Février-1927

Cahier n°22

1 février [1927]

Toujours malade. Javal vient chercher mes dessins pour son exposition chez Charpentier. Il emporte les dessins qui étaient aux Arts Décoratifs.

5 [février 1927]

Depuis plusieurs jours, remis au travail. Monument Combes. Le Bouclier. Le groupe Rosengart.

8 février [1927]

Á déjeuner chez la bonne Madame E. Simon. Elle a un flair particulier pour dénicher des gens invraisemblables. Aujourd'hui, son héros est ce nommé Knapp, dont les journaux parlèrent il y a quelque temps : "l'homme qui ne vieillit pas". Ne se fait pas prier pour raconter son petit boniment. C'est un homme petit, d'aspect vigoureux, brutal, et vulgaire dès qu'il parle. Il ne dit pas son secret. Il ne mange presque pas, dit-il. Á sa façon de déjeuner on ne le croirait pas, mais ça devait être par politesse.

— J'avais, dit-il, 50 ans. Je décidais à ce moment l'expérience de rajeunissement dont j'avais découvert depuis longtemps le secret, mais ne voulais pas me servir avant l'époque que je m'étais fixée. Tenez, voici ma main témoin.

Il montre sa main gauche à côté de sa main droite en vous assurant que la gauche est ridée, ratatinée, qu'elle vieillit, parce qu'il ne laisse pas pénétrer, grâce à une ligature, le mystérieux produit qu'il prend en injections à certaines époques et qui arrête la décrépitude dans le reste de son individu. Je ne vois aucune différence, mais tout le monde affirme la voir, entre les deux mains. Amen. L'origine de sa carrière dans un amour malheureux pour une admirable jeune fille de 17 ans.

— Pour la mériter, j'inscrivis dans un petit carnet, le programme de ma vie en quatre buts à atteindre : 1. Inventer une machine à vapeur; 2. Apprendre 80 métiers; 3. Construire sa maison soi-même; 4. Prolonger la vie. J'ai tout réalisé. Il n'y a pas beaucoup d'homme connaissant 80 métiers, etc.

Nous raconte ensuite des histoires d'assassinats auxquels il échappe par son sang froid et son extraordinaire vigueur. (Cinéma). Ne cesse de parler de lui. Et la bonne Madame Simon le regarde avec ses beaux yeux naïfs et je suis sûr que malgré qu'il se dise fortuné et à l'abri du besoin, il doit tirer de sa bonté de bonnes petites sommes. Il a été seulement amusant lorsqu'il nous a raconté les visites qu'il reçoit et les demandes depuis que le Matin a publié sa science en la prolongation de la vie.

11 février [1927]

Terminé le buste de l'excellente Madame Lebaigue. Comme elle est sympathique!

16 [février 1927]

Comment décrire cet intérieur de Allard, où j'ai été chercher les photographies pour ma notice. C'est bien l'intérieur qui lui convenait, comme on pouvait le prévoir. Une de ces maisons, où chaque appartement a l'air d'une loge de concierge. Celui de mon digne prédécesseur est peut-être un peu plus compliqué que les autres parce qu'il est rempli de petits objets d'art qu'il fabriquait. Mlle Allard, sa fille, qui s'est toujours occupée de lui, me reçoit. Personne sèche, qui lui ressemble en moins aimable. Elle vit là avec son frère, un garçon intellectuellement peu développé. Il y a encore deux filles, une qui est mariée à Dezarrois, le graveur, père de mon ami, une autre mariée en province. Alors voici : Allard, marié tout jeune, a dû passer toute sa vie à trimer réellement comme un nègre, pour élever cette nombreuse famille. Dès ses premières œuvres, le poids de cette progéniture s'est fait lourdement sentir. Avait-il un très grand talent? Ses œuvres de jeunesses n'indiquent rien de très remarquable. Sa meilleure œuvre, l'Alceste, porte les traces des travaux d'ordre commercial qui l'ont surtout occupé. L'histoire de sa vie montre tant d'énergie, tant d'audace en certains cas, tant d'amour de son métier, qu'on est en droit de se dire que dès ses débuts, sa famille l'a dévoré. Et de ses enfants, pour lesquels il s'est sacrifié sans regrets, aucun n'a rien donné d'intéressant. Maintenant ils se disputent prudemment son maigre héritage. Le petit-fils, André Dezarrois, est remarquablement intelligent. Peut-être sera-ce lui? Mon point de vue aussi sévère sur la famille, uniquement pour les artistes.

17 [février 1927]

Travail toujours à des tas de choses en même temps, le groupe pour M. Rosengart, direction de cette énorme tête de Christ[1], bas-relief de S[ain]t-Quentin, Bouclier du XVIe [arrondissement].

20 [février 1927]

Terminé bas-relief "1870" pour S[ain]t-Quentin. Pas très bon.

21 [février 1927]

Porté chez Albert André mon "Renoir"? Il ne le considère pas comme authentique. Je crois qu'il a raison. Il me montre une étude étonnante qu'il a faite de Renoir vers la fin extrême de sa vie. Il est de profil. On le sent engraissé par les rhumatismes. Á sa main crispée est attaché le pinceau. C'est dramatique au plus haut point.

25 [février 1927]

Terminé médaille de Pontremoli. Elle est bonne.

26 [février 1927]

On m'avait dit que le petit Julio Laparra était très doué. C'est absolument vrai. J'ai vu ce matin des études très étonnantes de ce gamin qui n'a qu'une douzaine d'années.

26 [février 1927]

Mon Bouclier du XVIe sera une de mes belles œuvres. Je travaille à la pierre du monument Colonne. C'est de la sculpture définitive. La terre, c'est bien moins agréable.

En même temps au monument Combes.

 

[1]    Christ rédempteur.