Novembre-1937

Cahier n°37

1er novembre [1937]

Avec Debat-Ponsan nous précisons la liste et les sujets pour le programme de l'École de médecine. C'est la bonne méthode.

Téléphone de Knecht qui me recommande une jeune Allemande[1] sculpteur, Mme Annie [ ?] Hempel, qui vient exposer ici chez Charpentier une série de bustes de tous les types qui se préparent à nous faire la guerre (Hitler, Goering, Blomby, etc.) Au moins cinq ans que Marcel Knecht ne m'avait plus donné signe de vie.

Mais je perle ma figure du Nocturne.

2 [novembre 1937]

Cette protégée de Marcel Knecht est venue me montrer à l'École des photos de l'exposition qu'elle fait chez Charpentier, des bustes en bois. Tout l'état-major nazi, Hitler en tête et puis Gœring et Blomby et Schacht et Gœbbels, etc. Il y a même un Guillaume qu'elle est allée faire dans son île et un François-Poncet avec des yeux troués jusqu'à l'occiput, tout ça de l'horrible sculpture ressemblante. Je n'aime pas les femmes qui visent à la puissance masculine. C'est aussi antipathique que les hommes efféminés. Elle venait m'inviter à aller demain au vernissage de son exposition. Difficile de me dérober. Ah! les honneurs! Donc encore du temps à perdre.

Avec Guerquin classement, et nomenclature et choix de photos pour l'exposition du Caire. Donc matinée perdue.

Mais je me suis rattrapé l'après-midi en travaillant aux mains de ma chanteuse Nocturne[2]. C'est long à sculpter des mains. Surtout ces mains-là, très en valeur et qui doivent être très expressives. Mais quelle joie de réalisation. Je pensais à ces imbéciles qui, sous prétexte de nouveau, de style, se privent de ce bonheur et nous imposent ensuite la vue de leurs laideurs ou de leurs abstractions si ennuyeuses.

3 [novembre 1937]

Chez Cheyssial, situation peut-être un peu moins grave que je ne pensais. C'est surtout un paysagiste. Il me donne, il y tient absolument, une très jolie aquarelle des montagnes autour de San Vito Romano.

À l'École, matinée bureaucratique sans intérêt. Téléphone de M. Ferry à propos de l'incident de Baboulet qui doit être considéré comme réglé.

Lagriffoul reprend mon buste pour la collection des directeurs de la villa Médicis. Bonne correction aujourd'hui et je crois amélioration certaine.

Après, à l'exposition de cette Allemande qui nous exhibe les frimousses des dirigeants inamovibles de l'Allemagne actuelle. C'est assez vulgaire. Marcel Knecht me dit qu'elle est la maîtresse du Doktor Knecht. Les nus sont mauvais, mous, cherchés par la couleur. Mais pour ses têtes en bois, elle doit avoir un bon praticien. Un buste de F[rançois]-Poncet ressemblant, mais bien mal sculpté.

À côté, une bonne exposition d'un jeune peintre italien, Camollini (je crois). C'est vivant, peut-être un peu habile et superficiel, mais de réelles qualités de lumière.

Ce qu'il y avait de mieux à cette exposition, c'était la jeune Denyse Bisson, avec sa belle tête de l'Aurige de Delphes et son beau corps de Diane. Elle a malheureusement changé sa coiffure et avait un vilain chapeau à la ridicule mode d'aujourd'hui.

Marcel Knecht me disait qu'hier le gouvernement français avait envisagé d'envoyer un ambassadeur auprès de Franco. Mais qu'on y a renoncé, parce que tout de même trop tard…

4 [novembre 1937]

Nouvelle esquisse Jouvenel, composée pour une place de village. J'aime mieux ça que la fausse rocaille à laquelle tient tant Mme de J[ouvenel].

5 [novembre 1937]

Présidé hier un dîner, avenue de l'Opéra, dit de la Maison des Intellectuels. On y fêtait le vieux J.-H. Rosny à propos de son dernier roman Le Banquier. J'ai fait, à la blague, un petit discours sur la Banque.

Dr Gosset venu voir le buste de Proust. Il était avec un élève de Proust. Tous les deux très contents.

6 [novembre 1937]

Pontremoli, prudentissime, me communique un papier, que j'estime incomplet, pour une réforme du prix de Rome, me demande de prendre ça sous mon bonnet. Ce sont choses dont nous avons souvent parlé. J'accepte de marcher, mais je compléterai.

Très intéressant déjeuner chez M. et Mme Laraque, le ministre d'Haïti à Rome, connus là-bas. Installation riche, mais d'un goût! C'est une de ces maisons où l'on trouve ces marbres qu'on voit dans les magasins-praticiens de Rome, Florence ou Naples (baigneuses à maillots collants, femmes nues sur des canapés capitonnés). L'intérêt du déjeuner n'était pas là, mais dans les invités et les conversations. Il y avait le comte Clauzel, un Espagnol, grand banquier, M. Lazaro, l'amiral Lacaze, la vieille infante Eulalie, connue aussi à Rome. J'étais à côté d'elle à table. Elle m'a dit :

 

[1]    . Au lieu de : "femme", raturé.

[2]    Fauré.