide, paraît-il, que ses moyens lui manquaient. Elle, au contraire, s'étant mariée à 38 ans avait des réserves d'ardeur amoureuse.

Je dis :

— Évidemment, c'est une raison qui compte tout de même un peu.

— Si ça compte ! s'écrit aussitôt, avec une conviction non dissimulée Madame D.

La fille aînée :

— Si ça compte !

Et elle branle la tête de haut en bas. C'est une petite boulotte, presque sur le retour, le teint un peu rougeaud.

Mme R., la belle cliente de Ladislas incidemment lui parle de son fils et lui confie[5] que ce jeune homme a un sexe tout petit, petit, petit :

— J'espère que ça[6] ne restera pas comme ça !

— Oh ! vous savez, répond le bon docteur, un peu plus gros, un peu plus petit, ça n'a guère d'importance.

— Comment ! Ça n'a guère d'importance ! Ah ! Vous en avez de bonne vous !

14 [décembre 1924]

"Thé à 5 heures, pour rencontrer les amis du coin du quai", invitation à nous, envoyée par les Pontremoli. Très gentille réunion où j'ai voltigé de membre de l'Institut en membre de l'Institut. Aperçu Paul Léon. Il me dit que l'Exposition n'ouvrira pas avant Pâques.

15 [décembre 1924]

Je travaille toujours au groupe S[ain]t François et S[ain]te Claire. J'ai attendu en vain un vieux modèle dont la tête a un grand caractère pour S[ain]t François. Je l'attendais avec la même impatience qu'un jeune homme de 20 ans attend sa première maîtresse. J'ai travaillé sans lui, à la robe. Mais j'en suis au point où il est indispensable que les têtes soient précisées. Ce sont les têtes qui feront tout le groupe.

Le visage de Lily fait merveilleusement pour S[ain]te Claire.

16 [décembre 1924]

Bien que je ne puisse guère penser à autre chose qu'au Temple, je fais masser par Spranck des esquisses pour la salle à manger de Madame Rosengart. J'en ai un, un groupe, qui fait bien, quoiqu'un peu important. Sujet : l'invention de la corne d'abondance. Mais c'est un groupe de trois femmes et je crains que ce ne soit un peu trop important. Autre sujet : Les Fruits de la mer. Une femme sur un poisson monstrueux. Enfin je vais faire une troisième esquisse, une figure de femme dans les mouvements du petit Dionysos que Barbedienne édite. Quand tout ça sera fini, j'irai les lui montrer, ou je lui demanderai de venir voir.

Mais j'ai encore attendu en vain le vieux Pietro. Je suis terriblement en retard. Et cela ne m'avance pas. Bien travaillé pourtant à S[ain]te Claire. Visite d'Émile Pinchon. Il est gentil, mais me soigne à cause d'Aurillac. Je voudrai bien encore lui rendre service. Mais vraiment je ne puis me déranger en ce moment. C'est impossible.

17 [décembre 1924]

Ça avance, ça avance. Six metteurs-aux-points sont après le grand fond du Héros. Deux praticiens après le Héros. Le socle est presque fini. C'est dire que tous les détails en sont faits. À présent va commencer le travail d'ensemble, simplification. Je me réjouis d'avance de cette recherche. À défaut du reste, ce morceau là, au moins, sera perlé.

18 [décembre 1924]

Visite de Vatin-Pérignon. Il était avec un de ses oncles. Tous les deux ont été réellement impressionnés par l'atelier et j'ai senti que le Héros les émouvait. Cela fait plaisir. Cela ne m'a pas fait déplaisir non plus, d'apprendre par lui que je serai certainement payé de la fin de mon monument de Casablanca en janvier. C'est effrayant ce que je dépense d'argent en ce moment !

 

19 [décembre 1924]

Travail au groupe de S[ain]t François. Ça ne vient pas bien en ce moment ! Terrible de travailler ainsi sans souffler. Et surtout à des œuvres aussi importantes.

Les metteurs-aux-points travaillent bien. Je crois que le 15 janvier au plus tard cette étape du travail sera franchie.

20 [décembre 1924]

Après mes corrections, passé aux Arts Décoratifs. Mon sol est défoncé, les marches faites. Les proportions de la salle seront bonnes. Mais je prévois de gros ennuis pour amener mes pierres jusque-là. Plumet m'a supprimé tous les moyens d'accès ! Suppression des portes sur la rue de Grenelle. Tout autour de ma salle, des parquets. Et il va falloir passer là-dessus avec des cailloux de plusieurs tonnes ! Je ne suis pas même sûr que la porte d'angle du fond de la Cour des Métiers ait la hauteur voulue pour passer le Héros ! Pourtant depuis deux ans Plumet connaît mon projet !

Visite des Gregh. Ils sont emballés. Je parle à Gregh du titre du Temple que m'a proposé Valéry : Le Temple de l'Homme. Cela ne lui déplaît pas. Il me cite des vers de Hugo, de la Légende des siècles, et nous cherchons le volume et il me lit l'admirable morceau : Le Temple. Après son départ, je feuillette le volume et je tombe sur une pièce encore plus belle : À l'Homme. Où je trouve ces trois vers qui résument toute mon idée, et que j'inscrirai probablement dans ma salle, soit à l'entrée, soit à l'intérieur, au-dessus des dessins :

"Les hommes en travail sont grands des pas qu'ils font;

Leur destination c'est d'aller, portant l'arche,

Ce n'est pas de toucher le but, c'est d'être en marche :

Et cette marche, avec l'infini pour flambeau

Sera continuée au-delà du tombeau."

C'est magnifique. Et c'est vraiment le commentaire le plus parfait de mon idée. Je les citerai à Hourticq, comme directive, pour l'étude qu'il fera[7].

21 [décembre 1924]

Pas travaillé. Étudié avec Taillens les proportions du socle du Mur du Héros. Pendant notre recherche, David est arrivé. Le Héros l'a satisfait pleinement. Il a été un peu suffoqué par l'entreprise du mur. Des réserves pour mon groupe S[ain]t François. Et il a raison ! Trop de détails mesquins. J'ai heureusement l'esquisse qui est très bonne. Il faut en revenir à l'esquisse. C'était l'impression de Lombard et c'est aussi la mienne.

Deux bonnes visites qui auront d'intéressantes suites, j'espère. D'abord celle de cette si belle Madame Sussack, cette dame égyptienne avec qui nous avions dîné chez les Legueu. Elle m'a parlé de me faire faire le buste de son père, c'est à faire d'après photographie, malheureusement. Après-midi, celle de M. Duveen, le fils du grand antiquaire de Londres, pour, précisément, le buste de son père aussi d'après photographies. J'ai essayé, avec discrétion, d'orienter Madame Sussack vers l'idée de faire faire son buste à elle. Elle est vraiment tout à fait belle. Une tête de reine d'Égypte, d'une femme de Pharaon. 

Gentille mais trop courte promenade au bois avec Lily. Je suis préoccupé par la bouche de mon Héros. Heureusement que j'ai encore de la matière, car je vois ce qu'il y a à faire. Mais il n'y a pas à donner un coup de ciseau à faux.

À la nuit, chez le bon Salomon Reinach. Pas mal de monde. Seymour de Ricci étonne une fois de plus par sa mémoire invraisemblable. On parle du livre de Bresson sur Anatole France. Bresson a été son secrétaire pendant tout le temps que France fit sa Jeanne d'Arc :

— Il y a pas mal d'erreur dans cet ouvrage, dit Salomon. Je les ai signalées, lorsque parut le livre. Je ne crois pas que France les ait corrigées.

— Si, dit Seymour de Ricci, elles sont corrigées dans la 29ème édition.

La nièce de S[alomon] Reinach me montre un livre allemand avec des reproductions de sculptures du XIVe siècle (rien que des sculptures allemandes), qui est admirable. Des choses d'un caractère énorme. Excellente directive pour mon groupe de S[ain]t François. Rien de tel que de voir de belles choses pour vous redonner du courage[8].

Ce soir Lily a relevé toutes mes dépenses pour le Temple. Elles se chiffrent déjà à 42 000 F ! Et je n'ai reçu de l'État que 18 000 F d'acompte. Cependant cette étude de chiffres nous a un peu rassurés. Je crois que je me tirerai d'affaire tout de même avec le crédit qui m'est alloué. En tout cas si je le dépasse, ce ne sera pas de beaucoup. C'est un soulagement. Les artistes ont été traités de telle façon à cette exposition qu'on est heureux, après avoir travaillé deux ans, de n'avoir pas mis trop d'argent de sa poche !

22 [décembre 1924]

Je me sens bien fatigué. J'ai donné plus d'ampleur au geste du bras de S[ain]t François. Ça va mieux, mais j'ai un peu abîmé la S[ain]te Claire dans l'après-midi.

Le Héros vient très bien. Repris[9] la bouche, un peu mince sur le modèle. Tous mes hommes travaillent avec entrain sur le fond. La mise-aux-points sera plus vite terminée que je n'espérais. Au moins avec ce morceau-là j'arriverai. Le groupe S[ain]te Claire m'inquiète. Je n'ai pas en mains tous les éléments.

24 [décembre 1924]

À déjeuner, Gonse. Nous parlons beaucoup du titre, Temple du Héros ? Temple de l'Homme ? J'ai envie d'en revenir à mon titre : Temple de la Flamme Éternelle. Le groupe de S[ain]t François a beaucoup gagné. J'espère bien, maintenant, avoir fini ce modèle pour la fin du mois ! J'aurai fait cette année le Héros et S[ain]t François ! Je crois que j'écrivais dans ces cahiers, il y a quelques années que je n'aurai d'estime pour moi que lorsque je travaillerai à ces groupes. Le moment serait donc venu. Devant le court laps de temps qui me reste avant l'exposition, je parlais à Gonse de mon idée d'exposer peut-être, seulement ce modèle à la moitié grandeur d'exécution du groupe S[ain]t François. Cette idée a déplu à Gonse, et à juste titre. Sa critique est sérieuse. Exposer des morceaux grandeur et des maquettes, cela est parfait. Mais exposer un morceau grandeur, un morceau demi-grandeur et des maquettes encore d'une échelle différente, cela enlèverait de la tenue à ma salle, ce serait gênant, troublant. En conclusion Gonse me conseille de faire l'impossible et malgré l'effort, d'exécuter aussi ce groupe là, grandeur définitive. J'y suis décidé, d'autant plus maintenant [que] je suis sorti du pataugeage. Quand même !

25 [décembre 1924]

Hier soir, dîner très amusant et intéressant chez Maxime Leroy. J'étais ennuyé d'avoir accepté cette invitation. Je me sens si fatigué parfois, que j'ai peur de toute cause de fatigue inutile. Toutes mes forces, comme celles du boxeur, avant un grand combat, doivent être concentrées pendant quatre mois encore. C'est que, après, une rude besogne m'attend encore : Alger, le monument Colonne, Paul Adam, Nieuport, S[ain]te Geneviève, La décoration pour Madame Rosengart, Déroulède, peut-être ?... Mais ne pensons pas à cela pour le moment[10]. Non seulement je ne me suis pas ennuyé, [mais] je me suis amusé. L'état-major du Quotidien était au grand complet : Dumay et sa femme, à côté de qui je fus à table, Pierre Bertrand et sa femme, Guernut de la Ligue des Droits de l'Homme, Charles Brun et sa femme, etc. Petit côté ridicule, Maxime Leroy avait mis, sur le couvert de chaque convive, de ces petits objets de cotillon, qui ouverts, sont des bonnets en papier. Chacun se mis sur la tête son bonnet. Les bonnets rouges ne manquaient pas. Bientôt chacun oublia qu'il était ainsi affublé et l'on vit M. Guernut, par exemple, nous parler gravement des armements de l'Allemagne. Il était coiffé d'un petit bonnet rose, attaché sous son menton par des rubans de papier mauve. Dumay m'a plu. C'est un homme d'impression énergique, qui semble très observateur. Pierre Bertrand semble un monsieur complètement claqué. Il ressemble à Napoléon III, après Sedan. Il est affublé d'une femme immense dont le nez pointe et le menton fuit. Madame Dumay est charmante, semble fort intelligente. Conversation : Armements de l'Allemagne. Il paraît qu'il est vrai qu'elle arme énormément, clandestinement. Elle fabrique peu de canons et d'avions. Son effort porte sur les fusils et les mitrailleuses. Les partis de gauche en ont avisé les alliés. Les armements ne seraient pas, pour l'instant, dirigés contre nous, mais contre les républicains sincères[11]. Les nationalistes se proposeraient de faire un coup d'État pour étouffer, par la force des armes, les partis de gauche. Une fois maîtres du pouvoir, après un certain temps, ils se tourneraient contre nous. Nous sommes, à présent, tenus au courant des armements clandestins par les syndicats d'ouvriers. Ils nous prévenaient ainsi avant l'occupation de la Ruhr. Durant l'occupation, ces avis cessèrent complètement. Maintenant, ils ont recommencé à nous prévenir. Puis on parla de Maurice de Rothschild. À la question plusieurs fois posée : "Pourquoi la question de sa validation et de son invalidation ne vient-elle pas ?" Parmi les gens informés qui étaient autour de la table, personne ne répondit : "On ne sait pas. Ça traîne." Ah ! Ça ! Est-ce que ?... Mais Guernut nous raconta qu'il avait donné des leçons à James de R[othschild] Celui-ci, à la mort de son père le fit venir :

— Je vais être directeur de la banque. Il faut savoir des tas de choses : politique générale, internationale, économie, etc. Vous ne pourriez pas m'apprendre tout cela ?

Les leçons avaient lieu le matin à 6 heures. James arrivait dans son bureau dans d'éblouissants pyjamas. Des leçons, nous dit Guernut, il retint seulement les dates et des chiffres, aucune idée générale.

Très bonne journée de travail aujourd'hui, Noël... Le groupe de S[ain]t Fr[ançois] sort de sa période de pataugeage. Toute œuvre doit passer par semblable période.

28 [décembre 1924]

Je viens de passer quelques journées de flottement. Je me demandais si je n'aurais pas mieux fait de mettre S[ain]t François assis, chantant assis, à côté de Claire. Je vois un très beau geste aussi, la main droite comme dans le groupe debout, la gauche posée sur la jambe gauche, mouvement plus las. Peut-être ferai-je un jour cette variante. Mais pour l'ensemble du Temple, il vaut mieux le laisser debout. Il ne s'équilibrerait plus avec l'Hymne à l'aurore... D'ailleurs, aujourd'hui comme hier et avant-hier, travail excellent. Je crois vraiment que ce groupe devient très bon. Difficile, les deux inclinaisons l'une vers l'autre de S[ain]t Fr[ançois] et de S[ain]te Claire. Tout le groupe est dans ces deux lignes courbes extérieures.

Pointe une idée nouvelle, probablement une amélioration. Je suis préoccupé par la qualité moindre du Cantique des cantiques, comparé au Cantique du soleil et à l'Hymne à l'aurore. C'est joli, évidemment. Mais c'est surtout le titre qui est beau. Il me vient le désir de retirer ce groupe du Temple, quitte à en faire une œuvre seule, en soi, et de mettre à sa place, en cet axe un autel du Feu Sacré, le symbole du Temple, son titre. Car je reviens à l'idée de l'appeler le Temple de la Flamme Éternelle. Cela couperait court à toutes les discussions qui susciteraient l'un ou l'autre titre : Temple de l'Homme ou Temple du Héros. Au fond de moi, le titre qui me plaît le plus c'est le Temple de l'Homme.

29 [décembre 1924]

Le groupe du Cantique au soleil est tout à fait sorti. Peut-être sera-t-il terminé dans deux jours, le 31. Il sera, en tout cas, terminé à la fin de la semaine. De mes très importants projets, deux seront achevés [12] : le Héros et le groupe de S[ain]t François. Après l'Exposition, je m'attaquerai à la réalisation de Prométhée. Mais ceci est une autre histoire.

Le moment approche où il faudra que je me décide pour un titre. C'est toujours ennuyeux de donner un titre, surtout lorsqu'il s'agit d'un aussi vaste programme. La Flamme Éternelle. C'est beau. Le Temple de l'Homme. C'est beau aussi. Le Temple du Héros. C'est beau aussi. En vérité c'est le Temple de tout cela. Le Temple de la Flamme Éternelle, cela résume mieux tout. Et puis arrière-pensée politique : Flamme Éternelle, cela contentera tout le monde. Pour une réalisation possible, ces mots n'écarteront personne. C'est avec Hourticq que j'en déciderai. Je pense aussi de plus en plus à retirer le Cantique des cantiques. Comparé au Cantique au soleil et à l'Hymne à l'aurore, c'est peu de chose. Quelques beaux cris de passion amoureuse. Ce n'est tout de même qu'une histoire de harem. Il est des moments où on aurait vraiment besoin d'un conseil supérieur. Ce conseil là, je ne sais à qui le demander. Il me semble que cela aurait grande allure, un feu brûlant, très petit, au milieu d'un grand nu. Les deux groupes des Antiques l'encadreraient d'assez loin. Ce feu pourrait être présenté dans une sorte de petite cella à mosaïque d'or. Mais tout s'enchaîne. Cela n'entraînerait-il pas la suppression du défoncement et des gradins qui orientent toute ma salle vers le Héros pour l'orienter vers ce mur nu ou brûlerait le Feu ? Ce ne serait pas plus mal, au contraire.

31 [décembre 1924]

L'année 1924 finit. J'ai travaillé dur. Elle est importante. Car elle a été consacrée presque entièrement à l'exécution du Temple. Que sera 1925 ? Peut-être l'année décisive de ma vie.

 

 

[1]    . Suivi par : "peut-être", raturé.

[2]    . Ker-Xavier Roussel.

[3]    . Suivi par : "Ce n'est pas cette œuvre", raturé.

[4]    . Au lieu de : "choses", raturé.

[5]    . Au lieu de : "dit", raturé.

[6]    . Suivi par : "change", raturé.

[7]    . Cf. Louis Hourticq, Le Héros de Paul Landowski, dans La Revue de l'Art, n° 48, juin-décembre 1925, p. 41-50.

[8]    . Suivi par : "à condition que l'œuvre soit en cours", raturé.

[9]    . Au lieu de : "Travaillé", raturé.

[10]  . Suivi par : "j'ai autre chose à faire", raturé.

[11]  . Au lieu de : "partis de gauche", raturé.

[12]  . Au lieu de : "terminés", raturé.