Juin-1925

Cahier n°20

1 juin [1925]

Je passe mon temps entre l'atelier, l'Exposition où j'invite mes amis, car, bien que l'Exposition soit officiellement ouverte, il est impossible d'arriver chez moi. Roux-Spitz fait faire maintenant ses mosaïques. Si je ne suis pas là, on fait retourner les gens sans les laisser entrer. Je sens que je vais avoir un nouvel incident avec ces messieurs des A[rtistes] décorateurs.

2 [juin 1925]

Nous en parlions depuis longtemps et malgré tout ce que j'ai à faire, j'ai commencé aujourd'hui le buste de Paul Valéry. Bien difficile. Il a plus l'air d'un vieux petit commandant que d'un poète. L'œil est beau.

3 [juin 1925]

Terminé l'esquisse pour le Monument de Fargniers. Buste de la petite Bokanowski. Au consulat du Brésil pour ce contrat, puis à l'Exposition où je reçois la comtesse Greffulhe et des amis à elle. Enfin, visite à l'atelier de Paul Reynaud et Honnorat qui venaient voir Berwick.

4 [juin 1925]

Les frères Guidetti viennent voir l'esquisse de la S[ain]te Geneviève et l'esquisse de Fargniers. Ils sont contents et hésitants pour la S[ain]te Geneviève. Il y a un point vicieux dans leur affaire. On ne sait où arrêter le pilier, ni quelle dimension donner à la statue. Puis Bigot vient pour le Monument de S[ain]t-Quentin. Puis séance avec Paul Valéry. Mais un buste aussi difficile ne se fait pas dans une période où on peut si mal se concentrer.

5 [juin 1925]

Le buste de la petite Bokanowski vient bien.

M. George Blumenthal est venu visiter longuement avec moi ma salle. M'a semblé s'y intéresser. Puis il m'a emmené voir des meubles en ferronnerie que Mme Blumenthal a composés en collaboration avec Rateau.

Puis[1] j'ai été au Palais de Bois.

Comment peut-on appeler moderne ce Bourdelle ? Peut-on imaginer œuvre plus École, inspiration plus académique que celle de ce Centaure ? C'est une esquisse agrandie d'un élève sans goût et qui ne sait pas construire. C'est laid, emphatique, et ce ne sont pas les hiéroglyphes dont il couvre sa sculpture qui lui donneront de la valeur. À côté, Despiau, l'autre grand homme de la bande, expose une académie d'École également, qu'il appelle Ève. Falguière, il y a quarante ans se plaisait ainsi, lorsqu'il voyait un beau modèle, à le copier avec réalisme, en faisait une composition, ou l'appelait Junon, Diane. C'était vivant et souvent spirituel, et c'était fort. Ici ce n'est pas fort. On sent que c'est fait en pensant à la galerie. Et une galerie composée d'ignorants et de snobs, car ce nu est d'une incroyable faiblesse. C'est d'ailleurs un agrandissement à la machine. En dehors du buste, Despiau est totalement impuissant. Le buste que j'ai fait de lui est bien placé, mais très mal éclairé.

Aux Arts Décoratifs, visite de Harlette[2], puis je vois arriver les Besnard, magnifiques, olympiens, qui regardent me semble-t-il, avec une vraie sympathie. Je les sais au fond assez malveillants. Aussi je n'en prends que la moitié.

6 [juin 1925]

Au lieu de confier l'édition à une maison renommée, je fais imprimer moi-même, rue de la Bourse, la brochure. Ce sera bien. Après les corrections rue du Dragon et du Cherche-Midi, j'y vais. Après-midi, buste Valéry, difficile. C'est plein de petits détails chiffonnés.

Chez la comtesse Greffulhe, je suis présenté à nouveau à la reine des Belges. La charmante comtesse de Caraman-Chimay me promet de l'amener à l'Exposition visiter ma salle et me préviendra.

7 [juin 1925]

Comme s'il devait nous montrer quelque chose d'extraordinaire, mon beau-père nous a emmenés ce soir dîner à Poissy. Soirée creuse, gênante, comme tous les moments que l'on passe avec ce vieillard dont on sent l'esprit continuellement occupé d'une autre pensée, et ce voyage à Poissy était pour lui une sorte de voyage d'Olympio. Il devait avoir de Poissy quelques fameux souvenirs de nuits d'hôtel avec sa secrétaire. Quelle situation désagréable.

8 [juin 1925]

Je suis avisé par l'ambassade de Belgique que la reine des Belges viendra visiter ma salle après-demain.

9 [juin 1925]

Esquisse S[ain]te Geneviève, difficile, mais très intéressante.

On a achevé de mouler la fameuse cheminée de Dardé, je dis fameuse parce que Dardé annonce toujours des choses à étonner l'univers. C'est affreux, c'est ridicule et bien vilain. Par-dessus le marché d'un parfait mauvais goût. Cet homme n'a rien de profond en lui. Il n'a comme sculpteur que de l'habileté, comme homme que de la rouerie paysanne. Tout cela est écrit sur son visage, sur ce masque vulgaire. Comme il a peint toutes ses figures, on ne peut même plus admirer l'adresse technique.

10 [juin 1925]

Visite de la reine des Belges. Ensuite beaucoup de monde.

12 [juin 1925]

Les messieurs les Artistes décorateurs donnaient ce soir dans le salon de leur Ambassade, un concert. Soirée générale dans ce coin de la Cour des Métiers pour laquelle j'avais envoyé des invitations. Sous prétexte que mes invités faisaient du bruit en passant, le nommé Géo Lamothe a donné l'ordre aux gardiens de refouler mes invités. Lorsque j'ai appris semblable sans gêne et grossièreté et manque total de camaraderie, j'ai violemment réagi, et cela a cessé. Mais sûrement bien des personnes invitées ont été empêché d'entrer. Il n'y a pas de petites rosseries que ces gens ne me fassent en dessous.

13 [juin 1925]

Esq[uisse] S[ain]te Geneviève. Ça commence à venir. Mais un point me semble inarrangeable, c'est le dos. Que faire ? Il n'y a la place de rien faire et ce sera le plus en vue. L'idée générale de ce pylône est bonne. Mais il y a quelque chose de vicieux. Quoi faire ? Je ne sais. Un des deux Guidetti le sent, et quand il me demande, je ne sais que répondre.

Toutes les fois que les Artistes décorateurs apportent un fauteuil, un canapé, ils font une inauguration. Aujourd'hui c'était la quatrième inauguration de l'Ambassade. Ils s'y sont pris tard, mais ils se rattrapent !

19 [juin 1925]

Nouvel incident[3] tout à l'heure à l'Exp[osition] où il y avait encore soirée et où Lamothe a encore voulu empêcher mes invités d'entrer chez moi. Ces gens se considèrent comme les maîtres. Je les gêne. Lamothe a bien failli être sérieusement secoué. Mais sa prétention a été annulée. Gens empoisonnants. Pourtant je suis loin de concurrencer leur petit commerce. Mais je ne suis pas de leur bande et je suis là comme un intrus.

20 [juin 1925]

Nous sommes restés un moment avec Lily. Nous remarquons ce qu'on m'avait déjà dit, combien le public devenait sérieux dès qu'il entrait là. Ces groupes restent très longtemps. Parfois un visiteur s'improvise cicérone. J'en ai écouté[4] un, pendant un certain temps, qui pilotait un petit groupe de gens d'aspect modeste, petits fonctionnaires, instituteurs, je ne sais pas :

— Je le suis depuis longtemps ce sculpteur, disait ce guide improvisé, maintenant le voilà parmi les as.

24 [juin 1925]

Au fur et à mesure que des pavillons sont terminés, on inaugure. Ainsi inaugurations succèdent à inaugurations. Aujourd'hui c'était le commissariat de l'Exposition où on donnait en même temps réception à un groupe d'Américains. Marcel Knecht présidait la cérémonie avec Paul Léon. J'ai été fort ému soudain parce que voilà que Knecht au milieu de son speech, m'ayant aperçu, me salue et me présente à tout le monde.

25 [juin 1925]

Visite d'une Madame Clark, américaine d'aspect froid et peu sympathique qui venait me demander un projet de fontaine, plutôt un centre de petit bassin pour une propriété qu'elle a en Californie.

26 [juin 1925]

J'ai commencé tout de même la maquette d'Alger.

À l'Exposition, réception dans ma salle, qui ne fut cette fois gâtée par aucun incident. En ce moment les Artistes décorateurs sont bien plus aimables avec moi. Ils ne peuvent pas ne pas s'apercevoir de l'intérêt que suscite mon exposition. Ils ont inventé pour leur Ambassade quelque chose d'assez malin et d'assez comique. D'abord, ils ne laissent pas circuler librement chez eux. Le public entre par fournées. Chaque fournée est accompagnée d'un gardien qui, devant chaque objet, nomme son auteur. Ainsi depuis dix heures du matin jusqu'à 7 heures du soir on entend : "piano de M. X., chaise de M. Rapin, fauteuil de M. Y., tapis de M. V., etc.

27 [juin 1925]

Déjeuner chez Mme Stern. Femme charmante, active, ah ! Oui, active, et qui cherche sa voie... Elle voudrait fonder un comité franco-américain, pour aider les artistes... "Chère Madame, avais-je envie de lui dire, il y a un moyen très facile d'aider les artistes quand on a une fortune comme vous, c'est de leur faire de belles commandes. Et vous ne nous ferriez pas perdre notre temps"... Mais...

Intéressantes les céramiques de Jean Besnard, le fils d'Alb[ert] Besnard.

29 [juin 1925]

Encore une inauguration. Celle du journal de Madame Lapauze, La Renaissance. Sous la présidence de M. de Monzie, ministre... Chacun sait pourquoi. Il y a à Paris quinze Louis XV et quinze Madame de Pompadour.

Mais ce qui est moins drôle c'est l'évolution de nos relations avec mon beau-père. Celui-ci voudrait que nous venions cet été à Lamaguère pour qu'il puisse y faire venir sa Saillard. Pour Lily et Marcel[5] c'est impossible et pour moi aussi. Ce bonhomme est incroyable. Parce qu'il avait terrorisé sa malheureuse femme et l'avait obligé à lui servir de paravent, il voudrait que ses enfants, ses petits enfants jouent le même rôle. Il avait donc demandé à Marcel d'avoir une conversation avec lui et Lily. Ils y sont donc allés tous deux ce soir, après dîner. Nous sommes restés Alice et moi à les attendre, croyant les attendre longtemps. Ils sont immédiatement revenus, nous disant : "Impossible de rien dire." À peine Marcel avait-il ouvert la bouche que son père s'est levé furieux leur hurlant de s'en aller. Je crois que Marcel a été un petit peu maladroit lui disant que devant son attitude, c'était lui Marcel, qui devenait le chef de la famille Cruppi... (assez puéril). Donc Lily et Marcel sont revenus. Et voilà une brouille nouvelle à cause de cette satanée secrétaire. Mieux vaudrait en finir avec ce couple et les laisser définitivement. Rapports impossibles.

30 [juin 1925]

Ladislas, à qui je racontais les incidents d'hier soir rue de l'Université, me conseille beaucoup de demander le partage :

— Car, me dit-il, comme vous avez tout laissé dans les mains de votre beau-père, comme lui est complètement dans les mains de la fille, vous serez volés de tout.

Il me conseille donc de voir, aussi rapidement que possible, le notaire, ce que j'ai fait. Comme ces questions d'intérêt sont empoisonnantes et compliquent tout, comme nous n'avons pas non plus la moindre intention de priver notre malheureux homme de ses revenus, dont nous n'avons vraiment nul besoin, nous avons convenu avec Me Vitry de demander le partage en stipulant que tous les revenus continueront à être touchés par M. Cruppi. Il faut faire cela à tous points de vue, sans quoi il serait trop heureux de transporter la question sur le terrain intérêt. J'ai dit à Vitry d'attendre avant d'agir.

 

[1]    . Suivi par : "c'était le vernissage", raturé.

[2]    . Harlette Gregh.

[3]    . Suivi par : "arrivé", raturé.

[4]    . Au lieu de : "suivi", raturé.

[5]    Amélie Cruppi-Landowski et Marcel Cruppi.