Septembre-1928

Cahier n°24

2 [septembre 1928 Boulogne]

Les choses s'arrangent mieux que je n'espérais. Une lettre de Landrau de Pons que j'ouvrais avec appréhension me donne la raison de sa dépêche. (Dossier Combes) comme il est impossible d'inaugurer autour du 15 de ce mois, voilà tout remis à la fin octobre. Me voilà libéré pour Alger que je vais pouvoir terminer à peu près tranquillement. Mais je termine les pierres Combes et ferai faire l'expédition immédiatement.

J'ai été très satisfait du Bouclier. Mon seul regret est de n'y pouvoir travailler encore plusieurs mois dans le plâtre. J'aurais certainement fait une œuvre égalant dans cet ordre les plus belles de la Renaissance italienne ou française. Enfin, tel qu'il est, il fait bien déjà.

J'ai eu hier deux amusements. D'abord, comme je partais pour l'Institut je rencontre Gabrielle qui venait chez moi. Elle venait annoncer son mariage :

— J'épouse un garçon très bien et qui a une très jolie situation.

— Ah! très bien je te félicite. Que fait ton fiancé?

— Il est "lift" à l'hôtel Crillon.

Je retiens mon sourire et je demande :

— Combien gagne-t-il?

— Environ 3 000 F par mois, quelque fois plus dans la bonne saison. Et, ajoute-t-elle, je venais vous demander si vous voudriez bien être mon témoin?!!!

Comment refuser pareille demande. Et au fond, ça m'amuse énormément d'être témoin dans ce mariage entre un joli modèle et le "lift" de l'hôtel Crillon. Je regrette de n'être plus assez jeune pour m'amuser comme il conviendrait à cette noce. J'ai dit à Gabrielle :

— Et pour ta noce tu vas t'habiller en vierge, j'espère bien.

— Pour sûr, etc.

Mon autre amusement a été à l'Institut. L'Institut, pendant les 2 mois de vacances, devient la propriété des avares. Ils sont cinq ou six. Comme tout le monde est absent ils se partagent les cachets de présence. Depuis l'augmentation ça fait une assez jolie somme. Alors, si par hasard, comme ce fut mon cas hier, un "en vacance" vient, il diminue le jeton, alors on le reçoit avec des sourires en biais, on le blague ouvertement de diminuer ce jeton et on pense sincèrement ce qu'on a l'air de dire en blague. Les principaux avares de l'Institut, ce sont, Forain, Laurent, Widor, Friant (jamais là en hiver), Laguillermie (excusable il est si vieux et pauvre).

Reçu lettre d'un M. Vaquier me demandant de faire une conférence sur la sculpture à une association philotechnique de Boulogne. J'accepte pour la fin mars. Si j'ai le temps je tâcherai de traiter : "la sculpture du point de vue social". "Avant programme : du rôle de la sculpture dans le développement des religions. Ancienne unité des états sociaux et religieux. Transformation des arts avec les transformations sociales. La seule véritable renaissance.

3 septembre [1928]

Terrible nouvelle ce matin. Bokanowski brûlé en avion. J'y suis allé cet après-midi. Rencontré le commandant Brocard qui me dit :

— Ils ont fini par l'avoir. Le malheureux n'osait plus voyager autrement qu'en avion. Les attaques dont il était l'objet le tourmentaient trop. Alors il volait beaucoup trop souvent et bien inutilement.

Je n'ai pas pu voir la malheureuse Madame Bokanowski.

4 [septembre 1928]

Mon groupe "l'École laïque", pour le monument Combes vient très bien en pierre. Presque fini. L'après-midi j'ai travaillé au petit bas-relief du monument Terrier. Visite de son neveu, M. Berthot et Madame.

Une lettre de Lily me dit qu'il y a un grand article dans Lecture pour tous sur S[ain]te Geneviève. C'est l'article du journaliste venu me voir. Quand il est venu il était de mon avis. Lily m'écrit : "conclusion stupide". Je verrai ça demain. Mais je traîne trop avec cette lettre qu'il faut que j'écrive à Guidetti.

5 [septembre 1928]

Voilà que toute l'histoire de ma pauvre statue de S[ain]te Geneviève  m'a tourmenté cette nuit et j'ai bien mal dormi. Heureux ceux qui savent fermer à volonté "les tiroirs des embêtements".

Enterrement du pauvre Bokanowski. Que ne raconte-t-on pas! Des gens qui semblaient informés disaient autour de moi qu'un véritable scandale était sur le point d'éclater, que sa mort arrêtait. Il avait, dit-on, de grands besoins d'argent, et certaines maisons y subvenaient! Comment peut-on croire et raconter pareilles sottises?

Vu Chapsal qui me dit d'expédier les groupes, que le recule de l'inauguration est causé par Herriot, non libre.

J'ai acheté, La Lecture pour tous, numéro de septembre. L'article n'est pas aussi grave que je craignais et ne valait pas que je me tourmente. D'abord pour la statue il est remarquablement élogieux. Du point de vu ensemble, l'auteur se dit ébranlé par les discours, "la logique" de Guidetti... mais insinue qu'on pourrait tout de même diminuer le pilier. Si j'avais le temps, je ferai l'article qu'il faudrait sur ce pont. Ce serait nécessaire. Ces journalistes sont si superficiels.

Ainsi dans Paris-Phare d'aujourd'hui, article sur le "Mobilier National", qui retarde d'au moins six mois! L'auteur ignore totalement l'enquête et ses résultats, notamment, que certains objets signalés par G[uillaume] Janneau comme perdus, ont été retrouvés chez... Guillaume Janneau! Ces objets étaient d'ailleurs sans aucune valeur artistique.

6 septembre [1928]

Je comptais travailler cet après-midi et terminer le monument Combes. Me sont arrivés Mme Sun Fo, ses enfants, un secrétaire, M. Tchang Tchiao. Ils ont passé l'après-midi à me demander des retouches insignifiantes au buste de Sun Yat Sen. Ils avaient leurs dix mains à la fois sur ma terre, me montrant en même temps un coin d'oreille, un coin d'œil, la bouche, le front, le menton, l'occiput... Quelle patience il m'a fallut! Je pensais, "quand il faut gagner sa vie, comme moi, il faut bien accepter ces ennuis. Mais penser qu'il y a des artistes fortunés qui se consacrent aux portraits! qui courent après!

Reçu bonne lettre de Lily contenant lettre de Bigonet. Tout va s'arranger là-bas. Je pars demain, mais me voilà avec une journée bien bousculée. Il faut que je passe ma matinée rue de la Ferme. À 11 h ¾, j'ai ici encore Mme Sun Fo. Après déjeuner il faut que j'aille chercher Chapsal pour le conduire voir les groupes rue de la Ferme. À 5 h 10, j'ai mon train. Mais quand aurai-je le temps de faire ma valise?

Gentil dîner chez Wanda[1]. Ladislas et Lily étaient de passage. Qu'ils sont bons tous les deux. Sont venus voir le Bouclier qu'ils ont aimé. Nous avons parlé de tout et de finances.

La Transatlantique est une compagnie bien peu complaisante. Dal-Piaz m'avait donné le passage à 50 %. Le nouveau directeur ne veut pas continuer. Que son nom que j'ignore soit voué au mépris de la postérité. J'ai dû payer 1 400 F!

8 sept[embre 1928] À bord du Jonnart

Journée d'avant-hier éreintante[2]. Le matin bien travaillé aux pierres Combes. Monument terminé. Peut-être quelques retouches à faire sur place. Le sénateur Chapsal venu le voir. Très content. M'a demandé quelques retouches insignifiantes au buste. L'inauguration est reculée au 28 octobre. Cela donne de l'air.

Mais cette Madame Sun Fo est revenue avec ses gosses, son secrétaire et M. Tchang Tchiao. Elle est arrivée à 11 h ½. Et voilà que la séance a recommencé! Ils n'ont cessé de promener leurs huit mains, leurs 80 doigts sur le buste, me montrant tout à la fois ceci, cela... J'ai réellement failli perdre patience. Comprenait-elle mon énervement? Faisait-elle semblant de ne pas s'en apercevoir? Têtue, butée, j'avais du mal à ne faire que superficiellement ce qu'elle me demandait. Elle m'aurait tout fait éreinter. De temps en temps son secrétaire "qui parle avec distinction", en mettant un h entre chaque syllabe des mots qu'il prononce, son fils, un gamin de douze ans qui parle avec une voix d'homme, s'en mêlaient. J'ai fini par les planter là, suis revenu au bout de dix minutes. Ils sont partis à 1 h ½. Le buste est certainement moins bien. Mais ce qui m'embête plus, c'est le désir du costume[3] européen pour la grande statue. En marbre! Deux fois grandeur nature! Des pantalons longs et une vareuse! Impossible de rien faire comprendre à cette entêtée. Nous nous sommes quittés avec des sourires, mais je la crois aussi mécontente de moi que je le suis d'elle. Femme à battre.

Desprez m'a amené le représentant d'une maison d'édition pour ma S[ain]te Geneviève. Nous avons échangé des idées prometteuses de ventes nombreuses. Je l'espère et c'est très possible.

Hier, gentille matinée à Marseille, avec Lily et Nadine[4]. Elles ont toutes deux très bonne mine. Ce n'est quand même pas très agréables ses visites entre un train et un bateau. Lily me semblait préoccupée. C'était triste de ne pouvoir l'emmener. Mais on ne peut pas laisser les enfants seuls là-bas.

Traversée sans un mouvement de la mer. Reposé. Nous arrivons en vue d'Alger.

9 sept[embre 1928 Alger] Hôtel

Dès mon arrivée suis allé au monument. Ils ont bien travaillé. Des maigreurs que j'espère arranger. Je crois que l'impression d'ensemble, une fois tombés les échafaudages, sera imposante. Repos à l'hôtel. Puis promenade sur les quais. Je suis resté longtemps à regarder le mouvement du port. C'était très beau. Ce port n'est pas très grand. Les quelques gros paquebots ancrés faisaient sur l'eau assez claire, des taches sourdes et fortes. La joie du paysage était donnée par les nombreuses barques de pêche, toutes blanches, avec de grandes voiles blanches qui restaient inclinées par le vent. Leur inclinaison sur l'eau, leur vitesse, la souplesse des virages, tout cela était ravissant. J'ai remarqué que la population d'Alger était sensible à ce spectacle. Il y avait autour de moi beaucoup de monde accoudé.

Puis je me suis assis à la terrasse d'une brasserie où j'ai été arrêté par un jeune peintre appelé Brouty. Nous nous sommes assis ensemble. Sa femme est arrivée, puis le directeur de l'Office d'Algérie, l'homme de lettres Gojon. Dans la conversation le nom de Mme Lapauze vient à être prononcé. Gojon semble en savoir long sur elle. Il cite un mot de Georges Lecomte lorsqu'elle fut décorée : "Il y a des femmes qui devraient porter leur ruban entre les jambes". Il ne savait pas que de Monzie avait été témoin à son mariage avec Pomaret. Cela l'a bien amusé.

Nous nous sommes quittés en nous promettant de nous retrouver le soir à "l'apéritif". Puis j'ai été manger un couscous au restaurant Égyptien.

Je trouve, en rentrant à l'hôtel, lettre de Mme Lucienne Favre, me conviant également à l'apéritif demain.

10 septembre [1928 Alger]

Il fait pas mal chaud. Mais c'est supportable. J'ai, dès ce matin, pris mes dispositions pour la démolition de la baraque. On commence demain. Nous allons être en plein soleil, mais c'est nécessaire. Ce travail sur échafaudage est bien fatigant, surtout maintenant. Pour ne pas être gêné par les traverses et les bois, on s'arrange comme on peut. Alors tout le corps est instinctivement tendu. J'espère demain soir en avoir fini avec la Victoire, tête, ailes, bras et même les deux têtes de ses compagnons.

La municipalité nous a voté 20 000 F de plus. C'est plutôt une restitution, car elle nous avait demandé cette réduction au début. Tout est bien qui finit bien. J'ai été aujourd'hui signer la pièce nécessaire pour le règlement.

Le gentil ménage Gaillard (Lucienne Favre) m'avait donné rendez-vous à "l'apéritif". Nous avons passé une bonne heure d'agréable causerie. Je suis très intéressé d'avance par le nouveau livre qu'elle prépare et qui est presque terminé me dit-elle. C'est une femme fort intelligente et vive. Elle fera de mieux en mieux. On peut le dire d'avance. D'autant plus que son mariage avec Gaillard lui assure une vie sans souci pécuniaire.

Mais j'ai reçu de la légation de Chine une lettre me demandant d'attendre la décision du comité au sujet du costume de S[un] Y[at] S[en] (intervention entêtée de Madame Sun Fo. Elle est hantée par les sculptures du Campo Santo de Gênes!) Une autre lettre de Port-au-Prince. L'histoire des monuments Bolívar et Pétion[5] semble se préciser. On me demande des prix définitifs. On me promet cinq ou six autres monuments ensuite!...

11 septembre [1928 Alger]

Commencement du démolissage de la baraque. Impression bonne. Têtes Victoire, soldat français, soldat arabe presque terminées. Des simplifications à apporter dans les ailes, le bras droit [de la] Victoire, à terminer et tout le haut sera terminé.

Visite de Belmondo et soirée passée avec lui. Dîner au restaurant Égyptien. Promenade dans la casbah. Toujours le même intérêt. J'étais fatigué. Cette promenade m'a reposé. Belmondo me dit, et il semblait sincère, que la S[ain]te Geneviève, placée telle qu'elle est, lui avait fait très bonne impression.

Se souvenir dans ce marché arabe de ce tableau : Au milieu d'un amoncellement de melons verts, un arabe, assis sous une lampe à huile, buvant. Habillé tout en bleu. Tons sourds. Dramatique.

12 sept[embre 1928 Alger]

Ce soir[6], au soleil couchant, le monument en partie débarrassé des échafaudages avait grand aspect. La masse compacte de la Victoire avec ses deux grandes ailes, les vides sous le pavois, les silhouettes des deux cavaliers cariatides, ce mort élevé dans le ciel, tout cela très clair, avec de puissants contrastes, impression réellement monumentale, dramatique.

Mais je pense toujours à ma pauvre S[ain]te Geneviève. Je ne puis m'en désintéresser. Et je n'ai toujours pas écrit à ce serin de Guidetti.

13 [septembre 1928 Alger]

Le jeune Brouty m'a emmené ce soir me promener dans le quartier Bab El Oued. L'Alger espagnol. Au tournant d'une petite rue sale, nous sommes entrés dans un petit café, à l'enseigne du Roi de la Brochette. Devant la porte, un jeune arabe bien dégoûtant fait faire, sur un petit grill, des brochettes de petits morceaux de foie et de cœur de mouton. Une bonne odeur de charbon de bois et grillade nous accueille. Devant le zinc, toute une famille, deux femmes, une jeune fille, des hommes buvaient la fameuse anisette. Devant eux étaient alignés de petites assiettes contenant des olives, des piments, des fèves. Chacun picorait là dedans. Nous avons fait comme ces braves gens en dégustant debout des anisettes. Après avoir regardé entrer et sortir les habitués, dégusté une anisette, mangé une brochette, nous nous éloignons poursuivis pendant un certain temps par l'odeur des grillades. Nous sommes allés dans le quartier de la marine. Au-dessus de la porte de certaines maisons on voit un écriteau portant ces mots, "maison honnête". C'est parce que tout ce quartier de la marine a été nettoyé de ses maisons de prostitution et les nouveaux habitants indiquent ainsi le changement d'usage de leurs demeures. Nous nous sommes arrêtés dans un bar qui porte en enseigne, Les bas-fonds. Les bas-fonds, cela consiste à avoir un bar fort bien achalandé. Salle grande. Les murs sont affreusement et pittoresquement décorés d'affiches découpées, de photographies agrandies, de têtes de morts. Dans un coin, un arabe nain joue avec une poupée obscène, qu'il fait danser à la musique de deux guitaristes espagnols infatigables. Il y a un soi-disant appareil photographique dont l'objectif est également une obscénité, il y a un squelette obscène, grâce à quoi le propriétaire de ce bar situé dans une rue immonde en refusa dernièrement une offre de 400 000 F, uniquement pour le fond de commerce.

Mais tout cela est d'une couleur étonnante. Il y a d'abord la vie intense de la rue. Il y a le décor de ces vieilles murailles, de ces ruelles sales, étroites, il y a les troués brutales de lumière des boutiques pleines de gens. Et il y a ces gens dans les boutiques. Il y a les tenanciers qui se ressemblent tous. Et il y a les consommateurs qui sont très variés mais qui se ressemblent tous quand même. Dans le premier bar à Bab El Oued, la scène se présentait un moment en un étonnant tableau. Nous étions au bout du "zinc". Un paquet de gens était entré. Le comptoir les séparait du patron et de son garçon comme une barricade. Sur ce comptoir, dans les verres alignés le patron d'une main sûre versait l'anisette. Tache lumineuse et froide [7]. Une traînée colorée entre les humains, celle des petites assiettes à olives, tomates, piments, etc. À droite et à gauche l'humanité. Les consommateurs pressés, allongeant leurs mains pour prendre leur verre ou une olive ou pour payer. Même couleur sourde. En face, un vieux petit serveur affairé et blafard. Enfin le patron, robuste, cheveux crépus légèrement mais faisant accroche-cœur sur le front. Regard droit et insolent. Nuque puissante. Magnifique spécimen de policier ou de maquereau. Sans doute les deux.

Dîner seul, rue de la Marine, dans un restaurant bien plus arabe que le restaurant Égyptien où je vais d'ordinaire. J'ai dîner à côté de trois jeunes arabes, dockers des quais probablement. Ils s'amusaient beaucoup parce que les deux plus vieux faisaient boire pour la première fois du vin à leur camarade plus jeune. Et ce petit faisait la grimace, trouvait ça très mauvais.

Plume légère. Je suis rentré tranquillement, pas fatigué, me sentant vivre, me voyant vivre et surtout voyant vivre autour de moi. Il y a des moments où l'on se sent participer de la vie de tous les êtres. Dans les moments de vie régulière et tranquille où l'on est seul. C'est un repos dont il faut profiter lorsque l'on est en voyage, auquel il faut se contraindre[8]. Je rentrais tranquillement par la rue d'Isly, cette rue si joliment agitée dans la journée, et si tranquille à 9 h du soir. Dans les cafés de rares consommateurs sirotaient des anisettes. Debout devant un comptoir une jolie fille accoudée dans un geste très gracieux bavardait avec le garçon. Appelons cela bucolique urbaine[9]! La tranquillité, le manque de soucis de tous ces gens me reposent.

14 septembre [1928 Alger]

Évidemment, Mme Gaillard est une femme intelligente. On n'écrit pas des ouvrages comme Bab El Oued ou L'homme derrière le mur, sans être fort intelligent. Malheureusement dans sa conversation on ne sent que ses préoccupations d'"affaire". Elle ne parle que de ses contrats, de ses déboires avec son éditeur, ses hésitations pour en changer, etc. Elle parle en élevant très fort la voix, comme une personne habituée à converser avec des sourds. Mais ne vivons-nous pas tous avec un masque, c'est-à-dire, en gardant au fond de nous-mêmes ce qui est le meilleur de nous-mêmes, et en ne laissant venir à la  surface que les préoccupations quotidiennes. Son mari, au café, m'a vaguement indiqué le sujet du prochain roman qui s'appellera, "Dieu s'amuse" ou bien "la noce" ou bien le "jeu de massacre". La noce parce que le premier chapitre est le récit d'une noce en province qui vient se faire photographier, d'où "jeu de massacre", parce que le roman ensuite c'est l'histoire de tous les gens de la noce, qui ont tous de pauvres vies ratées, ou rien ne s'arrange comme il faudrait. Conclusion : c'est ça la vie? À quoi bon?, etc. "Dieu s'amuse". L'idée philosophique est fort banale. Mais je suis assez convaincu que ça vaudra par l'observation, l'objectivité, l'esprit, enfin toutes les qualités des deux précédents ouvrages. Je souhaite qu'elle se fixe au titre "Le jeu de massacre".

Ils ont loué pour l'été un appartement tout en haut de Mustapha Supérieur. Ce n'est pas sans émotion que j'ai passé par la station sanitaire[10]. J'irais seul, un de ces jours prochains, faire là un petit pèlerinage.

15 [septembre 1928 Alger]

Monsieur Lung, chez qui je déjeunais aujourd'hui, me montre une collection vraiment intéressante d'aquarelles, de grandes aquarelles de Dufresne. Il est certainement un des hommes les plus doués de notre époque. Pourquoi aujourd'hui ne peut-on guère dire d'un artiste que ceci : qu'il est doué? De toute la génération qui monte derrière nous, ou même de ma génération[11], de quel peintre (paysagistes exceptés) peut-on dire qu'il a abouti? On ne peut pas le dire de Dufresne qui ne montre que des essais remarquables mais si pleins de lacunes. Je n'hésite pas à en discerner la cause dans les petites chapelles. Ces artistes ne savent pas être des solitaires. Même lorsqu'ils s'en vont en plein air, ils partent en bande, ils se groupent, se copient alternativement les uns les autres chaque fois que l'un d'eux semble apporter une "nouveauté". Je dis les paysagistes exceptés, parce que dans cette branche il y a beaucoup de talents épanouis[12]. Mais c'est la branche la plus facile.

Le jeune Brouty et son ami Gojon sont venus voir le monument. Ils ont eu l'air assez impressionnés, même très fortement impressionnés.

Dîner chez le Dr Constantin, à El Biar, où nous arrivons par une pluie torrentielle. Je fais la connaissance du Dr Aubry, frère du peintre. Le Dr Constantin semble un homme de valeur. Rien de bien sensationnel dans la conversation, si ce n'est vers la fin de la soirée où l'on s'est mis à parler des indigènes. Le Dr Aubry, né en Algérie, vivant toujours là, prétend que leur développement s'arrête à la puberté, hommes et femmes. À partir de ce moment, ils ne pensent plus qu'à faire l'amour. Ils s'abrutissent complètement. J'ai un petit aperçu de l'état d'esprit des algériens européens. Ils ne comprennent pas l'importance qu'on donne aux caïds[13]. Ceux-ci ne sont bons qu'à pressurer les indigènes. Une administration unique et française vaudrait beaucoup mieux.

Ce jeune Christofle est bien négligent. Il devait venir au monument avec le chef du chantier de Grégori. Je n'ai vu personne. C'est très ennuyeux parce que la question du ravalement du socle se pose avec acuité, et il va prendre son bateau sans avoir rien réglé.

16 [septembre 1928 Alger]

Essayé de travailler ce matin. Le soleil dardant sur la pierre et les bois mouillés [14], cela créait une atmosphère de chaleur humide presque intolérable. Je n'ai pas insisté. Journée de repos, de flânerie solitaire un peu au hasard dans Alger. À l'heure de "l'apéritif", comme un bon Algérois, je suis allé au rendez-vous habituel où j'ai retrouvé Gojon, et peu après arrivait Brouty tout chaud de sa journée de travail. Il l'avait passée dans un autre quartier espagnol "plus Bab El Oued que le Bab El Oued actuel". Il m'y emmènera demain après 6 h. Puis est arrivé Mme Brouty tenant dans ses bras, emmitouflé dans une couverture, l'extraordinaire petit singe qu'ils ont acheté dernièrement. C'est une petite bête grosse comme un petit rat, à tête étonnamment humaine, toute petite mais d'une construction puissante. Il est d'un joli gris tacheté. Brouty nous a amusés en nous racontant des histoires d'arabes. Ils les connaît bien, les imite bien. Il vit continuellement dans les quartiers populaires, comprend l'arabe et connaît leur mentalité. Si j'avais le temps ce serait intéressant de faire avec lui de grandes promenades avec croquis dans la casbah.

Dîner au restaurant Égyptien. Encore un sujet de tableau vu là. Les peintres sont gens heureux. Une muraille peinte et ornée avec mauvais goût, par un peintre en bâtiment quelconque, peut soudain devenir un fond étonnant, comme ce soir. Ce restaurant Égyptien est arrangé avec mauvais goût en style arabe de bazar. Mur blanc avec de grands ornements floraux agrémentés d'arabesques, encadrés dans des arceaux persans, tout ça a couleurs vives, tranchant sans pitié sur le blanc du mur. Or trois grands arabes dînaient à une table de marbre. Leurs grands burnous blancs étaient de la couleur du mur. Aucune autre tache de couleur que les ornements floraux du mur, leurs visages sombres et la cordelette en poils de chameaux qui entourait leur haute chéchia. C'était excessivement beau.

17 [septembre 1928 Alger]

Les échafaudages sont presque entièrement enlevés. Effet d'ensemble excellent. Exécution un peu lâchée, vue de près. D'en bas, l'impression est grande[15].

La villa de M. Lung est vraiment ravissante. C'est une ancienne maison arabe qu'il a à peine restaurée. Petit patio, petites pièces fraîches, d'architecture raffinée, ornée de belles faïences italiennes et algériennes. Extérieurement grands cubes blancs percés de quelques petits trous. Cela, dans un merveilleux jardin où poussent à profusion des plantes tropicales. Nous prenons la "nationale anisette" sur la terrasse tandis que d'innombrables grenouilles nous donnent un puissant concert de croassements.

18 [septembre 1928 Alger]

Le petit ménage Brouty nous avait invité à déjeuner, Bigonet et moi. Il voulait me montrer ses peintures. J'ai été très agréablement surpris. Ce n'est pas sans valeur. Et il y a de l'esprit. Puis nous déjeunons entre le chien, le chat, le perroquet, le singe. Ménagerie amusante dont le minuscule singe est le plus remarquable numéro. Le chat passe son temps à désirer le singe et le perroquet, le singe qu'il doit prendre pour un rat. Après déjeuner grande promenade. D'abord la casbah. Je ne l'avais presque pas vue depuis mon arrivée. On ne se lasse pas de la revoir. Elle ne mérite pas d'être décriée comme on a pris l'habitude de le faire. Cette casbah est au contraire bien particulière, bien expressive. C'est comme une civilisation qui se recroqueville. Malgré le siècle de possession, on sent [16] les maisons plus fermées moralement que jamais. Par-dessus les têtes des passants, elles se penchent les unes vers les autres comme pour se chuchoter des paroles secrètes. Nous, nous ne pouvons que patauger dans la poussière et les eaux sales, admirer la vétusté d'un mur, la couleur dont il est peint. Heureusement que les maisons des prostitués permettent d'imaginer ce que peuvent être les autres, soit en plus sales, soit en mieux si les propriétaires sont riches.

Mais le plus intéressant de notre promenade ne fut pas tant la casbah que la visite de l'extrême Bab El Oued, vers un quartier appelé la Bassette, habité par des Espagnols, et des Maltais. Les Maltais ont transféré là leur pays, leurs mœurs. Installés dans d'anciennes villas, ils ont transformé les salons en étables. Impression des plus singulières. Nous sortons de la ville et nous rencontrons d'immenses troupeaux de chèvres. Nous allons vers les carrières de pierres, appartenant à un certain Joubert, où travaillent les Espagnols. C'est la région des grands attelages appelés galères. (Voir Louis Bertrand, Le sang des Races, on y pense), magnifique. Nous en croisons plusieurs. Cinq chevaux attelés en flèche. Le charretier superbe, crie, siffle, serre et desserre le frein dans un geste très sculptural. Ils descendent les pierres vers les fours à chaux que nous traversons. Notre guide, un vieil espagnol fripé qui ressemble au ouistiti de Brouty, veut nous faire visiter ensuite le concasseur. Les machines ne m'ont jamais intéressées que médiocrement. De loin, le bruit de ce concasseur ressemblait à celui d'un torrent [17]. L'arrivée dans ces immenses carrières est impressionnante. Tout en haut, on faisait sauter des mines et les blocs énormes dévalaient ensuite vers des équipes qui achèvent de les débiter. Rien n'est plus beau que les gestes des hommes au travail. Ceux-ci sentent inconsciemment une grandeur dans leur tâche. Cette force qu'ils déploient, cette lutte contre la matière, ce danger qu'ils courent, surtout ceux qui sont en haut, attachés par des cordes, dont le rôle est d'achever de détacher les blocs pour les faire rouler vers le bas, tout cela agit sur eux. Au retour, nous nous étions arrêtés dans un café où venaient se désaltérer précisément ces carriers. Ils avaient vraiment noble allure ces deux là qui toujours ensemble, vivent tout en haut de la carrière, à forer et faire sauter les mines. Ils ne venaient pas au café pour bavarder. Ils venaient pour prendre leur anisette, debout. Aussitôt avalée, ils sont partis.

19 [septembre 1928 Alger]

Grégori prétend qu'il ne doit pas ravaler le socle; il m'a apporté son devis. Évidemment ce n'est pas inscrit. Mais n'est-ce pas implicitement compris! Encore une complication!

Mais ce soir le fils Christofle me dit que les choses vont s'arranger, que la mairie donnera le supplément.

21 [septembre 1928 Alger]

Acheté des plats de cuivres, un meuble, des coussins pour le Brusc. Ces plats et assiettes de cuivre étamé me plaisent beaucoup.

22[septembre 1928 Alger]

Nous sommes allés à la mairie. J'ai revu cet énorme pachyderme qui est le maire d'Alger. Mais il y avait son secrétaire et un adjoint, fort intelligents et sympathiques tous deux. Avec eux tout s'est arrangé et le ravalement va se faire tout de suite.

À la nuit tombante, promenade[18] au hasard dans les rues, et sommes tombés sur une série de spectacles passionnants. Un rassemblement nous ayant attiré de loin, nous nous apercevons que tous les gens qui sont là à attendre devant une petite boutique portent des poules vivantes. Et de tous côtés arrivent d'autres gens portants aussi des poules. Ce vieillard n'en a qu'une. Mais voici deux jeunes filles qui en apportent bien une demie douzaine, ficelées dans un panier. Dans la foule, les uns les portent sur leur tête, les autres à bout de bras. Ce sont des juifs. Ils viennent faire égorger par le rabbin les poules qu'ils mangeront le lendemain, fête du grand-pardon. Pour ce jour-là il faut que les poules soient tuées par le rabbin, rituellement[19]. Nous avons trouvé en divers endroits d'autres rassemblements aussi nombreux. Et tout le monde attendait bruyamment mais sans hâte. Et nous avons ainsi échoué au bout d'une impasse dans le plus extraordinaire café borgne qui soit. Rempli de gens à moitié nus, même complètement nus, sauf une vague serviette autour des reins. Rien que des nègres et des arabes. Tout ce monde mangeant et buvant silencieusement, sous un éclairage brutal. Et dans un coin, assises, quatre vieilles mauresques, abominables, à moitié ivres, buvant des verres de vin rouge. C'est indescriptible. Ce sont les prostitués du plus bas étage, arrivant parfois à emmener pour quelques sous un docker ivre. Il y a là un étonnant tableau à faire. Difficile. Tandis que nous étions là, derrière elles, surgissant de la nuit de la rue, une ombre blanche est venue s'asseoir à leur table. Se dévoilant à son tour pour boire elle nous montre un visage marqué, yeux enfoncés, aux paupières gonflées, pommettes saillantes, une bouche épaisse, des rides profondes, un cou décharné, de pauvres seins flétris, mais tous le reste d'une femme qui dût être belle. Elle nous regarde et dit :

— Cinéma.

Après quoi elle se mit à son tour à boire. Je ferai une esquisse de cette scène, avec au premier plan ce nègre silencieux au front plissé, qui mangeait avec ses doigts une nourriture qu'il prenait dans un morceau de journal, et un arabe borgne en face de lui, adossé au mur, fourbu de fatigue, la bouche entrouverte, n'ayant pas même la force de replacer convenablement le vague sac qui lui sert de vêtement.

Mais le soir, nous nous sommes amusés comme lorsque j'étais pensionnaire à Rome. nous avons été aux fameux Benis Matares[20], rendez-vous des cigarières[21]. Il y avait un bonhomme d'aspect parfaitement ridicule, pas du tout fait pour danser, mais qui dansait bien. Nous nous sommes mis à l'applaudir, avons fini par le faire danser seul. Il resplendissait de bonheur.

23 [septembre 1928 Alger]

Toujours sans solution à propos du ravalement.

Après-midi, promenade en auto avec le fils Christofle, jusqu'à Sidi-Ferruch. Endroit où débarqua l'armée française en 1830, d'où elle partit, malgré une tempête qui dispersa une partie des transports, et prit Alger à revers. Plage d'aspect très européen. Je vois avec émotion un pêcheur débrouiller sont palangre. La campagne tout autour est très belle. Plantureuse. D'énormes champs de vigne. De belles routes plantées d'immenses platanes.

24 [septembre 1928 Alger]

Toute la partie arrière est terminée, si l'on peut qualifier terminé ce travail tout de même trop hâtif. Terriblement difficiles à mener ces grands monuments exécutés loin. Ce brave Attenni avait bien abîmé les têtes.

Ce soir, au cinéma, un film très intéressant d'un voyage sur le lac Tchad.

25 [septembre 1928 Alger]

Ce Grégori n'est pas du tout aussi désagréable qu'on me le disait. A l'air intelligent. Doit être un noceur sournois. Nous a offert un excellent déjeuner à la Brasserie. Cela mérite toujours reconnaissance. Conversation sans grand intérêt. Ces gens vivent beaucoup les uns sur les autres. Sont occupés d'un tas de petites questions.

Puis Bigonet m'a conduit dans une ravissante maison arabe, habitée[22] par deux vieilles personnes, dont il est impossible de définir la nationalité. Sont-ce des juives, des espagnoles algérianisées, des italiennes id... Elles font commerce d'antiquités, et après de longs marchandages, je m'en vais avec deux jolies fibules, dont l'une a beaucoup de caractère.

Agréable dîner chez M. Lung. Homme que je trouve de plus en plus charmant.

26 [septembre 1928 Alger]

M. Causeret, secrétaire général du gouvernement de l'Algérie est un homme aimable, a l'allure parfaite du fonctionnaire. Visite de courtoisie. À la mairie nous organisons le travail du ravalement. Il faut en sortir. Nous trouvons dans le secrétaire de la mairie, M. Charras et dans le 1er adjoint, un concours intelligent.

Pèlerinage à l'Hôtel Oriental. Tout est changé, si complètement que je n'ai plus rien, absolument rien retrouvé. Très bien reçu par le propriétaire, architecte, qui m'aide à reconstituer, sous ses arabesques, la maison de mes parents. Il y a quarante ans, quittaient cette maison en deuil, cinq enfants tout jeunes qu'emmenait leur oncle, celui-ci à peine débarqué en France, à peine reçu docteur, étranger, qui acceptait toute cette charge, cette famille et la lourde dette. Je ne me souviens pas du tout du voyage, mais je me souviens de l'arrivée à Paris, de l'hospitalité d'abord dans le petit appartement des bons Zébaume, dans cette impasse rue Blanche. Ensuite l'appartement 36 rue Blanche, tous empilés, dormant sur des lits pliants, l'oncle Paul dans son cabinet sur un divan. Puis ce fut le 2e appartement au quatrième. Le travail acharné de l'oncle Paul, malgré la maladie qui le tue à 53 ans, l'âge que j'ai aujourd'hui. Aujourd'hui, nous avons tous les cinq notre maison à nous, notre automobile. Ladislas, Henry et moi nous avons notre maison de campagne. Je revois notre oncle Paul, assis dans sa haute chaise, incapable presque de bouger, me caressant et me disant :

— Ce n'est pas difficile de bien mourir. Ce qui est difficile c'est de bien vivre.

Je revois le cher Ladislas, abandonnant du jour au lendemain ses plus chers projets, sacrifiant ses plus légitimes ambitions, car il pouvait prétendre à tout dans une carrière médicale officielle, s'enfermant pour préparer et passer sa thèse et reprenant le collier de l'oncle Paul pour nous. Il y a des choses qu'il ne faut jamais oublier. Ladislas ne serait pas ce qu'il est, sans l'exemple de l'oncle Paul. Mais moi je ne serais certainement pas ce que je suis, sans Ladislas.

27 [septembre 1928 Alger]

Encore un déjeuner chez les Gaillard. Lui est vraiment un homme sympathique. Sa femme est très attachante, mais quelle ambition! Après déjeuner scène amusante. De la terrasse, Gaillard remarque des gamins qui cueillaient des baies dans les arbres de la route. Ce sont des petits fruits, paraît-il, excellents. Nous descendons attendre le tramway et voici Gaillard qui se précipite sous un arbre d'où descend en vitesse un gamin qui s'échappe. Le pauvre gosse vient buter contre nous, ce dont Gaillard profite pour lui prendre une partie de son butin :

— Si c'est ça que vous vouliez, lui dit le petit, vous auriez mieux fait de le dire tout de suite. Mais on ne fait pas des peurs pareilles.

Il était tout tremblant. Je lui dis en riant :

— Tu as tout à fait raison. Cet homme s'est conduit de manière dégoûtante", et je lui donne vingt sous.

Il se met à rire et s'en va grimper à un autre arbre, tandis que Gaillard déguste ses petites baies, satisfait.

Fait la connaissance à l'heure de l'apéritif de deux arabes très intéressants. L'un, nommé Guendouz, est professeur à l'école franco-arabe, me paraît remarquablement instruit. L'autre est un homme jeune, M. Adjouati, et dont les récits m'intéressent tout particulièrement. Il revient de La Mecque. Il nous dit que tous les récits où l'on parle des misères des pèlerins de La Mecque n'ont rien d'exagérés, qu'ils sont au-dessous de la vérité. Les pèlerins sont d'abord abominablement volés. Ex : Ceux d'Algérie avaient payé leur voyage en seconde, sur le bateau. On les parquait dans l'entrepont. Adjouati s'en aperçoit. Lui était bien installé. Il proteste pour ses compagnons. Le soir, un des organisateurs du pèlerinage vient dans sa cabine lui offrir 15 000 F pour qu'il ne dise rien. Les organisateurs durent rembourser, aux pauvres bougres, le trop perçu. Ensuite aucune précaution d'hygiène. En une journée, près de Médine, il en mourut plus de 2 000. Dans La Mecque c'est l'exploitation éhontée, pas un hôtel, mais des foudouks de dernier ordre. "Bien des fois, nous dit-il, mes coreligionnaires algériens m'ont dit : "si la France était là, nous serions bien mieux traités." Un pareil voyage les aide à comprendre ce que la France a fait." Je pose la question suivante :

— À quoi attribuez-vous cet arrêt véritable de la civilisation dans le monde musulman?

Ces deux hommes sont assez cultivés pour que je leur pose cette question. Ils me répondent :

— Au Coran dont les sourates sont mal comprises et interprétées. Les commentateurs du Coran sont innombrables et malheureusement, leurs commentaires ont créé des usages, fixé les mœurs comme des commandements divins. Cela pour le peuple. Et puis il y a les gens intéressés à ce que rien ne change, parce que cela leur rapporte gros. Ainsi, il suffirait de créer le chemin de fer de Beyrouth à Médine et cela supprimerait bien des misères. Mais cela traînerait vers cette voie, des milliers de pèlerins, ce qui supprimerait [23] bien des bénéfices. Ce sont d'ailleurs les Anglais qui s'opposent au chemin de fer de Médine.

La conversation évolue et nous en venons à parler des Mozabites. Ils me conseillent tous les deux vivement d'aller à Ghardaïa. Causerie sur les Mozabites. Doctrine de la grâce. "Ce que l'homme fait de bien, c'est à Dieu qu'il le doit. Le mal vient de l'homme." À ce propos Adjouati me dit que près de La Mecque a été élevé un monument à Satan que les pèlerins viennent lapider.

28 [septembre 1928 Alger]

Dîner chez de Lovencourt, le photographe, venu à la photographie professionnelle pour gagner sa vie. Gentille famille. J'admire ses deux jeunes filles, deux véritables petites athlètes, semblent sculptées par Polyclète. Photographies d'Indochine.

Écrit à Dezarrois à propos du Temple[24].

Journée fatigante. Dernières retouches. En résumé, content de l'aspect général. Exécution négligée.

29 [septembre 1928 Général Chanzy]

À bord du Général Chanzy. Bigonet, M. Lung et son neveu, le jeune Christofle sont venus me dire au revoir. Je suis bien installé. Un peu fatigué. Agacé de ces travaux toujours lâchés avant la fin. Je voudrais écrire, mais j'ai surtout envie de dormir. Demain je serai au Brusc.

 

[1]    Wanda Landowski.

[2]    . Au lieu de : "abominable", raturé.

[3]    . Au lieu de : "de l'habiller en", raturé.

[4]    Nadine Landowski.

[5]    . Pétion est le fondateur de la république d'Haïti en 1807.

[6]    . Suivi par : "descendant de travailler", raturé.

[7]    . Au lieu de : "incolore", raturé.

[8]    . Suivi par : "en évitant toute distraction", raturé.

[9]    . Suivi par : "Il se dégageait néanmoins", raturé.

[10]  Paul Landowski a habité Alger dans ce quartier quand il était enfant.

[11]  . Au lieu de : "ou qui sont avec nous", raturé.

[12]  . Au lieu de : "aboutis", raturé.

[13]  . Au lieu de : "aux indigènes et à leurs caïds", raturé.

[14]  . Au lieu de : "humides", raturé.

[15]  . Au lieu de : "l'effort est grand", raturé.

[16]  . Suivi par : "derrière les murs", raturé.

[17]  . Suivi par : "Nous sommes revenus à la nuit tombante", raturé.

[18]  . Au lieu de : "nous sommes allés nous promener", raturé.

[19]  . Suivi par : "Ce spectacle dans la nuit, était", raturé.

[20]  . Bal.

[21]  . Suivi par : "et des jeunes gens", raturé.

[22]  . Au lieu de : "occupée", raturé.

[23]  . Au lieu de : "priverait", raturé.

[24]  . Au mois de juillet, du nouveau est intervenu, une nouvelle piste s'est ouverte.