Mai-1937

Cahier N° 37

27 mai [1937 Boulogne]

Rue Montessuy : dans un hangar où sont disposées les sculptures que nous devons examiner pour l'Exposition. Je retrouve là tout le monde, ce jury bizarre désigné par Huisman, où des hommes comme Desruelles, Bouchard, moi, voire Despiau sont sur le même pied que des types comme Cornet, Gimond, etc.

Aspect déplorable de ce dépotoir. Je retrouve là la figure de Dejean, cette Ève faible, mal dessinée, dont G[uillaume] Janneau écrivait l'an dernier que c'était un chef-d'œuvre! Mais j'ai vu le fameux Athlète de Despiau, qu'avait exposé cette bande de critiques à la galerie Beaux-Arts comme "chef-d'œuvre" à cette exposition où étaient exposés S[ain]te Geneviève, Montaigne, en photos déformées. Je ne pardonne pas à Despiau, ce vaniteux si médiocre, de s'être prêté à ce jeu. Si il y avait des critiques connaisseurs et courageux, la sanction serait automatique. Cette statue est d'une faiblesse inimaginable. On croirait la première tentative d'un gosse pour faire une grande statue. Quand on regarde de près, on s'aperçoit que c'est fait à la machine.

Je ne suis pas resté longtemps, assez pour voir accepté un groupe en pierre de ce nommé Deluel, qui n'est pas sans dons mais qu'on empêche de progresser par des compliments à rebours, assez aussi pour voir refusée une figure[1] assise de vieille femme, bonne, avec de vraies qualités de sincérité…, etc.

À l'École où je prépare ma réponse au factum des 5 "techniques". Réponse délicate, mais qu'il faut faire.

Après-midi, achèvement de la tête de la figure agenouillée.

28 mai 1937

Jury au Salon, pour les médailles. Je ne suis pas hostile aux médailles. Elles ne devraient pas être données par des jurys aussi nombreux. Il y avait une jolie figure d'un jeune élève de Niclausse, qui s'appelle Petit. Sensible, adroite, bien composée. Une Ève encore, vue en jolie fille dix-huitième. Je ne reste pas jusqu'au bout. Je rentre pour recevoir une peintre autrichienne, Mme Kaufman, dont j'irai voir demain l'exposition à la galerie Tedesco.

Après-midi à S[ain]t-Mandé où je termine les bas-reliefs, dont le portrait Albert Thomas, en attendant Mme Aristide Thomas[2]. J'ai attendu une heure plus tard que l'heure convenue. Pas venue. J'espérais ce soir pouvoir écrire à Viple que tout était définitivement bien. Téléphonerai demain à Juge.

Étude des prix de transport. Les bas-reliefs partiront mardi. Pose commencera jeudi. Tout ça fort coûteux.

L'Art et les Artistes publie un numéro consacré à la décoration plastique des nouveaux musées, du Trocadéro et du Palais de la Découverte. Articles signés Magdeleine Dayot, Waldemar George, René Barotti. Articles bien médiocres. Ce qui m'enrage tout de même, malgré ma sagesse, c'est que tous ces gens semblent ignorer qu'en 1925, mon Temple a été le précurseur de tout cet esprit, avec de la tenue. Le numéro commence par la maquette de l'Apollon, quelle nouveauté, de Despiau. Banal, sans aucun souffle, figure d'école dans toute sa pauvreté. L'article qualifie cette pauvre chose de "synthèse de l'œuvre du maître". Tout le reste, sauf Gaumont, Jeanniot quoique bien maniéré, est terriblement "pompier", morceau d'École. C'est du Louis XIV abâtardi. Ce qu'il y a de bien est un certain côté nature contre lequel on criait quand c'était fait par des gens qui ne se déclarent pas tous les matins "avancés". On vit sur une équivoque bizarre. Il apparaît comme de plus en plus évident que les artistes sont divisés en boutiques, non en groupes guidés par un idéal commun. Tout le monde fait à peu près la même chose. Mais à la faveur de cette équivoque, des gaillards comme Despiau ou Wlérick ou Drivier ou Dejean se poussent et écartent les vrais indépendants. L'article de Wald[emar] George est le plus comique. Il vante ce qu'il y a de plus mauvais, nettement. On le dit payé.

29 mai [1937]

École, après rapide tour à l'Expo[sition] où on commence l'installation des fontaines Tambuté. Voici Rémy et Fenaux placés. Ça ira. En face Sèvres. On voit la décoration en faïence de Gromaire. À l'intérieur des grands panneaux de Zadkine. Que penserons de nous nos descendants[3]? Pire certainement que tout le mal que nous pensons des plus basses époques d'art qui nous ont précédés. Mais j'aime mieux encore le Zadkine ou Lipchitz ou les Martel que les faux révolutionnaires à la Wlérick ou à la Despiau.

École : Visite Devambez. Il vient me dire et me redire que Huisman lui achète 2 toiles (40 000 F) de sorte qu'il se trouve dédommagé de son année de correction sans traitement. Ainsi fait Huism[an]. Il achète les gens et désorganise la résistance à ses mesures arbitraires et désordonnées.

Visite Josse Bernheim pour le lit à la Cité universitaire.

— Nous ne faisons pas assez pour les jeunes, me dit-il.

C'est un peu comme Nobel fondant le prix de la paix.

Retour à l'Exposition, à l'inauguration du pavillon de l'Électricité. Architecture comme tout ce qu'on fait aujourd'hui dans le genre. Pour moi, ce n'est ni bien ni mal. Si ça répond à ses besoins, c'est bien. Sinon, c'est mal. Une figure très quelconque de Wlérick, comme nous en voyons tous les ans au concours Chenavard est à l'entrée. Mais j'aime la fresque de Dufy. C'est du François Flameng, habile, légèrement traité, d'agréables harmonies. C'est du François Flameng qui aurait eu un œil plus clair et qui serait un peu moins savant. C'est surtout très intelligent.

Déjeuner chez Mme de Jouvenel.

Institut où Hue et Rabaud me parlent avec sympathie du concours de mon petit Marcel[4].

Tournée rue La Boétie, à une exposition Kisling. Comme c'est laid! C'est aussi un François Flameng, mais avec un œil moins sensible et une volonté terrible, impitoyable, d'affirmer. Nous étions là avec Cappiello. On fait trop de compliments à ces gens-là. C'est ce qui les fige et les empêche de progresser.

Mais quelle belle exposition chez les Bernheim S[ain]t-Honoré, de Géricault. Voilà une grande leçon, et de l'émotion. Oui, c'est vraiment le maître de Delacroix, peut-être même avec plus de force. Oui certainement.

Soirée Briand à la Sorbonne où on a entendu un très beau chœur de Darius Milhaud. L'ambassadeur Claudel paraît bien antipathique. Tissier de plus en plus politicien gâteux.

30 mai [1937]

Journée agaçante. J'aurais aimé travailler à l'atelier, mais il faut que je réponde à ces cinq prétentieux personnages signataires du programme de réforme de l'enseignement des B[eau]x-A[rts] (Bruneau, Fressinet, Laprade, Magne, Mme Brayer.) Réponse délicate à faire mais qui doit remettre les choses en place. Passé mon après-midi à ça! C'est idiot. Bien de ma faute. Les années passent, les mois. J'ai raté bien des choses.

Dîner chez les Pierre Dupuy : Vignaud, Mario Meunier. Il ne s'est rien dit d'intéressant. On a parlé de Doriot. Mme D[upuy] est choquée parce qu'il se montre à la tribune sans gilet, en bretelles…

— Un dictateur en bretelles, non, ce n'est pas admissible, déclara-t-elle…

Réponse à Expert ou plutôt lettre à Expert pour ses procédés à propos du film sur l'École. Peut-être un peu trop dure. Mais…

31 [mai 1937]

Grosse émotion à cette réunion aux Aff[aires] étrangères pour la Coopération européenne, à cause de l'acuité de la situation espagnole. Le bombardement d'Almería par cinq cuirassiers allemands permet toutes les suppositions. Je m'insinue dans un groupe où il y avait Chautemps et Grümbach. Chautemps, très prudent, recommande extrême prudence. Il dit connaître un fait précis où les Républicains auraient nettement cherché à nous entraîner dans le conflit? Que le cuirassé allemand ait tiré le premier ne lui paraissait pas prouvé. Grümbach répond que si on tient tellement à être tranquille, il n'y a qu'à laisser les Italiens et les Allemands s'installer en Espagne. Il fait remarquer qu'ils ont attendu plus de 24 heures avant de réagir. Preuve de réflexion et de nécessité de s'accorder avec l'Italie et peut-être même entre eux. Lutte entre les modérés et les violents. Les violents l'ont emporté. Une flotte allemande voguerait vers l'Espagne. Après-midi réunion du comité de non-intervention d'où Allemagne et Italie se retireraient… Tout cela pour faire échouer la tentative de médiation en cours. Le nouveau ministère a été constitué pour arriver à cette médiation. Franco, sans l'aide allemande et italienne, est battu. C'est ce qu'il s'agit d'empêcher car le but est de s'installer en Espagne. Seconde étape de la préparation de la grosse entreprise contre la France et l'Angleterre, dont la première a été l'Abyssinie.

Chez Mme Batigne. Pelliot croit que les Allemands n'ont pas tiré. Conversation amusante avec Gronkowsky. Il est certain qu'Escholier, au Petit Palais, nommé sur intervention de Sarraut, trafique. Il a, dit-il, la preuve que Sarraut fait le courtier. Une de ses amies a dû donner un % [pourcentage] pour une toile qu'il lui a fait vendre! L'affaire de l'Art Vivant! au Petit Palais prend l'allure d'un scandale. Il en a parlé à Jamot auquel il a dit qu'il servait de caution. Jamot affirme n'avoir été à aucune réunion. Jamot lui-même a dit :

— Tout ça c'est pour valoriser la collection Guillaume.

À la Ville, on commence à s'émouvoir. Escholier comme Sarraut ont de gros besoins d'argent à cause de leurs histoires de femmes. Gronkowsky croit qu'une protestation ouverte des artistes au préfet aurait une grosse répercussion. Mais il faut s'entourer auparavant de toutes les certitudes. De Monzie est là-dessous. L'accident d'auto l'a mis hors de course pour quelque temps. Sans quoi il aurait été, dit-on, président des Gens de Lettres!… Il leur [les?] avait persuadés qu'ils obtiendraient bien plus de choses s'ils avaient à leur tête un homme politique… Naturellement, tout le monde ou presque s'aplatit…

 

[1]    . Précédé par : "jolie", raturé.

[2]    . Il s'agit sans doute de Mme Albert Thomas.

[3]    . Suivi par : "quand ils", raturé.

[4]    Marcel Landowski.