Janvier_1927

Cahier n°22

1er janvier 1927

Chez Dezarrois hier. Je lui portais les copies de la notice dont il m'avait demandé un double. Il venait justement de recevoir la réponse de Blumenthal. Il me l'a traduite. Je lui demanderai qu'il m'en donne une copie. En résumé cette réponse dit : un de nous deux acceptera d'être un des vice-présidents, l'autre d'entrer dans le Comité d'honneur. Il ne faut pas compter sur moi pour rien demander à mes amis américains de Paris. Depuis l'année dernière, je les ai beaucoup sollicités pour l'Hôpital américain et autres œuvres auxquelles je m'intéresse plus directement. Je ne veux pas entrer dans le conseil techniquement financier. Je pense qu'une œuvre de ce genre devrait d'abord et surtout être élevée avec l'aide de mécènes français. Dans la mesure de mes possibilités je donnerai, au moment voulu, une souscription.

Nous voilà loin des 7 000 000 1/2 offerts comme moitié de participation si Rockefeller avait marché! Tant pis. C'eût été trop beau. Mais rien n'est perdu. Cette tentative doit être faite. Je vais pour ma part, faire un nouvel effort énorme. Je me le promets, au seuil de cette année 1927 qui sonnera la cinquante deuxième de mon existence. Il faut que dans trois ans, avec ou sans aide, j'expose Prométhée, le Cantique des cantiques, la réalisation en matière de S[ain]t François et S[ain]te Claire d'Assise, et plus si possible. Une exécution totale en plâtre du Mur du Héros, par exemple, et l'une des grandes frises, ou bien le Christ compléteraient magnifiquement. Sur cette base tout rebondira et si le Temple ne se réalise pas (je l'écris, ici, aujourd'hui, pour moi tout seul), ce sera à la honte de notre époque. Mais moi, j'aurai le droit d'avoir quelque orgueil de moi-même. L'exposition aura lieu au pavillon de Marsan, probablement. J'y joindrai tous les dessins de l'illustration du Dante. Peut-être même ce sera le cas de faire une exposition rétrospective, enfin frapper un coup nouveau. Je me sens bien. J'en viendrai à bout. Alors [1] le mouvement sera déclenché et le Temple s'exécutera. Je le crois. Ou bien tout se passera encore en paroles [2], en vagues promesses, en dérobades. Alors j'abandonne. Le fond de ma pensée aura été dit pour moi. Je me consacrerai à des œuvres petites, l'exécution de ces innombrable petits bibelots dont j'ai mes calepins de croquis pleins. Je dessinerai, je ferai des bustes, de la peinture. Je gagnerai sûrement beaucoup plus d'argent. Ce sera moins grandiose. Mais je passerai agréablement mes vieux jours.

En attendant, je m'attends à des ennuis considérables cette année, parce que je suis en retard pour tous mes travaux. Avec Alger, notamment, que va-t-il se passer?

2 janvier [1927]

M. Lanson est venu aujourd'hui. Je lui ai demandé d'être un des vice-présidents. Il accepte, mais, me dit-il :

— Prenez comme vice-président quelqu'un que ce titre incitera à vous rendre des services et mettez-moi simplement dans le comité.

Louis Artus était là. Je lui parle de son livre prochain sur la Grande Comtesse :

— Je ne sais pas si je l'écrirai. Louis Bertrand m'a écrit exprès pour me dire de renoncer à pareil sujet. La façon dont je le comprends peut me faire excommunier, faire mettre à l'Index tous mes livres. Je passerai peut-être outre à ces menaces, car les dominicains me défendront. Mais les jésuites me lapideront.

Comme je lui demandais de me donner son nom pour le comité d'honneur du Temple :

— J'adore ton œuvre, me dit-il, mais quel genre de cérémonie y donnera-t-on? Les théosophes, par exemple, y tiendront-ils des réunions?

Je lui réponds que je ne peux pas dire que les théosophes ne s'y réuniront pas.

— Dans ce cas, c'est impossible, vous me comprenez. Surtout avec ce livre que je veux faire. Je suis avant tout un écrivain catholique.

Je lui ai répondu très sincèrement que je le comprenais très bien :

— Joseph Bédier est venu me le dire aussi, ajoute-t-il. Nous allons vers une crise du gallicanisme. Il faut que je réfléchisse beaucoup.

J'aime beaucoup Artus. Il est sincère, artiste par-dessus tout, sensible et terriblement inquiet. J'aurais aimé avoir son nom, pour l'amitié et la vraie admiration que j'ai pour lui d'abord. Les cinq derniers livres qu'il a écrits depuis dix ans sont tous remarquables. J'aurais aimé l'avoir aussi à cause de son catholicisme ardent. C'eût été expressif du grand caractère religieux dans le plus grand sens du terme de mon œuvre.

La réception d'aujourd'hui a été très réussie, très cordiale. Mme Bokanowski est vraiment charmante.

3 janvier [1927]

Je me suis mis aujourd'hui à la grande tête du Christ Corcovado. Quel miraculeux métier! Voilà que cette œuvre m'a aussitôt intéressé. Mais que c'est peu agréable d'y travailler, avec toute cette humidité qui se dégage de cette masse de terre. Elle commence à prendre de la sérénité.

M. Bonnier que j'allais voir à propos de ce comité pour l'épée d'académicien m'annonce les fiançailles de la charmante Suzy. Passé ensuite chez le père Coutan que je trouve bougon et triste. Il traîne une grippe. Bavardé de choses et d'autres.

4 [janvier 1927]

Mon buste Appert vient de mieux en mieux. Je le pousse aussi loin que possible, comme M. Appert n'a pas l'air de trop s'ennuyer en posant. Ce sera un très bon buste, très discret, sans fausse stylisation.

Écrire son journal quand tout va bien, c'est facile. On a beaucoup plus de mérite à le faire dans les moments de tristesse et d'inquiétude. C'est mon cas. Je crains que la création du comité du Temple soit un peu prématurée. Je crains surtout que cela ne trouble mes relations avec les gentils Blumenthal. Je ne sais pas s'il est bon de les avoir un peu forcés, et s'il n'aurait pas mieux valu attendre l'effet d'une prochaine exposition. Le difficile est d'organiser cette exposition à cause des frais immenses, sans faire un appel de fonds. Les choses n'iront pas si facilement. Les Blumenthal ont raison quand ils pensent et disent que c'est aux Français à faire d'abord l'effort qui convient. Dezarrois va essayer de ce côté là. Á quoi arrivera-t-il? Hier, la brave dame que m'a amenée Mme Jourde n'apportera rien. Ce sont aussi gens qui cherchent, qui appellent dans le vide. Elle est dans les mains d'un "messager hindou"! Des groupements de ce genre sont mus par des idées mystiques, et ces idées mystiques donnent de singuliers résultats du point de vue plastique. En fait, mon affaire est avant tout un monument social. Il est humain. Les Dieux y sont évoqués comme créations humaines, aspirations humaines, non en dehors des hommes. Voilà pourquoi il y aura toujours malentendu entre moi et tous les mystiques, quelqu'ils soient. Les aimer et les respecter n'est pas penser comme eux [3]. C'est l'État, en vérité, qui devrait construire cela, mais...

Aussi je suis très mélancolique. Les Fantômes eux-mêmes ne se réalisent pas! Peut-être pourra-t-on essayer maintenant de demander un crédit spécial aux Chambres? J'en parlerai à Paul Léon.

Ah! Être un bureaucrate sculpteur! Quel rêve!

Au contraire, je vais bientôt chanter à ma façon les lamentations de Moïse.

5 janvier [1927]

Silva Costa venu me parler de son intention de traiter le Christ avec un revêtement de mosaïques. Ce serait parfait. Ce pourrait même être magnifique. Mais est-ce possible? Travail semblable devrait être suivi de tout près par moi. Que vont-ils faire là-bas, de mon modèle? Après tout, peut-être le feront-ils gagner.

La tête finit par m'intéresser.

J'ai montré aujourd'hui à Madeleine Picard l'esquisse du monument Fauré. Je ne l'avais pas revu depuis un certain temps. J'en suis définitivement content. Il n'y a qu'à exécuter ça, tel quel, sans y rien changer. Quant au buste de M. Appert, j'en suis aussi tout à fait content. Ce sera un de mes meilleurs.

Au fond de moi, je me sens toujours quelque peu angoissé. Ce comité ne se forme-t-il pas prématurément? Si nous échouons, cela ne réussira plus jamais. Et cela n'aura servi qu'à me donner indirectement l'air d'un tapeur. Tapeur de grande envergure par exemple! Et puis, tant pis. Le sort en est jeté.

Je lis les lettres de Michel-Ange. Elles sont touchantes. Ses rapports avec les grands personnages pour la réalisation de ses grandes idées n'étaient pas plus faciles que de notre temps. C'était même beaucoup moins agréable. Il écrit une fois à un de ses parents : "J'ai reçu tes fiaschi de vin. J'en ai aussitôt envoyé douze au Pape. Puissé-je en retirer quelque bien"!

Je vais travailler à mes dessins de l'Enfer[4].

6 [janvier 1927]

Lettre de Gaston Riou. La pauvre Madame Blumenthal serait de plus en plus malade. Quelle tristesse! Riou sera à Paris ces jours-ci. Il me donnera des détails.

7 janvier [1927]

Commencé la médaille de Pontremoli. M'a dit des choses qui me déconcertent à propos de mon esquisse Fauré. Il trouve gênantes les tailles différentes des figures bas-relief du bas et celles du fronton. Je ne crois pas qu'il ait raison.

Pinchon, retour de S[ain]t-Quentin me parle du monument. Il le trouve froid et regrette la matière. Moi aussi. Ce granit noir est affreux. C'est une matière morte. Depuis le monument d'Annonay je m'étais promis de ne la plus travailler. Pas de ma faute si Bigot l'a choisie. Bigot se gargarise un peu avec des mots. Le mot granit le fait pâmer.

8 [janvier 1927]

Petit incident pas très élégant à l'Institut. Un pensionnaire architecte Péchin, qui travaille pour M. Nénot au projet de Genève a demandé, pour raison de santé avec un certificat médical une prolongation de permission. Levée de boucliers des architectes :

— Nous savons de quoi il s'agit. Pas malade, etc.

Une fois de plus je me suis vu au Régiment. Paul Léon propose de le faire examiner par un médecin de l'Administration. Cela calme nos architectes contents de taquiner un de leurs collègues.

9 [janvier 1927]

Figure du colon au monument d'Alger.

Dîner chez Behrendt. Je revois toujours avec plaisir cette collection réellement admirable. Il me dit qu'on lui a offert plus de 200 000 F de la petite étude de Renoir. Si la toile que j'ai, est réellement de Renoir, quelle valeur alors a-t-elle! Behrendt me raconte le trafic des antiquaires à l'Hôtel des ventes. Il avait remarqué dans une vente annoncée, plusieurs tapisseries dont l'une lui plaisait fort et qu'il charge le commissaire-priseur de lui acheter, fixant le prix à 75 000 F. Il fut étonné et ravi, au moment de la vente de ne pas voir surenchérir et de se voir adjuger la pièce. Quand tout fut adjugé et qu'il ne resta plus que les 4 autres tapisseries, le commissaire-priseur fit la déclaration suivante :

— Maintenant nous allons vendre en lot les tapisseries. Nous joindrons au lot la tapisserie précédemment adjugée 75 000 F. Si le prix total, divisé par cinq, donne un prix inférieur à cette tapisserie, elle restera acquise à son premier adjudicateur. Sinon l'adjudication sera annulée et elle sera jointe au lot.

Cette déclaration sur l'intervention de Jansen, l'antiquaire de la rue Royale. Le prix total dépasse de peu le premier prix. Behrendt n'eut pas sa tapisserie. Jansen eut le tout pour 400 000 F, sans[5] que les autres antiquaires présents eussent surenchéri. Mais après la vente, ces messieurs se réunirent dans un café voisin et le vrai prix est établi. Jansen eut les tapisseries pour 600 000 F et paya par des chèques la différence à ses confrères. Ainsi se trouvent tout à la fois floués, et le fisc et le pauvre type qui met ses biens en vente à l'Hôtel Drouot. Histoire à mettre en pendant avec celle des marchands de tableaux modernes.

10 [janvier 1927]

Deuxième séance Pontremoli. Ce médaillon sera très difficile. Excellente séance aussi sur le buste Appert. Presque fini. J'ai tiré je crois un bon parti du faux col, de la cravate, des décorations. Tout [est] intéressant dans mon métier. Tout peut être vu en sculpture.

11 [janvier 1927]

Terminé chez Sicard l'esquisse de la Victoire agenouillée pour le monument des Américains de Marcel.

12 [janvier 1927]

Pu consacrer cette matinée au bas-relief Colonne. Je suis en retard pour tout et surtout pour ce bas-relief. Il faut qu'il soit d'une exécution perlée. Ce monument Colonne devrait avoir beaucoup de succès. Mais il faut qu'il soit impeccable.

13 [janvier 1927]

Dîner chez Brunschvicg. Je retrouve Pontremoli, Dorville. Robert Dreyfus, retour d'Italie, raconte des histoires amusantes sur Mussolini. Notamment celle d'une américaine qui avait, disait-elle, passé une nuit avec Mussolini et qui le lendemain se promenait dans Rome couverte de morsures. Je pose à Dorville une question à propos de Mme Lapauze. Il en est l'avocat. Il prétend que tout n'est que calomnie. Pourtant, d'après ses réponses, bien que je n'ai pas voulu pousser la conversation, je crois bien qu'il n'y a pas tant de calomnie que cela.

14 [janvier 1927]

Marcel[6] me raconte son déjeuner avec son père. Ce dernier est arrivé tout fringant, comme s'il avait quitté Marcel la veille. Tout à fait l'allure du vieux beau. Ils causèrent de la pluie, du beau temps, des difficultés des temps présents et du XVIe siècle. Á la fin du dîner, il dit seulement à Marcel :

— Maintenant que j'ai déménagé, j'espère bien que toi et ta Lily[7] vous viendrez me voir.

Inconscience totale, me dit Marcel. Il croit que tout ne tient qu'à une question d'appartement! Pour moi, j'ai de moins en moins le désir de revoir cet homme antipathique et que je n'estime pas. Le pauvre Marcel partait pour Constantinople.

Troisième séance Pontremoli. La ressemblance vient. Horriblement difficile.

16 [janvier 1927]

Bonne séance au groupe arrière du mon[umen]t Alger. La figure de l'Européen vient bien. Ce groupe à lui seul fait tout un monument. Les deux femmes sont en retard, bien que la composition en soit trouvée.

Mais que cette énorme tête de Christ, dans mon atelier, me dégoûte!

17 [janvier 1927]

Hier soir, dîner chez Mme Stern. Rencontré un certain M. Houet[8] qui m'a parlé avec enthousiasme de mon exposition des A[rts] D[écoratifs]. Mais j'ai connu le triste avantage d'être de l'Institut! Á mon arrivée, l'un des nombreux valets m'avait remis le petit carton "pour donner le bras", et j'avais lu la marquise de Bryas. Je m'en réjouissais parce que j'ai immédiatement pensé à la charmante Mme de Bryas, jeune et blonde. Pas du tout, il s'agissait de sa mère! Heureusement que j'eus la compensation d'avoir à ma gauche la jeune, femme vraiment intelligente. Nous avons passé Lily et moi une très agréable soirée. C'était un dîner donné en l'honneur d'un professeur hollandais. Il y avait le ministre de Hollande et sa femme, Prinet que j'apprécie de plus en plus, ce bon garçon de Lamourdedieu [9], et le charmant F. Solar.

Travaillé le matin à la tête du Christ jusqu'à l'arrivée de Pontremoli. Sa médaille vient très bien maintenant. Elle est ressemblante. Il faudra trouver un bon arrangement, une bonne disposition des lettres.

L'après-midi, j'ai repris le bas-relief de 1870 pour S[ain]t-Quentin. Que ça m'intéresse peu! J'aurais mieux fait de commencer par celui de 1557, plus intéressants pour les costumes. Mais je le passe à Bouchard. C'est moi qui ferait le poilu couché. C'est le morceau de vraie sculpture du monument. Le tout est de savoir si on le fera.

M. Javal venu en fin de journée à propos de son exposition chez Charpentier où il voudrait que je montre les premiers dessins de l'Enfer. Chacun ne pense qu'à son affaire personnelle. Je ne peux tout de même pas tout faire en même temps.

Demain matin Madame Lebaigue reprend ses séances. C'est moins drôle! Et pourtant elle est si gentille.

18 [janvier 1927]

J'espère avoir terminé la tête du Christ à la fin de la semaine. Quel soulagement! Elle finit [10] par ne pas faire trop mal. Ce qui eût été intéressant, malgré l'énorme difficulté, c'eût été de faire ainsi toute l'exécution en plâtre. On l'aurait dressé dans la campagne. On aurait regardé de cent mètres de distance. Alors on eut été sûr de son affaire. Tandis qu'avec le système Silva Costa, qu'est-ce qui va se passer?

La brave Madame Lebaigue a repris ses séances. Elle ne parle que de sa mort. J'ai hâte d'avoir terminé tout ces portraits.

Voilà qu'en rentrant je trouve un téléphone du comité d'Est[ournelles] de Constant, pour lequel je n'ai rien commencé encore! Un autre téléphone m'annonce une visite pour un monument funéraire. Il ne faut quand même rien négliger.

Gentil déjeuner chez Mme Bokanowski. Après mon départ, elle a très gentiment parlé de moi à Lily, disant que j'étais trop modeste, que je ne parlais pas assez de moi, etc., qu'elle voulait voir Dezarrois pour parler avec lui du Temple, pour mener la chose activement. Elle trouve qu'on a perdu déjà beaucoup trop de temps. Je regardais aujourd'hui à table, Mme Bokanowski. Elle n'a pas de jolis traits. Je connais pourtant peu de visages respirant autant la bonté et l'intelligence. Je ne l'en aime que plus et j'espère que je pourrai un jour faire quelque chose pour elle [11].

Concert chez la comtesse de Béhague. Femme charmante. Installation que je trouve chaque fois aussi magnifique. Vu Laprade qui est en train d'installer les jeunes A[ndré] de Fels dans leur nouvelle demeure. Ils y dépensent des centaines de mille francs.

19 [janvier 1927]

Déjeuner très intéressant avec Gaston Riou. Il me dit tout d'abord :

— Vous savez, George Bl[umenthal], fera plus qu'il n'a l'air de le dire. C'est un homme très prudent qui ne veut pas s'engager à la légère.

Il m'a dit aussi :

— La lettre de Dezarrois est arrivée à un mauvais moment. Il était très irrité d'une manière générale contre la France, où on vient de chercher à lui faire de gros ennuis. Je ne peux rien vous préciser. De ce côté là d'ailleurs, j'ai tout arrangé. Mais vous voyez que quand même vous pouvez compter sur lui.

Plus je réfléchis, plus je me dis [12] qu'il fallait tenter cette manière d'agir par le comité. Mais cela donnera-t-il quelque chose? En fait, on ne devrait demander qu'à ceux qui spontanément ont offert de participer.

Riou a été étonné du buste de M. Appert.

Dîner chez le jeune ménage Istel. Les Paul Reynaud[13], le jeune ménage Boas, une petite femme curieuse, mince, cheveux très collés, un style étonnant; Chappedelaine, député, rapporteur du budget. Visage intelligent? Il est de ces hommes, quand on vous les présente on se dit : "Tiens, je connais ce nom là" Et soudain on se rappelle que la célébrité du nom vient d'un héros de roman.

20 [janvier 1927]

Ce Silva Costa est un rusé gaillard. Il m'a bien roulé avec son Christ. Il a obtenu de moi que j'abandonne mes droits de reproduction, me disant que c'était là une œuvre pieuse, qu'il n'en serait fait que très peu de reproductions. Et voilà qu'aujourd'hui, il me parle de faire des éditions en n'importe quelle matière :

— Pour alimenter la caisse du monument, me dit-il.

Il n'y a plus à discuter.

Visite d'un M. Revellin, venu me parler d'un monument funéraire pour Oran.

M. Bron, petit-fils de Combes, venu en reconnaissance pour se rendre compte du point où en est le monument de son illustre grand-père. Il faut que je me débatte contre tous ces gens-là. Leur date me ferait tout négliger. Je suis contraint de leur dire, le plus sérieusement du monde, des blagues pour leur faire prendre patience.

Mais me voilà bien tenté, d'acheter un terrain dans le midi. Vu ce M. Pfeiffer (de la Croix[-Valmer]) pour le terrain près de Cap Myrtes. Bien tentant, mais bien cher. Et puis, il y a la construction! C'est au-dessus de mes moyens.

21 janvier [1927]

Cette immense tête de Christ est une horreur. Quelle bêtise j'ai fait d'accepter semblable besogne, et dans d'aussi mauvaises conditions.

La médaille Pontremoli commence à bien marcher. C'est un homme fin qui a du goût. Peut-être un peu trop l'esprit critique. Habitude professorale. Il ne peut rien voir sans faire "la correction". Ce qu'on appelle la déformation professionnelle. Il adore son atelier, ses élèves.

22 [janvier 1927]

[Roger-]Ducasse nous a amusés à déjeuner. C'est un garçon fin, sans doute. Mais son esprit s'exerce trop aux dépens de ses amis qu'il éreinte plus qu'il ne croit. Ils doivent s'en douter. Certains doivent le leur répéter. D'où son isolement dont il souffre au fond.

M. Oda, le juge délégué par le Japon au tribunal de La Haye, est venu voir le buste Appert. Très content. Ce buste est bien. Pourtant je ne traiterai plus ainsi mes prochains bustes d'hommes. Celui-ci est un peu petit. Il faut faire plus grand que nature. Pas beaucoup. Deux ou trois centimètres suffisent. Je me suis trop habitué à la grandeur nature. Ensuite, avec les rétrécissements de la fonte, l'impression manque de puissance. Exemple, le buste de Riou.

Soirée de fiançailles chez les Bonnier. Leur fille est vraiment délicieusement jolie. Leur nièce Savouré était là. Que celle-là est vilaine, par exemple. Quel rôle joue-t-elle aussi, a-t-elle accepté de jouer dans la sale aventure de la Saillard[14] avec mon beau-père?

23 [janvier 1927]

Encore une jolie fiancée, la fille d'Albert Sarraut. Réception au ministère de l'Intérieur. Tout Paris. Je vois H[enri] Martin, Artus, Coolus, etc., Cappiello qui me demande où en est le monument de Paul Adam. Je le renseigne[15]. Sarraut me demande de venir le voir et me promet de venir un de ces jours me surprendre.

24 [janvier 1927]

Fatigue. Voyant le concours pour le Palais des Nations de M. Nénot, je lui conseille une grande frise, qui enlèvera à sa façade son excès d'austérité. L'idée a plu. Mais il a fallu qu'après dîner j'aille dîner chez Flegenheimer. Demain matin il faudra terminer car le rendu est demain soir.

25 [janvier 1927]

Achevé le petit dessin pour la frise. Ça fera bien. Puis Silva Costa est venu pour les divisions de la tête du Christ. Quelle complication! Puis à l'agence Fleg[enheimer] dans la tourmente de la fin. Ce concours est bien. Il faut s'incliner devant un homme de l'âge de M. Nénot qui se lance courageusement dans une semblable compétition. S'il réussit, quel couronnement de carrière!

Passé chez Paul Léon pour les Fantômes toujours, et le Temple. Aujourd'hui, Lily a présenté Dezarrois à Mme Bokanowski, plus dévouée et charmante que jamais. Ils ont pris rendez-vous. Mais sortira-t-il autre chose que des paroles. Je commence à croire que je poursuis une chimère. J'ai failli la saisir, il y a deux ans. Les chimères sont des déesses qui ne se saisissent pas deux fois! Á moins de recréer les mêmes circonstances.

Mais j'aurais vraiment bien pu me dispenser de me rendre à ce dîner des Parisiens de Paris, sans aucun intérêt. J'y ai seulement vu un vieillard de 78 ans, le docteur Richet, dévoré de toutes les ambitions, faire la cour à Robert de Flers, parce qu'il veut être de l'Académie française. On trouve toujours que les autres manquent de sagesse.

26 [janvier 1927]

Dernière séance du buste M. Appert. Je suis content. Mais le prochain buste d'homme que j'aurai à faire je le traiterai un peu plus grand que nature. Je crois que celui-là fera très bien en bronze.

Visite d'Adler. Il est agréable. M'a annoncé sa candidature au fauteuil de Dechenaud...

Mariage de la fille de Woog avec le fils d'Ernest Heilbronn. Ultra brillant. L'installation de Woog me paraît remarquable. Les Gregh sont vraiment sympathiques au plus haut point. Je les aime infiniment[16]. On me trouve mauvaise mine. Le fait est que je me sens assez fatigué.

27 [janvier 1927]

Dans les articles de Théophile Sylvestre que l'on vient de publier à nouveau, je lisais aujourd'hui l'article sur Rude. J'y ai vu avec plaisir que Rude travaillait assez péniblement. Il mesurait beaucoup son modèle. Chacune de ses œuvres était pour lui comme le recommencement d'une œuvre d'élève. Á ce point de vu, j'ai retrouvé là beaucoup de moi-même. Fatigué.

29 [janvier 1927]

Chez Bouchard pour son bas-relief "1557" du monument de S[ain]t-Quentin. Il est très bien.

Un peu grippé.

30 [janvier 1927]

Au lit. J'en profite pour lire les articles de Th[éophile] Sylvestre qu'on vient de rééditer. Intéressant comme tout. Mais quelle laide mentalité.

Le dernier Romain Rolland, Pâques Fleuries. Ce n'est pas profondément émouvant. Il n'égalera plus, je le crains, son Danton, son S[ain]t Louis, enfin tout ce remarquable théâtre de sa jeunesse.

31 [janvier 1927]

Toujours au lit. Fatigué.

 

[1]    . Au lieu de : "Après", raturé.

[2]    . Au lieu de : "en vaines paroles", raturé.

[3]    . Suivi par : "Pour réussir il", raturé.

[4]    De Dante.

[5]    . Précédé par : "Ensuite", raturé.

[6]    Cruppi.

[7]    . Au lieu de : "et ta sœur", raturé.

[8]    . Au lieu de : "M. Weit", raturé d'une encre différente!

[9]    . Suivi par : "pas très malin", raturé.

[10]  . Au lieu de : "Ça finit", raturé.

[11]  . Au lieu de : "lui faire un plaisir", raturé.

[12]  . Au lieu de : "je me demande", raturé.

[13]  . "Renaud", dans le manuscrit!

[14]  . Au lieu de :"dans l'aventure Cruppi-S.", raturé.

[15]  . Suivi par : "Comme je m'en allais, sur la route une auto s'arrête, et Mme M[...] me demande", raturé.

[16]  . Au lieu de : "énormément", raturé.