Mars-1925

Cahier n°20

4 mars [1925]

Le transport du Mur du Héros à l'esplanade est commencé aujourd'hui. Quelle affaire !

Dîner de réconciliation rue de l'Université ! Situation pénible et fausse. Mon pauvre beau-père fait à la fois de la peine et est bien antipathique. On a l'impression que pas un mot de cet homme n'est sincère, qu'il n'a d'affection pour personne, que son chagrin est une abominable comédie et que sa pensée est uniquement occupée par sa cupide et arriviste secrétaire. Histoire classique.

7 [mars 1925]

Le Mur du Héros se monte[1] bien. Mais il faut que je fasse déplacer le Mur écrit de S[ain]t François. Cette bande d'ouvriers de Breton, bons ouvriers mais buvant trop, me l'ont installé de travers.

9 [mars 1925]

Visite de deux envoyés du Quotidien, MM. Cybal et Noël Garnier. Très emballés, M. Cybal fera, m'a-t-il dit, un article sur mon exposition. Ils reviendront me voir aux Invalides.

Aussi la visite de la belle Mme Rosengart et du jeune Lucas pour la décoration de l’hôtel[2].

10 [mars 1925]

On m'apporte la maquette de l'architecture du socle du pont de la Tournelle. Ça me paraît très grand, bien haut, bien pointu, et surtout pas très logique. On se demande pourquoi l'arrêter à telle hauteur plutôt qu'à telle autre. Et puis ces deux contreforts, sur le pont, quel drôle d'effet. Mais je n'ai rien à dire.

13 [mars 1925]

On a opéré notre pauvre Eugène.

14 [mars 1925]

Journée à l'Exposition. La pose du mur derrière le Héros ne va pas toute seule. Il y a de faux aplombs, lits de pose à refaire. Quelle aventure[3] ! Mais chaque grande œuvre est une aventure.

J'ai vu de très intéressants dessins de Tony Garnier, très habiles, mais n'y a-t-il pas là beaucoup de sauce et pas beaucoup de solide ?

Entre temps chez M. Lemaillé pour voir différents portraits de S[ain]t-Simon. Un buste, pas très fameux. Puis déjeuner chez A. Pereire où je vois un très beau portrait.

16 [mars 1925]

Mes voisins Artistes Décorateurs et notamment Roux-Spitz, premier prix de Rome, architecte qui organise une exposition Barbedienne, ne sont guère agréables. Me créent toutes sortes de difficultés. Voilà maintenant que Roux-Spitz, devant lequel il faut que je passe pour arriver dans ma salle, veut absolument que j'amène tout de suite le Héros, parce qu'après il va faire faire des mosaïques et il ne faudra plus passer de poids lourds. Comme l'Exposition ouvre en mai, il veut commencer ses mosaïques au commencement du mois prochain ! Comme c'est gênant. Il eut été si facile de laisser un accès direct sur l'esplanade vers les Invalides. Pas du tout, on le bouche et il faudra que je fasse rouler ma statue à travers les couloirs de la Cour des Métiers.

17 [mars 1925]

Conduit notre petite Nadine rue Georges-Bizet[4].

19 [mars 1925]

Opération appendicite de Nadine. Très bien.

Quelle vie agitée, atelier, exposition. Je ne travaille guère, tant occupé par cette installation. Bigonet vu ce matin, me presse de me mettre au Monument d'Alger. C'est absolument impossible.

20 [mars 1925]

Départ des dernières pierres du Mur du Héros. Vannier m'est d'un bon secours pour la statue.

Déjeuner chez Mme Jourde. Il y avait A[lbert] Sarraut, la bonne Mme Simon, Colette (Willy). Nous nous en allons en même temps qu'elle. Elle embrassait Mme Jourde dans le cou en l'appelant, "ma grande chérie".

Parti chercher Lily rue de l'Université... Rapports pénibles...

21 [mars 1925]

Toujours au chantier où l'installation des pierres du Mur me donne bonne impression.

Je travaille quand même. Mains de S[ain]te Claire qui ont une grande importance. Ce groupe vient bien. Il y a si longtemps que j'y pense. Mais je me demande comment j'arrive à travailler dans une bousculade pareille et avec tant de préoccupations.

22 [mars 1925]

Agréable dimanche où j'ai travaillé toute la journée ici bien tranquillement au Cantique.

24 [mars 1925]

Ne suis retourné qu'aujourd'hui au chantier. Travaillé tranquillement tous ces jours au groupe. Très content. Là-bas, le fronton est placé. Mauvais éclairage. Je ne sais pas pourquoi on vante tellement ce ciment armé. Ces formes énormes qui abîment complètement l'éclairage, je ne trouve pas cela un progrès, ni pratiquement, ni esthétiquement. C'est très laid.

25 [mars 1925]

Ce Roux-Spitz est empoisonnant. Il téléphone aujourd'hui pour insister pour le transport du Héros. Il veut commencer ses mosaïques dans une dizaine de jours. Presque grossièrement, en tout cas insolemment, il me déclare que si ma statue n'est pas placée la semaine prochaine, il n'y aura plus de passage possible ensuite. Tout le monde commence à s'énerver joliment.

26 [mars 1925]

Malgré toutes ces complications et énervements, je travaille. On monte S[ain]te Claire. Bien travaillé à la tête de S[ain]t François. Mais je suis obligé d'abandonner les maquettes des deux portes. J'exposerai les dessins.

28 [mars 1925]

L'éclairage de ma salle me donne bien du mal. Le vélum présenté était trop épais. Il faut recommencer. Je suis visité par la bande Roux-Spitz, Rapin, Hairon , etc. Ils me demandent de participer aux dépenses de la galerie. Bien entendu je paierai la part qui me reviendra. Je sens que je gêne beaucoup ces messieurs.

29 [mars 1925]

Bon dimanche à S[ain]t François, tranquille, seul dans l'atelier. C'est rare. J'évoquais les jours heureux d'Assise quand la première idée de ce groupe m'est venue. Et les belles ombres vertes des oliviers sur la route menant à la Partioncula. Que c'est loin !

30 [mars 1925]

Aujourd'hui, chargement du Héros pour l'Exposition. Il faudra le finir sur place.

S[ain]te Claire [est] sortie du moule. J'ai exagéré les mains, elles sont trop longues. Je vais faire un sciage et les recommencer. Ah ! Il en faut de la ténacité pour faire de la sculpture.

Levard, rencontré sur les Invalides, me montre son arrangement pour les magasins du Printemps. Pas mal[5], cet homme est très artiste.

31 [mars 1925]

Le Héros est parti. Terminé S[ain]t François. Les mains et les pieds sont un peu lourds. À reprendre. Mais je n'ai plus le temps. Je suis débordé de tous les côtés. J'ai trouvé plus important de recommencer les mains de S[ain]te Claire. En fin de journée à l'Exposition, où j'ai trouvé le Héros en marche à travers les fondrières vers sa cella.

 

[1]    . Au lieu de : "place", raturé.

[2]    . Au lieu de : "la salle", raturé.

[3]    . Au lieu de : "histoire", raturé.

[4]    Où habitent les parents d’Amélie Landowski.

[5]    . Suivi par : "mais quelle importance", raturé.